II
au nom de tout le clergé de son royaume. Le jour suivant^ 23> on lut un mémoire au sujet des arrêts par lesquels plusieurs parlements avaient entrepris d'annuler les vœux des Jésuites ; et toutes les voix se réunirent encore pour l'approuver, en demandant qu'on le présentât sous forme de remontrances(l).Ges deux réclamations furent donc portées à Versailles. Voici un fragment de la lettre.
« Sire, en vous demandant ^jourd'iiui la conservation des JésuiteSi nous avons Thooneur de présenter à Votre Majesté le vœu unanime de toutes les provinces ecclésiastiques de sou royaume. Elles ne peuvent envisager sans alarme la destruction d'une société de religieux recommandables par l'intégrité de leurs mœurs, l'austérité de leur discipline^ l'étendue de leur travail et de leurs lumières, et par les services sans nombre qu'ils ont rendus à TÉglise et à TÉiat.
« Cette Société, Sire, depuis la première époque de son établissement, n'a cessé d'éprouver des contradictions : les ennemis de la foi l'ont toujours persécutée, et dans le sein môme de l'Église elle a trouvé des adversaii es aussi dange;reux rivaux de ses succès et de ses talents, qu'attentifs à profiler de ses fautes les plus légères...
« Et qui aurait pu prédire l'orage affreux qui les menaçait (les Jésuites)? Leurs constitutions déférées au parlement de Paris, sont un signal qui est bientôt suivi par les autres parlements; et dans iin délai si court, qu'à peine aurait-il été suffisant pour Tins-
(1) md.^ p. 1050.
truction d'un procès particulier... sans entendre les Jésuites, sans admettre leurs plaintes et leurs requêtes y leurs constitutions sont déclarées impies y sacrilèges, attentatoires à la majesté divine et à l'autorité des deux puissances; et sous le prétexte de qualifications aussi odieuses qu'imaginaires, leurs collèges sont fermés, leurs noviciats détruits^ leurs biens saisis, leurs vœux annulés...
« Nous cherchons en vain les causes qui ont pu armer la sévérité des lois : on ne reproche aux Jésuites aucun crime ; un magistrat célèbre dans cette affaire convient môme qu'ils ne peuvent être accusés du fanatisme qu'il attribue à Tordre entier ; et pour avoir un prétexte de les condamner, on eèt obligé de renouveler d'anciennes imputations contre leur doctrine et leurs constitutions. Mais si cette doctrine et ces constitutions sont aussi condamnables qu'on le suppose, comment se peut-il faire qu'aucun Jésuite de votre royaume ne soit coupable des excès qu'on préiend qu'elles autorisent? Quelle étrange contradiction que de proposer comme des sujets fidèles et vertueux les membres d'une société qu'on assure être vouée, par serment, à toute sorte d'horreurs, et de supposer que des milliers d'hommes puissent être attachés à des principes qui révoltent la nature et la religion, sans qu'aucune de leurs actions se ressente de la source empoisonnée qui doit les corrompre?
€ Nous ne vous répéterons point, Sire, tout ce que les évêques assemblés , par vos ordres, au mois de décembre dernier, ont eu l'honneur d'exposer à Votre Majesté au sujet des constitutions des Jésuites.
Après les éloges qu'en ont faits le concile de Trente, rassemblée de 1574, et plusieurs papes qui ont illustré la chaire de S. Pierre par l'éclat de leurs lumières et de leurs vertus, comment a-t-on pu oser les traiter d'impies et de sacrilèges?...
« Ainsi tout vous parle, Sire, en faveur des Jésuites. La Religion vous recommande ses défenseurs, l'Eglise ses ministres, les âmes chrétiennes les dépositaires du secret de leur conscience, un grand nombre de vos sujets les maîtres respectables qui les ont élevés, toute la jeunesse de votre royaume, ceux qui doivent former leur esprit et leur cœur. Ne voas refusez pas. Sire, à tant de vœux réunis; ne souffrez donc pas que dans votre royaume, contre les règles de la justice, contre celles de TËglise, contre le droit civil, une société entière soit détruite sans l'avoir mérité. L'intérêt de votre autorité même l'exige; et nous faisons professioti d'être aussi jaloux de ses droits que des nôtres.
< Les Archevêques, Évêques et autres Ecclésiastiques, Députés, composant l'assemblée du clergé de France (1). »
Cette réclamation éloquente et ferme était de nature à réveiller Louis XV; bais le faible et voluptueux monarque craignait plus une boutade de sa maîtresse, ennemie des Jésuites, ou quelque colère de ses parlements, que les remontrances de tout le clergé de son royaume. De semblables cris de détresse l'embarrassaient : il eut voulu faire son devoir et ne Tosait pas. Il pria donc ces voix importunes de
(1) Ibid.^ Pièces ju$tifiemive9^ o. 4, p. 575-579.
— salle laisser procéder en paix, en leur faisant répondre ainsi, le 27 du même mois, dans une lettre écrite par le comte de Saint-Florentin :
« ••«< Sa Majesté pense que pour parvenir à remplir plus efficacement ses vues, il est nécessaire que rassemblée s'en tienne à ce qu'elle a fait, crainte que des démarches ultérieures, de la part du clergé, sur cette matière, ne fussent contre Tobjet qu'il se propose en faveur des Jésuites (1). »
Le 28, lecture faite de cette étrange réponse, l'assemblée ne crut pas devoir céder à l'avis. Elle pria Tarchevêque de Narbonne de continuer ses sollicitations en faveur des Jésuites, et décida que ses séances seraient terminées par une réclamation expresse contre les entreprises des tribunaux séculiers. Insérée dans le procès-verbal de nos actes , elle sera , dirent les prélats, c un monument ineffaçable de l'unanimité de nos sentiments et de notre attention à transmettre à nos successeurs, dans toute son intégrité, le dépôt sacré que nous avons reçu (2). »
VU. A ces grandes protestations du clergé catholique de France opposons les cris de joie poussés par les ennemis de l'Eglise. A la même époque à peu près, d'Alembert écrivait à Voltaire des blasphèmes que je voudrais pouvoir ne pas transcrire. Mais il faut bien que l'on sache jusqu'où alla le délire du parti qui triompha des Jésuites.
« Quant à nous, disait-il, malheureuse et drôle de nation, les Anglais nous font jouer la tragédie au
(i) /Nd., p. 385 et 386.
(â) l^., Auemblée de 1769, p. i051 et 1052.
dehors, et les Jésuites la comédie au dedans. L'évacuation du collège de Glermont (Louis le-Grand) nous occupe beaucoup plus que celle de la Martinique. Par ma foi, ceci est très sérieux, et les otauei du parlement n'y vont pas de main morte. Us croient servir la religion, mais ils servent la raison sans s'en douter ; ce sont des exécuteurs de la haute justice, pour }a philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir ; et les Jésuites pourraient dire à S. Ignace : Mon père^ pardonnejt-leury car Us ne aoveitf ce qu'ils /ont. Ce qui me paraît singulier, c'est que la destruction de ces fantômes, qu'on croyait si redoa* tables, se fasse avec aussi peu de bruit. La prise du château d'Arensberg n'a pas plus coûté aux Hanovriens que la prise des biens des Jésuites à nos seigneurs du parlement. On se contente, à l'ordinaire, d'en plaisanter. On dit que Jésus-Christ est un pauvre capitaine réformé qui a perdu oaifiompo' gnie...
« Ecrasez l'inf,.., me répéter vous sana-cesse : eh, mon Dieu, laissez-la se précipiter elle-même ; elle y court plus vite que vous ne pensez. Savez-vousceque dit ÂBtruçl Ce ne sont point les Jansénistes qui tuent le» Jésuites^ c'est t Encyclopédie, mordieu^ c*tst t encyclopédie. 11 pourrait bien en être quelque chose, et ce maroufle d'Astruc est comnie Pasquin^il parle quelque fois d'assez bon sens. Pour moi, qui vois tout en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les jansénistes mourant l'année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les protestants rappelés, les prêtres mariés» la confession abolie^ et le
fanatisme écrasé sans qu'on s'en aperçoive (i). » Ce plan d'écraser la religion en écrasant ses défenseurSy de rendre les parlements exécuteurs de la haute justice pour la philosophe , se trouve confirmé par une autre page du môme philosophe, iniprimée en 176Ô. < Parmi tant de magistrats, dit-il, qui ont écrit dans l'affaire de la Société de longs réquisitoires, JK* . de La ChatotniSy procureur général du parlement de Bretagne, parait surtout avoir envisagé celte affaire en homme d'état, en philosophe, en magistrat éclairent dégagé de tout esprit de haine et de parti. Il ne s'est point amusé à prouver laborieusement et faiblement que les autres moines valaient beaucoup mieux que les Jésuites ; il a vu de plus haut et de plus loin ; sa marche au combat a été plus franche et plus terme. L* esprit monasUque^ a t-il dit, es^ le fléau des Etats; de tous ceux que cet esprit anime, U$ Jésuites sont les plus mdsîbleSy parce qu'ils sont les plus puissants; c* est donc par eux quHt faut commencer à seéouer le joug de cette nation pernicieuse (2). »
Voltaire, après avoir lu ce satanlque pamphlet, complimenta ainsi son auteur, lei6 mars 1T65 : < Dieu vous maintienne, mon cher destructeur, dans la Qoblô résolution où vous êtes de faire main basse
(1) OËuwsscomplkissdeViimaire, t. 68, p. iOO-902 (édition de 1784). Lettre du 4 mai 1763*
(2) Siuf la éiesirwition des JésiUtes en France^ par un auteur désintéressé (1765), p. 159 et 160. Ce passage de D'Alembert est d'antant plus remarquable, qae ce philosophe passe poar n'avoir pas été étranger à la rédaction du réquisitoire dont H fait Ici réloge. Yoy. Notes et pièces justificatives j n. 6.
sur les fanatiques» en faisant patte de veloursl\ous serez cher à tous les gens de bien. Ecr.., tinf.., (1). »
VIII. Le parlement enhardi par la timidité de son maître, poussé par le jansénisme et l'impiété, allait toujours en avant. Pensait-il qu'on Tentraînait vers quatre-vingt-treize? La plupart de ses membres ignorèrent sans doute les prophéties de d'Alembert. Vint enfin la mémorable séance dû 6 août 1762, où, malgré les réclamations de tous les prélats de la France, du mois de juin précédent, et du mois de décembre 1761 ;
Malgré le suffrage du concile de Trente, déclarant pieux rinstîtut d'Ignace (2);
(\) OEuvres complètes de Voltaire, t. 68, p. 546 (éd. de 1784).
(2) Les pères de ce concile célèbre avaient dit : a Per hxc tamen sancla Syaodus non Intendlt allqold innovare, aa( prohibere qain Rellglo Glerlcorùm Societatts Jesn, juxta pivm eorum Institutum, a SanctaSede apostoHea approbaiumj Domino et ejus Eccleslas Inservire posslnt.» SesHo 25, c. 16. Ce glorieax témoignage embarrassa beaacpap moins les magistrats qa'on ne pourrait le croire. !<> Dans la séance du vendredi 3 Juillet 1761 , Messieurs les Gens du Roi remontrèrent « que la lonaoge du coh^clle de Trente n'est pas si importante, qu'elle i^ule puisse faire poids, ponr admettre Indifféremment tout ce qui se trouve dans leur Institut (des Jésuites). » Nouvelles ecelésUtstiques, etc., du 20 novembre 1761, p. 190, coi. i< 2> A celte raison, que goûta fort le parti Janséniste, les p&^ lologues de la cour de justice en ajoutèrent une autre, de la force de celles de M* Qulnet; c'est que traduire pium par pieux, approhi^um par approuvé, était un abris grossier, une interpréteUion captieuse que la bonne foi ne pouvait pas admettre. On ne me croira pas si je ne renvoie à la source. Eh bien, ouvrez les^montrances du Parlement au
Malgré les approbations répétées de Paul III, de Jules III, de Paul IV, de Pie IV, de Pie V, rais au nombre des saints, de Grégoire XIII, de Sixte V, de Clément VIII, de Paul V, de Grégoire XV, d'Urbain VIII, d'Innocent X, d'Alexandre VII, de Clément IX, de Clément X, de Clément XI, de Benoît Xlll , de Benoit XIV, de Clément XIII, c'est à dire à peu près de tous les vicaires de Jésus-Christ depuis deux siècles ;
Le parlement de Paris s'arrogeant une juridiction qu'il n'avait pas,
Prononçant sur des matières dogmatiques réservées aux juges de la foi.
Appelant comme d'abus de toutes les sentences émanées du siège apostolique;
Se fiant au rapport de ses commissaires plutôt qu'à celui des évèques, et prononçant d'après plus de sept cent cinquante-huit faux témoignages;
Roi, à l'occasion de Vlnslruction pastorale de Mgr Varchevéque
de Paris, du 28 octobre 1763. et vous y lirez, p. 24 : « On n'aa-
rall, Sire, qu'à déplorer l'aveuglement de rarcbevèque de
Paris, et la ftitilité de presque tons les ralspnnemeats qu'on
a placés dans sa bouche, l'abus grossier qu'on a fait en
l'bonnear de rinslUut des ci-devant soi-disant Jésuites, d'un
mot du concile de Trente captieusement iûlerpréié dans un
sens que la bonne foi ne pouvait pas admettre, l'étalage aussi
peu concluant des témoignages également illusoires pour la
plupart en faveur de la Société, si d'ailleurs l'Instruction
pastorale ne portait la témérité Jusqu^à former un manifeste
licencieux contre votre Parlement. » Recueil par ordre de
dates de tous les arrêts du ParlemerU de Paris, etc., concernant
les ci-devant soi-disant Jésuites, t. 4, contenant l'année 1764
(Paris, 1766). Voyez le chap.xui, §vi.