‹ Des JésuitesChapitre 53 sur 56 · UN ÉPISODE DE LA V» DU B. P. CONSTANCE BE8CHI · texte numérisé non relu

UN ÉPISODE DE LA V» DU B. P. CONSTANCE BE8CHI

Lettre duR. P. de Bourzesâ Madame la comtesse de Soadé, proche Gtiaaieos en Champagne (i).

DeYaragapatli^dans la mission de Madurey, Iesajanvieri7i5.

Madame,

La paix, de notre Seigneur.

Au 14 da mois d'octobre 1714 J'eus Thoneur de vous écrire de Pondichéry, par la voye du R. P. Martin qui partit alors pour la France, pour aller traiter les affaires de nos missions françaises.

Pour ce qui me regarde depuis ce temps là, c'est à dire depuis le 14 d'octobre, que le père Martin partit* Il ne m'est arrivé rieo de fort singulier, si ce n'est que lorsque Je m'y allendais le moins, on m'a nommé supérieur de cette mission: i'ai écrit fortement pour m'excuser de cet employ plus pénible qu'honorable ; mais on n'a point eu d'i gard à mes raisons, et j'ai esté obligé à baisser la teste sous le Joug; et parceque /estais à l'extrémité <le la mission, il a fallu m'approctier du centre pour èlre plus à portée des afTaires, qui ne laissent pas d'être en assez grand nombre à cause de divers embarras que cause la grande mullttude de caléchihtes que nous entretenons et de chrestlens dont nous avons soin.

Depuis que je suis en charge, un de nos mbMonnaires a eu une terrible persécution d<ms la résidence de Gurugalpatti

(1) Quelque longue que soit cette lettre inédite, j'ai cru devoir la donner presque entière; elle peut aider à reconstruire la biograplûe trop ignorée du célèbre missionnaire dont elle parle. Je la ti-anscrirai avec ses incorrections et ses anomalies d'orthographe : on pardonne à un missionnaire d'avoir oublié les délicatesses du français au milieu des brahmes et des parias. Il s'en excuse lui-même dans le Post" ocripium.

qoejelot laissai sar la un de 1713. Un catéchiste de celte résidence ayant trouvé un malheureux parla qui, quoiqu'il eût apostasie pour se faire turc, pour un vil Inlérest, débitait de fausses reliques, ie saisit et le maltraita fort Imprudemment. Le père Constance Besohl rayant sçû, promit à ce malheureux de lui faire juhtice et de lui faire rendre ce qu'on lui avait pris, et lui donna en même temps les avis convenables Le paria parut content et se prosternant plusieurs fois devant ie père, lui demanda t ardon.

Le père crut que c'e8tait une alTalre presque finie, lorsque peu de Jours après le jour de la feste de S. Thomas, prem/er apôtre des Indes, sur le soir, l'église fut investie par ploâde deux cents soldats. Le missionnaire fui arrêté avec quelques catéchistes et autres domestiques. Le pèreBescbl eut la présence d'esprit et l'adresse de faire échapper deux Jeunes garçons dont on pouvait craindre que par la force des coups, Ils ne disent plus qu'il ne faihiit.

Le père et ses catéchistes furent menez à une peuplade voisine nommée Alamcoulam. dn soldat qui connaissoit le père lui apprit quelle était la cause de sa prison, et que cet Infâme apostat s'estait venu plaindre qu'on lut avoit enlevé Je ne sais combien de choses précieuses. Peu après le brame qui à la teste de deux cents soldats avoit saisi le père, le chargea de mille injures effroyables, et fit garrotter d'une manière barbare le catéchiste.

Le père, entendant les cris do catéchiste, se leva promptement et protesta que le catéchiste ne méritait pas ces mauvais iraitefnents, que c'estoit loi, missionnaire, qui étoit coupable; que c'estoit lui-même qui devoit en porter la peine. Il dit ces paroles d*on air si résolu et d'un ton si ferme que ie barbare cessa de tourmenter le catéchiste ; mais on ne cessa pas de charger d'injures et d'outrages le missionnaire. Pour vous parler, m!écrit'll, avec la confiance que me permet notre amitié, je vous avouerai que Je n^aurais Jamais cru qu'il fût si doux d'être injurié pour Jésus-Christ. Je ne crois pas jamais avoir ouy mes louanges avec tant de goût que j'eùteodis alors les plus sanglants outragea et les plus piquantes railleries.

Cependant le bmine amenant avec soy Pexëcoteor, déclara au père quMl était cond.ironé à mort, et lui demanda s^il voulait que 8a sentence s*exèculâl sur-le-champ oa le lendemain matin. Qu*elle s'exécute quand il vous plaira, repartit le père. Alors le brame se tournant vers le bourreau luy demanda quand est-ce qu'il Terait cette exécution. Le bourreau, qui selon toutes les apparences avoit le mot, remit la chose au lendemain sous prétexte qu'il faisoit alors obscur. Non, non. répartit le père Beschi, il fait un fort beau clair de lune et je souhaite que ce soit tout â l'heure. Le brame voyant sa résolution se retira et luy fit mettre dedoa« blés fers aux pieds. Il était environ minuit, et le père passa dans cet état le reste de la nuit.

Celui à qui Tapostat dont j'ay parlé avoit porté ses plnin- (es, et par tes ordres de qui le père fut arrêté, étoit le général d'un camp volant que le roy du Madurey avoit envoyé pour obliger les princes ses vassaux à Pftyer le tribut ordinaire: il se nomme El amaRajaJen. Celuy-cy fil venir le père devant soy dès le matin du jour suivant, qui étolt un samedy, et lui fit diverses questions : Quelle loi il preschoit ; quelle langue il parloit; de quel pays il étoit, et autres semblables; auxquelles le père répondit avec beaucoup de sagesse. Il luy demanda ensuite pourquoi il était venu en ces pays-cy. Pour souffrir les afTronts que vous me faites, répondit le përe; n'y ayant rien de plus glorieux pour moi que d'être injurié pour la vertu. Pour quelle vertu répliqua l'otHcier? Pour la vertu, repartit le père, qui nous enseigne et qui m'a obligé à quiller volontairement ma patrie, parents et amis, où j'aurois fort bien pu faire mon salut, uniquement pour ne p <s aller au ciel tout seul, mais a* compagne d'un grand nombre d'âmes, après leur avoir fait connaître, adorer et servir le vray Dieu, et non les fausses divinités qu'oa adore injustement dans ces pays-cy.

L'ofilcier ordonna aussitost qu'on luy ostât les fers des pieds, et qu'on le dépouillât. Le père se dépouilla lui-même quittant une espèce de soutane de toile jaunâtre, ou couleur de feuille morte, que nous portons, et resta avec quelques aulnes de toile que nous ceignons sur les reins dessous la soutane. Yoas ne sçaariez croire. Madame, combien cela

devait être sensible à ce père, non sealement par principe de modestie, mais encore à cause de notre couleur blanche, qui est pour nous aussi humiliante au milieu de ces noirs, qae le seroit la couleur noire au milieu des Européens, à cause que cette couleur blanche est une indice que nous sommes Eoropëens, et qu*en ce pays cy être tenu pour Européen, est la même chose que d'être tenu pour le plus infâme des hommes. Les Européens qui vivent icy sur les costes de la mer, ne peuvent se le persuader, et s'en moqueol; mais nous qui connaissons mieux le terrain, et qui sommes â la merci de ces barbares, ne rapprenons que trop à nos dépens.

Après avoir fait ainsi dépouiller le père, on flt apporter des cordes pour le lier et fouesler et une espèce de collier ou chaîne pour lui mettre au col. On Ht même battre le tambour pour le conduire au supplice. Ne croyez pas, dit alors le missionnaire, m'effrayer par cet appareil de supplice : sçachez au contraire que vous ne sçaurlez me faire de plas grand plaisir; et que c'est uniquement pour obtenir une si bonne fortune que Je suis venu de six mille lieues de loia.

Cependant un soldai gentil, mais amy du père s'eslaut approché de roffîcier lui dit deux mots à l'oreille, et aussitost roffîcier flt rhabiller le père, et, le prenant par la main, le flt conduire dans la maison d'un brame. Inconséquence ridicule. Après avoir traité le père comme le dernier des hommes, il le flt conduire dans une maison de brames, où ne peuvent entrer que des personnes de distinction.

La nouvelle de la prison du père s'eslant répandue, quelques chrestlens des plus fervents vinrent le trouver. Là dessus on dit à Ëlama Rajajen (c'est le nom de rofUcier) que cinq ou six rajas étaient arrivez déterminez à mourir, si on ne relâchoit pas le docteur étranger. Les rajas sont une caste fort noble et qui se pique de bravoure. Ils menacent quelquefois qu'ils se tueront eux-mêmes, ou qu'ils mourront les armes à la main, si on ne fait pas c^ qu'ils prétendent. Celte nouvelle ne laissa pas d'Intimider Elama Rajajèn, et il arriva en même temps d'autres particularités qu'il serait trop long de rapporter, qui l'obligèrent à venir au pluslosl ù proposer capitulation.

La capltalation ordinaire en ces rencontre» est une bonne somme d'argent. II la demanda, et selon les apparences ce n'était qae pour cela quMl avait tant fait le méchant. Le père Beschi répartit que s'il avait de l'argent , il le donneroit plutôt, s'il était permis, pour obtenir une mort si glorieuse, que pour s'en délivrer. Elama Rajajen flt examiner le peu de hardes qu'on avoit saisi dans le même temps que l'on arrêta le père, mais voyant que c'étoit trop peu de chose 11 les flt rendre au père, et enfln voyant qu'il n'y avoit rien à espérer il flt relâcher le père au bout de vingt-quatre heures de prison. Le père, selon la coutume du pays, alla se laver comme pour se purifier d'avoir été entre les mains de cette canaille, et prit le chemin de son église.

Le gentil dont J'ai parlé, qui prit les intérests du père avec autant de zèle qu'aurait pu faire le plus fervent chrestien, proposa que le père, pour réparation d'honneur, fût reconduit à sa maison sur un éléphant. MaivS le brame répondit Judicieusement que cela n'estoll pas convenable ny pour luy ny pour le père: pour lui, parceque s'il faisoit cet honneur au père, on croiroil qu'il en aurolt reçu une grosse somme dont on lui demanderoit compte; ny au missionnaire, parcequ'on croiroil qu'il aaroit donné la n ême somme, et qu'il seroit exposé tous les Jours à semblables avanies, si on se persuadoit qu'il ftlt si riche. On se contenta donc de donner au père une pièce de toile qu'on nomme ioupalti^ et à ses disciples, le pacon et le betlp. Le pa<'on est un fruit que les Indiens mâchent avec quelques feuilles npmmées vetlilei ou, comme les Européens le nomment, belle ou betal. Le père, de son côié, donna au brame un petit coAtet de vernis et un perroquet de fayence de Chine, l'un et l'autre de très médiocre valeur, et s'en retourna à son église triomphant, s*il faut juger selon les maximes du monde, mais en etfîct le cœur péuëlrë de douleur et les yeux baignés de larmes d'avoir touché de si près à la palme du martyre sans achever d'y atteindre.

• La raison pourquoi ce calagam {c'esi ainsi que nous appelions les peiiles persécul'ons que nous -ouffrons) la raison, dis- je, pourquoi ce calngam fui lermifié en si peu de temps, fut parceque Elama Rajajen éloit piessé de partir

avec son cdmp vo1ai\t. Ce fat aussi par une spéciale proy!-* dence de Dieu afln que le père pûi prendre des mesures pour éteindre le feu de la persécution qui gagna bientôt en divers endroits. Car le bruit s'étanl répandu qu*on avait fait mourir le miiisionnaire, yaniagareen, c'est à dire le gouverneur on Intendant de la ville de Tencacchi, peu éloignée de Gurucal-paUi, crut que c'était une belle occasion pour persécuter les chrétiens. Il y a de l'apparence qu'il y fut sollicité par le beau-frère d'un m^ircband chrétien, et son ennemi Juré aussi bien que de notre sainte religion. Le mani^gar fit prendre les chrétiens et piller la mai>on de ce marchaud, où l'on trouva pour environ cent écus de marchandises, et fl( mettre le sceau à toutes les maisons des chrétiens de la ville, et les Badajas, dans le quartier desquels nous avons une petite église, conspirèrent entre eux pour la détruire.

Le père Constance Joseph BeschI reçut cette affligeante nouvelle ie dimanche au soir, c'est à dire peu après avoir été élargi. Il prit aussitôt les mesures nécessaires pour apaiser ce nouveau Calagam, et il ie fit heureusement par le mofen d'un seigneur gentil commandant des gardes constituées pour emi)êcher les vols ou les restituer. Ce seigneur, nommé Chinnananjcideven, a été autrefois grand ennemi des chrétiens, et aujourd'hui, surtout en cette occasion, est notre défenseur déclaré; nous avons gagné son amitié par quelques petites curiosités, tant il est nécessaire ei important de faire cette dépense.

Le père Beschi n'était pas encore sorti de cet embarras, lorsqu'il appriU la veille de;Noêl, ce qui se passait à CajelarroUy autre ville où nous avions une église appartenant à la même résidence.Ott(^adanapuUe]/,Maniagar supérieur de cette ville, se trouva à Alamculam lorsque le père y fut arrêté et traité comme nous avons dit ci dessus, et éorivit aussitost au Maniagar inférieur de persécuter les Chrétiens. Celai-cy se saisit aussitost de quatre Chrétiens et pilla leurs maisons. Il voulut faire prendre quatre autres qui sont de Caste Yellales, et en effet, les menait desjà prisonniers, lorsque tout le quartier des Yellales, quoique gentils, s'opposèrent à cette entreprise^ esk partie pour raffectieu qu'ils ont pour notre sainte religloa et pour les missionnaires, et en psurtie pour ce

qu'ils prétendent que leur quartier est un azile qu'ils ne souffrent pas aisément que l'on Viole, et c'est pour cela que nous considérions celte église comme la plus sûre de notre mission. La suite fera voir que les endroits les plus sûrs de celte mission au fond ne le sont guère.

Les soldats qui emmenaient les Cfiréliens, voyant qu'on les leur arractiait des mains, prolestèrenl de la violence qu'on leur faisnit, en leur tirant des mains une proie q il pouvait rendre au Manlagar plus de deux mille écus. SI c'est pour cela, répondirent les Gentils, que vous les arrêtez, nous en donnerons non seulement deux mille, mais quatre rallie s'il le faut. Et en disant ces paroles Ils les obligèrent â relâcher les prisonniers. Le père Beschl rapporte que dans celte occasion et plusieurs autres, cesYeilales se sont comportés avec une générosité européenne.

Eté, etc.

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