‹ Des JésuitesChapitre 48 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

bre 1777, ce prince philosophe, qui ne conservait les Jésuites que parcequ'il ne pouvait se passer de leurs talents, s'excusait de s*être fait, disait-il, lepaladin de leur ordre. Il ajoutait : « J'ai si bien combâltu pour lui que je l'ai soutenu, à quelques modifications près, tel qu'il se trouve à présent; sans général, sans troisième vœu, et décoré d'un nouvel uniforme que le Pape lui a conféré... Souvenez-^ous, je vous prie, disait-il à Voltaire, ancien élève de Louis-le-Grand, du père Tournemine, votre nourncô, (vous avez sucé chez lui le doux lait des muses), et réconciliez-vous avec un ordre qui a porté, et qui, le siècle passée a fourni à la France des hommes du plus grand mérite (1). »

La même année, le 23 juin, d'Alembert avait écrit à Ferney : t On assure que cette canaille jésuitique va être rétablie en Portugal, à l'exception deThabit. Cette nouvelle reine me paraît une superstitieuse majesté, dirigée par des prêtres et par des moines. Si le roi d'Espagne vient à mourir, je ne réponds pas que ce royaume n'imite le Portugal. Cette canaille ressemble aux vers de terre, fort aisée à couper, mais fort difficile à mourir. C'en est fait de h

(1) Ibid,^ t. 66, p. 302. Voltaire lai répondit le 25 novembre «alyant :

Grand homme en tout et sans rival

Depuis Paris Jusqu'à la Mecque,

Tous fondez donc un hôpital

Pour la langue latine et grecque!

Tous placez leur bibliotlièque

Vis à-Yîs de votre arsenal. IHd.i p. 303.

raison si l'armée ennemie gagne cette grande bataille (i). >

Pïe VI, qui aimait les Jésuites, qui même, dit-on, sous le pontificat précédent, avait été disgracié parce qu'il les plaignit et les protégea. Pie VI, successeiiir immédiat de Clément ilV, autorisa Texislence de la Compagnie de Jésus dans la Russie blanche; et dès 1785, ils avaient six maisons et cent soixantedouze sujets protégés par Catherine li, secrèlement encouragée par le Saint-Siège (2).

Pie vil, élu le 14 mars 1800, approuva et confirma solennellement l'existence des Jésuites dans les états de Paul r', par un bref du 7 mars 1801, cfonn^ à Sainte' Marie Majeure, la première année de êon ponUficat^ et

(1) Jbid., t. 69, p. 301. La reine de Portugal, dès le iO mars 1777, avait fait sortir des cachots dafort Saint^Jalien les Jésuites que Pombal y avait renfermés. Christ, de Murr, Journal zurKunslgeschicMey ix« partie, p. 349. Il parait que Louis XY, dès 1774, eut un moment la pensée de revenir sur ses pas, en rétaUlisâant les Jésuites dans son royaume, oii du ihoins en ddoucfdsant là rigueur de son édit. Ce prince fàt, dit-oia, ébranlé par uti mémoire que lui présenta sa pfénsé Ûllè, Itfme LoQtse, alors prieure des Carmélites de Saint-Denis. VAmi de la Religion et du Roi, f. 17; n° 455, p. 275 et â76. J'ai iroayè dans une relation manuscrite de cette époque, qae les entiemis des Jésuites à Rome firent tout ce qu'Us parent potir détourner ce coupj et envoyèrent à M°*« Louise les magnifiqnes citandeliers d'argent de Tégltse du collège romain. Je doute que ce présent ait agi sur le cœur noble et religieux de cette princesse : mais de la part de cea^i cpii le firent, il n'aarait rien d'étonnant.

(2) L'abbé Georgel, Mémoires, 1. 1, p. 157 ; VAmi de la Min 0lon e( dvk iloi» 1. 17, r 453, p, 24^.

adressé â François Kareu, prêtre supérieur de la coti' grégation de la compagnie de Jésus dans rempire de Russie (1).

Un second bref du 30 juillet 1804^ rétablit les enfants d'Ignace dans le royaume des deux Siciles,sur la demande de Ferdinand , qui, jeune encore, à dix-sept ans, les avait chassés par Tordre de son père, Charles III , et les rétablissait alors, parcequOy disait-il au pape, dans des temps si malheureuxil lui paraissait être de la plus haute importance de se %tt' vir des clercs de la Compagnie de Jésus pour former k jeunesse (2).

Deux années après, le il mai 1806, le vicaire de Jésus-Christ mettait au nombre des bienheureux et proposait à l'Église comme modèle et patron, François de Hiéronimo, mort en 1716, frère des religieux anathématisés par Carvalho, Choiseul et d'Âranda, saint formé par ces règles que les parlements avaient déclarées impies.

X. Enfin le 7 août 1814, Pie VII, non plus par un bref, mais par une bulle, rétablit dans tout tumvers caiholiqae la Compagnie dont la Providence avait con-

(i) Ce bref, dont on trouve des copiés imprimées, %9i mentionné dans la balle de Pie YII, du mois août 1814. VAm^ Va Religion et du Roi, t. 2, p, 199 et 300; Picota Mémoires j t't p. 587. Voyez dans VEloge de Pie VU aveQ VHist. religi^ de VEurope tous son pontificat, etc., par Ch. du Rozoir (Paris» 4825), p. 71 et suiv., les relations de Pie YI et des cours du nord au sujet des Jésuites.

(2) VAmi de la Religion, etc., t. 2, p. 201 ; Picot, Mén^ res, etc., t. 5, p. 388.

serve les débris dans le nord de l'Europe» sous le sceptre du schisme et de l'hérésie un moment favarables à l'Église. Voici comment motive la révocation de la sentence de son prédécesseur, ce pontife revêtu de la double majesté de la tiare et des fers por* tés pour la justice.

« Les vœux unanimes de presque tout l'univers chrétien pour le rétablissement de la Compagnie de JésuSy nous attirent tous les jours des demandes vives et pressantes de la part de nos vénérables frères les archevêques et évoques, et des personnes les plus distinguées de tous les ordres ; surtout depuis que la renommée a publié de tous côtés l'abondance des fruits que cette Société produisit dans les régions qu'elle occupait, et sa fécondité dans là production des rejetons qui promettent d'étendre et d'orner de toutes parts le champ du Seigneur.

« La dispersion même des pierres du sanctuaire causée par des calamités récentes, et des revers qu'il faut plutôt pleurer que rappeler à la mémoire. Tanéantissement de la discipline des ordrea réguliers (de ces ordres, la gloire et l'ornement de la religion et de l'Église), dont la réunion et le rétablissement sont l'objet de nos pensées et de nos soins continuels, exigent que nous donnions notre assentiment à des vœux si unanimes et si justes. Nous nous croirions coupable devant Dieu d'une faute très grave, si, au milieu des besoins si pressants qu'éprouve la chose publique, nous négligions de lui porter ces secours salutaires que Dieu, par une providence singulière, met entre nos mains, et si, placé dans la nacelle de Pierre, sans cesse agitée par les flots.

nous rejetions les rameurs robustes et expérimentés qui s'offrent à nous, pour rompre la force i^^ vagues qui menacent à tout instant de nous engloutir dan^ un naufrage inévitable.

« Entraîné par des raisons si fortes et de si puissants motifs, nous avons résolq d'exécuter ce oue nous désirions le plus ardemment dès le commencement de notre pontificat. A ces causes, après avoir imploré le secours divin par de ferventes prières, et recueilli les suffrages et les avis de plusieurs de nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, de notre science certaine, et en vertu de la plénitudp du pouvoir apostolique, nous avon^ résolu d'ordonner et de statuer, comme en effet nous ordonnons et statuons, par cette présente e^ irrévocable constitution émanée de nous, qi^e toutes les concessions faites et les facultés accordées par npus, uniquement pour l'empire de Russie et je royaume deç Deux-Siciles, soient, de ce moment, étendue^ et regardées comme telles, comme de fait nou$ les étendons ^ toutes les parties de notre état ecclésiastique ainçi qu'à tous autres états et domaines (i]|. »

Le jour où cette ^ulle fut promulguée, la capital^ du monde chrétien sembla secouer quarante années de malaise et de regrets. Le peuple accouru^ aux tombeau^ d'Ignace, de Louis de Gonzague et de Stanislas : Paris avait condamné leurs règles ; Madrid et Lisbonne avaient flétri leurs frères; Rome s'était vue contrainte de leur défendre d'avoir dQS s^icces-

(t) VAmi 49 la B^ligiont etc., t. 2, p. 2pt ; fl)cot, MémfireSj t. 3, p. 3SS.

seurs,et des imitateurs de leurs vertus religieuses (1). Ecoulons un témoin oculaire, que son caractère met au dessus de tout soupçon.

c Je me suis trouvé à Rome, dit le cardinal Pacca, à l'époque de la suppression par Clément XIV et à celle du rétablissement par Pie Vil; et je me rappelle bien les effets différents qu'elles produisirent. Le 17 août 1773, on voyait sur presque tous les visages des habitants de Rome la surprise et la douleur causées par la publication du bref Dominus ac Redemptor imter; au contraire, il est impossible de rendre compte des cris de joie, des acclamations et des applaudissements du bon peuple de Rome, lorsque, le 7 août 1814, il accompagna Pie Vil depuis le Quirinal jusqu'à l'église du Jésus, où la bulle du rétablissement fut lue, et ensuite à son retour au Quirinal^ qui eut l'air d'un triomphe (2). »

Je termine ce chapitre par un fait qui résume tout. Clément XIV avait dit au commencement de son bref : « De même que pour le repos et la tranquillité de la république chrétienne, nous avons cru ne devoir rien négliger de ce qu'il convenait déplanter et d'édifier, de même, lorsque le même lien de la mutuelle charité l'exige, nous devions être également prêt et disposé à arracher et à détruire même ce qvi nous serait le plus doux et le plus agréable^ ce dont «0M« ne pourrions nous passer sans le plta grand chagrin et la plus vive douleur (3). Pie VII au contraire, en

(1) /btd., p. 196-198.

(3) Menwrie storiche, etc.^ del cardinale Bart.[Pacca t parte terza, c. vin, p. 362 (Roma, 1830), (3) Bull rom. continuaiiOy etc., t. 4, p. 608, col. 1, 8 S.

rétablissant ce que son prédécesseur avait été contraint de détruire, déclare que placé dans la nacelle de PierrCy il se croirait coupable devant Dieu d'une faute très grave, sHl rejetait les rameurs vigoureux et expéri' mentes qui s^ offrent à lui. Il ajoute qnHl exécute ce que, dès le commencement de son pontificat, il avait le plus désiré. Ainsi le crime d'une Société détruite avec douleur, rétablie avec joie, était tout entier dans des circonstances qui ne dépendaient pas d'elle.

A ce double témoignage, émané du Saint-Siège luimême, se joint celui des historiens de tous les partis et de toutes les croyances. Ils n'ont qu'une voix pour attester le trouble de Clément XIV, ses répugnances et les inquiétudes qui abrégèrent ou du moins obscurcirent le reste de ses jours. Je commence par le plus exagéré de ses panégyristes : il fait pleurer ce malheureux chef de TÉglise au moment où son bref se lisait au général des Jésuites. « 11 échappa quelques larmes au souverain pontife^ qui ne s*élail pas couché, dit le marquis de Caraccioli, lorsque le prélat Macedonio vint lui annoncer, à deux he^ures après minuit, que ses ordres avaient été ponctuellement exécutés. Il dut en coûter à son cœur naturellement compatissant : aussi disait-il qu'il fut à la torture pendant qu'on signifiait aux Jésaîtes ses dernières volontés (1). » D'autres assurent qu'il répétait souvent : C'est malgré moi que je l'ai fait, compulsus feci (2) ! Le cardinal Pacca rapporte de

(1) Vie du pape Clémenl XIV, p. 199 el 200 (Paris, 1775).

(2) L'abbé Georgol, Mémoires, etc., 1. 1, p. 147. Dès le lendemain de la suppression des Jésuites, dit l'abbé Proyai I, il

Pie Ylly prisonnier à Fontainebleau, une parole que je n'oserais redire si elle était tombée d'une bouche moins auguste, si elle n'était attestée par un témoin aussi respectable. « Le Pape, dit-il> informé de l'effet produit par la signature qu'on lui avait surprise, en avait conçu une juste horreur : il voyait bien de quelle élévation l'avaient fait tomber les conseils et les suggestions perfides... il finit par me dire (ce sont ses propres paroles) : quHl mourrait fou comme Clément XIV (1). »

Il y a quelque chose de solennel dans cette douleur qui trouble les derniers instants d'un juge. C'est le 23 septembre 1773 que les prisons du château Saint-Ange s'étaient ouvertes pour recevoir le général des Jésuites et ses assistants, vieillards innocents et respectables, et ce fut le 22 septembre 1774, premier anniversaire d'une grande sentence laissée au jugement de Dieu, que la tombe se referma sur Clément XIV.

avait laissé échapper rexclamaUoo': ceci me fera mourir ! l^uisxvi détrôné avant d>être roiy OEuvrescomplètes^ (• i? P« 332 (Paris, 1819).

(1) « Ci siamo in flne sporcificati (sporcati). Quel cardinali... mi strascinarono al tavollno, e mi fecero solloscri-i vere... Proruppe it> proposizioni di eccessivo dolore, concliiudendo ctie... (souo sue psiTole) sarebbe morte pazzo corne Ckmente XIV. » Memorie storichCy etc., parte seconda^ c. v, p. 237 et 258 (Roma, 1830).

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