QUILLE A ÉTÉ, SOUS DIVEB6ES FOBMES, LA PUBEK DES ANNALES DES PONTIFES
Les grandes Annales ont existé sans doute, mais elles ne s’étaient pas conservées, du moins pour les quatre premiers siècles de Rome : telle est l’objection que présente avec beaucoup d’esprit et d’art un de nos prédécesseurs, M. de Pouilly, dans sa célèbre dissertation sur l’ Incertitude des quatre premiers siècles de l’histoire romaine '• Quoique l’abbé Sallier 2 lui eût répondu dès lors par des preuves qu’un grand critique , Fréret, a déclarées invincibles 3 , Beaufort, Lévesque, et d’autres après eux, ont renouvelé la controverse. Ont-ils donc trouvé des arguments nouveaux? Je ne le crois pas; car, dans les textes et les monuments omis par l’ancienne discussion, ou décou-
* Mémoires de t Académie des inscript, et belles-lettres , 17a», t. VI, p. 14.
1 Ibid., p. 3 o, 52 et 11 5 .
3 Ibid., p. 170.
verts depuis, je rencontre plutôt de Nouvelles preuves pour l’antiquité et la durée des Annales.
M. de Pouilly rapproche habilement trois passages qu’il emprunte, je pense, comme tant d’autres l’ont fait après lui, de Jacques Perizonius *, et qui lui semblent prouver que les Annales avaient péri. Le premier est de Tite-Live, qui regrette en ces termes lé!s documents historiques dont la prise de Rome par les Gaulois priva la postérité : « Jusqu’ici, dit-il en commençant son sixième livre, notre histoire est obscure. D’abord, on écrivait peu; ensuite, les souvenirs qu’avaient pu conserver les mémoires des pontifes , et les autres monuments publics ou particuliers , ont presque tous péri dans l’incendie de Rome a . » Les deux autres textes sont de Plutarque , l’un dans sa Vie de Nui/ia 1 * 3 : « On est loin de s’accorder sur le temps où a vécu Numa, quoique les généalogies paraissent remonter régulièrement jusqu’à lui ; mais un certain Clodius, dans son Examen des
1 Animailversioncs historirœ , Amsterdam , i685,p. 179 .
1 Tite-Livo, VI, 1 : Eliam si r/ute in commentariis pontificum, aliisque publiais privatisque erant monimentis , incensa urbe j j le ni que interiere.
3 Numa , c. x .
SECONDE PARTIE. Zjg
temps 1 * 3 * , affirme que ces anciennes tables ont disparu quand les Gaulois détruisirent Rome , et que celles qu’on possède aujourd’hui ont été supposées par des flatteurs qui voulaient plaire à quelques familles. » L’autre phrase est à la fin de la déclamation sur la Fortune, des Romains : « Mais pourquoi s'arrêter à des faits qui n’ont rien de clair ni d’assuré, les affaires des Romains ayant été alors ruinées, et leurs mémoires historiques confondus, comme l’a écrit Tite-Live 1 ? »
Le premier passage de Plutarque ne se rapporte qu’aux tables généalogiques, <nÊa[«aa , c’est le mot qu’il emploie; et quel que soit ce Clodius, soit Claudius Quadrigarius, dont les Annales en effet ne dataient que de la prise de Rome ; soit Clodius I.icinus, indiqué une fois par Tite-Live soit Sextus Clodius , dont Arnobe 4 et Lactance 5 citent un ouvrage grec sur les dieux ; soit le Clodius qui traduisit en grec les Annales d’Acilius
1 KXtôSwç tiç Iv ’Ekifpa / pôvwv ttr^upi'Çttott ri; jjlev dp^ai'a; ixelvaç àvaYpcttp&ç iv toi; KeXtixoïç itaSsai Trjç 7toX£i>)ç ^yavlsOai.
* De Fort. Rom., c. i 3 : K té auyyuOrivai -coût; Ciir bÙtwv Ono-
jiWiu.otTia|jLoù;, A 16 io; fcrTo'pijxe.
3 XXIX, ta.
Glabrion ; soit un Claudius Paulus nommé par Appien 1 * ; soit enfin un Clodius, scriba commentariorurn, que Servius a cité plusieurs fois *, ce que Plutarque dit ici s’accorde avec d’autres témoignages des Romains eux-mêmes 3 sur ces fausses généalogies conservées dans les familles, et qui souvent dénaturèrent les récits de l’histoire. La pensée de Plutarque ne va pas plus loin , et il ne pouvait sans doute, en commençant à écrire la vie de cet ancien roi, regarder comme anéantis ou comme faux tous les autres monuments des premiers âges de Rome; car on lui aurait demandé alors de quel droit, sans aucun mémoire, sans aucune trace du passé, il se faisait l’historien de Romulus et de Nuraa.
« Clodius assure, dit M. de Pouilly 4 , qu’on n’avait point d’Annales faites avant l’irruption des Gaulois, et que celles qui portaient le nom des prêtres ou des magistrats de l’ancienne Rome étaient des ouvrages supposés. » Il n’y a pas un
1 Bell. Gall., fragm. 3 .
* Ad Æn., I, 5 a , 176; II, aag, etc.
3 Cicéron , Brut., c. 16; Titc-Live, VIII, 40.
* Mém. de V Acad, des Inscr., t. VI, p. 109; et après lui, Bcaufort, Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siècles de r histoire romaine , p. ao , éd. de 1750.
SECOWDE PARTIE.
mot de cela dans le texte où Plutarque allègue Clodius ; Clodius et Plutarque ne parlent que des tables généalogiques. En examinant avec attention les <leux mémoires de M. de Pouilly, on trouverait peut-être que cet ingénieux défenseur d’un scepticisme facile a écrit sur ces matières avec plus de légèreté encore que d’esprit.
A quelque choix que l’on s’arrête entre les divers Clodius, tous les historiens de ce nom qui peuvent avoir été consultés par Plutarque sont probablement antérieurs à Tite-Live; car on n’eût pas dit de l’empereur Claude, KX«S«fc tiç. Le second passage de Plutarque lui- même, ou de celui qui a pris son nom, n’est qu’une traduction de la phrase de Tite-Live , et il en avertit , <5* At'êioç taro'piixe. Si donc par hasard Tite-Live, qui a composé loin de Home, d’après les livres seulement, la première décade de son ouvrage, n’a fait ici, comme le pense l’abbé Sallier, que transcrire ce Clodius, les trois témoignages dont M. de Pouilly appuyait son opinion, Clodius , Tite-Live et Plutarque; ces trois témoignages qu’il croyait pouvoir opposera ceux de Cicéron, Denys d’Halicarnasse et Diodore (il n’en connaissait ou n’en citait point d’autres), se réduisent à un setd, Clodius; ou plutôt il n’y a plus un seul témoignage ancien de la perte des
Annales, puisque ce vieil historien ne parlait que des généalogies alors détruites par l'incendie de Rome, et remplacées depuis par la vanité des familles. Le sens du texte grec n’est point douteux ; Lachmann * ne s’y est pas trompé. Cette observation, indiquée déjà par Sallier, et répétée par Hooke et par Christophe Sax dans leur réfutation de Beaufort, est de quelque importance; car c’est en continuant d’alléguer ce texte mal compris, que plusieurs critiques de notre temps ont persisté à prétendre que des écrivains qui voulaient flatter les grandes familles, des Grecs surtout, avaient été les inventeurs de l’histoire romaine.
Mais je ne veux point croire que Tite-Live, sur un point si intéressant pour son grand ouvrage, ne se soit exprimé que d’après un autre, encore avec si peu de fidélité ; et j’accepte ce témoignage comme le sien. Or, quoiqu’il ne suppose pas que tous les monuments historiques eussent été alors anéantis, et qu’il dise seulement pleraquc, je crains ’ qu’il n’ait trop dit , et que ce ne soit là qu’un prétexte, non pas imaginé, mais trop facilement saisi par l’élégant écrivain, pour négliger l’étude sèche
* De Fontibus histor. Livii, part. I, p. 19.
SECONDE PARTIE
et pénible des Annales des pontifes , comme il a négligé tant d’autres documents de tout genre qui avaient été certainement conservés jusqu’à lui. Voici plusieurs de ces documents, qui ne paraîtraient pas indignes aujourd’hui de l’attention d’un historien.
Je laisse quelques traditions , populaires et puériles sans doute , mais longtemps respectées : si Tite-Live a rappelé le figuier ruminai 1 que l’on montrait encore dans le comitium , et qui reprit, un demi-siècle après * , une jeunesse nouvelle ; s’il a rappelé le poteau de la sœur, que l’on continuait de renouveler sous ses yeux 3 , en mémoire de la sœur d’Horace, et que Fostus désigne par le même mot que lui , sororium tigillum , il a dédaigné d’autres reliques non moins singulières de l’histoire ou de la crédulité nationale, telles que la cabane de Romulus, qu’il pouvait -voir en allant au grand Cirque, non loin du Tibre, au détour du mont Palatin telles que la quenouille et le
1 Tacite, Jnnal. } XIII, 58 .
5 Tite-Live , 1 , 26 : Hodie quoque publiée semper refectum manet.
k Denys. d’Halic., I, 79; Vitruve II ,1 ; Séuèque , -Consol. ad Hclv., c. 9.
fuseau de Tanaquil, que Varron vit encore dans le temple de Sancus 1 ; telles que ces deux robes prétextes dont Servius Tullius avait revêtu la statue de la Fortune, et qui durèrent, selon Pline *, jusqu’à la mort de Séjan. Je laisse quelques grands ouvrages de la puissance et de l’art : si Tite-Live a rappelé le rempart d’Ancus 3 , la cloaca maxima 4 qui n’a point changé de nom, l’édifice sacré du Capitole 5 , il a dédaigné plusieurs statues et peintures anciennes, qu’il avait pu voir encore, telles que les statues que Pline 6 attribue à l’époque des rois, et les peintures sur mur à Ardée, à Lanuvium, à Céré, que le même auteur, en les admirant, croyait antérieures à la fondation de Rome 7. Je laisse toutes ces antiquités que l’on regarde aujourd’hui comme autant d’instruments de l’histoire des peuples : il suffira d’indiquer les monuments écrits.
Entre leà monuments écrits qui survécurent à
* Pline, VIII, 74 .
* Ibid.
3 Tite-Live, I, 33.
* Pline, XXXIV, u.
1 Id., XXXV, 6 .
SECONDE PARTIE
la catastrophe de l’an 363, je trouve, dans l’ordre des temps, le chant des fratres Arvales , que l’on peut faire remonter à Numa , peut-être plus haut 1 , et dont une copie, reproduite sur le marbre au temps d’Héliogabale d’après d’autres copies transmises d’âge en âge, retrouvée en 1778 dans les fouilles pour la construction de la sacristie de Saint-Pierre, a été interprétée par Lauzi, et plus récemment par MM. Hermann et Grotefend ; — l’hymne des Saliens, qui avait dû se conserver de même ; où Yarron , avant d’en citer quelque chose a , reconnaît les premiers accents de la poésie romaine 3 ; qu’il semble regarder aussi comme plus ancien que Numa et qui ,pour les Saliens eux-mêmes, si l’on en croit Horace et Quintilien 5 , aurait eu besoin d’être expliqué; — d’autres chants nationaux 6 , tels que ceux qui, au temps de Denys d’Halicarnasse , ou du moins de Fabius Pictor, célébraient enfcore la belliqueuse
' Servius, ad Æn., VIII, a85.
1 De Ling. lat., VII, 26', Otfr. Müller.
3 Ibid, VII, 3 : Romanorurn prima verba poetica.
4 ld.,ibi<i.
1 Hor., Epist., II, 1, 86 ; Quintil., I, 6, 40.
• JlaTpwi (î)8al, Denys, II, 34»
DES ARITA.LES DES POHTIFES.
adolescence des fondateurs de Rome 1 * 5 — surtout des chants militaires, tels que ceux dont l’usage n’a pas toujours été négligé par Tite-Live même a ; chants héroïques des festins, des combats, des triomphes, des funérailles, qui tous, après avoir passé de bouche en bouche 3 , avaient pu être fixés et perpétués par l’écriture.
— Les lois royales , inscrites aussi sur le bois , la pierre ou le bronze, et que l’on recueillit après l’incendie 4 , comme celles de Numa , dont Cicéron atteste encore l’existence dans les archives publiques 5 ; celles de Tullus, qu’il semble comprendre dans les commentaires des rois 6 7 , et dont l'empereur Claude invoquait encore l’autorité ? ; comme le tableau des centuries de Servius, que
1 Id. } L79: *Û; £v tcû< ica-pion üfjtvoi< &irà ‘Pupetîwv ïti xat vüv
* Tite-Live, IV, 20, 53 ; V, 49; VII, 10, 38 ; X, 3 o.
3 Cicéron, Brut., c. 19; Tusculan., I, 2 ; IV, 2; de Leg., II, a/,; Varron , ap. Nonium, II , 70; Val. Max., II, 1, io;Quintilien , I, 10, 20.
4 Tite-Live, VI, i;
5 Quas in manumcntis habemns , de Rep., II, 14. Quas scitis cxstare, ibid. , V, 2.
* Ex regum commentants, pro Rabir. perd., c. 5 .
7 Tacite, Annal., XII, 8.
SECONDE PARTIE. 5*J
Verrius Flaccus avait consulté ', et d’autres dispositions de Ce roi législateur; plusieurs des lois qui suivirent , les lois sacrées de l’an aGo % celle que les consuls de l’an a8i avaient fait graver sur une colonne de bronze , et qui avait offert à Yarron le plus ancien exemple de l’usage d’intercaler 1 * 3 ; surtout celles des douze Tables, que Tite-Live connaissait, mais dont il ne s’est point servi pour l’histoire.
— Des plébiscites , des sénatus-consultes , comme ceux que les édiles furent chargés, l’an 3o4, de garder dans le temple de Cérès, quand on se fut aperçu que les consuls n’en étaient point de fidèles dépositaires 4 , et qui, confiés à des tables de bronze, pouvaient échapper à la destruction.
— Des traités , comme celui que Romulus, du moins si l’on en croit Denys , fit pour cent ans avec les Véiens, et qu’il grava sur des colonnes 5 ;
1 Festus, v. Pro censu et Procum.
1 Cic., de Legib., II, 7, etc.
* Macrobe, Satum., I, i 3 ; H. Dodwell , de Roman, e/cl., p. 64 o.
4 Tite-Live, III, 55 ; Pomponins, de Orig. jur., c. 21; Zonaras, Annal . , VII, 16.
3 2 -niXan; èvtyipaÇe, Denys, II, 55 .
celui de Servius avec les Latins, que le même Denys lut, en caractères grecs anciens, probablement en étrusque, sur une colonne de bronze dans le temple de Diane au mont Aventin * ; celui de Tarquin le Superbe avec le même peuple , inscrit aussi sur des colonnes % et un autre avec Gabies, que l’historien vit, en lettres d’ancienne forme 3 , sur un bouclier de bois couvert de cuir, dans le temple de Jupiter Fidius, et dont Verrius Flaccus avait fait mention 4; un autre du même prince avec les Sabins, cité par Denys 5 , et qui, en effet, comme le précédent, excitait encore, par la vétusté du langage, l’enthousiasme des grammairiens contemporains d’Horace 6 ; les traités de Home, dès l’origine du gouvernement consulaire, avec Carthage, traduits en entier par Polybe ?, qui les avait lus sur le bronze, dans les archives des édiles, au temple de Jupiter Ca-
1 Denys , IV, a6.
1 Id.,lV, 48 .
3 rpdt(X[Aaot¥ ip'^aïxoîç, IV, 58.
4 Paul Diacre, d’après Festus, au mot Cfypeum.
® Epist ., II , i , a/, : Feedera regain Vel Gabiis , vel cum rigidis œquata Sabinis.
f III , aa— 24.
SECONDE PARTIE
pitolin , et qui nous apprend que les Romains les plus habiles, même en les étudiant, n’en comprenaient plus toutes les expressions 1 ; traités qu’Aristote désigne peut-être en les rapportant aux Tyrrhéniens a , dont la date a été vainement contestée par Hooke 3 et par d’autres, et sur le sens desquels M. de Sainte-Croix 4 , réfuté dernièrement par Lachmann, a élevé des doutes, parce qu’ou y trouve ce que Tite-Live, malgré son patriotisme, ne laisse pas même entrevoir, que Rome, avant cette révolution qui l’affaiblit, était maîtresse d’Ardée, d’Autium, de Circéi, de Terracine, dont les peuples, dans le texte, sont appelés ses sujets 5 : comme si l’on devait s’en tenir à l’autorité de cet historien et de ses copistes pour juger des documents qu’il n’a point connus, persuadé qu’il n’avait à consulter Polybe que pour les guerres puniques.
' 1(1., III, 22 : "ilfJTS TOUÇ ffUYETtOTOCTOUÇ ?V 12 [XoXlÇ IÇ lirt<7T<X«E0)Ç Steuxptveïv.
1 Politique, III , 5, 1 1 , éd. de Coray.
3 Roman history, book III, ch. 7 ; Dissertation on the crédibilité ■ of the history oj the Jirst 5oo ycars oj Rome, p. / t 3o, éd. de Londres.
* Mém. de l Acad. des inscript., t. XL VI , p. 1 .
5 'Ymfaooi, Polyb., A c.
C’est ainsi qu’il passe entièrement sous silence le traité honteux avec le roi tyrrhénieu ou étrusque Porséna, et cette abdication du nom romain avouée pour la première fois par Pline 1 * et par Tacite a . Il indique à peine le célèbre traité de l’an a 6 o avec les Latins, analysé parDenys 3 4 , qui avait pu le lire, derrière les Rostres, sur la colonne de bronze où il fut recopié au temps de Cicéron Celui de l’an 309 avec les Ardéates est un peu moins négligé par Tite-Live 5 ; mais cet historien, qui a omis tant d’autres actes reconnus ailleurs comme authentiques, ne cite probablement celui-ci que d’après Licinius Macer.
— Joignez à ces monuments les tables triomphales , mentionnées trois fois seulement par Tite-Live 6 7 , mais dont l’usage, perpétué jusque dans les derniers temps de la république remontait assez haut, et que l’on conservait avec un
1 XXXIV, 3 g.
* Histor.,111, 7a.