‹ Des journaux chez les RomainsChapitre 41 sur 109 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

croient novateurs réunissent avec une singulière facilité : l’esprit de doute , toujours défiant , et l’esprit de système , toujours confiant et orgueilleux ; en un mot, le dogmatisme dans le doute. Le chef moderne de cette école qu’il n’est pas aisé de réfuter parce qu’on arrive toujours trop tard et qu’elle s’est déjà réfutée elle-même; qui veut qu’on la croie, et qui veut prouver qu’il ne faut rien croire parmi tant d’incertitudes; qui dédaigne fort le témoignage des anciens, et qui prétend qu’elle ne dit rien que d’après eux ; cet homme d’imagination autant que de savoir, si persuasif dans quelques détails, si peu satisfaisant dans l’ensemble, avec sa Rome tour à tour étrusque ou latine, avec ses Prisci, ses Casci, avec ses histoires de peuples qu’il établit sur un mot et quelquefois sur moins encore, avec ses nouvelles cités de Lucerum et de Quirium , a paru faire de grandes découvertes; mais il n’a guère inventé que de merveilleux suppléments aux merveilles consacrées par les Annales pontificales. Conjectures pour conjectures, fables pour fables, j’aime autant celles de Tite-Live.

Est-ce à dire que les railleries des uns , les systèmes des autres, doivent nous faire prononcer que Rome, jusqu’au temps de Caton, n’avait

point gardé de souvenirs historiques? Non; proscrire l’histoire d’un siècle, parce qu’il s’y mêle des fables, c’est proscrire l’histoire de tous les siècles. Les premiers siècles de Rome vous sont suspects à cause de la louve de Romulus, des boucliers de Numa, du rasoir de l’augure, de l’apparition de Castor et Pollux ; des récits ornés ou défigurés ainsi ne peuvent être, selon vous, que des récits tout à fait mensongers. Effacez donc alors de l’histoire romaine toute l’époque de César, à cause de l’astre qui parut à sa mort, dont Auguste avait fait placer l’image au-dessus de la statue de son père adoptif dans le temple de Vénus, et que plusieurs monuments de numismatique et de glyptique nous montrent encore; celle d’Auguste lui-même , puisqu’on le disait fils d’Apollon métamorphosé en serpent 1 ; et jusqu’au siècle de Tacite, qui 11 e dédaigne pas de faire entrer dans la fortune de Vespasien ses miracles d’Alexandrie. Les Pmdiges compilés par Julius Obséquens, peut-être au temps même de Tacite, ne commencent maintenant qu’à l’an 563 de Rome : en sontils pour cela moins nombreux? Que l’on songe à tout ce qui pouvait alors encore se dire et se

* Suétone, Aug., c. 94.

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croire ; qu’on se souvienne aussi que plus les temps sont reculés, plus le merveilleux dans l’histoire est fréquent et facile : on cessera sans doute d’être plus rigoureux pour les vieilles annales des Romains que pour celles de tous les peuples du monde.

Nous-mêmes gardons-nous, pour notre gloire, de traiter avec trop de rigueur les histoires pontificales. Les nations qui ont fait de grandes choses ne consentent jamais à une origine vulgaire : elles se plaisent à consacrer leur berceau par des événements surnaturels, par des interventions divines, ou seulement par de vagues souvenirs de vertu et d’héroïsme, qui semblent agrandir avant le temps les destinées de la patrie. Le moment vient ensuite où la critique impitoyable, à force de remonter dans le passé, ne recule pas même devant ces mystérieuses ténèbres : moment fatal, arrivé pour Rome longtemps avant que l’érudition des trois derniers siècles entreprît d’arracher le figuier ruminai et de renverser l’autel d’Aïus Locutius. On l’avait fait avant elle : qui osera lui décerner le trophée de cette victoire? C’est comme si l’on félicitait Mézeray de n’avoir pas donné Francus, fils d’Hector, pour fondateur au royaume de France, ou le bon Pasquier, de n’a-

voir jamais voulu croire sans quelque restriction à la sainte Ampoule, ni à l’étendard divin de l’Oriflamme. « 11 est, dit-il , bienséant à tout bon citoyen d’admettre telles choses pour la majesté de l’Empire '. » C’est ainsi qu’on raisonnait à Rome au temps de César, et même avant lui.

Gésar, grand pontife, faisait rédiger des livres auguraux, des prières à Quirinus : sait-on s’il croyait seulement à Jupiter?

Ces antiques récits que l’on admet pour la majesté de l’Empire sortent d’abord du sanctuaire. Tous les grands peuples ont commencé de même : leurs prêtres ont été leurs premiers historiens.

Après l’évêque de Tours Grégoire, le père de notre histoire nationale, nous voyons se succéder à travers les âges, et surtout depuis le neuvième siècle sans interruption, les chroniques des églises , écrites dans les chapitres des cathédrales , et les chroniques des monastères, comme les Annales de Saint-Bertin , mais principalement les chroniques de Saint-Denys, ou grandes Chroniques de France, qui sont en quelque sorte nos grandes Annales; qui ont aussi leurs traditions merveilleuses , leurs pieuses fables ; qui font aussi remon-

* Estienne Pasquier , Recherches, Vin, ai.

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