‹ Des journaux chez les RomainsChapitre 27 sur 109 · II · texte numérisé non relu

II

il se serait mal exprimé, et les deux points de la comparaison ne se répondraient pas; car il y avait encore alors des ouvrages de Livius Andronicus.

Plutarque, qui écrivit vers ce temps-là, profita-t-il des Annales des pontifes pour composer la Vie de Roinulus, celles de Numa, de Valérius Publicola, de Coriolan, de Camille, de Fabius Maximus, de Marcellus? Non; il ne consulta guère que cette multitude d’auteurs grecs qui avaient exercé leur imagination sur les origines italiques, ou mis leurs éloges et leurs fables au service de quelques familles puissantes, mythographes ou courtisans plutôt qu’historiens Ce n’étaient point là les véritables sources de l’histoire romaine, mais elles étaient à sa portée. Denys d’Halicarnasse n’avait pu étudier les Annales; Plutarque ne le voulut pas. Lui qui, de son aveu, savait à peine le latin, et qui ne lisait Tite-Live ou César que parce que les choses lui faisaient comprendre les mots % se serait-il mis à déchiffrer, dans son passage à Rome \ d’anciens monuments qui devaient avoir bien plus de difficultés pour lui ?

1 Voy. M. Heeren, de Fontibus vitarum Plularchi, p. 98 et suiv.

* Plut., Demostfi,, c. a.

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Chez les Romains eux-mêmes qui, en général, montrèrent peu de goût pour le travail pénible et aride de l’interprétation , ces vieilles tables , écrites dans un langage devenu presque inintelligible, furent peu consultées, et n’intéressèrent qu’un petit nombre de savants grammairiens; mais , dans le naufrage de tant d’écrits qui nous en apprendraient plus, nous ne manquons cependant pas de raisons de croire que les Annales ppntificales survécurent encore assez longtemps an siècle de Vespasien. Aulu-Gelle, nous l’avons vu, en cite le onzième livre l . Censorin qui, peu de temps après, sous l’empereur Philippe, lisait encore les Rituels étrusques, et les Commentaires (les Quindécemvirs , qu’il allègue plusieurs fois 2 , indique vaguement les anciennes Annales 3 . Vapiscus qui , sous Dioclétien , transcrivit beaucoup de pièces officielles dans les archives impériales, y consulta encore, pour les premiers temps de Rome, les tables chronologiques de ces prêtres qui avaient eu, dit-il, le privilège d’écrire l’histoire 4 . Enfin,

' A.-Gell., IV, 5 .

* De Die natali, c. n et 17.

3 Ibid., c. 17.

4 Pontifices , pertes quos scribendce historiœ potes tas fuit. Vopiscus, Tacit., c. 1.

SECONDE PARTIE. IX g

sous les fils de Théodose, le grammairien Servius, dans un passage que j’ai rapporté 1 , atteste les Annales du grand pontife divisées en quatrevingts livres.

Le onzième livre cité par Àulu-Gelle, les quatre-vingts dont parle Servius, voilà des indices nouveaux qui nous montrent tout à coup, dans ces tables blanchies, exposées sous le vestibule du grand pontife, des chroniques régulières, partagées en livres pour la facilité de l’usage, comme les récits historiques de Tite-Live ou de Tacite. Ainsi donc ces antiques monuments de l’histoire romaine ont plusieurs fois peut-être changé de forme , ou selon la volonté des pontifes mêmes, ou au gré de leurs éditeurs : vicissitudes naturelles, inévitables, d’où sont nées toutefois dans l’esprit des critiques d’autres objections qu’il faudra maintenant discuter.

Ces vicissitudes des temps et des révolutions politiques ou littéraires, qui ont changé nécessairement, soit les rapports que les pontifes historiens avaient avec le peuple, soit les formes que prit successivement leur annuaire , même après qu’ils l’eurent interrompu, ont suggéré

1 Servius, ad Æn., I, 373.

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surtout des doutes spécieux à M. Lévesque, qui s’est plusieurs fois appliqué à ébranler ce fondement de l’histoire romaine.

Dans le mémoire où il essaie d’ajouter aux arguments de Pouilly et de Beaufort ' , il attaque comme invraisemblables et fausses ces paroles d’un de nos plus importants témoignages: « Le grand pontife. . . exposait dans sa maison cette table historique, afin que le peuple eût le pouvoir de la consulter a . » Et il est vrai qu’il peut y opposer en apparence l’invective de Canuléius, le tribun du peuple, dans Tite-Live : «Si nous ne sommes admis à consulter ni les fastes, ni les Annales des pontifes 1 * 3 . . . » Tel est ici le sens de commentarii pontificum, puisqu’il ne s’agit que d’ouvrages historiques, tels que les fastes qui commençaient à Publicola et à Brutus 4 , et que tous les faits que le tribun rappelle ensuite, pour reprocher aux patriciens de vouloir les cacher au peuple, sont des faits de l’histoire de Rome.

1 Nouv. Mcm. de l'Jcad. des Inscript.,- 1. II, p. 33o.

1 Cicéron, de Oral., Il, 12 : P ont if ex maximus . . . proponebal tabulant domi , potestas ut esset populo cognoscendi.

3 Tite-Live , IV, 3 : Si non ad fastos , non ad commentarios pontificum admit timur.

4 Valère-Maxime, IV, l \ , 1 ; VII, 3, a.

SECONDE PAllTIE.

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On trouve encore ailleurs , et dans Tite-Live même 1 , commentarii pontificum employé pour Annales. Mais, en admettant qu’il ne se soit pas ici trompé, comme il l’a fait souvent dans ses morceaux oratoires, il faut distinguer les temps.

Les Annales , qu’il suppose en ce moment inaccessibles au peuple, Font-elles donc toujours été ? L’idée de publicité était tellement inséparable , à certaines époques, des actes des pontifes, que le même Tite-Live, racontant, d’après une tradition vraie ou fausse, que le roi Ancus Marcius fit promulguer par le grand pontife les ordonnances religieuses de Numa, s’exprime ainsi : Pontificem in album relata proponere in publico jubet a . Ce qui s’accorde merveilleusement avec ces mots : Potestas ut esset populo cognoscendi. Sans doute cette oligarchie qu’on nomme république romaine mit souvent des limites à ce droit. Le discours du tribun est de l’an de Rome 3io : nouvelle preuve, pour le dire en passant, que les Annales avaient commencé avant 35o.

Or, tous les grands pontifes, jusqu’alors, avaient été patriciens 3 ; et de tels annalistes pouvaient

1 VI, i.

5 II y a line noie intéressante à ce sujet, quoique souvent

Iüü DES ANN AXES DES PONTIFES.

fort bien prétendre qu’ils n’écrivaient pas l’histoire pour le peuple, Mais lorsqu’enlin , l'an 44#> le scribe Flavius, ou quelque autre ambitieux, si l’on partage les doutes d’Atticus 1 , eut publié les fastes, plutôt judiciaires qu’historiques, et qui n’étaient cependant aussi que le privilège d’un petit nombre; lorsque, l’an 5oi, au temps de la première guerre punique, par un effet tardif de la loi Ogulnia, portée dès 453, les familles plébéiennes, dans la personne de Tib. Coruncanius, ce jurisconsulte qui donna l’exemple de répondre publiquement à tous sur des questions de droit , obtinrent pour la première fois le souverain pontificat, il est probable que les anciennes exclusions cessèrent, si elles n’avaient déjà cessé, et que l’histoire devint aussi publique que la jurisprudence. Nous voyons ce Coruncanius au nombre des orateurs , et il paraît qu’il avait consigné quelques preuves de son éloquence dans les Annales * : il devait donc aimer la publicité. Le fait que l’on veut infirmer par les plaintes du tribun de Tite-Live, se rapporte au dernier pontife qui

inexacte, dans le nouveau scholiaste ambrosien du plaidoyer pour Scaurus, c. i 5 , p. 307, éd. de Rome, 1828.

1 Cic., Epist. ad Att., VI, r.

* W,, Brut., c, 14.

SECONDE PARTIE

dressa les Annales, Q. Mucius; les tables historiques ne devaient plus être inaccessibles au peuple sous un pontife contemporain des Gracques.

Lorsqu’elles l’étaient, il restait toujours au peuple l’espérance de voir se renouveler l’indiscrétion du scribe Flavius ! selon le grammairien Diomède, qui suit certainement ici un auteur beaucoup plus ancien, des secrétaires, des scribes, travaillaient , sous les ordres des grands pontifes , à la confection ou du moins à la transcription des Annales L’usage du mot conficiunt décèle l’origine ancienne de cette phrase, qui ne peut se rapporter au temps de Diomède. Les secrétaires du grand pontife étaient des hommes de quelque autorité, puisqu’ils eurent plus tard le titre de pontijices minores 1 ; et ceux qui n’avaient pu empêcher la publication des fastes, leur auraient sans doute interdit vainement celle des Annales.

11 est difficile de croire que , même avant les Gracques, on ait pu longtemps les tenir secrètes; car la maison même du grand pontife, dans la rue Sacrée, était publique. Cette maison, appe-

' Annales publici , quos pontifices scribæque conficiunt. Diomède, p. 480 , Putsch.

* Tite-Live , XXII , 57 ; Capitolin , Macr., c. 7.

ia4 DES ANNALES DES PONTIFES.

lée regia , parce que là demeurait aussi le roi des sacrifices, était réellement un palais public, soit comme donné par le peuple, soit lorsque les Scipion Nasica, les Mucius Scévola, en même temps jurisconsultes et grands pontifes , y recevaient tous ceux qui venaient les consulter, et qui , en passant dans l’atrium, pouvaient interroger librement les fastes glorieux de la patrie x . Cette liberté , du moins au siècle des Gracques , n’est point douteuse. Peut-être même l’antique institution des Annales cessa-t-elle, moins, comme Ernesti l’a cru % à cause des troubles et des dangers des guerres civiles, que parce que cette publicité passée en loi déplut aux pontifes qui suivirent. Il faut dire aussi que Rome, qui dès lors voyait de toutes parts naître les annalistes , même les historiens, et qui avait déjà trouvé sans doute, comme j’essaierai de l’indiquer ailleurs, pour les actes journaliers de la vie publique , une forme de récit moins lente et moins discrète que celle des pontifes, n’avait plus besoin de cette invention naïve des premiers âges.

Si, pour n’avoir pas distingué les siècles, on a

1 Voy. Jac. Gouthières, de Jure pontificio , I, x6 ; J.-A. Bosius, de Pontifice maximo , VI, 6.

* Ad Suet. Cas., c. ao.

SECONDE PARTIE

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cru voir une contradiction suspecte entre deux autorités graves, Cicéron et Tite-Live, d’autres doutes non moins spécieux contre la durée des Annales sont venus de la confusion introduite dans l’examen qu’on en a fait , soit par les divers titres qu’on a prétendu leur donner, soit par les diverses formes littéraires qu’elles ont pu revêtir avec le temps. M. Lévesque , tout en profitant habilement de cette confusion , s’y est laissé tromper lui-même, et il a pris son erreur pour une importante découverte.

Après avoir reconnu que le onzième livre des Annales pontificales est cité par Aulu-Gelle ; que Yopiscus les fait remonter jusqu’à la mort de Romulus; que l’auteur, qu’il admet comme ancien, du traité sur l’Origine de la nation romaine allègue le quatrième et lè sixième livre des mêmes Annales pour des faits qui regardent la ville d’Albe avant la fondation de Rome, pour Évandre, Hercule et Cacus, il se hâte de rétracter ainsi ces apparentes concessions : « Mais sont-ce bien les anciennes Annales que cite l’auteur? Je commence à m’apercevoir que non ; car, en parlant de la mort et des funérailles de Misénus, pilote et trompette d’Énée, il ajoute : Ut etiarn scribit Cæ~

sar pontificalium libro primo *. On croyait donc, de son temps, que les grandes Annales avaient été refaites par César ou par son ordre , en sa qualité de grand pontife; et l’on a lieu de présumer que c’étaient ces Annales renouvelées que citaient Aulu-Gelle et V opiscus. C’étaient elles aussi qui formaient quatre-vingts livres, suivant Servius \ » Je répondrai d’abord que l’auteur de cet extrait sur l’Origine de Rome distingue lui-même les Annales de César de celles des pontifes 3 . Je demanderai ensuite si par hasard ce compilateur inconnu, dont personne n’oserait deviner le siècle,

même ceux qui osent parler des opinions de son

temps, n’aurait point donné le titre de pontificales libri , ou, comme il dit d’un style assez barbare, libri pontificalium. 4 , aux livres des Auspices ou aux livres Auguraux de César, dont les uns sont cités par Macrobe 5 , les autres par Priscien 6 , sans que les uns ni les autres soient peut-être de César

1 De Origine gentis romance , c. 9.

1 N oui’. Mém. de l’Acad. des Inscript., t. II, p. 829.

3 De Orig. gent. rom., c. 17 : Ut script um est in Annali pontificum libro quarto , Cincii et Cœsaris secundo.

* Ibid., c. 7.

* Satttth., t, tS.

* Grammat., VI, p. 719, Putsch.

SECONDE PARTIE

le dictateur. Aucun témoignage authentique ne lui attribue d’Annales pontificales.

C’est ici le lieu d’essayer de débrouiller la confusion que la critique moderne, comme on vient de le voir, a quelquefois laissée encore dans cette partie du vocabulaire des antiquités.

II me semble donc que l’on ne doit admettre comme Annales des pontifes que les ouvrages cités sous lés titres : Annales pontificurn ou pon* tificis f Annales publici, Annales maximi; et je n’ai pas cru devoir discuter l’opinion bizarre du Hollandais Siccama 1 * , qu’après maximi il faut toujours sous-entendre ponlificis , opinion assez réfutée par les auteurs qui disent maximis Annalibus 1 et Annales maxirnos 3 * . On pourrait hésiter davantage à traduire toujours par Annales le mot commentarii , dont le sens paraît douteux dans un passage où Quintilien cite les commentaires des pontifes comme exemple de l’obscurité du vieux langage 4. Pline 5 et d’autres encore ap-

1 Ap. Grœvii Antiquit. rom., t. VIII , p. 3 ?.

* Cic., de Rep., I, 16.

3 Macrobe, Satura. , III, a.

* Quiotil., YIII, a, 1 a : Obscttritas fit etiam verbis ab usu remotis; ut *i comme nturiot qitù pontificurn scruta lut , etc?.

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