PREMIÈRE PARTIE. al
tifes : Ti. Aug. Inlyrico vicit (fastes d’Antium , 3 août); et au g du même mois : Divus Jul. Phars. vicit. Mais l’ancienne Rome, qui n’avait donné ce titre de divus qu’à son fondateur, n’eût point inscrit comme une victoire dans ses Annales, encore moins dans un calendrier populaire, une catastrophe des guerres civiles , pour lesquelles il n’y a point de victoires.
La plupart des noms qui viennent d’être prononcés, surtout ceux des plus anciens temps de la république, sont des noms de patriciens: les nobles auteurs de ces notices , de ces épitaphes, de ces fastes, étaient aussi les rédacteurs des Annales pontificales. Quoique les grands pontifes dussent écrire l’histoire avec toute l’indépendance de leur magistrature immuable, ils ne pouvaient oublier leurs intérêts de famille et de parti. Si les chants militaires admettaient quelquefois la gloire du peuple et de ses tribuns ', les Annales n’étaient guère que l’histoire des vertus patriciennes. Cette histoire, dans sa naïveté orgueilleuse, ne racontait souvent à l’avenir que les seuls noms des consuls et des dictateurs a , et elle se confondait alors avec les fastes consulaires et triomphaux,
1 Tite-Live , IV j 53 , etc.
* Jd., IV, 3o, 4 7 .
qui paraissent en avoir présenté l’extrait. Aussi venons-nous de voir que le plébéien Senipronius, qui se fit de préférence l’historien des Gracques, peut-être ses parents, aurait voulu trouver dans les archives des nobles pontifes antre chose que des listes de leurs consulats, de leurs dictatures et de leurs triomphes.
Un autre plébéien, le vieux Caton, qui n’aimait pas la domination sacerdotale de quelques familles, comme il l’a prouvé par ses épigrammes contre les aruspices, ni en général l’oligarchie patricienne, lui qui raconta les guerres sans nommer les généraux 1 , pour n’avoir pas à écrire les noms des Cornélius et des Fabius , se montre tout aussi sévère pour les Annales, et ne veut pas qu’on vienne lire dans ses Origines, « comme sur le tableau, dit-il, qui est chez le grand pontife, combien de fois il y a eu cherté de vivres *. »
Les fastes ou calendriers , qui abrégeaient aussi les Annales, et qui leur survécurent, rappelaient de même les temps de disette. On lit dans les fastes prénestins , au a8 avril : Eodem die , œdis
* Corn. Népos , Car., c. 3 ; Pline , VIII , 5.
1 iVon tubet scribere , quod in tabula apud ponlificem maxl- ' muni est , quotiens annonu cara, Cato, Origin. IV, ap. Gcll.,
PREMIÈRE PARTIS. î»3
Florœ , quœ rebus florescetulis prie est, dedicata est propter sterilitalem j'rugum-
Les autres grandes calamités étaient indiquées dans les Annales. Tite-I.ive , ou ceux qu’il transcrit, pour deux années entières, 390 et 391 de Rome, n’y avaient trouvé qu’un seul fait, accompagné de détails religieux : Et hue, et insequenti anno , pestilentiel fuit 1 .
Outre les noms des chefs de l’État , les guerres, les triomphes , les divers fléaux , les Annales enregistraient encore les éclipses. Caton , dans le passage déjà cité, ajoute qu’il se soucie peu de dire « combien de fois il y a eu ténèbres , ou quelque autre obstacle, devant la lune ou le soleil*. » Aulu-Gelle interprète mal la pensée de Caton , lorsqu’il lui reproche d’avoir, dédaigné de connaître ou d’apprendre aux autres la cause des éclipses de soleil et de bine : Caton n’exprime en cet endroit aucun dédain pour la science ; il avertit seulement qu’il laisse de tels faits aux tables chronologiques du grand pontife , où on les consignait encore de son temps. Et je trouverais même volontiers ici la preuve que déjà ces
‘ Tite-Live , VII , a.
1 Non label scribere quotient lance autso/is lurnini cation,
(lut quid obstiterit. Ap, Gell. f ll, a8,
a4 DES ANNALES DES PONTIFES.
tables étaient recueillies en forme de livre , et pouvaient être aisément consultées; car je ne puis croire que Caton s’imaginât que l’indication des éclipses fût indifférente pour la chronologie , quand je songe que lui-même il a mérité, par ses recherches sur les temps anciens, de donner son nom à l’une des deux ères romaines.
L’occasion se présentera bientôt de dire , qu’une éclipse de soleil qui eut lien l’an 35o de Rome, avait été trouvée par Cicéron 1 dans les Annales des pontifes : autorité regardée comme tellement sûre, qu’on s’en était servi, dit-il , pour calculer les éclipses antérieures en remontant jusqu’à la mort de Romulus.
Enfin, les prodiges surtout occupaient une grande place dans ces Annales rédigées par le chef suprême du sacerdoce romain. C’est là , c’est à cette source des traditions merveilleuses qu’allèrent successivement puiser Ennius pour ses Annales en vers, Virgile pour les fictions nationales de son Enéide , Ovide pour ses Fastes et les deux derniers chants de ses Métamorphoses. Ovide reconnaît lui-même plusieurs fois a qu’un grand nombre de ses récits ont cette antique origine, An-
1 De Rep., 1 , 16.
» Fait., I, 7 ; IV, u.
natibus eruta priscis. Nous verrons Denys cl’Halicarnasse extraire aussi des écrivains qui avaient pu lire, comme il dit 1 , les tables sacrées , le récit de quelques prodiges.
Tite-Live, historien trop éloquent et trop fier de la grandeur de Rome pour ôter à l’histoire sa poésie, réunit d’ordinaire à la fin de chaque consulat les prodiges énumérés parles pontifes, sans indiquer jamais qu’il les emprunte de leurs Annales; il dit seulement qu’il le fait par respect pour l’antiquité, et que son âme devient à son insu contemporaine de ces anciens âges dont il retrace la gloire a . Mais je ne doute pas qu’il ne doive, sinon aux Annales mêmes, du moins à ceux qui écrivirent d’après les Annales, ces longs catalogues de visions célestes, de monstres, d’animaux parlants, de fleuves ensanglantés, de voix inconnues qui retentissent , de statues qui pleurent; tous ces miracles, toutes ces prophéties, qu’il mêle sans cesse aux véritables merveilles de la grandeur romaine, et qui font sourire aujourd’hui les admirateurs les plus sincères de ce grave historien. Les livres de sa religion, de son culte,
’ XLIII, i3 : Vetustcis res scribenti, nescio quo pacto nntiquus fit animas ,
a6 DES ANNALES DES PONTIFES.
lui faisaient une loi de ne point toucher à ce mer* veilleux bizarre, quelquefois sublime, qui se liait intimement au récit des grands événements publics. Était-ce à lui de venir rompre tout à coup cette longue chaîne de traditions pieuses, cette longue illusion de foi et d’enthousiasme, qui semblait unir la puissance de Iiome à celle de ses dieux? Sous Auguste même, on disait encore : « Romain, c’est parce que tu crains les maîtres du ciel que tu es maître de la terre,
Dts te minûrem quod geris , irnperas «
Certes, l’élégant historien n’invente point tout cela; mais il se croit obligé de laisser à chaque année sa part de prodiges, parce que, des tablettes pontificales, ces faits surnaturels avaient passé dans l’histoire, comme on en peut juger par les fragments de Fabius Pictor, de Cincius, encore pleins des contes dont ils avaient surchargé les premiers siècles. Julius Obséquens, qui continue la liste des prodiges pour des temps où Tite-Live nous manque , prouve qu’alors même ils n’étaient pas moins nombreux dans les Annales et dans les fastes. Il n’est peut-être pas d’ancien historien qui n’ait pu dire, comme celui d’Alexandre : « Je
’ Horace, Odes,Hl, 6, 5,