‹ Des JésuitesChapitre 8 sur 56 · CHAPITRE f · texte numérisé non relu

CHAPITRE f

LES JÉ8UITB8 DftLATEITRS.

« Dès la première page (des Constitutions), dit M. Quine^ au lieu de la prière, qui sert d'introduction et de base aux autres règles» la délation est inscrite^comme fondement de la constitution de Loyola* Se éérumcer mutufliemetU (mamfeitare ««leînvk^ti^yC'esi un des premiers mots de la règle » (1)*

Poète, voilà du ferment pour ta bile (â).

La vervedeM . Micbelet ne lui apas fait faute. Voyez quel épouvantable tableau il a tracé. « Et ce n'est pas, ajoute*t-il, comme on peut le croire» un tableau d'imagination. »

« Le Jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses h*bicudes de l'écolier rtippwriewr une fois transportés du collège et é^L couvent dans la société entière, quel hideux s(^éc1iiélë!... Tout un peuple vivant comme une maison de Jésuites» c'est à dire du haut eti bas^ occupés à se dénoncen La trahison au foyer même, là femiHe espion du ftiari, l'enfant de là mère... Nul bruit» mais un triste murrliure» un

(1) 1I1« Leçon^ p. 198.

(2) Accipe, et «Hid

FermentQio t|bl.tial>e, (Juvw , Sol. 3, y. j87, las.)

bruûsdment de gens qui confessent les péchés d*au« truiy qui se travaillent les uns les autres et se rongent tout doucement. »

N'avait-ii donc pas eu raison de s*écrier dès sa lyrique entrée en matière. « Dieu nous donne dix fois la tyrannie politique, militaire et toutes les tyrannies, plutôt qu'une telle police salisse jamais notre France!... (1).»

De ce hideux principe, voyez quelle monstrueuse conséquence a jailli. « Il en résulte, dit M. Quinet^ que tous les membres de la communauté, au lieu de se tenir tranquillement, fraternellement unis dans la foi, comme les premiers chrétiens, doivent se tenir les uns et les autres pour autant de suspects (3). »

La parole de Jésus-Christ, que je mêle à regret à ces déclamations, est là pour les confirmer. « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé (3). »

Voilà en effet trois siècles que la Compagnie de Jésus, divisée contre elle-même, travaille à se 4is«soudre. Mais il faut avouer que le poison est lent, comme le café de Fontenelle. Ses emlemis devraient la laisser se mmer elle-même ; iiiais ils n*ofit pas la patience d'attendre.

Les deux accusateurs des Jésuites n'ont ici oublié qu'une chose ; c'est de concilier le fait et le droit , l'histoire et leur théorie. Ce principe de trahison

{i) Introduction , p. 11 et 12. Les points sbnt teitaels, et poar qalcoiiqae a entendu les poétiques leçons de H. Mlchelet» Us figurent les pauses du professeur qui respire tandis que l'auditoire savoure ses pensées.

(2) m« leçon^ p. 196.

(3) Hatth. 12, 25.

— tea —

mutuelle 9 de divisions intestines posé, comment expliquer cette union fraternelle des Jésuites entré eux, devenue proverbiale, au rapport de d'Alemberi? « L'abbé d'OIivet, dit ce philosophe, quitta la société à l'âge de trente- trois ans... Mais en la quittant, il conserva pour elle cet attachement pour ainsi dire filial, devenu parmi nous comme le signalement de presque tous ceux qui ont appartenu à cette société célèbre; tout Jésuite était son ami, même sans en être connu, et comme par provision ou par sympathie (4). »

Le célèbre auteur de Ververt, lorsqu'il quitta les Jésuites, formula ainsi ses adieux à cette hideuse société de délateurs^ hors de laquelle il allait librement respirer. C'est une épître à l'un de ses amis qui n'é* tait pas Jésuite.

Oof , même en la brisant, J'ai regretté ma chaîne. Et Je ne me sois vu libre xia'ea soupirant. Je dois tons mes regrets aux sages que Je quitte ; J'en perds avec douleur l'entretien vertueux : Et si dans leurs foyers désormais Je n'tiabite,

Mon cœur me survit auprès d'eux.

Car ne les crois pas tels que la main de l'envie

Les peint à des yeux prévenus.

Si tu ne les connais que par ce qu'en publie

La ténébreuse Calomnie,

Ils te sont encore inconnus.

Lis, et vois de leurs mœurs des traits plus ingénus.

(1) Mémoires des membres illutlres de l'AceOémie française^ Eloge de d'Olivet^ t. 6, p. 180 et idU

QqMI m'est doux de pouvoir leur rendre an témoignage Dont J'inlérôty la erainte et i'espoir sont exclus

A leur sort le mien ne tient pins ; L'impart ialltë va tracer leur image, Oai, j'ai va des mortels, J'en dois Ici l'avea,

Trop combattus, connus trop peu.

J'ai vu des esprits vrais , des cœurs Incorruptibles, Voués à la patrie, à leurs rois, à leur Dieu,

A leur propres maux Insensibles; Prodigues de leurs Jours, tendres, parfaits amis,

Et souvent bienfaiteurs paisibles

De leurs plus fougueux ennemis ; Trop estimés enfln,pour être moins hais (i).

Vous tremblez que leur police ne salisse la France! Ecoutez comme elle a sali les peuplades sauvages du Paraguay. M. Michelet récuserait-il letémoignaged'uD grand poète ?

< Avec un gouvernement si paternel et si analogue au génie simple et pompeux du sauvage , il ne faut pas s'étonner que les nouveaux chrétiens fussent les plus purs et les plus heureux des hommes. Le changement de leurs mœurs était un miracle opéré à la vue du Nouveau-Monde. Cet esprit de cruauté et de vengeance^ cet abandon aux vices les plus grossiers qui caractérisent les hordes indiennes , s'étaient transformés on un esprit de douceur, de patience et de cbaslelé...

« Chez ces sauvages chrétiens, on ne voyait ni pro-

(I) Adieux aux Jésuites, KpUre à M. Vabbô Marquai, OEuv. de Tircsscl.

ces ni querelles... Ces Indiens se pouvaient vanter de jouir d*un bonheur qui n'avait point eu d*exemple sur la terre. L'hospitalité, Tamitié, la justice et lies tendres vertus découlaient tout naturellement de leurs cœurs, à la parole de la religion, comme des oliviers laissent tomber leurs fruits mûrs au souffle des brises. Muratori a peint d'un seul mot cette république chrétienne, en intitulant la description qu'il en a faite : // Cmtianesimo felice...

« Tout cela n'existe plm. Les missions du t^araguay sont détruites ; les sauvages» rassemblés avec tant de fatigues, sont errants de nouveau dans les bois, ou plongés vivants dans les entrailles de la terre. On a applaudi à la destruction d^un des plus beaux ouvrages qui fût sorti de la main des hommes. C'était une Création du Christianisme^ une moisson engraissée du sang des apôtt^s; elle ne méritait que haine et mépris I Cependant ^ alors même que nous triomphions, en voyant des Indiens retomber au Nouveau* Monde dans la servitude, tout retentissait en Europe du bruit de notre philanthropie et de notre amour de liberté <i).»

(i) Génie du Chrisliamis'ne, IV^ Partie, liv. iv, ch. 5. Voulez-vous savoir comment marchaient à la conquête des sauvages ces Pères missionnaires que M. Quinet nous a montrés ê^élançant avecUurs néophUes à la ehasse des indiens^ comme à la chasse des tigres ( IV* Leçon^ p. 818?) Ecoutez encore une fois M. de Gtiateaubriand : « Les anciennes relations nous l^s représentent un bréviaire sous le bras gauche, une grande croix à la main droite, et sans autre provision que leur confiance en Dieu. Elles nous les peignent se faisant Jour à travers les forêts, marchant dans les terres marécageuses, où Us avaient de Peau Jusqu'à la ceinture, gravissant des roches

H^p&anzis accumuler ici les témoignages ; j'y re* nonce. La règle incriminée se défend par elle-même. Ocons-lui le masque dont on Ta couverte; et vous verreas combien est sage et douce cette manifestation mutuelle qu'on a dépeinte monstrueuse» hideuse à faire peur. Yeut^on ramener le temps où pour rendre odieux le Saint-Siège etses défenseurs on fit croire au peuple, en Allemagne et en Angleterre» que le Pape avait des cornes» et les Jésuites des pieds de bouc? Ce n'est pas la première fois que M. M icbelet a vu d'étranges choses.

Faut-il donc être contraint à réfuter longuement et sérieusement de fantastiques déclamations! Mais les accusateurs de la Compagnie de Jésus, en argumentant ses règles en main» ont environné leurs Tèves d'une auréole de vérité. Ils ont élevé» aux yeux du public» un colosse formidable ; et pour cacher ses pieds d'ai^ile, ils ont amoncelé sur sa base des inscriptions et des textes. Hé bien, fermez les yeux sur ce piédestal trompeur; soufflez hardiment au front de lastatue» et vous la verrez s'écrouler» se dissiper, comme il arrive à toute chimère quand on ose la regarder en face.

Prenons d'abord purement et simplement^ sans interprétation ni commentaire» ce lambeau de règle sur lequel MM. Quinet et Michelet ont fondé leur monstrueux échafaudage; tenons- nous- en à la tra*

escarpées, et furetant dans les antres et les précipices, an risque d'y trouver des serpents et des bêtes féroces, an lieu des hommes qa*ll« y cherchaient. Plusieurs d*entre eux y moururent de faim et de fatigue ; d'autres furent massacrés et dévorés par les sauvages (Ch. iv). »

— séduction littérale. Que veut dire manifestare sese invp' cem ? Un élève de sixième se mettrait à rire , si vous vous avisiez de rendre ces deux mots par confesser les péchés (TautruL Lui, dans son bon sens naïf, il traduiraity se manifester mutuellement ^ et son mot à mot serait irrécusable. Argumentez tant qu'il vous plaira sur cette loi, toute mutilée qu'elle est : on vous l'abandonne. Mais restez dans les limites du sens obvie; il borne cette mutuelle manifestation à ceux qui se confessent les uns aux autres; il la resserre dans l'enceinte d'une communauté de frères, et ne la jette pas, comme on voulait le faire croire, du couvent dans la cité, de la société des Jésuites dans la société tout entière.

Je ferais volontiers honneur à S. Ignace de cette règle dont on lui fait un crime.Qu'est-ce en efietqu'un corps religieux^ n'est-ce pas une société d'hommes librement réunis, sous une autorité spirituelle, pour s'aider mutuellement dans la pratique de la vertu et éans la fuite des vices? Les obliger à une mutuelle solidarité de vertus, les lier entre eux par une pro* messe de secours réciproques dans leurs chutes, est donc une conséquence naturelle du principe qui les réunit. Mais remplacer par une surveillance suave, fraternelle, publiquement avouée, librement consentie, cette police secrète, ténébreuse, imposée par la force, que tout gouvernement politique croit indispensable, n'est-ce pas l'œuvre du génie aussi bien que de la chariié?

Cependant ce n'est pas au léf2;islateur de la Compagnie de Jésus qu*il faut attribuer cette découverte. Remontez aussi haut que vous pourrez dans

l'histoire des ordres religieux, et toujours vous rencontrerez ce chef-d'œuvre de sagesse chrétienne, c Que les fautes des frères ne soient pas cachées à leur prélat , dit la règle des Dominicains , mais que chacun lui dénonce ce qu'il aura vu ou entendu (4).» La règle des Frères Mineurs fut-elle formulée d'une manière plus douce quecelie des Jésuites? «Qu'aucun de nous, est-il dit dans leurs constitutions, n'enseigne ou ne tienne que, lorsque quelques-uns sont complices d'un crime, ils ne sont pas obligés de se déclarer l'un Taulre au supérieur, qui peut, qui doit les aider, et garantir leur âme des dangers. Cjàr, d'après la décision de S. Bonaventure, des maîtres de l'ordre et de tout le chapitre général, il a été défini qu'une pareille doctrine est pestilentielle, destructive de l'Ordre et de la discipline régulière. En eflel les prélats doivent connaître les fautes de ceux qui leur sontsoumis^ non seulement pour les châtier, mais aussi pour pouvoir les prévenir (2). »

Pénétrez jusqu'aux règles antiques attribuées à saint Augustin. Quoi de plus chrétien et de plus éloquent tout ensemble que ces paroles ? « Ne taxez point ces révélations de malveillance; car vous n'6tes pas moins nuisibles à vos frères en les laissant périr par votre silence, lorsqu'on les déclarant vous pouvez les corriger. Si votre frère avait une blessure qu'il voulût cacher, par crainte d'une amputation^ n'y auraitil pas, de votre part, cruauté à la taire, miséri«

(1] a Ne vitia occaltentor praelato sao, qallibet denontlet qaae videril vei audierit. » Conslitut Fraê. Prœdic. , I. is.

(2) ConsU Gen. Ord. Minor., I. 7. Inst, S. J., f. i, p. 579, ùmgreg, décret. 33, 8 9.

corde à la découvrir? combien plus devez-vous le dénoncer lorsqu'une grangrène plus fatale menace son cœur(i)?»

Que pourrait-on reprocher à saint Ignace? d*avoir inventé cette règle? Mais il n*en est pasTauteur, De ravoir admise? Mais elle était établie, confirmée dans tous les ordres religieux par plus de dix siècles d'^expérience. De l'avoir imposée à son ordre? Mais l'entrée de cet ordre est libre; et tout candidat n'y est soumis qu'après l'avoir connue, acceptée. De l'avoir étendue à la surveillance des peuples parmi lesquels vivent les Jésuites? Mais pas un mot n'indique ces délations universelles songées par M. Michetet : le texte même de la loi les exclut. D'avoir modifié, dénaturé une règle primitive, sainte, respectable partout ailleurs que dans son code? Oui, il l'a modifiée en l'expliquant, j'en conviens. Les assemblées de l'ordre, qui la développèrent, l'ont aussi modifiée, mais en l'adoucissant, mais en multipliant les précautions pour qu'un contrat fraternel ne devînt pas une source de malaise domestique.

Examinons dans son ensemble l'article de la manifestation réciproque tel qu'il existe dans le code des enfants d'Ignace. Je ne ferai que traduire (2).

Tous les membres de la Compagnie de Jésus dai^ vent être prêts à se manifester mutuellement ; mais avec C amour et la charité que demande ce service fraternel, et non par quelque sentiment désordonné. Celui donc qui

(i) 9. Augoat. Oper. Beifula ad servos Bei, 7. (Ed. Beaed., 1. 1, p. 7911a, b.) (S) Les mots soulignés sont exactemout braditiU»

manifestera les défauts ou les fautes de ses Trères au supérieur, comme à un père, tu patri (car une société religieuse est une grande famille) montrera dans ses paroleSy dam sa narration, dans son intention même, que tamour et ta charité tinspirent (i).

De leur côté les supérieurs se garderont de prêter aux dénonciateurs une oreille facile. Qu*ils examinent chaque ckoscy et n'épargnent pas leurs peines, afin d^ arriver à la cmnaissance de ta vérité, de venger Cinnocent de tout umpçan injurieux^ ou de punir le coupable et le faux rap~ prteur, suivant la grièveté de la faute. Us peuvent prendre, pour corriger l'accusé, tous les moyens que leur suggérera leur zèle paternel, mds en secret et sans corn- ^omettre sa réputation (2).

Enfin cette règle, entourée de tant de précautions, veut qu'on respecte les confidences de l'amitié. Une ass«mblée de l'ordre, la sixième congrégation, déclare que Ton ne doit pas rapporter aux supérieurs les fautes que le coupable déclarera lui-même à quelqu'un de ses frères en secret, pour lui demander conseil, pour être dirigé ou aidé. Il n'y a d'exception que pour la confidence des fautes dont le secret corp promettrait la sûreté d'un tiers ou celle de l'Ordre entier. Cette exception est fondée sur la loi naturelle (3). Qui ne souscrirait à celte maxime dTu.n ancien philosophe : je préfèrç mon ^mi à moi-mémCi m^ patriQ à mon aiQi> le genre humain à ma pacU:ie ?

(1) imL s. J.. t »; smmsoer* eonsk ft. » el iO; Coit^reg. Yh decretum xxxii, § 1 et 6 ; t. 2, p. 71 ; 1. 1, p. 577, 578.

(% Ibid . Congreg, VU, Décret, xii, p. 590, ; Congreg, VI, Décret . xxxiu, &7, p. 579.

(3) IMd. Congreg, VJ, Decr. xxxii, S§ 4 et 7, p. 578.

Ce n*est pas tout encore. Voyez si la prudence ci la chariié pouvaient rendre plus noble et plus suave Tapplication d'une loi indispensable à toute société religieuse. Sur qui pèse-t-elle? sur des hommes qui, prévenus d'avance. Tout acceptée librement. Lorsqu'un candidat frappe à la porte de la Compagnie de Jésus, on l'arrête sur le seuil, et, parmi les différentes questions qu'on lui adresse, on lui demande si cette loi de manifestation fraternelle bd feraplaim (1).

Cherchez ailleurs une surveillance semblable. Son principe est la loi de correction fraternelle écrite dans TEvangile ; son type est la manifestation mutuelle qu'exercent entre eux les membres de toute famille chrétienne. L'amour l'inspire : et quand des enfants avertissent leurs pères des fautes ou des dangers de leurs frères, ils ne méritent pas le nom de délateurs.

Pourquoi donc au reste la surveillance que les Jésuites exercent entre eux épouvante* t-clle MM. Michel et et Quinet, au point de leur faire lyriquement pousser des cris de détresse? Le moyen de s'en préserver est fort simple. Qu'ils n'entrent pas, citoyens bénévoles, dans la république dont la loi les révolte. Ont-ils jamais frappé à ses portes? Leur a-t-on jamais demandé : verrez-vous avec plaisir que, pour votre plus grand bien spirituel et votre avancement dans la vertUy vos frères découvrent aux supérieurs de la communauté les défauts qu'ils remarquenf en vous? Car cette règle, ne regardant que ceux qui l'acceptent, ne passe pas du couvent dans la société entière. Messieurs,

(1) Jhid. t. \, Examen général, c. iv, g. 8, p. 347.

cal me7.- vous; et dormez tranquilles. Les Jésuites ii*ont pas de loi qui les oblige à se confesser mutuellement vos péchés» Le bruissement entendu par M. Michelet n'est qu'un tintement d'oreilles poétiques.

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