HISTOIRE DO CADAVRE ET DU RATON DANS LA MAIN D'UN
YIEILLABD.
Ce chapitre sera effrayant. Je ne conseille pas de le lire à ceux qui croient encore aux fantômes, sur Tautorité de leurs nourrices.
Un jour des religieux, en robe de bure, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, le capuchon en tête et tristement abaissé sur le front, se tenaient en cercle autour d'une fosse. Elle n'était pas achevée : ils l'avaient vu commencer, et en ignoraient la cause ; car personne dans le couvent n'était mort ce jour-là. La troupe grave et silencieuse attendait, l'anxiété dans le cœur, quelle serait l'issue du mystérieux spectacle. Le dernier coup de pelle est donné; et le supérieur, homme bon, mais par fois austère, et dans ce moment sombre comme Moïse quand il rapporta, la tête voilée, les tables de la loi, fait avancer un coupable, lui ordonne d'ôter son vêtement, de descendre dans la tombe et de s'y tenir debout. Elle était donc creusée pour lui! Il était rebelle à la règle, et les corrections multipliées n'avaient pu le ramener à l'obéissance qu'il avait promise à l'autel. Tout le monde avait été témoin de ses manquements journaliers sans amendement ni repentance ; le mauvais exemple pouvait gagner : d'ailleurs l'Ordre ne faisait que dç naître; il fallait à sa discipline une base so*
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lide; il avait besoin d'une grande leçon* Vontwls donc rensevelir, grand Dieu ! N'ayez pas peur; et li« sez mon histoire jusqu'au bout* Les frères jetèrent de la terre sur lui; et lorsqu'il en eut jusqu'au cou, le supérieur s'approcha et lui dit : Frère» es^tu mort ? £s-tu mort maintenant? Le pauvre péni« tent de s'éerier : Oui , mon père, me voilà mort. -* Lève-toi donc, si tu es véritablement mort à ta volonté, et obéis maintenant aux signes de ton prélat , selon ton devoir ; et sois docile comme un cadavre qui n'oppose aucune résistance. Je veux à ma suite des morts et non des vivants (1). "^
Voilà» direz-vous, une anecdote exécrable ou in* ventée à plaisir. Elle est authentique; je vous cite le monument historique qui l'atteste. Dans ce cas Ignace de Loyqla fut seul capable d'une pareille bar« barle. Non ; le trait est du séraphîque François d'As* sise ; de ce grand saint dont M. Quinet, à i'artiele petites JicelleSf nous a vanté les flagellations et les stigmates; de ce miséricordieux et puissant thaumaturge, qui, un jour ayant eu la cruauté de venir demander à dîner à une pauvre fomme dont le fils unique venait de mourir, poussa la barbarie jusqu*à l'envoyer chercher des pommes, pour son dessert, dans une armoire où elle avait caché le cadavre de son cher petit enfant; et la gracieuseté, jusqu'à le lui faire retrouver tout vivant, deux beaux fruits
(1) « Sorge, nquH Hle, si vere mortniis es, et praelato tuo, sicot debes, ad nutum illias obedito, nec praecepto in allqao repDgnes, sicul nec bomo morluus in aliquo contradicit. Mortaos, non vivos, ego meos volo sectatores. » S. Francise! Assisiatis OpiMcuI.., t. 3, coUogutum 40 (Lugd. 1655), p. 80.
dans ses mains , et souriant délicieusement à sa
mère (1).
Si ce mélange de caractère vous surprend, faites la part du moyen âge et du christianisme qui Pont formé, je le veux bien. Mais permettez-moi de vous raconter une seconde histoire, telle que sainte lié* lanie se plaisait à la répéter, au cinquième siècle, pour apprendre à ses religieuses la nature de l'obéissance. Cette fois, c'est du christianisme pur, à sa source, à son âge d'or, à l'époque regrettée des anachorètes, des pères du désert et des martyrs. Rappelez-vous ce que M. Quinet vous a dit de leurs HigmaUif de leurs mewrtrinurei, de leurs héroïques combats contre le vieil homme.
Un jeune homme, dégoûté du monde et bien décidé, lui aussi, à ^exténuer tes flancs, alla trouver un vieillard célèbre au désert, le priant avec humilité et ferveur de vouloir bien le recevoir à son école. Le père ne dit pas non ; mais il fallait une épreuve. A quelques pas de la grotte se trouvait une statue, débris peut-être de quelque Dieu mutilé, et laissé là comme un trophée du christianisme. Il la montre à celui qui voulait devenir son disciple; et lui ordonne de la frapper de son mieux, et même d'en venir aux coups de pied. Quelque étrange que dût lui paraître ce premier exercice de vertu, le jeune homme obéit, et revient au vieillard, qui lui demande si la statue lui a riposté. Non, répondit-il ingénuement. — C'est que vous l'aurez épargnée; recommencez donc, et, s'il le
(I) La Vie de s. PrançoU, par le P. GaadJde Ghalippe, 1, IV, année 12â2 (Paris. 172g. fn-40), p. 332.
faut pour rébranler, aux coups Joignez les injures. Voilà le novice tombant sur le marbre à coups de poingSy à coups de pieds, lui crachant au visage, vomissant tout ce qu'il savait d'injures. A son retour, il crut Texercice terminé pour ce joury-là : il soufflait, il était en nage; et tout en lui attestait sa bonne volonté. Mais la statue n'avait pas bougé; il fallut se remettre une troisième fois à l'ouvrage. Il retourna donc, recommença et revint déconcerté. Alors le vieillard lui dit : Si vous pouvez, mon fils, souffrir sans résistance comme cette statue que vous avez accablée de mépris, je vous accepte, vivez sous ma discipline : sinon, renoncez à notre genre de vie : la perfection n'est pas faite pour vous (1).
En vérité cette tradition d'obéissance religieuse a de quoi effrayer tout penseur, pour peu qu'il tienne à la noblesse, à l'activité de l'homme. Soyez morts, dociles, eomme des cadavres sous la main qui les remue, muets et tranquilles comme des marbres ! Yoilà bien les automates signalés par M. Michelet, le germe de mort, qui, propagé, développé par les Jésuites, tend à éteindre tous les peuples de l'Europe. Trouverez-vous extraordinaire après cela que tant de royaumes aient dépéri sous leur influence délétère ? Oh ! gardez-vous de vous endormir à l'ombre des sycomores. Si l'on n'y apporte un prompt remède, le monde entier va devenir un vaste cimetière. Déjà les Jésuites emmaillotent les enfants ; M. Michelet Ta trouvé dans Gérutti (2).
(1) Sarlas : De prohatis sanctorum vUis; de S. Meiana romanajuntore, § 26; d^cemb. 31.
(2) M. Michelet, ///• Leçon^ p. 66, 67 ; M. Quinet, /'• Leçon^
p. 157 ; passim»
Les ennemis de celte obéissance cadavéreuse ont même été 'beaucoup trop modérés dans leurs conséquences. Pourquoi ont-ils reculé devant la dernière, aussi rigoureuse que les autres? Ils ont dit: La mort est au sein de nos sociétés depuis trois siècles, ils devaient dire, depuis dix-huit, depuis Tapparition du christianisme. Car nous venons de rencontrer l'affreux principe de destruction au désert de la Thébaïde^et nous en trouverons la source dans les épîtres de S. Paul lui-môme. « Ne pensez qu'aux choses du ciel, disait-il aux premiers chrétiens, et non à celles de la terre, car vous êtes morts (1).» Voilà donc encore le conseil, l'ordre de mourir donnés aux peuples ! Le prétexte est différent, il est vrai ; mais qu'importe la couleur et la forme d'une coupe empoisonnée ?
Je pousserais la comédie trop loin^ si je ne me hâtais de donner le mot de l'effrayante énigme. Messieurs les professeurs du Collège de France, en cherchant à traduire bacuius, cadaver, odedientia cœca, se sont trompés de dictionnaires. Ce n'était pas dans Un vocabulaire classique, mais ascétique, quil fallait chercher le sens de ces expressions mystérieuses. Car les ascètes ont un lexique à eux, un langage à part, parcequ'ils ont des idées à part. Le christianisme a changé le sens de bien des mots; et quand les pécheurs de Nazareth prirent la parole, les rhéteurs, gardiens et interprètes de l'idiome antique, durent aussi être scandalisés plus d'une fois, et crier qu'on dégradait l'homme.
Je n'en veux qu'un exemple. HumUitas chez eux voulait dire abjection, bassesse; et le Prince des apô-
(1) Mortai enlm ^tis, Coioss, c. s, v. ^ et 5.
1res exhortait les fidèles à s'inspirer mutuellemeiit /'Ammillté{i), £t que devaient-ils dire de cette mélapliore du prophète royal : Seigneur, me voilà devant van» comme une bête de somme (2) ? Successeurs de Porphyre, voilà des germes de mort et de dégradation dans le code des chrétiens comme dans celui des Jésuites. Ne puis-je donc pas appliquer à leur loi ce que S. Augustin disait de l'Écriture sainte : «A tous elle est accès* sible^ mais très peu la peuvent comprendre (3) ? »
Vous vous attachez à la lettre, et n'çn saisissez pas Tesprit. Mais autant vaudrait-il prier un Lapon de commenter nos lois et nos coutumes. Rappelez-vous ces paroles d'un célèbre jurisconsulte : « C'est par des vues supérieures, et non par de légères observations critiques qui tombent seulement sur les mots, qu'on doit juger de Tesprit et de l'intention des lois, en se souvenant toujours de cette grande règle du droit romain. « Scire ieges non hoc est verba eorum tenere, êed vim ac poteslatem (4). » Ce n'est pas savoir les lois que de tenir compte des paroles» et non de leur force et de leur valeur.
Cherchons donc la force et la valeur de la loi des Jésuites, non pas dans deux ou trois mots, mais dans son ensemble; et si leur législateur a donné lui-même le sens des expressions qui scandalisent à la première vue, son commentaire est plus sacré que les interprétations de la satire.
Saint Ignace, se voyant mourir, veut que la Gom-
(1) Omues iDvIcen hnmiiltatem Insinoate. Epist, /, c. 5, v. 5« (t) Ut Jumentum factas sum apud te. Ps. 72, v. 23. (%) Ad Yolaslairaiii, Spisi. 197 ( Oper., t. % p. 406, f.) (4) D'Agoefseaa, iMres sur les 'msuièns flvAf»; MW ^"^^^
pagnie sache ses dernières pensées sur la vertu d'obéissance; il appelle le P. Jean Philippe Vitti, son second secrétaire, et lui dicte onze aphorîsmes. Voici le troisième et le quatrième qu'on inculpe.
« Partout où il n'y a pas de péché, je dois faire la volonté de mon supérieur et non la mienne. »
< S'il me semble qu'il me commande une chose contraire à ma conscience, un péché, et qu'il soit d'un autre avis que moi; si la chose ne m'est pas évidente, je dois me soumettre. Et si cela ne me tranquillise pas, je dois me dépouiller de mon propre jugement, m'en remettre à l'avis de deux ou de trois personnes, et me soumettre à leur décision. Que si cela ne me suffit pas encore, je suis bien éloigné du degré de perfection que demande l'état religieux (i). »
Voilà donc cette obéissance dégradante, cette tombe de la volonté et du jugement! Dans quel code législatif trouverez-vous autant de latitude ? Est-ce dans le code militaire ? Est-ce dans le code civil? Quelle loi permet au soldat, avant de tirer sur l'ennemi, d'avoir des inquiétudes sur la justice de la guerre qu'on lui ordonne, de faire des représentations à son général, de discuter avec lui, de ne se rendre à son poste qu'après avoir consulté ses compagnons d'armes? Et quand, pris au dépourvu, il aura déserté le champ de bataille par scrupule, pourra-t-il se défendre au conseil militaire en disant : J'aurais agi contre ma conscience ?
Officiers, laissez prêcher dans vos régiments l'o-
(1) Délia VUa e deW lêêêMo di S. /ffiMMo, fandalore deUa C&mpagnia di Ge$ûj del P. INmieio Bartoli , éMia mtdeêfma compagniaj 1. 3, S 24 {in Hama^ Lazarl^ 1659), p, S54t
béissance telle que les Jésuites l'entendent^ et vous verrez ce que deviendra la discipline. Préposés au fisc, faites afficher cette liberté d'examen à la porte de vos bureaux, et vous verrez si vos recettes satisferont le ministre des finances. Chef de l'état, dispensez de l'obéissance les partis, qui, dans certaines lois, reconnaîtraient une atteinte à leurs opinions politiques, et vous verrez ce que deviendra la France.
En vérité ne faudrait-il pas dire au contraire que l'obéissance des Jésuites aux ordres de leurs supérieurs, à force de liberté, est absurde; que ces grandes figures de cadavre^ de bâton d'aveugle^ ne sont que des mots destinés à donner le change, à couvrir l'insubordination sous le voile d'une exagération illusoire ?
Messieurs, changez de thème. Ne reprochez plus aux Jésuites de tuer les sociétés par la léthargie : criez qu'ils font circuler dans l'Europe une fièvre d'indépendance; et, pour prouver cette autre thèse, vous trouverez plus de ressource peut-être dans leurs constitutions. Si mon premier argument né suffit pas pour vous convaincre, il est facile de le fortifier.
Méditez ces paroles de Domat, l'un des oracles de notre législation. « Le premier devoir de l'obéissance au gouvernement est celui d'obéir à ceux qui en occupent la première place, monarques ou autres, qui sont les chefs du corps que compose la société, et d'y obéir comme les membres obéissent aux chefs à qui ils sont unis. »
On dirait que cette comparaison fut empruntée à S. Ignace ; on la trouve dans sa lettre sur l'obéis- ^ sance (1). Mais poursuivons.
(I) «SI unum eunaderaque oporlel esse membrorum sen-
« Celte obéissance doit être considérée, en celui qui a le gouvernement ^ comme la puissance de Dieu même qui Ta établi pour tenir sa place. Ainsi ce n'est ni par la crainte du poids de Tautorité et des peines dues à la désobéissance, ni par l'avantage qu'on pourrait trouver dans l'obéissance qu'il faut obéir, mais par une volonté sincère d'accomplir un devoir essentiel. Car, encore que la bassesse des motifs de crainte des peines et d'intérêt propre ne blesse pas l'ordre public, si Tobéissance est d'ailleurs entière» elle esc néanmoins imparfaite pour accomplir le devoir de celui qui doit obéir^ parceque ce devoir est en lui un engagement de sa conscience indépendante de son intérêt particulier que l'amour propre peut inspirer. »
Reprenez la lettre de S. Ignace sur la vertu d'obéissance; comparez avec ce texte du eélèbre jurisconsulte ce que le législateur des Jésuites a dit des degrés de l'obéissance servile ou religieuse et de la nécessité de reconnaître Dieu dans la personne du supérieur, afin de rendre la soumission plus noble, plus méritoire; et vous croirez que le second s'est inspiré dans les écrits du premier (i). Que ce rapprochement ne vous étonne pas. Tous les deux ont confirmé leur théorie par la doctrine des apôtres. Ils citent l'un et l'antre avec soin les textes de l'Écriture sainte sur lesquels ils s'appuient ; et c'est là qu'ils se rencontrent (2)*
siiin et capitls ; facile cernitar^ utrom sit aeqQlus, capat membris, an membra capiti consentira. » Epist. S* Ign, de Virlu(e obedienlim^ S 13 ; Inst. S. J., t. 2, p. 164.
(1) insL S. J., t. 2, p. 16?, S 4.
(2) Voyez dans l'édition de Domat (Paris, Desprez, 1777), Droit public, L 1, lit, 1, secL 2, § 2 et 3 , les textes de S. Pierre et de S. Paul qai confirment sa doctrine.
Revenons au toxte de Domal, et voyons à qai dans ce parallèle demeurera l'avantage.
< Comme cette obéissance est nécessairepour maintenir Tordre et la paix que doit former Punion du chef et des membres qui composent le corps de l'état, elle fait un devoir universel à tous les sujets, et dam tous lesea»^ d'obéir aux ordres du prince, sans qt^ aucun ait la Hierié de se rendre juge de 1^ ordre auquel il doit obéir. Car autrement chacun serait majtre par le droit d'examiner ce qui serait juste ou ne le serait point, et cette liberté favoriserait les séditions. Ainsi chaque particulier doit Tobéissance aux lois même et aux ordres qui seraient injustes^ pourvu que de sa part il puisse sans injustice les exécuter et y obéir. Et la seule exception qui peut dispenser de Inexactitude de cette obéissance, est bornée au cas où Ton ne pourrait obéir sans désobéir à là loi divine (1). »
Hé bien, cette obéissance est-elle moins aveugle que celle des Jésuites? Les législateurs civils ont-ils un langage plus modéré, des théories moins abrutissantes que les législateurs religieux? Dans tous lescas, remarquez-le bien, et sans qu* aucun ait la liberté de se rendre juge de tordre auquel il doit obéir. Ce n'est pas tout : Chaque particulier doit obéissance aux lois même et aux ordres qui seraient injustes. Domat ajoute, il est vrai: Pourvu que de sa part il puisse sans injustice les exécuter et obétr.
O distinction digne d'Ëscobar! Subterfuge inventé par les casuistes ! Âh ! pourquoi ce texte-là ne se trouve-il pas dans l'institut de la Compagnie de Jésus! Où trouver asaçz d'analhèmiies pour Ignace de Loyola
(1) ibid. § 2, 5 et 6.
s'il eût ainsi flétri, emmailloté la liberté humaine ? Mais la formule de son obéissance aveugle est un peu plus large : il faut obéir dans tous les cas où Van ne verrait pas de péché (i). »
Amis de la liberté, vous pouvez donc respirer en paix dans le voisinage des Jésuites : ils ne soufflent pas un esprit de mort. Mais, gardiens des peuples, vous que l'indépendance effraie, à moins d'adopter et de faire prêcher leurs doctrines religieuses, n'allez pas aider à divulguer leiîr code. Mutilé, mal interprété, séparé de la pensée chrétienne qui l'explique, il vous ferait passer de mauvaises nuits. Tout membre de la Compagnie de Jésus voit dans son supérieur le représentant de Dieu ; sa règle le lui dit : et ce respect religieux est un frein à la licence. Mais si vous enleviez aux Jésuites l'esprit de foi qui tout à la fois ennoblit leur soumission et resserre leur indépendance, les relève et les humilie, vous verriez dans ces hommes aujourd'hui dégradés à vos yeux, autre chose que des aveugleSf des bâiotis et des cadavres. Non, leurs règles ne sont pas faites pour des peuples athées; et ceux qui songent à bannir le catholicisme de la France ont eu raison de dire que la France n'est pas faite pour les enfants d'Ignace de Loyola. Us sont arrivés par un autre principe^ tout faux qu'il était, à la même conséquence que moi.
Je ne vois plus qu'un doute possible. Pourquoi le code de la Compagnie de Jésus explique-t-il par des métaphores si dures une législation si douce ? La
(1) In omnibas abi peccalam non cemeretar. insL S. /., t. 2, p. 75 ; Sunmarium OmstU.^ R. 3i •
réponse eftl dans la question même. D*un côlé» l'obéissance quMl prescrit aux Jésuites leur laisse plus de liberté que Tobéissance prescrite par les constitutions politiques : il fallait donc, de Tautre, leur inculquer plus fortement l'obligation d'exécuter ce qu'ils pouvaient faire en conscience.
D'ailleurs distinguons deux choses, avec S. Ignace, dans Tobéissance à un ordre quelconque ; l'exécution matérielle, et la soumission intérieure (1). La première est l'obéissance de l'esclave qui murmure sous sa chaîne : la seconde est l'obéissance du fils, qui ' remplit avec joie les intentions du père de famille, parcequ'il aime et vénère plus qu'il ne craint; parceque dans l'inlérêt commun il voit son intérêt personnel. A la première, la verge et le cachot suffisent. Dites à l'esclave, marche; et il marchera contre son gré et sa conscience. Pour la seconde, il faut que le cœur et Tentendement soient de la partie. Le fils a le droit de représentation au conseil de famille; mais la prévention est, et doit être, pour l'avis du chef. Enfants, obéissez-lui tant qu'il ne vous commandera pas une faute manifeste; et obéissez avec cette joie et celte promptitude que l'amour inspire, avec cet ac-* quîescement qu'emporte une confiance aveugle à ses bonnes intentions et à ses lumières. Il est votre père; il a pour lui l'expérience et la maturité : pourquoi commencer par vous défier de ses ordres?
Les Jésuites composent une grande famille : ils ont des pères et non des maîtres; leur obéissance est celle du fils. Cessez donc de la trouver basse et dégra* dante.
(i) imt, S. J., (• s, p. 162; EpisU S. Ign, de VirL obedienliœ^ I, 3
Si, malgré l'avis de d'Aguesseau, la couleur des mots vous épouvante, n'accusez pas S. Ignace d'avoir introduit ces odieuses métaphores. Accusez David, S. Paul, les pères du désert, S. François d'Assises. Accusez tous les législateurs religieux; car tous ont perpétué la tradition de ce mystérieux langage.
S. Basile fait de ses religieux des intruments que l'ouvrier manie suivant son bon plaisir. Humbert dit qu'ils doivent être entre les mains de leurs supérieurs comme le métal entre les mains du forgeron. Sainte Thérèse, le plus noble cœur de femme que l'Espagne ait produit, les compare à un livre où .le supérieur peut écrire ce que bon lui semble. D'autres exigent d'eux l'indifférence de l'argile pour toutes les formes que le poiier veut lui donner (i).
Si, constants dans votre puérile épouvante, vous poussez la conséquence jusqu'à vouloir déchirer toutes les constitutions religieuses, l'Écriture sainte elle^ même, comme dégradantes et fatales à la liberté, les peuples à leur tour vous son^meront, non plus au nom de la lettre, mais du sens de nos lois, de déchirer les formules de l'esclavage que le code civil leur prescrit. Us vous demanderont si c'est le fait d'hommes libres d'obéir sans examen; s'il est plus noble d'être soumis par force à des lois qu'impose le hasard à tous ceux qui naissent sur votre sol, qu'à des règles acceptées par choix; si les menaces de prison, de bagne, de fer rouge et d'échafaud, inscrites à chaque page de nos
(1) Voyez VApologiê de VfnsUM dès Jésuites, par Cèratti, c. 10, nouvelle édition, avec un Supplément (Avignon, Seguin aîné, 1828], p. 76 et suiv.
. institutions politiques, sont plus humaines que les métaphores d'obéissance aveugle^ de cadavre et de bâton dans la main d'un vieillard (1).
(1) Voyez le complément de ce chi|i(llre, Nous et Pièces^ jus^ tificatives^ n» 4.