BREF DE CLÉMENT XIV, DU 6 AOUT
I. Lorsque les Jésuites^ missionnaires dans les Indes^ virent débarquer à Pondîchéry les prêtres envoyés par le Saint-Siège, en 1777, pour les remplacer, ils déposèrent en d'autres mains, sans murmures, Thérilage de François Xavier, accru par deux siècles de travaux. Voici comment s'ei prime un de ceux qui leur succédèrent : « Ils avaient pour supérieur le père Mozac, vieillard octogénaire^ qui avait blanchi sous le faix du ministère apostolique, qu'il avait exercé pendant quarante ans. H abdiqua sa place avec la simplicité d'un enfant (i). »
En Europe^ la Compagnie de Jésus ne montra pas moins de soumission. Un de ses prédicateurs célèbres, le père Charles Frey de Neuville, écrivit à un de ses confrères, lei^' octobre 1773: < La Société n'est plus; le bref destructif a été porté. Permettez que sur cette tragique révolution, qui fera Tétonnement de la postérité^ je vous parle en père, en ami. Pas un mot, un air, un ton de plainte et de murmure. Respect incapable de se démentir à Tégard du Siège apostolique et du pontife qui Toccupe. Soumission parfaite aux volontés rigoureuses, mais toujours ado-
(1) Voyage dans Vlndoslan^ par M. Perrin, 2« parîUf cb. i^i p. 174.
rables de la Piovidence, et à Tautorîté qu*elle emploie à rexéculion de ses desseins, dont il ne nous convient pas de sonder les profondeurs... N'oublions pas les inslruciions, ni les exemples de piété dont nous sommes redevables à la Société. Montrons par noire conduite qu'elle était digne d'une autre destinée (i). »
Un autre ex-Jésuite, le père Matlzell, l'un des prédicateurs les plus distingués* de la province de Bavière, poussa le respect pour le Saint-Siège jusqu'à prononcer, le 15 novembre 1774, dans l'église collégiale de Fribourg, en Suisse, l'éloge funèbre du pontife qui, quinze mois auparavant, avait supprimé son ordre. L'émotion de son auditoire dut être grande lorsqu'on Teniendit s'écrier : c Amis, chers amis de ïioire ancienne Compagnie, qui que vous soyez, et où vous puissiez être, si jamais nous avons été assez heureux pour rendre des services dans les pays et les villes, si nous avons contribué en quelque chose 3u bien de la chrétienté, soit en prêchant la parole de Dieu, soit en catéchisant ou en instruisant la jeuïïesse, en visitant les malades ou les prisonniers, ou en composant des livres édifiants (quoique dans notre SHuation actuelle nous ayons beaucoup d'autres grâces à demander), nous vous prions, avec les plus vives instances, d'arrêter toutes plaintes amères et peu respectueuses pour la mémoire de Clément XIV, chef souverain de l'Église (2). t
W Sermons du père Charles Frey de Neuville^ U i, Préface, P* xxvj (Paris, 1777).
• (2) letlres du pape Clément XIV ^ précédées de la vie de ce pon^ II. 8
emploie le ministère d* autrui pour concilier les dif férents entre le sacerdoce et Tempire; qu'il excite^ dans d'autres une sainte émulation pour la majesté du culte divin. Nous remplîmes avec joie ces fonctions tant qu'il lui plut de nous les confier; avec la même joie nous nous soumettrons à son jugement qui nous en a privés^ et nous serons les premiers à louer ceux qui, en nous remplaçant dans ces pénibles travaux^ empêcheront de sentir la privation d'une milice qui compta toujours pour rien les peines et les fatigues^ quand il s'agit de procurer la gloire de Dieu.
« Que ceux-là même se réjouissent^ dont le zèle amer nous fit regarder comme des hommes dangereux. 11 n'existe plus ce Ricci qui gouvernait ou bouleversait le monde à son gré! Ses enfants ne sont plus^ eux qui corrompaient les dogmes, la morale^ semaient la discorde ou les dissensions; et plaise au Ciel que dans ce coin du monde où Ton ne veut plus de nos travaux^ l'on puisse voir, après notre ruine, les catholiques plus fervents, les mœurs plus réglées, la religion plus florissante, et la sainte Église exaltée ! Nous joindrons nos voix aux actions de grâces des fidèles, parcequ'enfin on peut bien arracher pour toujours les drapeaux d'Ignace, mais un cœur vraiment chrétien ne conservera pas moins le désir de cette heureuse fin, qui nous fit embrasser son institut, désir qui nous accompagnera dans la nuit du tombeau, et, nous l'espérons, dans la splendeur des Saints (1). »
(1) Ibid., p. 28-30.
Cependant ces cœurs généreux tenaient à leur Compagnie comme on tient à sa famille. Quand la nouvelle du bref fatal parvint en Chine, en 1775, trois missionnaires y moururent subitement de surprise et de douleur (i). Le silence des victimes que le Saint-Siège immolait à l'espoir de la paix fut tel que leurs ennemis, calomniant jusqu*aux derniers efforts de la vertu, traitèrent leur héroïque soumission de faiblesse. Clément XIY en jugea autrement. Ce qui me console , répéiait-il , c'est que les Jésuites sont trop religieux pour faire un schisme. Il leur supposait donc assez d'influence pour pouvoir troubler l'Église, mais trop de foi pour ne pas étouffer tout murmure au fond de leur cœur (2).
Je ne veux pas dégénérer de la piété de mes pères. Jamais je ne défendrai les disciples de S. Ignace aux dépens des vicaires de Jésus-Christ. En me tenant dans les bornes que réclame un événement aussi grave, j'espère produire assez de monuments pour faire plaindre à la fois la Compagnie de Jésus et le pontife qui la supprima.
11. Des ennemis du Saint-Siège, et quelques partisans inconsidérés delà société détruite, n'ont pas craint d'affirmer que le cardinal Ganganelli avait acheté la tiare par la promesse de signer l'arrêt des Jésuites. Mais cette calomnie est dénuée de preu*
(1) Montacla» HUt. des Mathématiques, partie 2,1. 4, p. 471.
(â) Tiré de notes manuscrites du père J. B. BiUy, auclen J6suite et précepteur des enfants du marécbal de Broglie, après la suppression de la Compagnie de Jésus.
ves (1). Les princes ligués contre les religieux déjà chassés de leurs états firent, je le sais, tout ce qu'ils purent afin d'avoir un Pape qui les aimât moins que ClémentXUI; et les cardinaux attachés à la maison de Bourbon crurent reconnaître dans François Laurent Ganganelli un homme propre à seconder ses \ues. Voilà tout ce qu'on peut affirmer de plus défavorable à son élection : le pacte que Ton a méchamment ou légèrement supposé, l'aurait rendue simoniaque (2).
(1) Je la (rouve rejelée avec indignation par les mémoires manaserlls des anciens pères Jésuites français. J'ai rencontré la note suivante dans les archives qu'Us nous «al laissées en héritage ; je la donne comme une pièce carleuse, mais dont Je ne saurais prouver l'authenticité, poisqu'elle ne porte aucune signature. « Attestation de M. Proyart au sujet de la destruction des Jésuites. —Nous lenons delà bouche même de Pie VU, relativement à la destruction des Jésuites, la confirmation des faits suivants : io Que le ministère le plus ardent à la poursuite de cette Injustice fat celai d'Espagne. 9p Que la promesse que fit Clément XIY aa ministre d'Espagne de détruire ces relfgleox fut posièrfeare à son exaltation. 3« Qu'une fois cette fatale promesse donnée, le ministre ne cessa d'en réclamer l'eiécation. 4o Qa< ce fut au moment même où le Pontife signa le Brerd^exi- Qution, qu'il fut suivi de l'esprit d'inquiétude, qui contiaua de l'agiter et de le poursuivre jusqu'au tombeau. Ce fait« nous dit le S. Père, me fut conflrmé par le prélat domestique, qui présenta la plume à Clément XIY pour la signature du Bref. »
(2) Nous verrons plus bas les projets de TEspagne aa snjet da successeur de Clément XIII. Consoliez V\coi , Memoif^^ pour servir à l'histoire eeclésiasiique pendant le disc-huitiè^ siècle, année t769, au, 19 mai; l'Ami de la neHgiùn ei eu M 1. 17, p. 24!2 et 245; du Rétablissement des Jésuites et de l'édu-
Ceux qui ont jugé le plus sévèrement la conduite de ce malheureux pontife disent que le Saint-Siège se trouvait alors dans une position terrible, et que pour en sortir sans rien sacrifier à d'iniques exigences il fallait de l'héroïsme. Clément XUl en avait eu, lorsqu'aux arrêts de Lisbonne, de Paris et de Madrid, il opposait solennellement des sentences contradictoires : et le Portugal, la France et l'Espagne lui avaient répondu par des vexations de tout genre. Garvalho lui avait ignominieusement renvoyé son nonce; Choiseul avait occupé Avignon; et poussé par l'Espagne, le jeune roi de NapUs, à Toccasion d'une querelle entre Rome et le duc de Parme, autre pupille de Charles 111, avait saisi Bénévent et Ponte-Cor vo (1).
Depuis 1759 et i'?67, l'Italie lisait la colère des rois de la maison de Bourbon sur le front de dix mille pauvres religieux proscrits, qui, jetés sur les
caiion publique, p. 469 (Emmerlck, Lambert Romen, 1800} ; Vie du pape Clément XIV. p. 64-67 (Paris, 1775); dans ce roman historique da marquis de Caraccioli ne comptez sur la vérité <le8 faits que lorsque ses récits ne sentent pas trop le pané* Syriste. C'est un de ces témoins auxquels on ne peut guère emprunter que des aveux.
(i) Ranlie, Histoire de la Papauté, 1. 4, p. 495 (Paris, 1838). On promettait à Clément XIII de lai rendre ces trois villes et leurs territoires sMl voulait condamner les Jésuites; An- Qaelll, Histoire de France, etc., nouv, édU. revive et continuée par Burette, l. 4, p. '^A (Paris, 1839); leur restitution suivit Immédiatement le Bref de suppression accordé par Clé* Daenl Xiv. Bullarii romani conlinuatio, t.iv, p. 666 (Rome, ^B4i); la Vie du pape Clément XIV, p. 2î5.
états du Pape y tendaient la main et demandaient rhospitalité. Dès le 20 décembre 1760, le général des Jésuites, Laurent Ricci, écrivait aux supérieurs de la Compagnie en Allemagne, pour leur demander des secours et des conseils, c Ce qui me jette dans un embarras extrême, leur disait-il, c'est que je ne vois pas du tout où prendre l'argent nécessaire pour nourrir nos pères exilés. Neuf cents déjà nous ont été amenés, et nous pensons qu'il nous en viendra beaucoup d'autres, soit de Maragnan, soit de Goa> soit des autres contrées où se trouvaient nos missions portugaises (1). » Il en reçut en effet et au-delà de ses prévisions. Quand Charles III fit saisir la même nuit et embarquer tous les Jésuites espagnols, c'était pour les jeter, au nombre de six mille, sur les terres du Pape, comme on jette un outrage. Ferdinand^ son fils, en fit autant lorsqu'il chassa de son royaume de Naples les religieux condamnés par son père. Cette vengeance souriait, dit-on, beaucoup à Ghoiseul, qui, parmi ses confidents et ses amis, s'égayait en répétant que puisque les Jésuites ne connaissaient d'autre maître que le Pape, il fallait les lui envoyer tous (2).
(1) Christ, de Marr, Journal zur Kumtgeschichte, etc., 9« partie, p. 304.
(2) Du rétablissement des Jésuites et de Véducation publique^ p. 155, 164 et 165. Picot, Mémoires pour servir à V histoire ecclésiastique du dix- huitième siècle, à Vannée 1767, t. 2, p. 508 (Paris, 1815); V Intrigue des trois cabinets, p. 95; Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du dix-huitième 9ièele, par Vabf>é Georgel, 1. 1, p. 105, lll et 112.
A la colère des princes se joignirent les clameurs des jansénistes et de Timpiété parée à cette époque du nom de la raison^ couverte du manteau de la philosophie; et dans les domaines du roi très-chrétien, du roi catholique et du roi très-fidèle, toutes les voix puissantes alors criaient qu'il fallait détruire jusqu'au nom des Jésuites. Celait peu de les avoir proscrits de tous les états soumis à la maison de Bourbon; il fallait les bannir du monde, les éteindre sous peine de les voir revenir.
En effet, l'Iialie en éiail pleine : ils vivaient librement partout où ne pouvait atteindre le bras des enfants de S. Louis poussé par une courtiîianne, dirigés par des ministres philosophes. Les trois éleciorats ecclésiastiques, le Palatinat, fr Bavière, la Silésie, la Suisse, la Pologne, les vastes domaines régis par Marie-Thérèse, en Bohème, en Hongrie, en Italie, aux Pays-Bas, étaient remplie de nombreux et florissants établissements de la Compagnie dont on avait juré la perte à Lisbonne, à Paris et à Madrid; ei l'on ne pouvait faire signer son arrêt par tant de puissances à la fois. D'ailleurs, traqués par les soldats de Carvalho et d'Aranda, les Jésuites demeuraient cachés dans les forêts du Nouveau-Monde : l'Afrique ne leur avait pas fermé ses déserts ; et sous le'sceptre des tyrans de l'Asie, souvent baigné dans le sang de leurs martyrs, ils trouvaient un dernier abri contre la fureur des monarques catholiques. Il n'y avait éonc qu'un moyen pour en finir sûrement et promplement avec eux : c'était de les faire condamner par yne voix puissante à Pékin comme à Paris, par ce juge suprême qui parle aux consciences, et trouve
autant d'exécuteurs de ses arrêts que l'univers renferme de fidèles (i).
Dès le temps de Clément XIII, l'impiété des philosophes et la foi séduite des monarques implorèrent donc le secours du Saint-Siège ; mais le vicaire de lésus-Ghrist > au lieu de maudire une des tribus d'Israël, répondit toujours par de nouvelles bénédictions (2). L'ire des persécuteurs gonflait avec l'obstacle; et quand Clément XIY fut chargé de la barqae de Pierre, il crut qu'elle allait être en péril si les Jésuites n'étaient accordés à la fureur d'une tempête qui y depuis dix ans, menaçait toujours davantage.
III. Daas un projet de. ligue entre le Portugal, la France et l'Espagne, retrouvé à Madrid en i8i5| par le fiscal chargé de la révision du procès des Jésuites, le comte d'Oeyras, Carvalho, proposait entre autres moyens qu'on pourrait adopter pour user delà force, disait-il, sans violer l'obéissance due au successeur de S. Pierre, d'interrompre le paiement des redevances, de défendre aux sujets toute communication avec la cour de Rome, la convocation d'un concile général, sans se dissimuler toutefois les inconvénients tle retard et de temporisation qu'entraîneraient ces moyens; enfin la déclaration de guerre au Pape, motivée sur la protection qu'il accordait aux exilés. Le ministre de Joseph réprouvait la légitimité d'une pareille déclaration en citant plusieurs exem-
(1) Mémoires de Vabbé Georgel, t. i, p. 139 ; l'Ami de la Reli- $ipn et du Roi, 1. 17. n« 445, p. !241 et sulv.
(2) Voyez le chapitre xi, p. 254.
pies, et en s'appuyant sur Tautorité de plusieurs théologiens, entre autres de Melchior Cano (1).
« Après avoir pris connaissance des pièces envoyées de Lisbonne à cette fin, dit le manuscrit que je vais maintenant traduire, les fiscaux Campomanes et Monino déclarèrent, et tel fut aussi Tavis du conseil extraordinaire, qu'il était inutile de démontrer l'importance de l'union des trois cours pour l'extinclion de la Compagnie... Quant aux moyens à prendre, on désapprouva la convocation des conciles généraux, nationaux et provinciaux; du premier, à cause de la partiale influence que Ton devait craindre de la part des cardinaux, et de rattachement de beaucoup d'évêques à la Compagnie^ où ils avaient puisé l'éducation; et des deux autres, dans la crainte qu'il n'arrivât dans cette affaire ce qui eut lieu dans celle des Templiers, qui furent absous par les conciles de Salamanque, de Tarragone, à la suite des intrigues des chevaliers.
< A la place de ces moyens, on propose les suivants d'exhorter les RR. archevêques, évoques et des hommes savants des deux royaumes à demander et à presser parleurs représentations et leurs écrits, la cause de l'abolition de la Compagnie; de faire comprendre aux autres princes de la chrétienté de quel intérêt il était pour eux d'entrer dans la ligue et de réunir leurs efforts pour parvenir à ce but; d'attendre l'élection d'un nouveau pape, qui doit être prochaine vu l'âge avancé du Saint-Père, et dans l'intervalle de
0) Rapport déjà cité dans le chapitre précédent ; voyez
disposer touteschoses de façon qu'en entrant dans le conclave, les cardinaux soient persuadés qu'on ne pourrait parvenir au but qu'on s*y propose, si on ne concoure de bonne foi à l'extinction de la Compagnie; d'essayer de corrompre par argent le cardinal Torrigiani, au lieu de l'exclure, et de lui proposer de fortes indemnités pour les pertes qu'il aurait faites en soutenant la cause des Jésuites (1). Enfin, ils répèieni que l'on ne doit prendre en considération aucune proposition qui ne regarde la totale et perpétuelle extinction de l'ordre...
c En conséquence du compte-rendu précédent, auquel, comme on le voit. Sa Majesté conforma sa conduite, le marquis de Grimaldi dressa un mémoire en réponse au cabinet de Portugal, mémoire qui, par un ordre royal du 21 mars 17i)8, fut remis également au conseil extraordinaire pour- qu'on l'examinât et qu'on le discutât avec le concours (est-il dit) des archevêques et évêques qui siègent et votent au conseil. On avertissait que par Tordre de Sa Majesté on travaillait à un autre mémoire ou recueil de faits et de pièces sur lesquels devait s'appuyer le recours au Pape; que c'était enfin la volonté du roi que le conseil dressât un manifeste comprenant les motifs qui obligeaient à faire cette instance, et les citations des documents qui accréditeraient la certitude et la gravité des raisons.
(1) Après la mort de Clément XIII, ce cardinal fat sor le point d'être élu pape. Mais la faction des rois, alarmée de la fermeté de son caractère et de son amoar poar les Jësollcs, lui donna l'exclusion. Mémoires de Vabbé Georgel^ t. i, p. lf9.
< Le conseil extraordinaire, composé du président, des ministres qui avaient assisté au dernier conseil, (moins D. Miguel Marie de Nava), et des RR. archevêques et évoques de Burgos, de Saragosse, d'Orihuela, d*Albarazin et de Tarragone, fit, le 21 mars 1768, le rapport qu*on lui demandait en parfaite et absolue conformité avec ce que les fiscaux avaient exposé et proposé, faisant observer seulement qu'encore que la minute quMls avaient examinée fût dictée avec force, solidité et talent, il conviendrait cependant que la supplique fût xonçue en termes tels que loin de réveiller à Rome la défiance et le soupçon que ion avait dessein d'attaquer les opinions et les intérêts delà Guria, ils excitassent au contraire à se défaire d'un corps qu'on devait peindre comme le véritable ennemi des papes, en citant les histoires de Pie IV, Clément VIll, Paul V, Alexandre VII, Innocent XI, Clément XI, Benoît XIII, Innocent XIII et Benoît XIV (1), en alléguant en preuve l'obstination et Topiniâtreti de la Compagnie contre les Constitutions pontificales dans les missions de l'Orient, le scandale de la chrétienté dans la perte de ces missions, la guerre des hérétiques faite à la chaire de S. Pierre à cause de sa tolérance pour des hommes qui avaient travaillé constamment à détruire le christianisme dans sa racine par le moyen des rites et
(1) Ce passage semble indiquer des matériaux fournis an §22 de la sentence de destraction qu'on demandait. Le thème est le même. Bullarii romani con(tnua(t'o^ etc., t.4, p. 612 et6l3(aomœ, 1841).
des cultes idolâtriques (i)> et enGn la diflSculté insurmontable que l'existence de la Compagnie offrait au retour des dissidents qui se trouvaient hors du sein de l'Église, parceque les protestants observeraient que la protection de Rome en faveur des individus de cet ordre prouvait que le système anti-monarcbique et révolutionnaire des Jésuites n'était pas désaprouvé du Saini-Siége; et d'un autre côté ce système étant contraire aux maximes de Jésus-Christ et des apôtres, ils en pouvaient conclure qu'on ne professait point à Rome leur doctrine» et que la réunion à l'Église catholique ne pourrait s'accomplir sans crainte de voir arriver dans les états qui s'y incorporeraient les mêmes malheurs et les mêmes catastrophes qu'éprouvaient les pays de la communiou romaine (3).
« A tout cela, on ajoutait quelques nouvelles considérations sur l'importance de demander aussitôt au Pape» en lui envoyant copie des représentations que feraient la députation du royaume, les universités, les évoques, et même les supérieurs réguliers, de lui demander, dis-je, TaboUtion de la Compagnie par
(1) II s'agit ici des accasattons que J'ai réfutées en parlaot des missions de la Chine et du Malabar.
(2) C'est une considération vraiment digne de la cabale qoi poursuivit les Jésuites. Il fallait pour faire plaisir aux bérétlqoes supprimer la Compagnie de Jésus qui les combattait 4epQls sa naissance; 11 fallait pour les édifler condamner un ordre approuvé par TÉglise pendant deux siècles. On conçoit que cet argamenl ne sera pas reproduit dans le bref sollicité, et dont on rassemble les matériaux.
vôîe de simple mesure, sans entrer en discussion formelle à ce sujet, ni donner lieu à aucune congrégation consultative, lors même que le Pape le demanderait, le menaçant et déclarant qu'en cas de refuà, l'Espagne se veVrait dans la nécessité de supprimer le tribunal de la Nonciature et d'empêcher tout recours à Rome pour les cas qui ne seraient point explicitement et nommément réservés au Pape par l'ancienne discipline de l'Église; les évêques, sur ce point, seraient réintégrés dans leur autorité originaire et native conformément à cette même discipline...
« Le triomphe qui suivit après cinq ans d'efforts prouve qu'au moyen de ces intrigues et de beaucoup d'autres qui ne sont pas aussi connues du public, on obtint de Clément XIV le bref qui commence par ces mots : Dominus ac Redemptor noster /. C, donné à Rome le 21 juillet 1773; dans lequel, cédant aux instances des princes, s*efforçant de justifier par l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs sa condescendance et ses procédés par voie informaiivê et économique, il prononce définitivement et pour toujours, l'abolition et l'exiinciion de la Compagnie, y ajoutant d'autres déclarations conformes à cette mesure, et signifiant n'avoir omis aucun soin et aucun travail pour la vérification des motifs qui Ty ont engagé, motifs qu'il expose en termes qu'il semble avoir copiés des rappor;ts des fiscaux et des comptes* rendus du conseil extraordinaire dont on a déjà parlé (!).»•
(1) Le fiscal Gulierrez cite le § 22 du bref, et le comparé
IV. Tous les traits de ce monument curieux sont confirmés par l'histoire. Je vais les résumer, en citant dans mes notes les pièces et les relations déjà imprimées qui sont d'accord avec lui.
Ainsi premièrement la ligue contre les Jésuites devait se composer des trois cours d'Espagne, de Portugal et de France. 11 est à remarquer, en effet, que ce ne furent pas tous les princes de l'Europe, mais ceux de la maison de Bourbon seulement qui sollicitèrent le bref d'extinction. Ce ne fut donc ni Catherine il, ni Frédéric 11 qui, comme nous le verrons bientôt, sauvèrent les derniers débris de la Compagnie de Jésus; ni le pieux roi Stanislas qui jusqu'à sa mort en 1766 conserva les Jésuites dans ses états de Lorraine, ni le roi de Sardaigne, ni celui de Pologne, ni les états catholiques du nord, puisque les Jésuites ne cessèrent d'exister chez eux que du moment où Clément XIV leur enleva ces derniers asiles; ni Marie Thérèse enfin, qui, longtemps pressée par les Bourbons, ne fit que donner un consentement sans lequel le Pape déclarait ne pouvoir se décider. Les cours de Varsovie, de Turin, et les républiques de Venise et de Gênes, les trois cantons catholiques de la Suisse finirent aussi, il est vrai, par acquiescer aux instances de la maison persécutrice, mais par pure faiblesse (1). »
aux pièces qu'il avait sous la main. La suite de ce chapitre fera voir dans quel sens Clément, XIY reproduisit les accosalions qui lui furent envoyées de Madrid, de Lisbonne et de Paris.
(1) Georgel, Mémoires pour servir à V histoire des événemei^ de la fin du dix-huitième siècle^ 1. 1, p. 129-13S.
11 est même reconnu aujourd'hui que Louis XV n'entra dans la ligue que pour ne pas mécontenter son cousin le roi d'Espagne. Le 26 août 1769, le duc de Choiseuly premier ministre en France, écrivait de Compiègne, au cardinal de Bernis, chargé des affaires du roi à Rome : (1) « Votre Eminence aura été étonnée de la précipitation et de la force que j'ai mis dans les dépêche&que je lui ai écrit de la part du roi relativement à l'extinction des Jésuites; mais je ne doute pas qu'elle n'ait sentie que j'étais forcé à cette démarche non seulement par la complaisance que le roi doit au roi son cousin (2) pour cette aflaire jésuitique, qui se trouve être par les circonstances et l'aversion beaucoup plus vives contre les Jésuites, qui est dans le cœur du roi d'Espagne, qu'elle n'est dans celui de M. d'Oéras (3), mais encore pour éviter à Votre Eminence une foule de tracasseries dont nous ne nous serions jamais tirés, attendu que Ton ne revient pas en Espagne des préventions que Ton prend, quand elles ne sont pas détruites dans le principe... »
« La Gourde Vienne ne donnera son consentement qu'avec des restrictions et une négociation avanta-
(1) Histoire du pape Léon XII^ par M. le chevalier Artaud de Montor^ t.â, ch.22, p. 349*357. Voyez dans l'Ami dé la Religion et du Roij 1. 17, n. 433, p. 242 et saiv., la confirmation de cette prépondérance de Charles III dans la poursuite d*an procès intenté et soatena à Rome poar lai faire plaisir.
(2) Charles III.
(3) Carvallio, comte d*Oeyras, et plas tard marquis de Pombal.
geuse. L'Allemagne le donnera avec peine; la Pologne, excitée par la Russie, pour nous faire niche, le refusera ; la Prusse et la Sardaigne (j'en ai connaissance) en useront de même. Ainsi le Pape ne parviendra sûrement pas à réunir ce consentement de princes, et quand il nous avance ce préliminaire, il nous traite comme des enfants qui n*onl aucune connaissance des hommes, des affaires et des cours. Mais lorsque le Saint-Père ajoute- qu'au consentement des princes il faut joindre celui du clergé, il se moque réellement de nous... •
c Si ce que j'expose à Votre Eminenee est }usle,il est aisé d'en conclure que ce doivent être les princes seuls de la Maison qui doivent solliciter le Pape d'éteindre une société de moines qui leur est nuisible, et que c'est pour les princes seuls de la maison de Bourbon que le Pape doit se porter à cette condescendance. i
L'anathème lancé paf l'Europe catholique contrela Compagnie de Jésus se réduitdonc réellement auxran* cunesduroi d'Espagne : c'est lui qui fut l'âme de cette coalition où les autres puissances n'entrèrent que pour lui faire plaisir; j'excepte pourtant Joseph I" et Garvalhoson mauvais génie, <lhoiseul et madame de Pompadour, courtisanne dont la voix fut plus puissante à Versailles que celle du pieux roi Stanislas, de la veriueuse reine sa fille, du Dauphin, cet ami zélé de la vertu comme des religieux que poursuivaient les ennemis de l'Église et de son père.
V. Secondement^ d'après les archives du conseil de Gastille, la cour de Portugal voulait qu'on proposai la convocation d'un concile général, n'y trouvant
d'autre inconvénient que celui du retard; et le cabinet d'Espagne plus clairvoyant y reconnut le danger d'an refus solennel. Il craignit t influence des cardi" naux, et rattachement de beaucoup d' évéques à la Gompa' gwe qui les avatt élevés dans ses collèges. Nous venons de voir le ministre de Louis XV refuser aussi la convocation d'un concile. Clément XIV de son côté voulait charger l'Église eniière de prononcer sur le sort d'un ordre religieux approuvé par toute l'Eglise, reconnu par le concile de Trente, employé depuis deux siècles par presque tous les pasteurs du monde catholique; mais ce tribunal semblait devoir être favorable aux Jésuites. Tous les évoques de France, à rexceplion de quatre, avaient été pour eux lorsque les parlements et Louis XV les condamnèrent. Plus de la moitié des cardinaux devaient la pourpre à Cléroent XIII, ami des Jésuites jusqu'à l'héroïsme; et quand ce Pape confirma en 1T65 l'Institut calomnié par les arrêts de 1762 et de 1764, il parait certain qu'il consulta préalablement le corps épiscopal ^1). i
(1) Picot, Mémoires pour servir à Vhistoire ecclésiast^y etc., au 7 Janv. 1763, au 19 mal 1769, t. 2, p. 461 et 549 (Parts,1815). Dans le conclave pour rélecllon du successeur de Clément XIII, la lutte des cardinaux fayorables à la Compagnie de Jésus pour élire un pontife qui la défendît, montra toiis les obstacles que la maison de Bourbon aurait trouvés dans on eoncHe géDéral. Voyez Tabbé Georgel , Mémoires pour Mm'f à VhistiHre des événemenH du diœ^huHiime siècle^ p. if»; l'abbé Proyart, Louis XVI détrdné avant d'être roi, p. &I9 (Paris, 1819) ; M. Henrion, Histoire générale de l'Eglise^ etc.^ pu^ Wcation dont le fonds emprunté à Beraull-Bercastet, est enrichi d'extraits des meilleurs hislorienSy t. xi, p. 2U5, 208 et 211; Garaccloli, Vie de Clémenl XIV, p. 56.
En troisième lieu, le Portugal voulait qu'on en vînt à déclarer la guerre au Pape; et c*était un moyen conforme au caractère de Garvalho qtdJmsaU le bien à coup de hache. On devait en chercher le motif dans l'hospitalité donnée par Clément Xill aux religieux jetés brutalement sur ses terres. Quand ceux d'Espagne arrivèrent en 1767, ce Pape, qui avait reçu les victimes de Pombal, voyant qu'on se faisait un jeu de ces déportations outrageantes, refusa l'entrée de ses ports aux vaisseaux de Charles lil; et les pauvres Jésuites arrachés à l'Espagne et au Paraguay, couchés à fond de cale sur un peu de paille, entassés comme des nègres qu'on enlève à leur patrie, seraient restés errants sur les flots, si la Corse ne leur eût ouvert un asile. Us y restèrent jusqu'en 1769, que les Français s'emparèrent de cette île; et le Pape ouvrit alors ses domaines à des proscrits que tout le monde rejetait. Voilà ce que le marquis de Pompai voulait prendre pour motif de ses hostilités (1).
(1} Les Jésuites partageaient le pain des Corses et priaient pour lears familles lorsque Dieu mit Napoléon dans le sein de sa mère, héros dont la France disputa le berceau à lltalie, vengeur dont Tépëe brisera tous les sceptres souillés par une grande injustice. Du réiablUsemeni des Jésuites elde l'éducation publique^ p. 155. Schœll, Cours d'histoire des éiaU européens^ t. 40. p. 53 et 54. « La manière dont Texpulsion des Jésuites du territoire de France ftit exécutée dans l'Ile
de Corse, dit cet historien^ montra la prétendue philanthropie des coriphées de la philosophie sous un triste Joar. On fut injuste contre les Jésuites français ; mais la conduite qu'on observa envers les Jésuites espagnols, auxquels la république de Gènes avait accordé un asile dans l'ile de
Le conseil de Gasiille fut moins violent, et par la même plus habile; mais sa politique fut-elle moins honteuse? Il voulait corrompre les cardinaux par argenty par ambition^ lier le futur Pape par des promesses simoniaques, effrayer le Saint-Siège par la crainte de voir diminuer son autorité sur les évoques. On sait d'ailleurs que les ministres coalisés pour obtenir la destruction des Jésuites, à tout prix, s'occupèrent du projet d'un schisme par la création de patriarches nationaux indépendants de la cour romaine (1).
YI. E^n l'avocat fiscal de Ferdinand YII remarque que le ureï de destruction semble avoir quelques passages pris dans les mémoires envoyés à Rome par le conseil de Charles III. En effet Clément XIY pressé de plus en plus par les cours de Madrid» de Lisbonne et de Yersailles, leur avait demandé des mémoires et des pièces qui pussent motiver la sentence, et justifier sa conduite aux yeux de l'Église.
Il voulait s'en servir pour se dispenser de prononcer lui-même sur le fond de la question : car il espérait se tirer d'affaire en approuvant simplement l'expulsion des Jésuites, et les raisons publiques ou secrètes de la conduite des trois puissances. Comme leur politique soupçonnait la sienne, il promit de ne pas publier les rapports qui lui seraient communi-
Corse, fat barbare. On jeta les Jésaites dans des vaisseaux où, par ane chaleur safTocante, Ils étalent entassés sar le tillac, coochés les ans sur les autres, exposés aux ardeurs da soleil. Ce fut ainsi qu'on les transporta à Gênes, d'où ils furent envoyés dans Tëtal ecclésiastique. »
(1) Schoen, iMd., t. 44, p. 77.
qués. «Charles 111, dit rhisiorîen Schœll, eut la bonne foi d'ordonner la rédaction d*un mémoire apologétique de tout ce qu'il avait fait en Espagne au sujet des Jésuites, et voulait, après l'avoir soumis à sesévèques, le transmettre au Pape. Le duc de Ghoiseul Ten empêcha ; et le cardinal de Bernis fut chargé de déclarer à Clément XIV , au nom des trois cours, que leurs motifs étaient exposés dans leurs édits, qu'elle ne devaient au souverain poolife aucun compte de leur conduite (1). •
D'après ce récit, le mémoire du conseil de Gastille, retrouvé par l'avocat fiscal Gutierrez, en 1815, serait resté à l'état de projet, et n'aurait pas été envoyé à Rome, au moins d'une manière ofiBcielle; mais les ministres-persécuteurs , refusant les pièces juridiques qui auraient pu compromettre leur politique et faciliter celle du Pape, avaient trop de zèle pour ne pas lui communiquer les accusations répandues contre la Compagnie de Jésus. D'ailleurs les arrêts des tribunaux de France contenaient toutes les charges possibles. Louis XV lisant le bref enfin rédigé s'écria, dit-on : // a volé mes parlements (2). C'était une allusion au mémoire où les magistrats de Paris avaient dit: « L'institut des Jésuites est qualifié de pietix, et approuvé par le Saint-Siège apostoiiquey dans une énonciation incidente qui en est faite (sess. 25, chap. 16 du concile de Trente) à l'occasion d'une disposition de discipline concernant les autres ordres religieux,
(1) îbid., t. 44, p. 79 et 80.
(2) Lettres d'un Anglais, sur la vie de Clément XIV par Jf. Caraccioli; onzième lettre, p. 125 (Paris, 1776}.
de laquelle les Jésuites sont exceptés dans cet endroit. Du resie, aucuna exhibition au concile de Trente, aucun examen du corps des constitutions des Jésuites: cependant celle épithète de pieux^ employée pour ainsi dire narrativement et relativement à l'approbation non du concile, mais du Saint-Siège^ Jiixta plum eorum instltutum a sancta sede apostolica ap' probaium, est, suivant les Jésuites, un jugement solennel, une décision du concile, qui autorise et consacre leur Institut » Le parlement concluait de ce raisonnement que se servir de ce texte, en l'honneur de rinsiitut, était faire un abus grossier ctun mot cap^ tieusemmt interprété dans un sens que la bonne foi ne pouvait admettre (1). Le Pape, on le conçoit bien, ne fut pas tenté de voler aux jurisconsultes cette étrange déduction. Mais avouant avec eux que le concile de Trente n'avait porté sur la Compagnie de Jésus aucun décret solennel, il reconnaît et admet dans leur sens propre tes épithètes de pieux et ù'ixpprouvè par le Saint-Siège apostolique; qualifications toujours fort honorables, lors même qu'elles ne sont qu'une énonciation accidentelle, et non pas une définition de foi, un canon que Ton ne puisse rejeter sous peine d'hérésie et d*anathème (2).
(1) Recueil par ordre de dates de tous les arrêts du Parlement de Paris y etc., l. iv, contenarU Vannée 1764. Remontrance du Parlement^ elc.^ à Voccasion de Vinstruction pastorale de Mgr l'archevêque de Paris, du 28 octobre 1763, p. 24, note i. Voyez ci-dessus, chap. xi, p. 224 et 225.
(2) « Nous avons voulu examiner, dit ClémentXIY, sur quel fondement était appuyée ropinion reçue de beaucoup de personnes, que l'ordre des clercs de la Compagnie de Jésus
On peut aisément reconnaître un troisième emprunt fait ayx mémoires ou aux édits des puissances. Charles III avait déclaré dans sa pragmatique-sanction du 2 avril 1767, qu'il gardait plusieurs motifs de la proscription des Jésuites dans son cœur royal; et Clément XIY ne voulant pas non plus tout dire, et entre autres choses sans doute la violence qu'on lui avait faite, s'exprime aussi de la sorte : « Déterminés par ces puissants motifs (savoir par la nécessité de rétablir la paix), et pressés par d'autres raisons que les lois de la prudence et le meilleur gouvernement
• avait été approuve et confirmé d*ane manière solennelle par le concile de Trente; et nous avons reconnu quil n'en avait été question dans ce concile que pour l'exempter du décret général par lequel II avait été statué à l'égard des auires ordres réguliers, que le temps du noviciat accompli, les novices trouvés capables seraient admis à la profession, ou renvoyés du monastère. A celte occasion le saint concile (sess. 25, ch. 16, de Regular.) déclara ne vouloir rien Innover, ni faire aucune défense qui empêchât ladite religion des clercs de la Compagnie de Jésus, de servir le Seigneur et son Église, selon leur pieux Inslilul approuvé du Sainl-Siége apostolique, » Bullarii romani continuation etc., t. 4, p. 614, col. 1, 8 25. L'Institut de la compagnie de Jésus n'a donc pas été approuvé et conOrmé d'une manière solennelle par un décret du concile de Trente, puisque les pères du concile n'en ont parlé qu'incidemment : mais il est toujours vrai que cette déclaration est un authentique, un solennel hommage. Dans une promulgation de l'Église universelle toute sentence est grave et majestueuse. Si l'InstUut des Jésuites n'était pas pieux ^ le concile se serait trompé, incidemment si l'on veut; qu'importe? ce serait toujours une proposition fausse, une déclaration dangereuse publiée au nom de TÉglise.
de TEglîse universelle nous fournissent^etque nous tenons cachés au fond de notre âme... nous éteignons et siippriinons la Compagnie de Jésus (1). »
YII. La violence avait pris toutes les formes pour arracher à Tinfortuné pontife un arrêt que sa cons-cience ne pouvait admettre, tel au moins qu'on prétendait le lui dicter. Les choses allèrent bien loin puisqu'un jour, dit-on, il déclara les larmes aux yeuXy qu'on le forcerait d'abdiquer et de se retirer au château Saint-Ange (2). 11 fallut enfin se décider après plus de quatre années de pontificat et de luttes : mais il le fit en n'accordant que le moins possible, en jouant même ses persécuteurs. Sa sentence est un chef-d'œuvre d'adresse : son étude est curieuse. £lle va nous montrer jusqu'où pouvait aller la condescendance, sans compromettre en rien d'essentiel l'honneur du tribunal et celui des victimes frappées mais non condamnées ni punies.
Le bref de Clément XIV se compose de deux parties, les considérants et la sentence. La première développe ce syllogisme : le vicaire de Jésus-Christ doit maintenir la paix dans l'Église ; or l'existence des Jésuites est un obstacle à cette paix; il est donc de mon devoir de les supprimer.
Tout l'embarras se trouve dans le développement des motifs qui devaient prouver que la Compagnie de Jésus compromettait la tranquillité des royaumes catholiques. Le Pontife affirme que toujours on avait étrangement crié contre elle, et c'est un fait incon-
(1) Bull, romani conlinuatio, etc., t. 4, p. 614, coL 1, g 26.
(2) Schoell, Cours d'MsL des états de VFMrope^ t. 44, p. 80.