‹ Des journaux chez les RomainsChapitre 91 sur 109 · VII, 8 ; XXXV, 1 ; XLI · texte numérisé non relu

VII, 8 ; XXXV, 1 ; XLI

2 XLI, i 5 . '

3ao des JounsAux chez les homains.

velles lacunes dans le manuscrit, de nouvelles cassures dans la pierre. C’est là ce qui nous prive, parce qu’il l’a voulu, des autres jours du mois d’avril.

Voilà les sept premiers fragments, ou les sept jours de l’année 585 de Rome. Tite - Live a presque tout fourni au journaliste; et l’on aurait pu, dans un temps où se toléraient encore ces doctes mensonges, en reproduisant ainsi sous la forme d’un journal les autres récits de l’historien , satisfaire en partie au vœu de Dodwell qui, s’imaginant que ces mémoires quotidiens avaient daté peut-être des premières années de Rome 1 , redemandait à toutes les bibliothèques, à tous les musées de l’Europe, le commencement et la fin de ce trésor chronologique. L’auteur, quel qu’il puisse être, de ce que nous en avons, s’est bien gardé d’entreprendre la collection complète; il savait que pour de tels jeux d’esprit il n’y a point de succès possible au delà de quelques pages.

N’accusons point Pighius de cette fabrication, qui est certainement un peu plus ancienne que lui. Comme je ne voudrais pas même l’attribuer à Vives, que ses études ordinaires, quoiqu’il eût

1 Ab initia forsitan Urbis. H. Dodwell , l. c. t p. 664.

songé à recueillir les fragments d’Ennius 1 , ne semblent pas avoir suffisamment préparé à une œuvre si délicate, et comme elle a été propagée surtout par des Allemands et des Belges qui avaient longtemps habité l’Italie, je ne répugnerais pas à croire que ce jeu d’une érudition légère et moqueuse est de quelque docte Italien du seizième siècle; et, pour prononcer un nom que l’histoire littéraire permet d’accuser, de Sigonius peut-être, un des premiers et des meilleurs interprètes de Tite-Live, et le véritable auteur, on le sait aujourd’hui, du traité pseudonyme de la Consolation , publié en 1 583 , vers le temps où les sept journaux du consulat de Paul-Émile commencent à être cités. Les travaux hardis du savant de Modène sur les antiquités de Rome, sur Tite- Live et sur les fastes; son penchant à imiter et à calquer les anciens; son habitude non moins reconnue de prendre de faux noms, justifieraient un soupçon qu’il aurait repoussé sans doute,

* Louis Vives, ad Augustin, de Civitate Dei, II, 21 ; Bâle, j 5 aa. Ce commentaire manque dans l’édition des OEuvres de Vivès en 8 vol. in- 4 °, Valence, 1782-90. Dans la biographie deVivès, placée en tète de cette édition, t. I, p. 187, Grégoire Majansi se contente de transcrire les paroles de Pighius citées plus haut.

it

3aa DES JOUllNACX CHEZ LES ROMAINS.

mais que son amour-propre aurait pu accepter en secret.

Sans insister sur cette conjecture fort incertaine, je crois du moins avoir prouvé, par le rapprochement des textes, qu’il n’est presque pas une seule ligne de ces prétendus actes de l’an 585 qui ne soit dans Tite-Live. Il ne faut même pas le feuilleter d’un bout à l’autre ; car la plupart des phrases transcrites viennent des livres XLIII, XLIY et XLV. L’auteur, si on le place dans les trente premières années du seizième siècle, non plus alors Sigonius, mais quelque autre plus ancien, aura pu connaître en manuscrit ces cinq derniers livres, imprimés seulement en i53i ; et il aura recomposé le journal avec des lambeaux de l’histoire.

Les actes plus récemment publiés, et beaucoup moins connus, qui se rapportent aux années 691 et 698 de Rome, semblent avoir été conçus d’après d’autres modèles : on les a refaits avec Cicéron et les scholies d’Asconius.

Qu’on se figure un de ces ingénieux savants de la renaissance lisant pour la première fois, vers 1470» les Lettres de Cicéron, cet admirable commentaire de ses ouvrages et de 6on tçmps, et y retrouvant presque jour par jour, pendant

SECONDE PÀBTIE.

vingt-quatre ans, tous les grands et petits événements de Rome et du monde romain. Il n’en fallait pas tant pour que l’esprit naturellement imitateur d’un cicéronien du quinzième ou du seizième siècle devinât le journal moderne, surtout lorsqu’il était déjà familiarisé avec ce genre de correspondance publique par les nouvelles manuscrites et les feuilles d’avis ( fogli d’awisi ) qui circulaient dès lors dans toute l’Europe , et qu’il en trouvait même la forme antique, au moins depuis la première édition d’Asconius en 1 477 » dans plusieurs fragments des actes de Rome conservés par le scholiaste de Cicéron.

Ces fragments authentiques, rassemblés dans la première partie de ce mémoire , sont tirés seulement des notes sur le plaidoyer pour Scaurus prononcé en l’année 699 de l’ère romaine , et sur la cause de Milon en 701, les seules peut-être de ces scholies que les abréviateurs des âges suivants n’aient pas entièrement altérées. Les actes ne sont aujourd’hui cités ni dans celles sur le plaidoyer pour Cornélius qui est de l’an de Rome 688, ni dans celles sur le Discours in Toga candida en 689, ni dans celles sur l’Invective contre Pison en 698. Les nouvelles scholies miloniennes, publiées par M gnor Mai d’après un manuscrit du

ai.

3a4 1>KS JOURNAUX CHEZ LES ROMAINS.

Vatican, me paraissent appartenir au quatrième siècle ou au cinquième, et il n’y faut pas chercher de tels documents. Quanta celles sur les Verrines, attribuées longtemps à Ascouius, il peut bien y être resté quelques notes de lui; mais la plupart sont assurément d’une autre main, d’une main beaucoup moins habile; l’auteur ou les auteurs de ces notes connaissaient moins l’antiquité latine, avaient moins de ressources, de pièces, de témoignages; le commentaire est moins plein, moins historique. C’est ce qu’on peut dire aussi de presque toutes ces scholies récemment trouvées, à Milan ou à Rome, dans les palimpsestes venus de Bobbio : elles sont, non pas d’un critique capable d’étudier les hommes et les choses, mais d’un grammairien, d’un rhéteur, qui songe plus à l’interprétation des mots qu’à celle des faits. Il nous est donc parvenu à peine quelques vraies notes d’Asconius, quelques vrais actes de Rome conservés dans ces notes; les seuls importants de ces matériaux d’une origine certaine se trouvaient déjà dans les scholies découvertes par le Pogge à St-Gall en i4ifi, imprimées à Venise plus de soixante ans après ; et nous allons voir comment on a su jadis en profiter.

8° Dès les premières ligues, nous recounais-

SECONDE partit:.

sons la même main que dans les actes de l’an 585, ou du moins un savant qui les avait sous les yeux : c’est, comme tout à l’heure, l’affectation de quelques fautes telles qu’il s’en trouve souvent dans les inscriptions, Sjllnno pour Silano ; c’est le retour de cette formule, Fasccs penes Murenarn, toujours d’après la fausse supposition qu’il était de règle que les deux consuls, dans Rome, possédassent tour à tour pendant une journée les faisceaux et le pouvoir. Outre ces rapports, qui avaient dû frapper Isaac Yossius lorsqu’il croyait que les deux textes venaient également du manuscrit de Louis Vives 1 , il y aurait encore d’autres ressemblances, celle des erreurs topographiques, si l’on avait mis ici, comme Duker semble le soupçonner 3 , le temple de Castor au lieu du temple des dieux pénates dans le quartier de Vélia ; et celle des anachronismes, si, comme Wesseling le suppose 3 , et comme on peut le croire en effet, la curie de Pompée, où Muréna convoque le sénat , n’existait pas encore.

Puiscommencent les petits faits, tirés de Cicéron,

1 Ad Calutl., p. 334 -

* Ad Liv., XLV, 16. Mais voy. plus haut les remarques sur le n° 7 du journal.

3 Probabil., p. 370.

3a6 DES JOURNAUX CHEZ LES ROMAINS.

d’ Asconius son interprète, ou inventés d’après eux. Il fallait peu d’imagination pour accroître le nombre des procès, déjà fort nombreux, qui suivirent la conjuration de Catilina. La cause de Ruscius de Larinum plaidée par le consul Silanus, le nom de l’accusateur Torquatus le fils, celui du préteur Cornificius, les sentences pour et contre, tout cela est calqué sur les détails judiciaires si fréquents dans Asconius *. Mais pourquoi L. Torquatus, connu comme accusateur de ce P. Sylla que défendit Cicéron*, n’a-t-il été indiqué par personne, même par aucun moderne d’après ce passage, comme accusateur d’un Ruscius de Larinum?

Le combat de la voie Sacrée, entre les esclaves de Milon et la troupe de Clodius, est textuellement pris du scholiaste, avec un simple change- „ ment de nom 3 . Ce combat, invraisemblable ici, tant il est prématuré, ce qui fait recourir Dodwell à une transposition de copiste , n’est qu’une imitation de trnit d’autres combats entre les deux rivaux 4. Les Lettres à Atticus racontent une rixe

‘ Argument. Milonian., passim.

1 Pro Su II a, c. i, etc.

* Inter candidatorum Hypsœi et Milonis manus in via Sacra pugnatum est. Asconius, ad Milonian., p. 48.

4 Cic., Epist. ad Q.fr., II, 3 , etc. Asconius, p. 3x : Sœpe

SECONDE PARTIE

dans la voie Sacrée où Cicéron lui-même, attaqué par Clodius, cherche un asile dans le vestibule d’une maison voisine, quoiqu’il eût pu ce jour-là, dit-il, se défaire de son ennemi *. Les gens de Clodius y sont désignés par le nom à'operœ , comme ici et dans Asconius *. Le mot tumultus est aussi du scholiaste 3 ; et chez les auteurs, comme ici, le même incident sous différentes formes , tumultus , rixa , pugna , cœdes, revient sans cesse dans le cours de ces années qui précèdent et annoncent la guerre civile.

Les premiers fragments avaient quelques lacunes : on n’a pas oublié non plus dans ceux-ci un moyen si favorable de donner au texte un air d’antiquité. La restitution de Dodwell, rixa popinonum , vaut certainement le texte même.

Une longue note de ce critique sur le prétendu sénatus-consulte en faveur des héritiers de ceux que les censeurs avaient condamnés, éclaircit peu les questions débattues au sujet du mot œrarii : peut-être vaut-il mieux ne voir simplement ici

inter se Milo et Clodius cum suis factionibus Rom ce depugnnverant.

1 Ad. Attic., IV, 3.

* Operæ Clodianœ, p. 8; opéra; Milonis , p. 55.

Argument. Cornelian,, p. 58.

qu’une application, faite au hasard, de ce principe de droit romain, que les peines sont personnelles.

Quercus tacta in summo Argileto , formule qu’on a déjà vue, quercus tacta in surnma Velia. Les prodiges et les querelles de la rue fournissent beaucoup d’articles à ces journaux.

9 0 Voici le jour du plaidoyer de Cicéron pour Sylla. Le président de Brosses, qui croit au journal, transcrit 1 , comme un fait authentique, ce résultat du procès, copie assez mal déguisée des divers renseignements recueillis dans les actes par Asconius sur le jugement de Milon. Les tribuns du trésor, ou tribuns payeurs de l’armée (car on disait tribunus œrarius ), qui, depuis G83, appelés au droit de judicature par la loi Aurélia, balançaient dans les tribunaux le crédit des sénateurs et des chevaliers, étaient presque toujours pour la condamnation. Cicéron, qui leur reproche avec colère d’avoir absous Clodius a , s’exprime, au sujet d’une autre affaire, comme Asconius : Tribuni œrarii condemnarunt 3 . Cet article des prétendus actes

1 Dans une note de son Histoire romaine cl’après Salluste, t. III, p. 222.

* Epist. ad Attic., I, 16.

* Ad Q./r., II, 6; Asconius, p. 53, 55.

SECONDE PARTIE

sur une cause plaidée par l’orateur romain a été peu remarqué. Middleton ni les autres interprètes n’en ont fait aucun usage.

L’intercession des tribuns du peuple contre le sénatus-consulte sur le tribut de Laodicée ressemble fort à une réminiscence des actes du sénat transcrits dans une lettre de Célius *.

Les quatre articles du même jour sur les préteurs et les tribunaux sont d’un jurisconsulte grammairien, qui s’applique à employer les termes propres, tirés la plupart de Cicéron a . Mais la symétrie et quelques circonstances même de toutes ces petites nouvelles judiciaires n’ont pas beaucoup de vraisemblance. Ajoutez que Mellon n’est pas un nom grec fort usité, et que Mycènes était depuis longtemps une ville détruite 3 . L’abbé de Guasco, dans son mémoire sur le préteur des étrangers'*, n’a point fait mention de ce fragment.

Des trois préteurs mis en scène, on a trouvé prudent de n’en nommer qu’un, Q. Tertinius, à

1 Ap. Cic. EpLt. /a ni., VIII , 8.

1 Vadimohia distulit, pro Quintio , c. 6, 7, 14 ; Epist. fam., II, 8; ad Attic., II, 7. Testamf.ntum rescjdit, in Verr., I, 43. COHCILIUM D1MITTERET, ÂSCOIHUS, p. 58.

3 Strabon, VIII, 6; Diodore, XI, 65.

4 Dissertations historiques , Tournay, 1766, 1. 1, p. a6i.

33o DES JOURNAUX CHEZ LES ROMAINS.

qui l’on fait apporter la fausse nouvelle de la mort de son fils, idée empruntée du récit de Tite-Live et de Plutarque sur la dédicace du temple de Jupiter Capitolin par le consul Horatius *. Comme ce nom de Tertinius paraissait ne s’appuyer encore d’aucun exemple, quoique l’on pût dès lors y rapporter la Tcrtinia Tertina des inscriptions 1 * , Is. Vossius, qui a cité tout ce passage, Q.Tertinio — CopponI , dans ses notes sur Catulle 3 , huit ans avant la publication de Dodwell, lit ici, probablement d’après Horace 4 , Q. Stertinio. Il rétablit aussi les vrais noms de Coponius et de Cœpasius. Mais comment, lorsqu’il transcrit plus haut dans le même commentaire 5 cette annonce, jetée à travers les procès, du départ de César pour l’Espagne ultérieure, après le retard que lui causèrent ses créanciers, n’a-t-il pas vu qu’elle était déjà pres-

1 Tite-Live, II, 8 ; Plutarque, Publicola, c. i4j Dion CassiiiSj/ragm. Peiresc. a5, t. I, p. 28 , éd. deSturz.

a Grut., p. 563, 7 . On trouve un T. Tertinius dans Oderici, Dissertât., p. 3n, et, d’après le marbre même qui est au Vatican, dans 01. Kellermann, Vigilant roman. Lalercul. duo , Rome, i835, p. 62 , etc.

3 Londres, 1684 , pag. 333.

4 Epist., I, 12 , 20 .

5 Pag- 7 3 -

SECONDE PARTIE

que mot pour mot dans Suétone 1 ? Quant au fait lui-même et à la date où on le place, il est difficile de ne pas se rendre aux rapprochements historiques par lesquels Wesseling prouve que César, loin d’être parti pour sa province d’Espagne au mois d’août 691 , ne l’était pas même au commencement de l’année suivante, puisqu’il comparaît alors comme témoin dans le procès de Clodius. L’auteur moderne du journal ancien, pour échapper à cette critique vigilante, aurait dû ne point parler de César : il était beaucoup plus sûr pour lui de s’en tenir à des affaires inconnues et purement fictives.

Il y revient dans les nouvelles qu’il nous donne, en altérant un peu les noms propres, d’une accusation d’empoisonnement portée contre Coponius, et disputée entre je ne sais quel Actius ( Attius peut-être, l’accusateur de Cluentius), et le plus jeune des deux frères Cépasius. Le nom des deux frères s’est conservé dans les railleries de Cicéron a , qui a nommé aussi plusieurs Coponius 3 ; mais les divers acteurs de cette scène n’en sont pas moins

1 Cars., c. 1 8.

* Brut., c. 69; pro Cluent., c. 20; Jul. Victor, Art r/iet., c. 17.

5 Brut., c. 5 a , etc.

33a DES JOURNAUX CHEZ LES ROMAINS.

obscurs, et on peut en raconter tout ce qu’on veut.

Le journal du a8 août, toujours d’après Asconius ou ceux qui avaient abrégé ses notes 1 , se termine par une rixe près de l’arc de Fabius, ad fornicem Fabii , comme dit Cicéron 2 . H. Dodwell triomphe de cette ressemblance : voilà bien la preuve, selon lui, que le rédacteur vivait, comme Cicéron , dans un temps où l’on nommait encore fornix Fabii le monument qui plus tard fut nommé arcus Fabianus ! Mais, en admettant même cette distinction, d’ailleurs trop rigoureuse, puisqu’on disait aussi arcus Fabius 3 , le raisonnement est faible. Il y a cependant lieu de s’étonner qu’il ne

1 Ad act. I in Verrem, c. 7 : Fornix Fabianus arcus est juxta regiam in Sacra -via Fabio censore cons truc tus , qui de victis Allobrogibus nominatus est, ibique statua ejus posita proplerea est.

1 De Oral., II, 66; in Ferr. act. I, c. 7, où se trouve aussi le nom de Curion.

3 Pro Plancio, c. 7. Voy. sur l’arc de Fabius, Nardini, Roma antica , III, ia; Nibby, Foro rornano, p. 49 et 68. Cet arc de Fabius a donné lieu à de singulières méprises : Ernesti ( Clav. Cic., au mot Fabius Allobrogieus), en croyant qu’il en reste quelque chose, paraît le confondre avec l’arc d’Orange; et Venuti ( Anlich . di Roma,X. I, p. 38), en disant qu’il fut restauré, après un incendie, par Antonin le Pieux, attribue à ce monument, pour avoir mal lu Nardini, un fait qui se rapporte au Grœcosladium ou Grœcostasis.

SECONDE PARTIE

l’ait pas fait plus souvent, aussi souvent que reparaissent ces analogies frappantes avec les textes anciens. S’il les avait toutes aperçues, s’il avait partout employé ce genre de preuve, il aurait fini par se convaincre du contraire de ce qu’il voulait prouver; et il aurait proclamé lui-même que c’était non pas Cicéron qui avait copié son journal , mais le prétendu journal qui avait copié Cicéron.

io° La vestale Métella Pia est portée dans le tombeau de ses ancêtres sur la voie Aurélia.

N’est-ce pas un souvenir du grand tombeau de la voie Appia où se lit encore le nom de Cécilia Métella, fille de Q. MétellusCréticus, femme de Crassus? Mais ne pourrait -on pas dire, s’il s’agissait d’une moins nombreuse et moins puissante famille, que ce monument, joint à des textes incontestables, semble prouver que là seulement, et non sur la rive droite du Tibre, était la sépulture des Métellus 1 ?

Les censeurs font réparer la chapelle d 'Aius Lorjuens. C’est encore l’expression de Cicéron 2 .

1 Cic., Tusculan., 1 , 7 : An tu egressus porta Capena, quum C.alatini, Scipionum , Scrviliorum , Mclcllorum septilcra vides, etc. Là aussi Cornélius Népos, Allie., c. 22 , place le tombeau des Métellus.

1 De Divinat., I, 45; II, 3a.

Tous les autres disent Aius Locutius. Son autel était dans la rue Neuve, une de celles qui conduisaient du forum au Vélabre.

Vient ensuite le nom d’un grand orateur, Q. Hortensius. Le président de Brosses croit trouver l’indication d'un ou de deux Discours du rival de Cicéron dans cet article « d’un ancien registrejournal qui ne lui paraît pas, dit-il, suspect de supposition *. » Le savant Hollandais Gasp. Luzac est moins indulgent : il ne daigne pas en dire un seul mot dans ses longues recherches sur Hortensius 2 , mon plus que Visconti dans Y Iconographie romaine s , ni les meilleurs éditeurs du Brutus, WetzeletEllendt, en 1793 et en i 8 a 5 ; ni H. Meyer, dans ses Fragments des orateurs romains, en 1 832 ; ni aucun autre de ceux qui ont parlé d’Hortensius, pas même l’abbé Sallier 4 , dont la confiance pour ces actes, trop légèrement proclamée dans un débat important 5 , n’allait cependant pas jusqu’à en égaler le témoignage à celui de l’histoire.

1 Hist. rom. d'après Salluste, t. II, p. 5go.

* Leyde, 1810 .

* Éd. de Milan, 1 . 1, p. 3ao.

4 Me ni. de l’Acad. des Inscript. (Yie d’Hortensius), t. VI, p. 5oo.

5 Ibid., t. VI, p. 34.

SECONDE PARTIE

Les restes des complices de Catilina s’agitent en Étrurie. Tel parait être le sens de ces mots : conjuratorum cum L. Sergio. De Brosses a mieux aimé y voir un L. Sergius, « parent, ou plutôt affranchi de Catilina '. » C’est ajouter à l’histoire un personnage bien douteux. Ce texte fùt-il à l’abri de tout soupçon, il serait encore loin de suffire à prouver l’existence d’un autre L. Sergius.

Le récit d’une nouvelle rixe, où on lirait mieux Threcibus, nom plus correct de cette sorte de gladiateurs, n’est là que pour amener les Trois- Tavernes de la voie Appia, souvent citées dans les Lettres à Atticus a . Ce lieu , ainsi nommé d’abord de trois hôtelleries, et qui devint ensuite plus considérable , est placé par la Table de Peutinger à vingt-trois milles de Rome , à dix milles d’Aricie, un peu après Sublanuviura. Léandre Àlberti le suppose tout près de Serrnoneta, vers le midi 1 * 3 4 ; CluvieH, Eustace 5 , James Wilson 6 et d’autres, à Cisterna. Quoique le géographe alle-

1 Tom. III, p. 197.

* I, 1 3 ; II, 10, 12, i 3 .

3 Descr. di lutta Italia, éd. de i 56 i, fol. 140.

4 Italia antiqua, III, 8, p. io 33 .

5 Classical Tour, t. II, p. 289.

* Tours uport the Continent , t. II, p. 658 .

mand Reichard, découragé sans doute par les longues discussions de ses devanciers, croie la vraie position encore inconnue 1 , et qu’on ne puisse en effet regarder comme absolument certaine l’opinion de Luc Holstenius % de Corradiui 3 , de Pratilli'î, de Capmartin de Chaupy s ,qui en reconnaissent quelques vestiges vers l’endroit nommé le Castel/e, deux milles avant Ciste ma , on peut du moins, comme d’Anville 6 , se figurer à peu près vers ce point le lieu célèbre où Cicéron s’arrêtait d’ordinaire en quittant le chemin de traverse d’Antium ", et où vinrent au-devant de

l’apôtre saint Paul les premiers chrétiens de Rome 8 . Nul de ceux qui ont discuté cette question 11’a cité le journal publié par Dodwell. La même désignation topographique, Très Tabernæ , se retrouve sur d’autres points de l’Italie, et dans Rome même, comme on le voit par la cinquième région

* Chr.-Th. Reichard, Orbis antiqui Thés, topograph, i8a4.

1 Annotât, in Cluver. I. c.

3 Latium, II, ao.

4 Délia via Appia , p. 90.

5 Maison de campagne d’Horace , t. III, p. 383.

® Analyse de l’Italie, p. 194.

7 Epist. adAltic., II, 10, ia , etc.

• Act. Aposlol. , XXVIII, 14.

SECONDE PA11TJE. 33^

de Sext. Rufus et de P. Victor. Tout ce récit, à l’exception des Trois-tavernes, est pris d’Asconius, qui raconte, dans les mêmes termes, que des gladiateurs accompagnaient Milon le jour où fut tué avecClodius, sur la voie Appia, le cabaretier de la taverne de Bovidés’.

ii°. C’est l’année du triumvirat secret de Pompée, Crassus et César. Ils s’étaient réunis, pendant l’hiver, à Lucques, ville de la Gaule cisalpine; mais, outre que Wesseling a fait voir que César, d’après ses propres récits, ne pouvait être dans cette partie de son gouvernement au mois de mai de cette année a , il n’est pas à croire que les deux consuls fussent partis ensemble pour venir à un second rendez-vous si loin de Rome. Aucun historien n’en a parlé. On peut en avoir pris l’idée dans les Lettres de Cicéron, où il s’agit de l’entrevue de César avec Crassus à Ravennc, avec Pompée à Lucques 3 . Presque tout, je le répète, dans ces quatre derniers numéros du journal, appartient à Cicéron ou à son interprète Asconius.

Ainsi donc, pour résumer cette discussion,

* Asconius, p. 33, 41 , éd. d’Orelli.

* Wesseling, Probabil p. 384.

1 Cic., Epist.J'am., I , g.

moins dans les suppositions qu’elle a d’abord présentées sur l’existence des actes du peuple longtemps avant le premier consulat de César, et peutêtre même dès l’instant où cessèrent les Annales des pontifes, que dans les conclusions qu’elle ose donner pour plus certaines que de simples conjectures, on ne peut regarder aujourd’hui comme fragments authentiques des actes diurnaux ou journaux de l’ancienne Rome que les citations qui en ont été littéralement transcrites par Asconius, les extraits que les Lettres de Célius en ont conservés, et, pour l’époque impériale, les faits allégués d’après ces actes par le premier Pline, Suétone, Tacite, Dion, Lampride, Yopiscus. Quant aux fragments apocryphes, je viens de les parcourir tous. C’est bien peu de chose en comparaison de ces nombreux pastiches dans tous les genres qui, dès l’aurore de la renaissance des études, grâce à l’enthousiasme des uns et aux calculs intéressés des autres , tendirent des pièges au savoir et à la curiosité.

Un examen plus approfondi de ces ouvrages forgés dans divers pays et dans divers temps pour remplir les lacunes delà littérature latine pourrait être assez instructif, et le choix des sujets préférés par les faussaires reproduirait une image

SEC0RDE PARTIE. 33g

assez fidèle du génie romain. Pour que les débris littéraires de ce génie répondissent encore mieux au caractère d’un peuple qui sut parler dans ses conseils et raconter aussi les grandes choses qu’il avait faites, parurent dans le genre oratoire les faux Discours de Cicéron, les déclamations attribuées à Porcius Latro; dans le genre historique, les fictions propagées plutôt qu’inventées par Annius de Viterbe, le traité du faux Messalla sur la famille d’Auguste, celui du faux Aurélius Victor sur l’origine de Rome, le prétendu fragment de Tite-Live dont s’occupa longtemps cette académie en 173a, et qui fut enfin reconnu pour n’être qu’un lambeau d’une traduction latine de Polybe '. La Consolation de Sigonius fut admise sans droit dans les œuvres de l’orateur philosophe; de toutes parts jaillit du sol romain une moisson suspecte de médailles et d’inscriptions qui exercent encore et trompent quelquefois la sagacité des critiques. O11 n’a supposé, au contraire, que trois ou quatre pages de journaux, parce que les journaux tenaient, en effet, peu de place dans l’ancienne société, où l’instruction, le pouvoir, la publicité même, n’étaient que pour quelques hommes, et

1 Mim. rtc /' Acad, des Inscr., t. IX, p. 67; Drakcnborch, cil. de Titc-Livc, t. VII, p. lx.wiii et 3 /|i.

34o DES JOURNAUX CHEZ LES ROMAINS.

l’ignorance, la sujétion, le silence, pour tous les autres.

11 faut donc le reconnaître, au risque de déprécier l’antiquité aux yeux de notre siècle : Rome, avec le recueil de ses actes du peuple, en admettant même, comme on l’a conjecturé dans la première partie, que ce recueil ait succédé presque immédiatement aux Annales des pontifes, et qu’il ait été dès lors assez régulièrement publié n’avait et ne pouvait avoir rien qui égalât nos journaux. César, il est vrai, non content d’avoir ranimé et étendu, pendant son premier consulat» ce moyen de correspondance pour s’en faire une arme contre le pouvoir oligarchique, ne laissa point tomber des mains de son parti cette arme populaire, et je crois avoir prouvé, contre Ernesti, que le dictateur retrouva cette institution que le consul avait jadis essayé d’agrandir et de fortifier. Mais, après lui, elle fut entravée par les guerres civiles, et surtout par Auguste, qui défendit de publier les actes du sénat, et surveilla probablement ceux du peuple. Cette demi-publicité, quelle qu’elle fût, devint bientôt la propriété des Tibère et des Domitien. Un historien qui avait vu les Antonins, Dion Cassius, est réduit à regretter les actes tels qu’ils étaient rédigés sous

le gouvernement consulaire, quoiqu’ils occupassent alors, comme ces recherches même en sont la preuve, un rang assez inférieur dans l’existence politique et sociale des Romains.

Les journaux, condamnés à une si étroite destinée chez les anciens, et qui ont paru si tard chez les peuples modernes, se sont bien dédommagés depuis : ils régnent presque seuls chez des nations dont la gloire, tout aussi bien que celle de Rome, aurait pu se passer d’eux. Rome, qui du moins correspond avec nous par le nombre et la durée de ses inscriptions, nous fait lire encore au front des monuments de l’ancien mondé, sur les temples et les tombeaux de la Gaule, de l’Espagne, de la Grèce, de l’Orient, la généalogie de ses illustres familles, l’histoire de ses grands hommes, le journal de ses victoires; vous trouverez de ses sénatus-consultes , de ses lois, des fragments de ses annales, ainsi gravés par elle pour l’avenir, à Lyon, à Paris, à Vienne, à Londres, jusque dans les ruines des villes asiatiques et africaines ; elle a transmis ses actes de chaque jour, sur des pages de marbre et de bronze, à. la postérité; et ces pages-là sont immortelles.

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