TROISIÈME PARTIE
sympathie, les illusions de l’idéal et du fantastique s’accordent avec les vertus d’un peuple les plus natives et les plus vraies, et |es caprices de la fiction avec les grandeurs de la réalité. Une nation faible et réservée à une vie passagère ne se serait jamais créé de tels aïeux. Lorsque les pontifes mêlaient, dans leurs généalogies comme dans leurs récits de combats, les dieux et les héros, c’est qu’il leur était facile, accoutumés qu’ils étaient à tant de gloire, de confondre Romulus et Mars, et que cette foi dans une parenté divine ne devait pas être perdue pour l’enthousiasme d’un peuple conquérant. Lorsque Grégoire de Tours disait, dans la préface de son second livre, qu’il se proposait de raconter et les vertus des saints et les désastres des peuples 1 ; lorsqu’il transcrivait avec le même zèle les fastes des palais et ceux des temples, les exploits des ambitieux et ceux des martyrs, les guerres et les miracles, c’est qu’il lui semblait déjà, dans le chaos où se reformaient sous ses yeux les Gaules romaines, que de ce mélange de vertus martiales, de splendeurs pacifiques et pures, se composerait un jour le caractère de sa nation.
1 Mixte confttserjue tam virtutes sanctorum, quam strages gcnlium memoramus.
On le voit, les analogies sont quelquefois frappantes dans la carrière des sociétés. Notre savant confrère, M. Guizot, dans son jugement sur Grégoire de Tours 1 , parle ainsi de ces temps où les chefs spirituels d’un peuple écrivaient seuls son histoire : « I)u cinquième au douzième siècle, le clergé presque seul a écrit l’histoire. C’est que seul il savait écrire, a-t-011 dit. 11 y en a encore une autre raison, et plus puissante peut-être. L’idée même de l’histoire 11e subsistait à cette époque que dans l’esprit des ecclésiastiques ; eux seuls s’inquiétaient du passé et de l’avenir. Pour les barbares brutaux et ignorants , pour l’ancienne population désolée et avilie, le présent était tout; de grossiers plaisirs ou d’affreuses misères absorbaient le temps et les pensées : comment ces hommes auraient-ils songé à recueillir les souvenirs de leurs ancêtres, à transmettre les leurs à leurs descendants ? Leur vue ne se portait point au delà de leur existence personnelle; ils vivaient concentrés dans la passion, l’intérêt, la souffrance ou le péril du moment. La civilisation romaine n’avait pas disparu tout entière : il restait , dans les cités, des laïques naguère riches, puissants,
1 Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France jusqu’au treizième siècle , t. I, p. vij.