CONCLUSION
I. Ainsi les états d'Allemagne soumis aux doctritrines de Luther et ré voilés contre le siège apostolique n'auraient pas rejeté les enfants d'Ignace; Genève, berceau du calvinisme, n'aurait pas été l'arsenal des premières foudres littéraires lancées contre eux; Londres n'aurait pas été rougie du sang de leurs martyrs, s'ils avaient voulu permettre à la réforme d'étendre paisiblement ses conquêtes; si les Jésuites anglais n'avaient mieux aimé mourir dans les plus affreux tourments que de laisser leur patrie, l'île des saints, secouer l'autorité des successeurs de Pierre pour se soumettre à l'infaillibilité de l'époux adultère d'Anne de Boulen, de la reine El^al?eth devenue Pape, de Jacques V\ dont les sentences contre eux furent en même temps des arrêts ç^'exil et de mort contre les prêtres catholiques.
Ainsi Venise aurait conservé sef Jésuites, les aurait même comblés d'honneurs nouveaux, s'ils avaient préféré la voix du doge à celle du vicaire de Jésus- Christ, l'autorité du pregadi et de Fra-Paolo à celle du sacré collège, s'ils avaient sacrifié leur conscience à leurs intérêts temporels, c'est à dire s'ils avaient voulu cesser d'agir en enfants de l'Église, en gens de cœur.
Malte les chasse en i639, et cette expulsion est d^autant plus ignominieuse en apparence, qu'ils sont rejetés non par de simples guerriers, non par des magistrats laïques, mais par des chevaliers appartenants à un ordre religieux. Qu'auraient-ils dû faire pour rester à Malte? Se respecter un peu moins, souffrir qu'on profanât leur habit, sourire aux extravagances impies d'une .troupe de jeunes débauchés. Quelques chevaliers, à peine sortis de page, se masquent pendant le carnaval sous Thabit de Jésuite. Les pères s'en plaignent à Lascaris, qui fait arrêter quelques-uris des coupables. Leurs camarades enfoncent la porte de la prison et les délivrent; tous courent ensuite au collège, jettent les meubles par les fenêtres et forcent le grand-maître à permettre qu'on transporte hors de l'île ces censeurs importuns (1).
Cent vingt-six ans plus tard d'Alembert et ses collaborateurs, joignant l'anachronisme à la plus absurde calomnie, devaient faire imprimer, dans leur dictionnaire encyclopédique, à l'article Jésuite: En 1643, Malte indignée de leur dépravation et de leur ra» paclté les rejette loin d'elle (2).
Les Jésuites n'auraient pas été entassés dans les cachots de Lisbonne en 1759, s'ils n'avaient contrarié lambition de Carvalho, tyran de sa patrie; ils n'auraient pas été frappés en France par les arrêts des parlements, s'ils avaient renoncé à combattre le
(1) Vertot^ Histoire de V ordre des chevaliers de Malle^Uyi p. 164 (Paris, 1819).
jansénisme et Fimpiété; ils n'auraient pas é(é vieil* mes en Espagne d'une puérile, mais atroce calomnie^ s'ils avaient eu plus de complaisance pour le& ministres philosophes de Madrid et de Paris ; ils n'auraient pas été supprimés à Rome si, en déposant les armes qu'ils portaient depuis deux siècles pour la défense de la vérité, ils avaient voulu calmer les cris qui forcèrent un Pape à les sacrifier au bien de la paix.
II. Ce n'est donc pas parcequ'ils observaient Fins* titut de S. Ignace, mais parcequ'ils défendaient Tautorité de l'Église catholique, apostolique et romaine, que les populations luthériennes et calvinistes de TAUemagne, de la Suisse et de TAngleterre n'ont pu s'accommoder d'eux.
Ce n'est donc pas comme Jésuites, comme obéissants à I«ur général , mais comme catholiques, comme obéissants au vicaire de Jésus-Christ, que Fra-Paolo leur jeta l'anathème répété par M. Quinet.
Ce n'est pas comme ennemis de l'état, mais comme ennemis du jansénisme et de la philosophie voltairienne qu'ils furent bannis du Portugal, de la France 6t de tous les états soumis au pouvoir et à Tinfluence de l'Espagne.
Ce n'est pas comme corrupteurs de la morale, ïnais comme trop sévères envers M"** de Pompadour, qu'un monarque voluptueux les interdit dans toute l*étendue de son royaume.
Ce n'est pas comme observant des règles pernicieuses, mais comme ne les observant pas que l'Espagne et le Portugal les déclarèrent nuisibles à l'état,
tandis que lâ France ne leur demandait que de renoncer à leur institut.
III. Ainsi le siège apostolique ne les a pas condamnés comme enfants dégénérés de S. Ignace, comme mauvais religieux, mats un Pape a cru devoir détruire, pour faire taire les cris des rois ligués contre eux, ce que vingt de ses prédécesseurs avaient élevéy construit, orné à l'envi, ce que ses successeurs devaient se hâter de relever après la tempête.
Ainsi parmi les puissances qui forcèrent par leurs cris Clément XIV à les supprimer, on ne compta ni le roi de Sardaigne, ni la république de Gènes, ni les cantons catholiques de la Suisse, ni le roi de Pologne, ni la magnanime Marie-Thérèse, ni Frédéric II (i), ni l'impératrice Catherine II, ni le pieux roi Stanislas, ni sa vertueuse fille détrônée par une rivale impure, ni le Dauphin, son fils, niM"« Louise, fuyant dans le cloître les scandales de son père. Respectés alors par tout ce que les cours de l'Europe avaient d'habile et de vertueux, ils furent anathématisés par les disciples de Jansénius, par Voltaire et ses collabora* teurs, par Ghoiseul, Carvalho, d'Aranda et M"* de Pompadour.
IV. Discuter les faits reprochés à la Compagnie de Jésus avec le plus d'amertume, c'est à dire les nombreux arrêts qui partout l'ont frappée, c'est donc retracer l'histoire non pas de ses crimes, mais de ses nombreuses persécutions, de ses grandes infortunes. Toute calomnie est lourde à porter, mais en est-il de plus pénible et de plus injuste que celle qui, après
(1) Voyez aax pièces Jastlûcatives, la note 7.
avoir frappé Finnocence, montre dans ses cicatrices la preuve éclatante, inefiaçable de ses forfaits? Depuis trois siècles l'hérésie et l'impiété poursuivent les enfants d'Ignace à tous les tribunaux, trompant les uns, intimidant les autres ; et tandis que frères des Confesseurs de la Foi, hériiie*rs des martyrs, nous conservons dans nos archives de famille leurs sentences d'exil et de mort comme des titres de noblesse, et les restes des fers qu'ils ont portés, comme des monuments de leur dévouement héroïque; vous cherchez le nombre et la grièveté de leurs crimes dans )a multiplicité et la rigueur de leurs cqndaiqnatiQ^s. Spectateurs de nos adversités, considérez-en la cause : elles ne sont pas l'effet d'un anathème universel lancé contre nous par le ciel et par les gens de bien, si c'est pour le ciel et pour la ^enu que nous les avons souffertes.
V. Nos infortunes ont scandalisé môme certains disciples de l'Évangile. En voyant les enfants d'Ignace souflfranis dès leur premier berceau, montrés partout au <}oigt comme un signe de colère et de con- *ïadietïon, au lieu de se rappeler que la société des justes commença par le supplice d'Abel, que la société des chrétiens commença par des millions de niartyrs, ils se disent : qui donc a péché d'eux ou de leurs pères, pour qu'ils soient nés si malheureux?
A une interrogation semblable faite par ceux que scandalisait le malheur de Taveugle-né, Jésus-Christ répondit : Ce rCest point le châtiment ni de ses crimes^ ni de ceux de ses pères; mais il en est ainsi afin que V œuvre de Dieu se manifeste en lui (1), Je ne soutiendrai pas
(i) Joann, c, ix, v. 2 et 3.
que nous n'avons péché ni nous, ni nos pères : mais puis-je reconnaître un châtiment du ciel dans ce que Jésus-Christ lui-même a donné comme un signe de bénédiction? une longue suite de disgrâces, dans ce qu'il a placé au rang des béatitudes?
L*orateur du GolKge de France termina par ces mots un absurde parallèle» ^'y a-Uilde commun entre le Christ et Loyola (1) ? Vous l'avez solennellement demandé : Je m'en vais vous le dire. Jésus-Christ /at calomnié, chassé de ville en ville, n'eut pas même où reposer sa tête dans sa patrie; et vos briliantes déclamations ont au moins servi à prouver que les enfants de Loyola avaient été de tout temps et partout bannis, persécutés comme le Christ leur maiire.
En retraçant avec emphase l'histoire des anathëmes lancés contre eux, vous les avez montrés aidant Tëgiise dans l'accomplissement des prophéties de son chef. Quelle société chrétienne a jamais été enbutteà plus de haine que celle des Jésuites, a été plus souvent traînée devant les tribunaux? Or le Christ n'a-t-il pas dit : Vom serez pour tous un sujet de haine, à cautt de mon nom; ils ont appelé le père defamUle Béel%eM; à combien plus forte raison traiteront4ls de mêmesei domestiques. Vous serez cités devant les magistrats et U$ rois» Ils vous chasseront de leurs synagogues : le tempi fft même venir où quiconque vous fera mourir s'imagit^ rendre service à Dieu. Vous serez pressurés dans U monde (2).
Si dans cet héritage de persécutions et de souffrances la part des Jésuites a été large, ne peuvent-
(1) III* Leçon, p. 189.
(2) Matlh., c. X, V. 18, â2, 25; Joan., c. xvi, v. 2 et 35.
ils pas aussi espérer une large part aux bénédictions? N'esti<îe pas le même Christ qui leur a dit : Vom serei heureux iorsquils vous maudiront et vous persécuteront^ et lorsqu^à cause de moi ils diront faussement toute sorte de mal contre vous ? Vous serez heureux lorsque les hommes vous hmront; lorsqu'ils vous sépareront de leur sodété et vous couvriront d'opprobres; lorsqu'ils réciteront votre nom comme mauvais à cause du fils de Bleu. Ré' jouissezr^ous alors et tressaillez de joie, parcequ^une grande récompense est pour vous au ciel; parceque leurs pères ont ainsi traité les prophètes (1).
Il en est d'autres qui» eux aussi et sans le vouloir, travaillent en sens contraire à Taccomplissement de des mêmes prophéties. 11 leur fut dit dans la personne des premiers ennemis du Christ et de son Eglise : Vinlà que je vous envoie des prophètes et des docteurs^ etvous tuerez les uns et les crucifierez , et vous flagellerez les autres dans vos assemblées et vous tes poursuivrez de ville en ville, afin que retombe sur vous tout le sang fnnocentquifut répandu sur la terre depuis le sang du juste Abel(%
Si la guerre fut prédite entre les enfants du siècle et les disciples de l'Évangile, si Talliance entre les passions et la croix est impossible, si cette haine mutuelle doit croître à mesure qu'elles se contrediront davantage; quelle réconciliation pouvez-vous espérer entre les hérauts des maximes du monde et les prédicateurs des doctrines de Jésus-Christ? La lutte entre eux est engagée: elle ne pourrait finir
(1) Matlh., c. V, V. 2; Luc, c. vi, v. 22 et 23.
(2) Matth., c. xxm, v. 54 et 55.
qu'au jour où cesserait l'opposition entre le tice et la vertu> le mensonge et la vérité. Rappelez-yous que S. Paul montrant avec un saint orgueil rempreinté des verges dont il avait trois fois subi rigtiornihie^ prouvait sa mission divine par le nombre de ses prisons et de ses exils, mesurait la grandeur de son apostolat sur celle de ses persécutions et de ses souffrances. Si vous voyez jamais les passions du inonde nous laisser en repos, dites que c'est une trêve md« mentanée, ou bien que nous avons trahi notre ministère.
VI. 0 vous qui, effrayés des clameurs poussées contre les enfants d'Ignace, songeâtes parfois à les sacrifier, dans l'espoir de faire évanouir avec eoxles bruyantes réclamations de l'impiété, avez-votis pensé qu*on ne demandait leur éloignement que pbarayoi^ un obstacle de moins, qu*on vous faisait signer non pas la paix mais une concession, mais un premier acte de faiblesse? D'Âlembert pourtant avait en la franchise de vous en prévenir. Les JMdteê^ atait-11 dit, êont les plus nuisibles... C'est donc par eux qu'il faut commencer. Ce ne smtt pas les jansénistes qid Ut tuenty c'est l'Encyclopédie.... Je vois d'ici ùttoléranct s'établir^ les proteztants rappelés, les prêttes mariés, ^ confession abolie et le fanatisme écrasé sans qv^oni s'^ aperçoive (1). Les Jésuites ne furent. donc chassés de leurs maisons et de leurs collèges en 1763 et 1764, ne furent chassés de France en 1767 que pour ouvrir Je
chemin de Texil au clergé français, dépouillé, baiini) déporté en 1791» puis poursuivi et massacré en 179^<
(1) Yoyez ci-dessus, cb. xuz.
On n'exigea d'eux le serment de renonciation à leur institut, de désobéissance 3 leur général, sous prétexte qu'il habitait Romô et hon Paris, que pour préparer la constitution civile dû clergé, c'est & dire l'établissement d^une église nationale et non romaine, que pour ëxîgeb trente ans plus tard le serment de désobéissance au vicaire de Jésus-Christ.
Et vous, arbitres dés royaumes, dont le zèle profane mais sincère, cherche le bonheur des sociétés humaines dans le repos des éléments qiii les composent, songez que rejeter les Jésuites comme des perturbateurs et des obstacles à la tranquillité, c'est viser à l'équilibre impossible, celui du vice et de la vertu. Songez que le bien et le mal tendent à régner et ne peuvent régner enseinble. Ce n'est pas Flnstitut des Jésuites, c'est ^Evangile des chrétiens qui trouble les calculs de votre politique. Si vous parveniez à faire disparaître les Jésuites pour toujours>àces perturbateurs en succéderaient d'autres. N'espérez pas éteindre l'esprit qui les anime : l'Ëglise l'a reconnu, nourri, consacré depuis trois siècles; si la vérité doit demeurer éternellementy l'espf it de ses défenseurs ne peut changer, leur zèle ne peut défaillir.
Parmi nos adversaires, il en est qui , trompés par des préjugés d'éducation, étourdis par le bruit des calomnies de toutes parts répandues contre nous, ont allié dans leur cœur l'amour de ta vérité et la haine des Jésuites combattus par le oiensonge, le respect pour le Saint-Siège et le mépris pour des hommes que le Saint-Siège recommande.
Qu'ils se demandent à eux-mêmes comment, si les Jésuites sont ennemis de l'église > le etaref de
TEglise a pu, je ne dis pas simplement les tolérer , mais les prendre sous sa tutelle, encourager leurs travaux, les combler de faveurs. Le nombre et la grandeur de nos privilèges a même étonné bien des esprits. Mais au Itèu d'en tirer une objection conire nous, ne devait-on pas y reconnaître les nombreux témoignages d'une grande, d'une solennelle protection? On a dit que nous avions trompé les Papes. Etrange destinée des successeurs de Pierre ! Ils auraient, pendant trois siècles, méconnu ôfi faux-frereSy encouragé des loups revêtus de la peau des brebis ; ce serait aux ennemis du troupeau à les avenir! Rappelez- vous tout ce qu'il y a d'amère ironie, de persiflage sacrilège dans cette exclamation de M. Michelet : Pauvre Eglise ! il faut que ce soient tei adversaires qui t invitent à se reconnaître.,, (1).
J'avais pris la plume pour repousser la calomnie, je la dépose avec ce mélange de joie et de regret qu'éprouve un témoin de la vérité, lorsqu'à la certitude de ne pouvoir être démenti au tribunal de la raison et de la justice, il joint la prévision des obstacles qu'il trouvera dans la passion de quelques-uns de ses juges. J'ai cependant rempli la tâche que je m'étais proposée : car si j'ai été inspiré par l'espoirde justifier la protection que nous accorde l'Eglise, la confiance dont tant d^amis nous honorent ; si je n'a pas cru impossible de réconcilier des adversaires religieux et de bonne foi, je ne prétendis jamais convaincre des hommes qui ont juré de fermer les yeux à la vérité, ou qui ne sauraient entendre le langage
(i) ¥• Leçon^ p. 94.
()e la foi qu'il me fallait bien cependant leur parler. Car je ne saurais expliquer par la raison seule les conseils de TEvangiie. Toujours* quoi que nous fassions, nous serons, aux yeux des incrédules , des hommes étranges, incompréhensibles; toujours notre zèle sera pour eux de l'ambition, notre religion du fanatisme, notre modération de l'hypocrisie, notre obéissance une servitude abrutissante. Mais le plus grand malheur qui pût nous arriver, serait d'être d'accord avec les ennemis de l'Eglise, d'être entièrement compris par des hommes qui ne comprendraient pas les lois et la doctrine de Jésus-Christ.
Au reste, ce qui nous rassure, ce qui fait notre force,'c*est qu'on ne peut condamner notre institut sans condamner TEglise catholique qui l'approuve, 1)008 défendre l'observation de nos règles sans nous interdire par là même la pratique des conseils de l'Evangile.