CHAPITRE Xn
0UPPBE8SION DES JÉSUITES EN ESPAGltTE*
I. A Madrid, le procès des Jésuites n'eut de public et par conséquent d'appréciable que la sentence. Au même jour et à la même heure, partit du cabinet de Charles lll, pour les quatre parties du monde, Tordre suivant, adressé à tous les gouverneurs des provinces et des îles, et à tous les alcades des villes où se trouvait quelque maison de la Compagnie de Jésus : « Je vous revêts de toute mon autorité et de toute ma puissance royale, pour, sur-le-champ, sans représentation et sans délai, vous transporter avec main forte à la maison ou aux maisons des Jésuites. Vous ferez saisir tous les individus religieux, et vous les ferez transporter comme prisonniers à tel port, dans lés vingt- quatre heures : là ils seront embarqués sur les vaisseaux à ce destinés. Au moment même de cette exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun particulier d'emporter avec soi autre chose que ses livres de prières et le linge de corps strictement nécessaire pour la traversée. Si après l'embarquement il existait encore un seul Jésuite, même malade, fut-il moribond, dans votre département, vous serez puni de mort. »
Cette dépêche, munie de trois sceaux, avait au dessous de l'adresse une seconde enveloppe portant
ces mots : « Sous peine de mort, vous n'ouvrirez ce paquet que le 2 avril 1767, au jour tombant (1). »
L'ordre fut donc exécuté avec un secret et une précision formidables. Cet exemple fut suivi dans tous les états où s'étendait l'influence du cabinet d'Espagne. Le roi de Naples, fils de Charles III , ou plutôt Tanucci, gouverneur de ce jeune prince âgé de dix-sept ans, fit enlever tous les Jésuites des six maisons de Naples dans une nuit : ils furent transportés à Pouzzoles , et de là jetés sur les états du Pape. Tous les autres membres de la compagnie furent arrêtés le même jour dans tout le royaume des Deux-Siciles. L'édit de proscription est daté du 3 novembre 1767. L'année suivante, le jeune duc de Parme et le grand-maître de Malte chassèrent aussi les Jésuites. Le premier fut poussé par les conseils de son ministre Félino et entraîné par l'exemple de Charles III son oncle; et le second déclara dans son édit même qu'il cédait aux sollicitations de la cour de Naples, dont il était feudataire (2).
II. Quels furent donc les véritables motifs qui ont allumé tant de colères à Madrid contre les enfants de S. Ignace? Charles 111 déclara dans sa pragmatique-sanction qu'il les gardait dans son cœur royal.
Le i*' août de la même année, un magistrat prononça à cette occasion les paroles suivantes dans le parlement de Toulouse :
^i) Mémoires de Vabhé Georgel, t. i, p. 102-103 (Paris, 1S17). Cet historien, secrétaire d'Ambassade à Vienne, dit qu'il tient ces détails de la bouclie même de d'Aranda.
(t) Picol, Mémoires, aa 2 avril 1767, t. 2, p. 511 (Paris, 1815).
« Je n'examine pas si on a surpris la religion du roi d'Espagne, en lui persuadant de chasser militairement de ses états un corps de 4000 religieux» distingué par ses vertus, par ses talents et par les services rendus à cette monarchie; ni si des torts vrais ou supposés de quelques particuliers ont pu mériter à ce corps le traitement qu'il vient d'éprouver. Ces torts sont un mystère : le roi catholique dit qu'il garde ses motifs dans son cœur. S'ils parlaient pour leur innocence» ou même si quelqu'un de ceux qui se croient dispensés de garder à leur égard le second commandement, faisait semblant de les justifier, ils sont dans l'instant même condamnés à la plus affreuse misère par la suppression de leurs pensions. S'il y a des coupables parmi eux, ce que j'ignore parfaitement» et ce que vous ignorez aussi, pourquoi, au lieu de les punir sévèrement, a-t-on confondu avec eux, dans une proscription générale, ceux qui ne l'étaient pas?
f Ceci me rappelle ce que le parlement de Paris disait au roi d'après un empereur, dans les belles remontrances du 4 août 1756 : « Trois ou quatre person* nés se liguent ensemble pour tromper le souverain; Us kù fnonirent les choses sous la face qui leur convient: le prince enfermé dans son palais ne peut connaître la vérité, il ne sait que ce qu'ils lui disent; et malgré ses intentions les plus droites^ malgré toutes ses précautions, le meilleur des princes est trahi et vendu; il est le jeu et la victime de ceux qui lui dérobent la vérité {i). »
(1) Discours prononcé au Parlement de Toulouse par un de messieurs dans Vassembléedes chambres^ au sujet de la sanction-
II existe sur ces motifs cachés dans le cœur royal de Charles 111 une tradition que je trouve consignée dans un grand nombre de pièces imprimées et manuscrites, mais avec quelques variantes. Voici ce qu*on lit dans une apologie des Jésuites publiée en 4800 :
« Un faussaire avait si bien réussi à imiter l'écriture d'un Jésuite qui avait joui d'une grande considération en Espagne, et qui avait occupé les premiers emplois de son ordre, qu'il aurait été très difficile de distinguer la copie de Toriginal. On avait fabriqué, , sous le nom de ce Jésuite, une lettre dans laquelle il y avait des traits forts piquants contre Charles 111; et l'on supposait que ses confrères partageaient les mêmes sentiments avec lui. On eut soin de faire tomber entre les mains du roi cette lettre qui l'aigrit, comme de raison, contre tous les Jésuites...
« Elle fut produite à Rome, comme une pièce probante contre les Jésuites, lorsque le roi d'Espagne poursuivait avec beaucoup de chaleur leur destruction auprès du Pape Ganganelli. On rapporte que Pie VI..., étant alors cardinal et membre de la Congrégation établie pour les affaires des Jésuites, fut frappé de quelques traits qui lui rendaient cette lettre suspecte. Il l'examina de plus près, et il reconnut que les marques distinctives que chaque fabri-. quant met au papier qui sort de sa manufacture n'étaient pas celles dont on se sert en Espagne, mais
pragmatique du roi d'Espagne, qui chasse les Jésuites de ses états. Premier août mU sept cent soixante-sept (pièce imprimée).
celles dont.on 80 sert en Italie, où cette lettre avait été écrite (l)i »
D'autres rapontenl, et c'est le plus grand nombre^ qu'on 4Tait imité l'écriture du général des Jésuites, le père Ricci, et «{ue le faussaire disait , sous son nom^ avoir rassemblé des preuves non équivoques de U MiardiMe de Chartes III ; qu'en conséquence, il avait préparé des moyens infaillibles d'enlever à la couronne d'Espagne ses possessions du Nouveau Monde, et de rendre la Compagnie de Jésus souveraine et indépendante dans le Paraguay (2).
III. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, la Compagnie de Jésus, réhabilitée en Espagne par ordonnance royale, en 1815, fot pai^ là même reconnue innocente des crimes énormes et inconnus pour lesquels on l'avait jugée fatale aux états de Sa Majesté Catholique.
Le conseil de Castille fut alors réuni pour revoir les pièces du procès ; et l'avocat fiscal , dota Francisco Gutierrez de la Huerta, reçut Tordre suivant^ daté du 3 avril 1615 :
c Le conseil, par son décret d'aujourd'hui, a dési«gné le samedi 13 du courant pour entendre le rapport
(i) Du TétahïUsement de» Jésuites, et de Véducation publique^ p. 159-161. (Ëmtnertck, Lambert Bomen, 1800). Ce petit oavrage de 249 pages in-18 est attribué à Tabbé de Fontenay, ex -Jésuite, ou à Tabbë Boyard.
(2) Pomhal , Choiseul et D*Aranda^ ou VirUrigue des trois ca^ binets, p. 92 ; voyez Documents historiques, etc, concernant la Compagnie de Jésus^ t. 3, n» 21 ; Scboeli, Histoire des états eu^ ropéens, t, 39, p. 163 ; Mémoires de l'abbé Georgel , 1. 1, p. 95 (Paris. 1817).
du projet concernant le rétablissement des Religieux de rOrdre de la Compagnie de Jésus, et qu'il en sérail fait part à Votre Seigneurie ainsi qu*à ses collègues, pour que vous assistiez au conseil ce jour-là, et que vous remettiez d'avance les pièces que vous auriez entre les mains concernant l'affaire en question , afin que le relateur puisse en prendre connaissance et en rendre compte. Ce que je fais savoir à Votre Seigneurie par ordre du Conseil» la prévenaDt que j'avertis pour la même fin tous les autres fiscaux ses collègues (i). »
Le fiscal dom Francisco Gutierrez fit au conseil de Casiille un très long rapport dont je vais produire quelques extraits (2). On y verra la suite et le secret
(1) Gel ordre se trouve en tête du rapport manuscrit que Je vais citer.
(2) Je les traduis sur une copie de la pièce originale, qui fut communiquée au père Emmanuel de ZunJga nommé Je 9 septembre 1815, commissaire général poar le rétablissement de la Compagnie de Jésus dans tons les élats soumis à l'Espagne. Ce mémoire est intitulé : Exposicion y dictamn del Fiscal del consejo y camara D. Ptaneisco GHiierrez de la Huer la en el expediente comuliivo sobre si convendra à nopermilir que se reslablezca la Cofnpfinia de Jésus en estos reytiosy en su caso bajo de que reglas y calidades devera verificaru. Le père Znniga ouvrit le collège impérial de Madrid, confié aux Jésuites le 25 mars 1816. Le noviciat ne fut établi que le il mars 1819. La province du Mexique fut rétablie en même temps que celle d'Espagne; son provincial futnomffi^ le 24 novembre 1816. Ces deux provinces comptaient 436 sujets en 1820; 61 moururent en quatre ans. La vieillesse les avait presque tous emportés : car dés que la Compagnie
des prot^édures faites par ordre de Charles IH : elles n*ont pas besoin de commentaire.
< Ce qui obliçi;e (dit^il) le Conseil à examiner la nécessité, la convenance et le mode du rétablissement de la Compai^nle de Jésus dans ce royaume, après un bannissement de quarante*huit ans, ce sont les pétitions présentées au roi l'année dernière et quelques-unes cette année, par MN. SS. les ArcheTéques de San la go, de Tarragone et de Burgos; par lesÉvèques de Iviça, de Orihuela^ de Teruel, de Barcelone, de Pampelune, de Lérida; par les vicaires capitulaires de Cadix et de Malaga ($ede vacante) ; par les Chapitres des cathédrales et collégiales de Séyille, de Burgos, de Malaga, de Barcelone, de Pampelune, de Majorque, de Cadix, de Man- Tèzeet de Cerbera; par tout le clergé général de Guipuscoa; par Tarchiprètreet le clergé du Moragna dans Je diocèse de San lago ; par la Junte générale de Biscaye; par la députation de.Guipuscoa; par les municipalités de Madrid > de Tolède, de San lago, de Valence, de Barcelone, de Tarragone, de Lérida, de Murcie, de Cordoue, de Cadix, de Jaen, de la Corogne, de Malaga, de Baeza, de Pontevedra, de Manrèze, de Graus, d'Olot, de Pollenza, de Moragna, et enfin par plusieurs antres personnages publics ou simples particuliers. Toutes ces pétitions furent remises au conseil avec des ordres succes-
de Jésus fol rétablie, ses anciens membres se réunirent; et ses premières maisons en Italie^ et en Espagne furent peuplées de vieillards, preuve touchante de raffection qu'ils lui ^Talent conservée pendant un demi-siècle*
8ifs de la pfttt du Roi y de les prendre en considération, et de délibérer sur le point qui en est Tunique objet et qui peut se réduire à ce seul chef: que Sa Majesté, considérant le triste état où l'éducation publique est réduite dans ce royaume, et le scandaleux progrès qu'y ont fait l'irréligion et le libertinage, et poussée par le zèle ardent qui l'anime pour le service de Dieu et le bien de ses peuples, daigne, à l'exemple du souverain Pontife actuellement régnant, rétablir dans son royaume la Compagnie de Jésas, qui en a été chassée à perpétuité en vertu d'une mesure arrachée par surprise et parles menées les plus ariificieuseset les plus iniques, à son magnanime et pieux aïeul le roi Charles 111.
« Les avocats fiscaux ayant pris connaissance de ces pétitions et des ordres royaux» demandèrent, la regardant comme nécessaire, la réunion de tous les documents et pièces relatives à ce sujet , qui pourraient se trouver aux greffes du conseil, et dans les archives des secrétaireries du imnistère d'état et de celui de la grâce et de la justice.
« Or, parmi toutes les pièces qui furent remises » il n'est venu de la principale, qui est le compte rendu du Conseil Extraordinaire, du 29 janvier 1767, qu'une simple copie, et môme si défectueuse qu'elle manqjue de la première partie, où doit se trouver l'histoire de la procédure et l'exposition des motifs et des considérations légales sur lesquels s'appuyait la justice et l'opportunité du projet d'expulsion.
€ Aussi le susdit document commence^t-il par ces paroles : Supposé ce qui a été dit, le Conseil E^^
iraordinaire passe à exposer son sentiment sur Texécution du bannissement des Jésuites, et sur les autres mesures qui en sont la conséquence, afin qu'il ûblienne, dans l'ordre convenable , son entier et plein accomplissement (1).».
c A ce sujet, le conseil déclare qu'il convenait que le décret royal fût conçu dans les termes d'une mesure économique (ProuidenUa ecmomica)^ amenant au repos delà monarchie, sans toucher aucunement au point de Texamen de l'institut, ni de la qualification de la conduite et des mœurs des Jésuites ;
( Qu'il serait également très à propos de faire entendre aux évêques, aux municipalités, aux chapitres ecclésiastiques , et aux autres assemblées ou corps politiques du royaume que Sa Majesté se réservait à elle seule la connaissance des puissants motifs qui avaient déterminé sa royale volonté à adopter cette juste mesure administrative en usant
(1) Celle sappressIoD de Thlstotre de la procédure, de Texpositlon des motifs et des oonsidérations légales sur lesquelles s'appuya la Justice» ne semble*t-elle pas confirmer tout ce que Ton a dit d'un secret plus fait pour compromettre la répulaUoQ des Juges que celle des condamnés? Peut-être tout le procès roola-t-il sur la supposition des lettres dont ooas avons parlé. Ce fut un grand art de la part des calomoiateors d'avoir imaginé des accusations que le roi ne pouvait divulguer, et par conséquent vérifler sans compromettre son honneur. Il dut, on le comprend, garder dans son cœur 'oyal, des soupçons de hàlarûise, quelque ridicules qu'ils fussent. Un prince aime encore moins qu'on autre à entretenir de pareilles choses ses sujets et la poslérilé. Toyez les Mmoirei de l'abbé Georgel, 1. 1, p. 96.
de rautorité éccfoùmique (economica) et tutélaire qui lui appartenait comme souverain pour le bon gouvernement et la conservation dé l'étal (i);
€ Que Sa Majesté devait imposer de plus à ses sujets le silence sur cette afiaire^ afin que personne n'écrivît, ne publiât, ni ne répandît d'ouvrages relatifs à l'expulsion des Jésuites, soit pour, soit contre, sans une permission spéciale du gouvernement ; que le commissaire chargé de la surveillance de la presse, ainsi que ses subdélégués devaient être déclarés incompétents à connaître en cette matière, parceque tout ce qui la regSirdait devait être entièrement du ressort et sous l'autorité immédiate du président et des minisires du Conseil Extraordinaire.
« Le Conseil recommande que la communication de cette mesure ne se fasse pas à Rome par un message extraordinaire, mais par la voie habituelle du courrier de Napies, et par le premier qui partira après l'exécution du décret; signifiant au S. Père qu'en tout cela il s'agissait de la tranquillité de l'état, et qu'en conséquence on avait lieu d'espérer que Sa Sainteté approuverait cette conduite comme né-
(1) Les motifs d'expulsion devaient donc être inconnos à tous les évêqaes et à tous les magistrats du royaume. Se défiait-on d'eux? Dans ce cas, il faudrait avouer qu'ils étaient favorables aux condamnés. N'osait-on leur dévoiler les crimes des coupables? Pourquoi l'aurait-on craint, s'il s'agissait de crimes d'étal, d'attentats publics, et propres au corps tout entier? D'ailleurs, comment les pasteurs et les cbefs do peuple pouvaient-ils Ignorer l'esprit et la tendaooe de tous ces religieux qui vivaient et prêchaient en Espagne depuis plus de deux siècles?
cessaire et comme ayant été prise avec la plus grande circonspeciion et après le plus sérieux examen.
c De cette manière (ajoute le Conseil ) on évite les embarras et les désagréments en cour de Rome, et Ton se dispense de traiter avec le nonce sur cette affaire. On adressera la dépêche au ministre de Sa Majesté à Rome, auquel on enjoindra très expressément de se refuser à toute explication, et de se borner uniquement à la remise de la lettre royale (i),
« Cette délibération du Conseil Extraordinaire fut soumise à une junte spépicale qui ajouta qu'encore qu'elle regardât comme suffisamment garantie dans les paroles du conseil, la justice des motifs allégués, justice qu*on devait supposer (2) , on pourrait toutefois insinuer avec plus de force, que ces motifs ont été non seulement justes et urgents, mais encore de telle nature qu'ils avaient rendu inévitable la néces-* site du bannissement. »
J'ai cru ne pouvoir produire de relation, d'un côté plus authentique, et de l'autre plus favorable aux Jésuites espagnols. Leurs crimes n'ont donc jamais été connus que de leurs juges attentifs à supprimer tous les motifs de la sentence, à empêcher que rien ne fût publié pour ou contre. On ne peut d'ailleurs regarder les Jésuites comme condamnés par l'Espagne, puisque leurs juges redoutèrent l'avis et le té-« moignage des évoques et des magistrats du royaume.
(1) Nouvelle preave du désir que le Saint-Siège avait de saaver les Jésaites.
(2) Cette sopposition a pu être commandée aux Espagnols d'alors, mais non à la postérité.
ainsi que les réclamations des sujets. Il fallait croire, se taire et obéir, sous peine d'exil, de la confiscation de ses biens et même de mort»
II m'a semblé qu'il suffisait d'un exposé simple pour verser l'odieux et le ridicule sur celle procédure à la turque, où la raison et la justice se prouvent par les coups de cimeterre.
J'Ignore si la calomnie fut jamais plus ténébreuse et plus atroce. Une assertion pure, quoique placée au& dernières limites de la crédibilité, est pourtant supérieure à la sentence qui prononce la peine, sans vouloir énoncer le crime; surtout quand des milliers d'inculpés, quand un royaume entier demandent à le connaître, quand le chef de TÉglise, juge naturel des corporations religieuses, est lui-même exclu du secret qui frappe un ordre vénéré depuis plus de deux Hiècles. L'assertion affirme au moins le fait, si elle en cache la preuve. Mais ici, preuve et fait tout est enseveli dans l'horreur du plus odieux mystère. Où trouver une application plus juste de ces paroles de la vérité incréée. « Qui fait mal, hait la lumière ? »
IV, Au reste demandons à Ferdinand VII ce qu'il faut penser de la sentence de son auguste aïeul. Ce prince, instruit par Iç malheur de ses pères, publia \e 9 juin 1815 une ordonnance que je vais reproduire eii partie (1).
(1) Cette ordonnance est rapportée en entier dans l'Appendice (n. 3, p. â74) d'ane apologie attribuée à M8>-Tharin, tntf- Inléè ; Ffouvelles considéralionB philosophiques et critiques sur la Société des Jésuites, sur les causes et les suites de sa destruc- Hon (Versailles, J. A. Lebel, 1817).
« Depuis que, par un effet de Tijifinie et particulière miséricorde du Seigneur pour moi et pour mes fidèles sujets, je me suis vu au milieu d'eux rétabli sur le irône glorieux de mes ancêtres, j'ai reçu et je reçois journellement encore une multitude de représentations qui m'ont été adressées paries provinces, villes, villages et bourgs de mon royaume, les archevêques, évêques, des ecclésiastiques et même des séculiers... par lesquelles ils me supplient et me conjurent de vouloir rétablir dans toutes les parties de ma domination la Compagnie de Jésus, m'engageant à imiter en cela l'exemple d'autres souverains de l'Europe, et notamment celui de Sa Sainteté, qui a jugé convenable de révoquer le bref de Clément XIV... en publiant la célèbre constitution du 21 août de Tan dernier : SolUcitudo omnium ecclesia" rum.
« D'après ces instances si respectables, j'ai fait mon possible pour m'assurer d'une manière plus positive de la fausseté des accusations criminelles qui furent intentées contre la Compagnie de Jésus, par leurs rivaux, leurs ennemis, qui l'étaient en même temps de la sainte religion de Jésus-Christ...
« Je me suis enfin convaincu que leâ véritables ennemis de la religion et des trônesi étaient ces mêmes individus qui avaient travaillé avec tant d'ardeur à rendre odieuse la Compagnie de Jésus, à la faire dissoudre, et à persécuter ses membres innocents en employant contre eux la calomnie, l'intrigue la plus vile et les imputations les plus ridicules...
« Nonobstant, comme mon auguste aïeul avait ren« fermé dans son cœur royal les justes et graves motifs
qu'il dit avoir eus pour éloigner tous les Jésuites de ses états, par sa pragmatique-sanction du 2 avril 1767; comme d'ailleurs j*ai une parfaite connaissance de l'esprit de religion qui l'animait, de sa sagesse et de son expérience dans l'art sublime et difficile de régner, et que cette affaire, par sa nature, ses rapports et ses conséquences, doit être traitée et discutée dans mon conseili afin que, d*après son avis, ]e puisse adopter le meilleur parti ; en conséquence, je lui ai adressé les différentes demandes qui m'ont été faites pour le rétablissement des Jésuites; et je ne doute pas qu'il ne me donne les conseils les meilleurs, ceux qui conviennent le mieux à ma royale personne, à m«8 états et au bonheur temporel et spirituel de mes sujets.
< Cependant, comme il ne peut pas me venir dans l'idée que le conseil méconnaisse la nécessité et l'utilité du rétablissement de la Compagnie de Jésus, et comme je suis plus vivement que jamais supplié de la rétablir, j'ordonne que l'ordre des Jésuites soit provisoirement rétabli dans toutes les villes et villages qui l'ont redemandé, malgré ce qui se trouve ordonné par la susdite pragmatique-sanction du 2 avil i767, malgré toute loi ou ordonnance royale postérieure, auxquelles je déroge, que je révoque et annuité, autant que besoin est. »
Une seconde ordonnance du 3 mai 1816, va nous apprendre quel fut le résultat de la révision du procès de 1767. Toutes les archives du royaume ont été consultées, tous les souvenirs, tous les secrets de famille et d'état ont été interrogés pour apprécier la colère de Charles UI; et son successeur, au lieu
d'annuler les premiers privilèges accordés par provision, les confirme et les amplifie.
« Par une disposition du 9 octobre 1815, j'aicréé, dit-il, une commission spéciale chargée de procéder au rétablissement des Jésuites dans toutes les villes, bourgs ou villages qui l'avaient sollicité. »
< Je lui ai accordé l'autorité et juridiction nécessaire pour cet objet, ordonnant que les bureaux des ministres d'état, ceux de la justice, des conseils, des tribunaux, des archives et autres dépositaires de titres, lui fournissent tous ceux qu'elle réclamerait^ ainsi que les renseignements qu'elle jugerait nécessaires; lui enjoignant de me consulter sur tous les recours qu'exigerait ma royale approbation, et de me rendre compte, par les ministres d'état et de justice, de l'avancement d*une affaire aussi importante.
c Mon conseil, après avoir entendu les gens du roi, ayant vérifié et discuté la consultation que j'avais commise à ses soins le 22 janvier, j'ai jugé convenable de prendre la résolution suivante :
« J'ordonne que la permission que j'ai accordée par mon ordonnance du 29 du mois de mai dernier, dérogeant à la pragmatique-sanction, aux lois et ordonnances royales qui y sont citées, pour le rétablissement de la Compagnie de Jésus dans les villes et bourgs qui me l'ont demandé à cette époque, s'étende généralement, et sans aucune limitation; à tous mes élats, tant à ceux d'Espagne qu'aux Indes et îles adjacentes, dans lesquelles elle se trouvait établie lors de son bannissement (1). »
(1) Jbid., p. 281 et 262.
La conversation suivante entre Charles IV^ après qu'il eut abdiqué le trône d'Espagne , et Ferdinand lY son frère, roi des Deux-Siciles, achèvera de montrer ce que les enfants même de Charles 111 pensèrent du secret caché dans le cœur royal de leur père. Elle eut lieu en 1819, en présence du chevalier de Medici; et M. Artaud la rapporte ainsi dans son Histoire du pape Léon XII. Je me permettrai de l'abréger. « A. propos, Charles, pourquoi notre père a-t-il tant demandé la destruction des
Jésuites? — Ma foi, mon frère, répondit le roi
Charles, on a toujours dit que c'était une grande affaire d'état, et qu'il s'agissait de plusieurs conspirations. — Eh bien, moi, répliqua Ferdinand, je n'y ai jamais cru... En 1804, j'ai rappelé et soutenu les Jésuites en Sicile, et ils m'ont rendu de grands services. Ils élèvent bien la jeunesse.— Ah, oui, TEspagne, je croîs, reprit Charles, a perdu pour la direction de ses collèges. — Il y a plus, mon frère, dit Ferdinand, notre père doit avoir été trompé quand on lui conseillait de tant s'attacher au Portugal : mais ce n'est pas tout : le Portugal aussi, quoique plus petit, ne pensait-il pas, par des combinaisons mystérieuses et insensées, à se donner un jour Madrid? Chacun a mis là dedans ses Jésuites, sous prétexte qu'ils écrivaient à Rome les iniquités de ces gouvernements, ce qui n'était pas vrai. Crois-moi, à Lisbonne et à Madrid il y avait de frauduleux renards qui cherchaient réciproquement à se nuire (1). > Oh ! oui , à Lisbonne, comme à Madrid^ comme à
(1) T. 2, cb. 22, p. 345-347 (Paris, Adrien Leclère, 1845).
Paris, en 1767 comme en 1828 et 1844 , les Jésuites ont toujours rencontré de frauduleux renards qui savaient mettre leut nom en avant, pour exploiter la crédulité des princes et des peuples.