‹ Des journaux chez les RomainsChapitre 28 sur 109 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Ia8 DES ANNALES DES PONTIFES.

pliquent certainement ce mot aux livres de discipline religieuse; d’où Christophe Sax a cru pouvoir leur donner le titre exclusif de commentarii 1 . Sax a eu tort sans doute; car ce mot, qui signifie mémoires, àTCOfi.vxp.riveijp.aTa , et qui désigna en effet les mémoires particuliers de Scaurus, de Catulus, de Sylla , de César, se rapporte ordinairement avec plus de vraisemblance aux livres historiques des pontifes qu’à leurs autres livres sacrés. Cicéron, qui appelle les livres Auguraux nostri commentarii 3 , renvoie les pontifes à leurs commentaires pour une question de droit pontifical liée à un fait historique 3 . Ailleurs, par la même expression il semble indiquer aussi les Annales 4 . Lorsque Tite- Live l’emploie en parlant de ceux des écrits des pontifes qui périrent dans le désastre de Rome 5 , on ne peut douter qu’il ne regrette un recueil de faits et de dates. Il les désigne de même dans cette célèbre phrase du discours de Canuléius 6 ,

* Miscellanea Lipsiens. nova, l. II, p. 655.

1 De Divinat., II , 1 8 .

3 Pro Domo, c. 53 : Habetis in commentariis vestris.

* Brut., c. 1 4 : Ex pontijicurn commentariis.

5 Tite-Live, VI, i : Si quœ in commentariis pontificum.

8 Id., IV, 3 : Si non ad fastos, non ad commentarios pontificum admittimur.

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qui avait fourni à Lévesque une objection que je crois avoir réfutée.

Mais je ne comprends point parmi les Annales, et j’ose penser qu’il ne faut point faire entrer dans la discussion des textes qui s’y rapportent, les livres appelés libri pontificum , mot vague , sous lequel Horace a pu réunir tous les livres des pontifes, ou rituels, ou historiques 1 : il y a doute , et ce doute n'est point levé par les scholiastes; car si l’un, Acron, semble expliquer pontificum libros par libros Annales , l’autre, Porphyrion , dit avec incertitude, Utrum Annales an jus pontificium signifient? Ils croyaient du moins tous deux que le porte avait pu désigner ici les Annales, et qu’ainsi elles subsistaient encore du temps d’Horace. Toutefois pontificum libri signifie communément, dans les anciens, les livres du culte, les rituels; et les derniers éditeurs du Lexique de Forcellini auraient dù corriger l’endroit a où il

1 Epist., II, i, 26 :

Sic fautor veterum , ut tabulas peccarc vêtantes Quas bis quinque viri sanxerunt,J cédera regum Vel Gabiis, vcl curn rigides ccquata Sa biais , Pontificum libros, annosa volumina vatum ,

Dictitet Albano Musas in monte locutas.

J Au mot Pontifex.

l3o CES ANNALES DES PONTIFES.

confond cette expression avec celle de commen* tarii , qui se dit mieux des livres historiques. Cicéron, par les livres des pontifes, semble entendre plus particulièrement les livres de droit pontifical; car il les place entre le droit civil et les douze Tables *. Lihri a le même sens dans Tite- Live a ; et M. Larcher ne devait pas y voir les Annales 3 . Dans Festus , ce sont les rituels 4 . Aussi , malgré l’utilité du témoignage d’Horace pour la cause que je défends , je la crois assez bonne pour n’avoir pas besoin qu’il m’aide à démontrer que les Annales des pontifes étaient regardées de son temps comme non moins authentiques que les douze Tables, les traités avec Gabies, avec les Sabins, et que les partisans de l’antiquité leur avaient voué la même étude et le même respect.

J’exclurai donc également les livres pontificaux cités dans Pline 5 , Macrobe 6 , Servius i , et dans

1 De Oral., I, 43.

* Liv., V, 5o.

3 Nouv. Mém. de l’Jcad. des Inscript., t. II, p. 461 .

4 Libri pontificum, au mot Opima , et ponlificis libri, au mot Tesca.

5 XIII, 27 : Duos pontificales latinos.

8 Passirn.

7 Ad Eclog., X, 66 ; ad George I, 344; «d Æn., VU, 190 ; XII, 6o3.

SECONDE PARTIE

le nouveau mythographe du Vatican Festus * allègue le septième livre pontifical d’Atéius Capiton. Un autre grammairien, Fulgentius Planciadès, cite les livres pontificaux de Varron 3 , de Rutilius Géminus 4 , et même de Numa 5 , dont il paraît que Fulvius Nobilior alléguait l’autorité en divination 6 , et sous le nom duquel il est possible qu’on eût osé refaire aussi les livres philosophiques 7 qui passaient pour avoir été jadis brûlés par ordre du sénat 8 . Les exemplaires de ces rituels, portant les noms divers de Varron, de Géminus, de Capiton, de Numa, de César, devaient être innombrables; car il en fallait pour les innombrables prêtres du polythéisme romain. Ils paraissent n’avoir pas été inconnus à Tertullien 9. Une foule de copistes étaient occupés à les transcrire ,

1 I, 18 a, pag. 6 a , éd. de Rome, i83i.

2 Au mot Mandas.

3 Expositio sermonurn antiquorum , au mot Tutuli.

* Au mot Anales fratres.

5 De pontificalibus , au mot Tutuli.

D Lyilus, de Ostcntis, c. 16.

7 Numa, in Dogmatum philosophiœ libro tertio, dit le grammairien Apulée, de Orthographia, p. i 35 , éd. de Rome, i 8 a 3 ; fragm. aG, p. g, éd. de Darmstadt, i8a6.

8 Tite-Live, XL, 29; Pline, XXII, 27, etc.

9 De Prcescriptionibus , c. 40.

l3a DES ANNALES DES PONTIFES.

et on lit sur des inscriptions trouvées à Rome : Scriba a libris pontificalibus , a tibris sacerdotalibus, a commentants quiiulecimvirorum S. F. J . Un texte de Diomède a nous a prouvé que ces scribes copiaient aussi les Annales.

Cet autre mot, libri pontificii, n’exprime pas non plus des livres historiques. Cicéron désigne ainsi les livres de rits et de prières 1 * 3 * . Le même auteur y avait trouvé l’origine del’appelau peuple, même sous les rois A Quoique van Bolhuis 5 affirme qu’il s’agit ici des Annales, et qu’il y eût quelque avantage pour ma cause à s’appuyer sur un texte de plus, le rapprochement que fait Cicéron entre ces livras des pontifes et ceux de son collège des augures me porte à croire qu’ici

1 Voy. Lindenkrog sur Airnn. Marcellin, XVII, 7 ; Marini, Mti dcgli Arvali, préface, p. xxxv, et les Inscriptions lat. d'Orelli, 1. 1 , p. 4 1 4 .

1 Pag. 480, Putsch.

* De Nat. deor., I, 3 o; comme Varron, de Ling. lat., V, a 3 , 98.

* Cic., de Rep., II, 3 i : Provocationem autem etiitm a regibus fuisse, déclarant pontijicii libri , significant nos tri eliam augurâtes.

5 Diatribe lilerar. in M. Porcii Catonis censorii scripta et fragmenta, Utrecht, 1826, pag. i 3 .

SECONDE PARTIE

comme ailleurs 1 il indique par ce mot les rituels. Sénéque, en faisant allusion à ce passage même, nous apprend queFénestella voyait aussi dans les livres des pontifes, in pontificalibus libris s , des traces de l’appel au peuple avant les consuls. Libri pontificii, pontificales libri, étaient donc synonymes : ni l’une ni l’autre dénomination, non plus que pontificalia dans Fulgentius 3 , n’appartiennent nécessairement aux Annales.

A plus forte raison ne faut-il y comprendre ni libri sacerdotum 4, autres livres de prières; ni ritunles libri, haruspicini , ftlgurales 5 ; ni libri cœrimoniarum 6 ; ni sacrorum libri ou commen tarii i, ouvrages qui tous pouvaient servir à l’histoire de Rome, mais qui n’étaient pas proprement historiques.

Henri Dodwell 8 et, d’après lui, Bouchaud 9,

* Cic., de Divinat., 1,33; II, 18. t

* Sénèque, Epist. 108.

s Expnsit. serm. ant., au mot Tutuli.

4 Aulu-Gelle, X, x5 ; XIII, aa.

3 Cic., de Divinat , I, 33; Festus, sub vocal.; Ammien Marcellin, XVII, 7; XXIII, 5.

8 Tacite, Annal., III, 58.

7 Festus, v. Molucrum, Nectere ; Servius, adÆn., IX, 408 .

* Append. ad Prœlect. Camden., p. 654 , 656.

9 Ment, de V Acad, des Inscript., t. XLI, p. 60.

Lévesque 1 , ont aussi confondu les livres lintéens avec les Annales: erreur manifeste; car Tite-Live * oppose l’un de ces recueils à l’autre.

Il serait plus naturel d’assimiler aux tables chronologiques des pontifes romains les fastes, espèce de calendrier que rédigeait annuellement le grand pontife, comme le fit César à son tour; où de temps en temps, parmi les détails des jours fastes ou néfastes, des jours intercalés ou supprimés, des jours de marchés ou de fêtes, on inscrivait les grands événements, les noms des hommes illustres 3 , mais qui n’étaient point les Annales , que Cicéron en distingue 4 , et dont l’usage, plus facile et plus vulgaire, fut conservé et perpétué par les premiers chrétiens.

Les actes diurnaux, ces journaux profanes qui succédèrent aux Annales consacrées, n’en ont pas été non plus assez distingués par Juste Lipse, Welser, et Is. Vossius 5 : mes recherches sur les

1 Nouv. Mém. de V Acad, des Inscript., t. II, p. 32a.

3 Cic., Pliilippic., II, 34; Epist. ad Brut. i5 : Decrevi , ut in /astis ad eurn diem Bruti nomcn adscriberetur.

4 Epist. fam., Y, 12 : Ordo ipse Annalium mediocriter nos retinet , quasi enumeralione/astorum.

5 Lipse, ad Tac. Annal., X , 43 ; Welser, Opp., p. 85o, 85r ; Vossius, ad Catull., p. 333.

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actes ou journaux romains établiront amplement celte distinction.

On doit s’étonner surtout que la docte madame Dacier, dans une de ses premières notes sur le faux Aurélius Victor *, ait confondu avec les Annales des pontifes non-seulement les pontificales libri, mais les Indigitamenta. Ce mot, que l’abréviateur de Festus traduit par incantamenta , mauvaise glose omise par un manuscrit 3 qui ne conserve que l’autre, indicia, est bien mieux interprété à l’article Iridigitanto, rendu par im prêtant o. Saumaise 3 dit qu’il a vu un bon manuscrit qui portait indi ganta , variante qui a échappé à Lindemann , mais qui est fausse, et qui a trompé Saumaise; car, après avoir dit avec raison qu’mdigitare est pour indicitare, quod est invocare et imprecari , il arrive à des mots d’une racine toute différente, indicere, indictivus dies. Sa première pensée était la seule vraie; il en eût trouvé la preuve dans Macrobe 4 et dans Servius 6 . Les

' De Origine gent. rom., pag. a, éd. d’Arntzenius , 1733.

J Le manuscrit L dans le Festus de Lindemann.

3 Exercitationes Plinianœ in Solinum , p. 5 i, éd. de 1689.*

4 Saturnal I, 17 : Vestales indigitant. C’est-à-dire endocitant ou invocant.

* Ad /En., XII, 794 : Indigfto est precor et invoeo.

l36 DES ANNALES DES PONTIFES.

Indigitamenta , que l’on rapportait à Numa 1 * , et que Varron définissait , « des livres pontificaux qui contiennent les noms des dieux et la raison de ces noms 1 » étaient donc aussi des rituels , ûpa-rtxà (3ië>.£a , dit un glossaire ancien , des livres d’invocations et de prières. Granius Flaccus avait adressé à César, grand pontife , un commentaire sur ces livres 3 . Dacier, qui, dans ses notes sur Festus, transcrit toute la discussion de Saumaise, sans dire où il la prend, ne se prononce pas sur les erreurs qui s’y mêlent, sur l’étymologie un peu forcée du mot indigetes (dicati , consecrati) , qu’il serait peut-être plus simple d’expliquer par c.ndo geniti , comme en grec Oeoi èyyeveîç 4 . Il fallait avertir aussi que le vrai mot devait être indicitamenta , en do , iruli ou indu , par e oie par i, à la première syllabe; car les voyelles se confondent sans cesse dans les textes primitifs

1 Pompiliana indicitamenta , dit Arnobe, Advenus gentes, 11,73.

* Ap. Servium , ad Georg., I, ai : Nomina hœc numinum in Indigitamentis inveniuntur , id est in libris ponlijicalibus , qui et nomina dcorum et rationes ipsorurn numinum continent ; qttœ etiam Varro dicit.

3 Censorin, de Die natali, c. 3.

* Sophocle, Antigon., v. 199, etc.

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de la langue latine, comme dans les divers dialectes de l’italien. Citamentn et gitamenla sont aussi le même mot ; car on lit sur la base de la colonne Duilienne leciones, rnacestralos , Caria ciniensis. Le verbe est donc indocio, incio; le substantif, indocitamentum , incitamentum , et on l’explique bien par indicia , blâmé à tort dans l’abréviateur de Festus. De là aussi peut-être in duciœ (invocationes), à cause des prières qui accompagnaient la trêve, étymologie nouvelle que je propose d’ajouter à cinq ou six autres r , qui ne sont aussi que des conjectures.

Quelque route que l’on veuille suivre à travers ce labyrinthe, où Saumaise nous aurait beaucoup mieux guidés s’il n’avait pas laissé échapper le lil qu’il avait d’abord rencontré, il est certain que le recueil des lndigitamenla serait fort précieux pour nous, puisque là devaient se trouver les grandes prières romaines ou étrusques, comme les chants des Saliens, des Aivales ; comme la prière des Suovetaurilia , conservée par Caton a ; comme les dernières paroles des guerriers qui se

• Voy. Aulu-Gelie, I, a 5 , et G.-J. Vossius, Etymologie . ling. lat,

* De Re rustic., c. 141.

dévouaient 1 ; comme les formules d’évocation et d’imprécation citées par Macrobe , d’après Sammonicus Serénus *. Mais on voit assez qu’il ne peut y avoir de rapport entre ce rituel des pontifes et leurs Annales.

Elles paraîtraient en avoir un peu plus, au premier coup d’œil , avec les Axamenla , nommés ainsi, selon Jos. Scaliger et Vossius, qui développent le témoignage de Festus plutôt qu’ils ne le contredisent, parce qu’on les inscrivait sur des tables de bois, axiblis ou assibus ; car les pontifes traçaient aussi leurs Annales sur le bois. Mais on peut croire du moins Festus, quelle que soit son étymologie d’a-rare, lorsqu’il nous enseigne que ce nom d 'axamentci se donnait particulièrement aux chants des Saliens : l’analogie serait donc trompeuse, comme peut l’être celle que Lindemann 3 croit reconnaître entre ce mot et quelques mots sanscrits.

Restent donc , pour exprimer les tables historiques des pontifes , le mot Annales , et quelquefois celui de commentarii. Admettre comme synonymes de ces mots tous ceux que je viens de

1 Tite-Live, VIII, g; X, 28.

* Macrobe, Saturn., III, 9 .

1 Ad Fest., p. 3oa.

SECONDE PARTIE

dire, ce serait vouloir embarrasser la question.

Il faudrait sans doute, pour la résoudre en tièrement, pouvoir répondre ensuite aux difficultés que présentent et cette mention que fait Aulu- Gelle d’un onzième livre des Annales des pontifes, et cette division en quatre-vingts livres attestée par Servius. L’état d’imperfection où nous sont parvenus les documents sur l’antiquité latine, ne nous permet ici que des probabilités. Avec le temps, lorsque l’histoire eut cessé d’être écrite sur les nmrs de la maison du grand pontife , surtout lorsque les dépôts où se gardaient les Annales, qui de leurs tables de bois •avaient dù être transportées sur des tables de marbre comme ce qui reste des fastes capitolins, furent plus accessibles à la curiosité publique, on peut supposer avec vraisemblance que {'idée vint de les recueillir en corps d’ouvrage.

Le célèbre Fulvius Nobilior qui, vers 565, exposa ses fastes historiques dans le temple d’Hercule et des Muses 1 ; le chronologiste Clodius , cité par Plutarque a , et qui pourrait être

1 Varron, de Ling. lat., VI, 33; Macrobe, Satura., I, la, i3; Censorin, de Die nat., c. ao, aa; Ccelius, ap. Caris., p. xia, Putsch.

* Numa,c, 1.

le même que Servius appelle scriba commentariorum 1 ; Cornélius Népos 3 , Lutatius 3 , Atticus 4 , furent peut-être au nombre de ceux qui l’essayèrent. Yerrius Flaccus put contribuer aussi à faire connaître les Annales, si l’on en juge par ses fastes Prénestins , et par son recueil de Choses mémorables cité dans Aulu-Gelle avec les Annales mêmes, libro primo Rerurn memoria clignarum 5 , extraits qui rappellent ceux dont parlait Varron 6 .

Un puissant motif pour attribuer, sinon à Verrais Flaccus, du moins à l’époque d’Auguste, les fastes consulaires déterrés au forum vers le milieu du seizième siècle, accrus de notre temps et conservés au Capitole, c’est que, pour les années 705 et ^i 5 de Rome, le nom d’Antoine,

1 Ad Æn., II, 229.

* Catulle, Carm., 1; Aulu-Gelle, passim ; Solin, I, 27;

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