‹ Des JésuitesChapitre 49 sur 56 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

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Dès que Clément XIV eut fermé les yeux, Tambassadeur d'Espagne alla trouver le cardinal Albani, doyen du sacré collège, et lui dit ^ que le roi, son mattre, entendait qu^on lui répondit des J estâtes alon détenus au château Saint" Ange, et qiCon ne les mît pas en liberté (i).

Cette haine persévérante de Charles III embarrassa beaucoup Pie VI. Cependant, à peine élu, il adoucU

le sort des prisonniers, et songea même à tirer ces justes persécutés des cachots où ils gémissaient, confondus avec les malfaiteurs publics et les criminels d'État. Je pourrais raconter leur humiliation et )eur$ sçmtfrapcest : j'aime mieux rsippeler le pardon généreux qu'ils accordèrenf à leurs ennemis.

L'ex-général allait être délivré par Tordre du nouveau pontife, après un an de captivité, lorsqu'il tomba malade. Le 19 décembre 1775, cinq jours avant sa mort, on lui apporta le saint viatique. C'est alors qu'en présence de son Dieu, devant le gouverneur du château Saint-A.nge, les officiers, ^es soldats et quelques prisonniers dont fut entouré son lit funèbre, il prononça une partie des paroles qui se

(1) l'Ami de la Religion et du Roi, 1. 17, no 435, p. 274 et 275.

trouvèrent dans une déclaration signée de sa main quelques jours avant sa mort (1). La voici : c'est la dernière pensée d'un juste; elle porte l'empreinte de rinnocence ;

« L'incertitude du temps auquel il plaira à Dieu de m'appeler à lui, et la certitude que ce. temps est proche, attendu mon âge avancé, et la multitude, la longue durée, et la grandeur de mes souffrances trop supérieures à ma faiblesse, m'avertissent de remplir d'avance mes devoirs, pouvant facilement arriver que la nature de ma dernière maladie m'empêche de les remplir à l'article de la mort. >

« Partant, me considérant^ur le point de comparaître au tribunal de l'infaillible vérité et justice, qui est le seul tribunal de Dieu; après une longue et * mûre délibération, et après avoir prié humblement mon très miséricordieux Rédempteur et terrible Juge qu'il ne permette pas que je me laisse conduire par la passion, spécialement dans une des dernières actions de ma vie, ni par aucune amertume de cœur, ni par aucune autre affection ou fin vicieuse; mais seulement parceque je juge que c'est mon devoir de rendre justice à la vérité et à Tinnocence, je fais les deux suivantes déclarations et protestalions :

€ PremièremerUi Je déclare et proteste que la Compagnie de Jésus éteinte n'a donné aucun sujet à sa suppression. Je le déclare et proteste avec cette certi-

(1) Biographie universelle; Picot, Mémoires, aa 15 fév. 1775, t-2, p. 605-606 (Paris, 1815); Christ, de Murr, Journal J^tir Kunslgeschichle, etc. (9« partie), p. 254-278.

tude que peut avoir moralement un supérieur bien informé de ce qui se passe dans son ordre.

« Secondement, Je déclare el proleste que je n'aî donné aucun sujet, pas même le plus léger, à mon emprisonnement. Je le déclare et proteste avec cette souveraine certitude et évidence que chacun a de ses propres actions. Je fais cette seconde protestation seulenxent parcequ*elle est nécessaire à la réputation de la Compagnie de Jésus éteinte, dont j'étais supérieur général. »

« Je ne prétends pas, du reste, qu'en conséquence de ces miennes protestations, on puisse juger cou* pable devant Dieu aucun de ceux qui ont porté dommage à la Compagnie de*Jésus ou à moi ; comme aussi le m'abstiens d'un semblable jugement. Les pensées de l'esprit el les affections du cœur de Thomme sont connues de Dieu seul : lui seul voit les erreurs de l'entendement humain et discerne si elles sont telles qu'elles excusent de péché; lui seul pénètre les motifs qui font agir, l'esprit dans lequel on agit, les affections et les mouvements du cœur qui accompagnent l'action; et puisque de tout cela dépend l'innocence ou la malice d'une action extérieure, j'en laisse tout le jugement à celui qui interrogera les œuvres et sondera les pensées, (Sa p. 6, v. 4.) »

« Et pour satisfaire au devoir de chrétien, je proteste qu'avec le secours de Dieu, j'ai toujours pardonné, et que je pardonne sincèrement à ceux qui m'ont tourmenté et lésé; premièrement, par tous les maux dont on a accablé la Compagnie de Jésus^ et par les rigueurs dont on a usé envers les religieux qui la composaient; ensuite, par l'extinction de U

même Compagnie et par les circonstances qui ont accompagné cette extinction; enfin par mon em-* prisonnement et par Jes duretés qui y ont été ajoutées, et par le préjudice que cela a porté à ma réputation : faits qui sont publics et notoires dans tout l'univers. Je prie le Seigneur de pardonner, d*abord à moi^ par sa pure bonté et miséricorde et par les mérites de Jésus-Glirist , mes très nombreux péchés^ et ensuite de pardonner à tous les auteurs et coopérateurs des susdits maux et tons; et je veux mourir avec ce sentiment et cette prière dans le cœur. »

ff Finalement, je prie et conjure quiconque verra ces miennes déclarations et protestations, de les rendre publiques dans tout l'univers autant qu'il le pourra; je l'en prie et conjure par tous -les titres d'humanité, de justice, de charité chrétienne, qui peuvent persuader à chacun l'accomplissement de ce mien désir et volonté. »

« Laurent Rigci^ de ma propre main (1). » Cette voix suppliante avait pour m'émouvoir d'autres motifs que ceux de la justice et de cette commisération que l'Évangile nous commande à tous. C'étaient les seuls que pût invoquer, sur son lit de mort, le successeur d'Ignace, privé de ses nombreux enfants par le bref de Glénaent XIV, et condamné à ne plus avoir de frères ni de postérité. La bulle de Pie Vil Ta rétabli dans tous ses droits, lui a rendu

(1) De Marr, ibid.j p. 280-282. Le père Ricci écrivit celte déclaration en italien : J'en ai donné la tradaction littérale telle qu'elle parut dans le temps.

sa famille. Membre de sa renaissante Compagnie, fai donc rempli la volonté d'un père, en publiant cette déclaration d'un juste mort sous le poids de la calomnie. Je conjure, à mon tour, ceux qui liront ces pages, quelle que soit leur condition, pourvu qu*ils croient à la vertu, de ne pas laisser s'éteindre dans l'oubli ce dernier cri de Tinnocence et du malheur : pour tous il est sacré.

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