‹ Des JésuitesChapitre 41 sur 56 · CHANTRE X · texte numérisé non relu

CHANTRE X

IBS JÉSUITES SB FONT À LÀ FOIS BEAHMES ET PÀRUHS DANS UNE MÊME CONTBÉE. (1744—1773.)

I. Le i*' décembre 1700 , quarante-deux ans ayant la mort du pèreBeschi, un Jésuite français, brahme célèbre aussi, le père Bouchet, écrivit la lettre suivante au père le Gobien son confrère :

< Notre mission de Maduré est plus florissante que jamais. Nous avons eu quatre grandes persécu-* lions cette année. On a fait sauter les dents à coups de bâton à un de nos missionnaires ; et actuellement \t suis à la cour du prince de ces terres pour faire délivrer le père Borghèse , qui a déjà demeuré quarante jours dans les prisons de Trichirapalli^ avec quatre de ses catéchistes qu*on a mis aux fers ; mais le sang de nos chrétiens, répandu pour Jésus -Christ, est comme autrefois la semence d'une infinité de prosélytes. »

« Dans mon particulier, ces cinq dernières années, j'ai baptisé plus d'onze mille personnes, et près de vingt mille depuis que je suis dans cette mission. J'ai soin de trente petites églises, et d'environ trente mille iîhrétiens; je ne sçaurais vous dire le nombre des confessions : je crois en avoir ouï plus de cent mille. » * .

« Vous avez souvent entendu dire que les missionnaires de Maduré ne mangent ni viande^ ni pois-

son, ni œufs ; qu'ils ne boivent jamais de vin ni d'autres liqueurs semblables; qu'ils vivent dans dô méchantes cabanes couvertes de paille» sans lit» sans siège, sans meubles; qu'ils sont obligés de manger sans Uble^sans serviette, sans couteau, sans fourchette, sans cuillère. Gela paraît étonnant; mais croyez-moi, mon cher père, ce n'est pas là ce qui nous coûte le plus. Je vous avoue franchement que depuis douze ans que je mène cette vie, je n'y pense seulement pas. Les missionnaires ont ici des peines d'une autre nature, dont le père Marûn vous écrira amplement l'année prochaine (1). »

Je n'ai pas retrouvé cette lettre promise au nom du père Martin ; et j'avoue ne l'avoir pas longtemps cheichée : car le secret de cette grande et mystérieuse souffrance était facile à comprendre. C'était une douleur béréditaice : elle datait du premiei brahme jésuite, fondateur des nouvelles missions malâbaires, et s'était accrue avec les fatigues et le dévouement de ses successeurs. Rappelons-nous les accusations portées à Rome contre le père de' Nobili, en 4618; ce fut le commencement d'un procès déjà étudié dans ses rapports avec celui de la Chine, mais que nous aîTons voir sous un point de vue propre aux usages particuliers des tribus indiennes.

Quatre ans a^ès la lettre du père Bouchot, dé-

(1) LeWreê édifiOaUêê «f ewrieuses^ mémoires des Jndes^ t. la p. t50 (Paris, i78l).Iie père JiarUa partit de Poodichéry pow l'Ëarope, le lé octobre 1714, pour aller traiter en Fraace ei à Rome les affîilres do la misoton» (Tiré de deux lettres aaio* graphes.)

barquait à Pondichéry le patriarche d'Antiochey Charles Thomas Blaillard de Toumon, depuis cardinaly envoyé dans les Indes pour examiner sur les lieux mêmes la question des rites malabares. Il séjourna quelques mois dans cette ville, et publia, le 23 juin 1704, un mandement favorable aux adversaires des Jésuites, dans lequel se trouve le paragraphe suivant (i) :

c Nous ne pouvons non plus souffrir que les médecins spirituels refusent, pour le salut des âmes, les devoirs de charité que les médecins gentils, bien que de famille ou de casle noble, ne dédaignent pas de rendre, pour le salut du corps, aux inOrmes de condition même basse et abjecte, qu'on appe/le pariahs. »

« Nous ordonnons donc strictement aux missionnai* res de faire en sorie, autant qu'il sera en eux, qu*au' cun des chrétiens malades, bien qu'il fût pariah ou d'une caste plus vile, s'il y en avait, nesoit privé dans son infirmité de l'assistance d'un confesseur. Et afin que, lorsque leur mal augmente, ils ne soient pas obligés de mettre leur vie temporelle dans le plus

(1) Ce mandement publié par le légat, au moment même de son dépari, comme s'il avait craint les objections et le^ réclamations, souleva contre lui beaucoup de préjugés* L'archevêque de Goa et l'évêque de San-Thomé lui résisté' rent; le conseil supérieur de Pondichéry le déclara abusiïfet les Jésuites se conformèrent à l'exemple des ordinaires Aes lieux, en attendant la conflrmatlon du Salot-Siége. (Hislvire

générale de VEgliie dont le fmids, emprunté à Bèraull Ber*

castel, ctt enrichi d'extraits des meilleurs historiens (Paris,

grand péril pour mettre réternelle en sûreté, nous enjoignons aux mêmes missionnaires de ne pas attendre qu'on leur apporte à Téglise les malades de cette condition, mais d*aller plutôt, autant que leurs forces le permettront, dans les maisons de ces infirmes, pour les visiter, pour les fortifier par de pieux discours, par leurs prières et par le secours des sacrements; et enfin lorsqu'ils les verront dans ûii danger extrême, de les oindre de Thulle sainte des Infirmes, sans acception de personnes ou de sexe ; et nous condamnons expressément toute autre pratique contraire à ce devoir de la piété chrétienne (4). » '

De toutes les objections faites aux Jésuites missionnaires dans les Indes, voilà sans contredit la plus odieuse. Aussi n'a-t-on pas manqué de la faire sonner bien haut. J'avoue que je la reproduis à regret : elle blesse le cœur.' Je me hâte d'y répondre; et le mandement que je viens de citer va me fournir mon premier argument. Je n'en chercherai que dans l'histoire.

II. A peine arrivé à Pondichéry le visiteur apostolique tomba malade et ne put examiner les choses par lui-même. Qui chargea -t^il de ce soin ? Deux Jésuites, supérieurs de la mission ; et ce fut d'après leurs rapports, dit-il, qu'il fil ses règlements. Convenons donc que si dans la mission des Jésuites les particuliers n'étaient pas innocents, les supérieurs au moins n'étaient pas de connivence, et que par conséquent la Compagnie de Jésus n'avait pas à rougir d'un reproche qu'elle semble avoir dicté. Yoici les paroles

(1) nullarium BenedIcU XIV, t. i, p. 401 • - ' II. 6

mêmes du prélat ; elles sont consignées dans la bullo de Benoît XIV et précédent Tordonnance objectée (i\ Après avoir parlé des missions de Maduré, de Maissour, de Garnate, plantées par les ouvriers de la Compagnie de Jésus, portugais et français, où, au milieu des persécutions des idolâtres et des gentils, et de toutes les incommodités de la vie, germent de verdoyants rameaux de TÉvangile, sans cesse arrosés par les sueurs des missionnaires, il ajoute :

« Nous y serions allé, désirant partager autant leur travail cpie leur joie, si une longue infirmité ne nous en eût empêché. Mais ce que fxous n'avons pu obtenir immédiatement par nous-même, a été heureusement suppléé, par le bon ogice envers nous et le Saint- Siège des pères Venant Bouchet, supérieur de la mission do Garnate, et Gharles Michel Bartoldo, missionnaire du Maduré, hommes éminents par leur doctrine et leur zèle pour la propagation de la foi. Parfaitement instruits, par un long séjour, des mœurs, de la langue et de la religion de ces contrées, ils nous ont fait connaître plusieurs choses qui rendent languissants et stériles ceis mêmes rameaux plus

(i) Les adversaires des Jésuites, qui opt produit conire eox le maudement du cardinal de Tournon se sont bien gardés de citer le second paragraphe que je transcris ici. Cependant l'auteur en le plaçant en tête de son ordonnance, a youla évidemment appeler Tattention sur lui. Yoyez M. QuAiet, ITe Leçon^ p. 319. Sans doute Férudit professeur n'a envoie

consttUè que les Extraits dé$ aiserHom vérifiés e$ eotta-

tionnés par les commissaires du J*arlement (p. 362-267), où l'éloge donné aux JésaUes est friipprimé, hlea qu'on ait rapporté longuement tout ce qui précède et tout ce qui sait.

attachés aux tanités des gentils qu'à la vigne qui est Jésus-Christ; et ainsi dans Tabondance de notre joie. nous avons éprouvé beaucoup de tribulations. Après avoir donc tout soumis a un mûr examen, après avoir amplement entendu lendits pères de vive voix et par écrit, et imploré le secours de Dieu t)ar des prières publiques, voulant pourvoir avantageusement à la pureté de la foi, à Favanccment spirituel. des chrétiens, rendre agréable à Dieu l'oblation des gentils et la sanctifier dans TEsprit saint, lious en sommes Tenu an présent décret avec l'autorité apostolique et le pouvoir de légat a latere (i). »

Voilà donc la Compagnie de Jésus noblement repiésemée aux Indes par ses chefs, Itinocente des abus dont elle-même a gémi^ soit qu'il faille les attribuer ^ la faute de quelques-uns de ses membres ou de quelques autres religieux d'un ordre différent, soit qu'il nfe faille s'en prendre qu'à l'obstacle insurmontable des préjugés indiens.

Je devrais en rester là; maïs en excusant l'autorité il m'en coûterait de laisser un reproche injuste peser 8ar la mémoire des inférieurs. Pour prouver leur dévouement au service des castes infimes, j'ai des ftits authentiques et curieux. Nous allons voir que les Jésuites en devenant brahmes ne cessèrent jamais de Servir les misérables.

Les successeurs de François Xavier n'étant plus soutenus par le prestrge d'un mlraeulettx apostolat, ne purent passer impunément de la demeure des

(1) BMtllarimn Benedictl XIV, p. 599.

nobles au paricheri ou chenîl det pariahs (1). Nous avons ¥u leur ministère stérile auprès des hautes castes, et le Christ réputé infâme pendant un demisiècle. Robert de' Nobili au contraire et ceux qui suivirent sa marche, renfermés dans les tribus 'élevées, ne pouvaient avoir de commerce avec les autres sans compromettre pour jamais leur ministère : de là vint un double système dans ces missions. Les Jésuites qui travaillaient sur les côtes, étant réputés européens, furent plus libres et n'eurent aussi de rapport possible qu*avec les races avilies, qu'ils continuèrent à évangiliser avec zèle. Les pères portugais ne purent même se résoudre à prendre le costume indien qu'après une longue expérience ; à Tarrii^ée du patriarche d'Antioche> quatre-vingts i ans après Fessai merveilleux de Robert de' Nobili, le vieux père Emmanuel Lopez portait encore, depuis plus de cinquante années, sa soutane poire au milieu d'une caste de pêcheurs (2).

Dans l'intérieur du pays que le cardinal de Tournon ne put visiter, c'est à dire dans les royaumes de Maduré, de Maissour et deGarnate,le système opposé était dans toute sa vigueur. Les Jésuites brahmes fréquentaient librement les brahmes; mais ils étaient par là même obligés d'entourer leurs rapports avec les pariahs de toutes les précautions impérieusement f

(1) M. Perrio, Voyage dans Vindostan, t. 3, p. 404^ D'après le même auteur, Pondichéry n*a pas une autre ëtymologie. /bid., note.

(2) LeUrei édifiantes et curieuses^ mémoiTes des indeSj t iO, p. 62-64 (Parts, 1781] ; lettre du père Martin, do V' |aln i700.

exigées par les lois du pays. Ils ne pouvaient entrer dans leur demeure sous peine de devenir pariahs eux-mêmes. Il fallait, lorsqu'ils étaient malades, ou ]es visiter la nuit de manière à n'être vu de personne, ou les faire apporter à Téglise.

C'était assurément une pratique misérable; mais c'étaient les Indiens et non les missionnaires qui l'avaient faîte. « Malgré les exhortations, les instructions, les menaces, l'adresse et l'industrie des Jésuites, disait un missionnaire en 1807, les Indiens ont conservé (sur cet article) leurs préjugés, qui sont encore aujourd'hui plus forts que la règle qui les condamne (1). »

Ainsi, les Jésuites ne cessèrent jamais d*évangéliser publiquement les castes avilies aussi bien que ies castes nobles; mais dans la même contrée ce double commerce était impossible.

Voilà ce qui affligeait le plus sensiblement le cœur de Benoît XIY^ comme il le dit lui-même dans sa fameuse bulle de 1744; c'est que ses prédécesseurs avaient vainement donné des avis/prié^ commandé même, pourdétriiire dans le cqeur des Indiens couvertis un mépris pour leurs frères que réprouvaient les lois de l'humanité et de l'Évangile. Cependant la plus grande difficulté venait des idolâtres. La religion

(1) Cependant les EaropéeDS , en pénétrant tous les jours Jusque dans Tinter icor du pays, ont modifié peu à peu les prëjQgës des indigènes. Quel dût être rembarras des premiers missionnaires, puisque ceux d'aujourd'hui sont encore obligés à tant de précautions? Voyez Noies et Pièces iwHfiC€h iives^ n. 4.

chrétiepne parvenait à modifier les mœurs des néophytes dans leurs ^apports mutuels et privés; mais en public, devant les nobles non convertis, ils n'avaient pas le courage de se dégrader. D'ailleurs le commerce du missionnaire avec les races avilies rendait de nouvelles conversions impossibleSt puisque les païens ne pouvaient Taborder sans se dégrader eux-mêmes (i).

III. Cependant le dévouement des Jésuites imagina un moyen de tout concilier ^ leurs propres dépens. Voici ce qu'en dit Benoit XI V, dans la bulle que Ton a tant 4e fois citée comme une preuve du mépris de la Compagnie de Jésus pour les misérables.

« Lorsque excité par les enseignements du Christ notre Seigneur» et par l'exemple des pontifes qui nous ont précédé, nous cherchions avec anxiété par quel moyen nous pourrions enQp réellement obtenir ce que nos prédécesseurs avaient taut désiré, il arriva fort à propos que les missionnaires de la Compagnie de JésuSy ai(](quels surtout pont confiées les missions de Maduré, de Afaïssour et de Carnate, après nous avoir demandé une déclaration sur l'arii' cle des pariahSy se sont offerts et nous ont promit ] (si cependant nous l'approuvions) de déléguer quel* ques missionnaires qui seraient spécialement occupés de la conversion et de la direction des pariabs. Nous avons espéré que Ce moyen pourvoirait suffi*

(1) La religlQQ chrétienne faisaU passer les nèepbytea ptf> dessus him des pr^ugés : la plus grande diffieuUé vsaaii<i^ Idolâtres, dont rien n'avait pu modifier les idées. IW'

sammenl à leur conversion et à leur salut: le recevant donc avec une joie paternelle, nous avons pensé qu'à cause des circonstances des temps, il fallait l'approuver et lé recommander. L'exemplaire de celle proposition qu'ils nous ont faite et de celte religieuse promesse, signé de la main de leur général, a éié déposé par nos ordres dans les archives de Tlnquisition romaine et universelle pour y être perpéluellement conservé (i). »

Les Jésuites se dévouèrent donc à jouer dans la même localité un double rôle dont le contraste serait ridicule, s'il n'était relevé par la charité apostolique qui les y força. M. Perrin le dépeint ainsi : « N'étaitce pas un spectacle tout à fait comique de voir deux confrères, deux membres du même institut, deux amis, qui, quelque part qu'ils se rencontrassent, ne pouvaient ni manger ensemble, ni loger dans la même maison, ni même se parler? L'un des deux élait vêtu d'un angui éclatant comme un grand seigneur; il montait un cheval de prix ou se faisait porter fastueusement en palanquin, pendant que l'autre voyageait demi-nu et couvert de haillons, marchant à pied, entourré de quelques gueux dont l'accoutrement était encore plus misérable que le sien. Le missionnaire des nobles allait tête levée, et ne saluait personne. Le pauvre Kourou des pariahs saluait de loin son confrère, se prosternait à son passage et mettait la main sur sa bouche, comme s'il eût craint d'infecter de son haleine le docteur des grands. Celui-ci ne mangeait que du riz préparé

(1) huMarium Benedicli XIY, 1. 1, p. m.

par des brahmes, et Tautre se nourrissait de quelque morceau de viande corrompue dont ses malheureux disciples le régalaient. Rien sans doute n'honore plus la religion que ces ressources du zèle ; rien ne fait plus réloge d'un prêtre que de pareils sacriGces faits au désir qu'il a d'attacher les hommes à la vérité; mais enfin ces sacrifices sont trop pénibles pour durer longtemps. Aussi cette méthode était déjà abolie à mon arrivée dans l'Indostan (i). »

L'auteur de celte relation ne partit de Paris qu'en i777y et dès la fin du mois de septembre 1759 était arrivé à Goa le vaisseau qui portait l'ordre de jeter aux fers tous les Jésuites de l'Inde portugaise. Jusque-là ils furent fidèles à leur promesse. Leur dévouement survécut même à l'extinction de leur ordre dans toutes les contrées soumises à la domination de Joseph T'. Car les provinces de Goa et de Malabar s'étendant au-delà, quelques missionnaires échappés des prisons de Carvalho, continuèrent à exercer leur zèle dans plusieurs petits états des Indes jusqu'à la suppression totale de leur Compagnie en 1773.

IV. J'ai reçu de Rome, des archives du Jésus, des renseignements curieux sur les dernières années de ces missions ; je vais les relater suivant l'ordre des dates.

La bulle de Benoit XIV parvint à Goa en 1745, un an après sa publication en Europe. On se hâta de remplir la promesse; mais le petit nombre des sujets en rendait l'accomplissement difficile. On ne pouvait raisonnablement arracher à leurs anciennes missions

(ij Voyage dans Vlndostan, t. 2, p. 106 et 107.

les Jésaites déjà employés : il en fallait qui ne fussent liés par aucun ministère auprès des brahmes ou des pariahs. Les premiers à se présenter furent > donc les pères Archange d'Origny et Barthélémy Barbosa; l'un était iodiu ou secrétaire du provincial, et l'autre professeur de théologie. Mais leur offre ne fut pas acceptée. Us étaient indispensables au gouvernement de la province et aux cours du collège.

Deux jeunes Jésuites se hâtèrent de terminer leurs études; ils interrompirent même leurs cours de théologie dogmatique pour se dévouer à la culture des pariahs. C'étaient les pères ÀntoineJosé et Joachim Paolino. Ëmmaiiuel'Soarez et Joseph de Lemos, prêtres aussi y se joignirent à eux'; et tous les quatre partirent" ensemble, pour 'Maîssôur/au commencement du mois de janvier 1747. Ils auraient comproi2)i$' les autres religieux employés auprès dés castes . nobles; s'ils avaient été reconnus pour' leurs frères.' Car si: au Maduré les missiohh'aîres des pariahs avaient quelques rapports avec les autres castes, dans le Maïssour la ligne de démarcation était infranchissable (4). » -....»

Une Lettre annuelle de Goa, après avoir parlé de la première entrée des quatre Jésuites pariahs qui s'étaient divisés en deux bandes, raconte ainsi les précautions qu'ils durent prendre :

«Celui-là seul qui a connu par sa propre expérience ces contrées et leurs mœurs, pourra corn-

(i) lUkroi annw» S. /., «(c, ab anno 1747 ad 1749. . .

prendre tout oe que ee voyage leur demanda de aoins. 11 fallut s'habiller tout différemment des autres pères, ne prendre pour compagnons que ceux avec qui ils auraient commerce par la suite, ne pas monter sur des chevaux, mais sur des bœufs, et qui plus est, sans selle ni bit... Mais tout cela n'est rien auprès des incommodités d'une route sans auberge, et sans abri où Yo^ puisse se reposer. Car les portiques et les maisons ouvertes, que l'on voit çà et là le long des voies. publiques auprès des bourgades, sont des* Unes aux gens de qualité. Les' autres n'osent même pas y entrer, et la plupart du temps l'ombre des arbres leur sert d'asile. »

Les lignes suivantes, extraites de la même rela« tion, montrent quel esprit de foi animait les saintes folies de ces missionnaires dégradés pour Jésus* Christ.

« Allez, allez par ce royal chemin de la croix, fidè* les compagnons du Christ votre chef et votre maître. Vous voilà (suivant le langage de l'apôtre) réputés comme les ordures du monde, comme des balayures rejetées de tous, maïs en réalité la gloire véritable de notre Compagnie et le plus bel ornement de cette province. Que votre cœur ne se trouble pas de ce que vous êtes devenus étrangers à vos TrèreSj inconnus aux fils de votre mère (Psaume 68, 9), en sorte qu'ils vous refuseront les embrassements ordinaires et fui' ront votre abord*, bien que, si la chose était permise, ils voulussent vous rendre tous les devoirs de la ch'd' rite. Lorsqu'on les rencontrant vous leur répéterez avec Paul : Vous voilà nobles, et nous misérables, je vous réponds que vous leur tirerez des larmes

des yeux, que vous les forcerez à envier saintement votre ignominie (1). »

En 1752, le père Timolhée Xavier travaillait avec les quatre peines que nous avons vus partir en 1747; el en 1756 la mission de Maïssour comptait sept missionnaires jésuites employés auprès des trois hautes castes; et cinq au service des pariahs (2).

On n*a rien retrouvé dans les archives du Jésm sur cette époque de la mission française de Pondichéry. Mais dans le$ Lettres édifiantes et curieuses on lit la relation suivante, sous la date du 7 décembre 1754:

« Cette mission est un composé d'anciens et de respectables missionnaires qui ont blanchi dans les travaux apostoliques et qui ont environ quinze mille chrétiens sous leur direction ; ils sont au nombre de sept; le moins âgé d'entre eux a passé soixante ans. Cette nom^breuse chrétienté augmente tous les jours par les prosélytes. qu'y attire le père Artaud, l'apôtre des pariahs. Le bien qu'il fait auprès de ces derniers, que les autres Injdiens regardent comme la lie du peuple, est immense. Il n'est pas de semaine qu'il n'en gagne à Jésus -Christ au moins sept à huit, souvent un plus grand nombre. On voit ces pauvres gens se rendre réguli^ement 4ans une cour de l'Église, le inatin à six heures et l'après-midi à une heure, pour

(1) ïbid.

(i) Extrait ée deox catalogaes imprimés, Tan au mois de décembre 1752, et Tautre au même mois de 1756. «Occapantur in Parearam caUora,PP. PetrnsLicheita, Josepbus Sarmento, Timotlieas Xayerius, Hercules SalYioli,GaroluslGreci« »

apprendre leur catéchisme et leurs prières. Rien n'égale la patience de ces catéchumènes : assis par terre, les jambes en croix comme nos tailleurs, vous les voyez occupés douze heures par jour ou à écouter ou à répéter avec la plus grande attention les instructions de leurs maîtres. Ce qu'on fait dans une cour de l'église pour les pariahs, se fait aussi dans une autre pour les choutresou nobles du pays. Un respectable vieillard (le père Gœurdoux), qui a été pendant dix ans supérieur général de la mission , en est chargé aujourd'hui. Le nombre de ses prosélytes est très grand, et les baptêmes y sont journaliers (i). »

La province du Malabar, dont le Maduré dépendait en entier, ne montra pas moins d'empressement et de générosité que celle 'de Goa. Elle donna aussi plusieurs missionnaires aux pariahs dans l'intérieur des terres, dès l'année 1747. On a conservé les noms des pères Thomas Gelaya, Ferdinand Pimentel et Jean Alexandri.

Le général des Jésuites, François Retz, écrivait, le 42 février 1749, au père Alvarez, provincial du Malabar : « J'ai reçu vos lettres du mois d'octobre 1747, et les ai lues avec la plus grande attention. J'ai été j comblé de joie par les nouvelles que vous me donnez | des pères destinés aux pariahs et de l'heureux succès de leur entreprise, malgré les difficultés qui semblaient supérieures aux forces humaines, et ne pas laisser d^espérance. Je conjure instamment Votre Révérence, et je lui recommande d'aider ces ouvriers

(1) heures édifiantes et curieuses, elc,^ nouvelle édilionf moires des Indes), U 8, p. 3^4 (Lyon, 1819, ia-8«). "

avec le plus grand zèle possible; de les exciter, de les pousser à tenter tous les jours de plus grandes choses pour la gloire de Dieu et le salut des âmes... Vous me ferez le plus grand plaisir si vous m*envoyez une relation distincte et soignée de leurs tra- Yâux, du progrès de la mission et du nombre des pariahs qu'ils auront convertis (i). »

On avait d*abord cru nécessaire d'établir dans le Maduré deux supérieurs distincts, afin de ne pas obliger les Jésuites brabmes et pariahs à des communications dangereuses; mais on s'aperçut bientôt que ce divorce était trop pénible. Le général, François Ketz, ordonna donc, par une lettre du 15 février 1750, de réunir les deux classes de missionnaires sous une même autorité (2).

Cinq ans plus tard, le 1*' janvier 1755, un autre général, Ignace Yisconti, écrivait au père Salvator Dos R«y, provincial : « Ayant envoyé' au Malabar le plus grand nombre dé missionnaires et les 'meilleurs que j'ai pu,' Votre Révérence les" ayant déjà reçus sans douté, je pehsequé vous' pourrez saitisfaire pour le moment au décret pontifical,' en substituant d'au^ très ouvriers à la 'place dé'ceux* qui sé'sont retirés

ou ne sont plus. Si cet envoi né suffit pas et que Votre Révérence en désire davantage,' qu'elle ait recours à ses voisins^ de la province de G6a et qu'elle leur demande des mi>sionnaires... J'approuve la nomina* tion des pères Laurent de Costa et Pierre Macbado pour la mission des castes avilies.. . (3). » ' >

(<) Registre des Lettres des Fère9 gtaâraax, lettre M8...<-<

.(5)lW(f.

A la fin de Tannée qui suivit les terribles édits de Joseph r' en Portugal, deux ans avant ceux du parlement de Paris, qui fermèrent en France les collèges des Jésuites et condamnèrent leur institut, treize ans avant la suppression totale de la Compagnie de Jésus et l'emprisonnement au château Saint- Ange du père Laurent Ricci> ce général célèbre par ses malheurs, écrivait au père Silverio, provincial du Malabar: « Je crois Votre Révérence tout à fait instruite maintenant des calamités auxquelles notre Compagnie a succombé et succombe encore. Elle pleure la perte des provinces du Portugal et du jBrésil..^» La ruine totale ne 8*étendra pas jusqu'à votre province du Malabar, puisque vous avez des missions dans le domaine des petits rois indépendants. Cependant elle devra en souflTrir, puisque la plupart de ses revenus sont dans les terres soumises aux Portugais. Mais Dieu ne laissera pas ses serviteurs sans pain. Qu'il conserve du moins ces ouvriers qui travaillent dans sa vigne, je l'en conjure fréquemment, de peur que la chrétienté plantée par les sueurs et les travaux des nôtres ne vienne à défaillir. Que Votre Révérence persévère constamment; qu'elle recommande aussi aux missionnaires un zèle constant; qu'elle allume dans tous les cœurs la charité la plus ardente envers des âmes rachetées par le sang très précieux de Jésus -Christ. Que pour les gagner, ils méprisent tous les travaux, ils affrontent tous les dangers... »

« J'aurais désiré vous envoyer quelques secours, selon votre demande, et de nouveaux missionnaires pour remplacer ceux qui meurent ou sont accablés

par les travaux et la vieillesse. Mais dans les circonstaiiees actuelles je ne sais trop comment leâ Caire

parvenir. Voire Révérence m'indique les vaisseaux français; je ne balancerais pas à les y faire monter; mais aujourd'hui nos pères de France eux-mêmes ne peuvent pas envoyer leurs missionnaires (1).»

Ainsi, le Portugal ramenait en Europe les apôtres des Indes chargés de fers; le gouvernement français refusait en même temps ses vaisseaux à de nouveaux missionnaires; et quatre-vingts ans plus tard, on devait les accuser au Collège de France, d'avoir laissé éteindre les chrétientés arrosées pendant un siècle et demi par le sang de leurs martyrs (2).

(1) JMd., lettre ù^ s décembre i760.

(2) M. Quinet, IV^Uçim^ p. 234.

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