DISCUSSION PATHOGÉNIQUE
Ce qui frappe le plus, à la lecture des observations qui précèdent, c’est la similitude presque parfaite qui existe entre les tumeurs dont elles relatent l’histoire, tant au point de vue de la nature de leur contenu qu’à celui de leur structure histologique. Kyste de la base de la lanque, kyste sus-hyoïdien, kyste thyro-hyoïdien et kyste crico-thyroïdien, tous quatre renferment un liquide plus ou moins muqueux, plus ou moins sanguinolent, et sont intérieurement tapissés par un épithélium cylindrique cilé. Ces caractères, le dernier surtout, révèlent une telle parenté entre ces productions morbides, qu’on ne saurait un seul instant songer à leur attribuer une origine différente suivant leur situation. Mais s’il est évident que ces divers kystes relèvent d’un seul et même processus pathogénique, ce dernier ne nous apparaît pas très clairement. Aussi est-ce à l’établir que tendront tous nos efforts.
Croire que ces tumeurs se sont développées spontané-
me
ment et de toutes pièces dans le tissu cellulaire, n’est pas possible. Ce serait revenir à la vieille théorie de l’hétérotopie plastique, si brillamment soutenue par Lebert, mais reconnue fausse depuis nombre d’années déjà. « Dire que des tissus aussi complexes que la peau et une muqueuse naissent spontanément dans une région, a écrit Cusset, ce n’est pas dire pourquoi ils y naissent. Cette loi, en expliquant une chose obscure par une autre plus obscure encore, ne sert qu'à cacher notre ignorance. »
Dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons émettre que les deux hypothèses suivantes: ou bien ces tumeurs congénitales sont le résultat d’un enclavement épithélial qui, durant la vie embryonnnaire, se serait produit plus ou moins haut, suivant le cas, à la partie médiane etantérieure du cou ; ou bien, ellesse sont déve- Jloppées aux dépens d’un organe creux ou canaliculé, normalement ou accidentellement clos, existant à la fois à la base dela langue, au-dessus et au-dessous de los hyoïde.
Les notions d'embryogénie que nous rappelons au début de ce travail, nous permettent d’écarter résolument la première de ces hypothèses. Très admissible au temps où l’on croyait à la présence des fentes branchiales, elle paraît définitivement condamnée par les idées actuelles sur ces diverses formations des premières phases de la vie intra-utérine. IlLest difficile, en effet, de s'expliquer la production d’un enclavement quelconque, en cette région antérieure du cou où n'existent même pas de sil-
lons branchiaux, où les trois feuillets du blastoderme per-
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sistent avec leur épaisseur normale, pour constituer le champ méso-branchial.
L’examen de la seconde nous conduit à rechercher quels sont les organes de la nature de ceux dont nous avons parlé, qui se trouvent à la fois à la base de la langue, audessus et au-dessous de l'os hyoïde.
Les premiers qui viennent à l'esprit sont les bourses séreuses de Fleischmann, de Verneuil et de Boyer. La première, remarquablement décrite par Tillaux, admise par la plupart des auteurs allemands, surtout par Frerichs et Weber, est cependant révoquée en doute par Bertherand, Malgaigne, Virchow, Sappey, Michel (de Nancy), Richet, Suzanne (Th. de Bordeaux, 1886-1883), qui n’ont trouvé à la place occupée par cette bourse que des espaces lacunaires, creusés artificiellement dans le üssu cellulaire, parfois entre les deux génio-glosses, mais sans parois propres et sans revêtement épithélial. La seconde, située au-dessus de los hyoïde, entre les génio-glosses et les génio-hyoïdiens, a été décrite par Verneuil comme très inconstante, et peut-être même comme une simple cavité accidentelle. La troisième, située au-devant du cartilage thyroïde, où on la rencontre toujours, serait donc la seule dont l’existence est absolument certame.
Quoiqu'il en soit d’ailleurs, de ces points d’anatomie, la bourse de Fleischmann est située au-dessous d2 la pointe de la langue, et non comme notre première tumeur dans l'épaisseur même de la base. Si l’on considère en outre que la face interne de ces diverses bourses séreuses est
revêtue d’un épithélium pavimenteux, on comprendra
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qu’elles ne peuvent donner naissance à des kystes tapissés intérieurement de cellules cylindriques ciliées.
Les bourses séreuses écartées, que penser du rôle joué dans la genèse de ces kystes, par les glandes qu’il est possible de rencontrer dans ces diverses régions ?
L’organe glandulaire signalé par Blandin, et à la description duquel Nuhn s’est longuement arrêté, siègerait d’après cet auteur, à la pointe de la langue, entre la muqueuse et le plan musculaire formé par le stylo-glosse et le lingual inférieur. Il serait constitué par deux glandes symétriques, mesurant de quinze à vingt millimètres de longueur sur sept à huit de largeur et quatre à cinq d’épaisseur. Ces glandes s'ouvrent par cinq orifices à la face inférieure de la langue, non loin de la pointe. Des anomalies peuvent se rencontrer ici comme ailleurs, et Ward a parfois vu cet organe formé par une seule masse placée transversalement sous la muqueuse, à la pointe. Comment dès lors songer sérieusement à faire dépendre de cette glande une tumeur située si profondément dans la base même de la langue?
La même objection s’applique parfaitement au groupe glandulaire décrit par Klein, en raison de sa situation sur le bord latéral de la langue, en dehors du styloglosse.
Dans un mémoire présenté à la Société Anatomique de Paris en 1885, E. Chaslin rapporte l’observation d’une tumeur linguale absolument semblable à celle que nous étudions, et lui attribue une origine glandulaire. Il est difficile d'admettre une telle hypothèse, en raison de la situation superficielle des glandes muqueuses qui se ren-
contrent au voisinage du V lingual.
Quant aux glandes que l’on trouve au-dessus et audessous de los hyoïde, glandes salivaires, sébacées, sucoripares, elles ne peuvent non plus avoir donné naissaice aux tumeurs dont il est question dans les trois dernières observations qui précèdent. Les collections liquides qui prennent naissance dans les premières font d’abord saillie sur le plancher buccal, et si parfois elles apparaissent à la région sus-hyoïdienne, ce n’est que secondairement, après avoir pendant un temps plus ou moins long, manifesté leur présence sous la muqueuse. Les kystes sébacés, situés dans l'épaisseur même de la peau, y sont en quelque sorte enchâtonnés, ne roulent pas sous elle, et renferment un contenu tout spécial,
De plus, la structure histologique de toutes les glandes que nous venons de passer en revue diffère absolument de celle des poches kystiques qui nous occupent ; c’est là une raison plus que suflisante pour affirmer qu’elles n’ont pu donner naissance à de telles tumeurs liquides.
Doit-on admettre que ces dernières se sont développées aux dépens de ganglions lymphatiques? Mais s’il existe des ganglions au-dessus et au-dessous de l’os hyoïde, nous n’en connaissons pas dans l’épaisseur de la base de la langue; de plus, ceux de la région sous-hyoïdienne, bien décrits par M. Poirier, sont situés au-devant de la membrane crico-thyroïdienne ; l’espace thyro-hyoïdien n’en renferme point. Excellentes raisons, qui permettent de rejeter l’idée de l’origine ganglionnaire des kystes
que nous étudions, La structure histologique de ces der=
LTET e
niers diffère essentiellement, d’ailleurs, de celle des tumeurs liquides des ganglions, si tant est que ces tumeurs existent.
Les organes que nous venons d'examiner sont les seuls susceptibles de se transformer en cavités kystiques, qui existent normalement dans les régions où siègent les tumeurs dont nous recherchons l’origine. Les ayant successivement éliminés, nous sommes naturellement porté à nous demander si ces productions morbides n'auraient pas pris naissance dans des organes anormaux, thyroïdes accessoires et restes du canal thyro-linqual, dont nous connaissons l’existence relativement fréquente à la base de la langue et à la partie antérieure du cou. Tous deux, l’embryologie nous l’apprend, sont dus à des anomalies. de développement, sont intimement liés l’un à Pautre, et coexistent souvent avec leurs caractères histologiques propres, caractères qu’il est toujours facile de reconnaître au microscope et de séparer nettement. Dans les cas qui nous occupent, les follicul:s thyroïdiens manquent autour des kystes. Mais par leur situation sur la ligne médiane du cou et de la base linguale, par la présence sur leur paroi interne d’un épithélium cylindrique cilié, par leurs connexions avec les muscles de la langue, l’os hyoïde, la pyramide de Lalouette, ces derniers rappellent de tous points Les caractères ordinaires des divers seqgments du canal thyro-lingual. Aussi croyons-nous que c'est aux dépens de l’un quelconque de ces segments, situé plus ou moins haut suivant le cas, qu’ils se sont développés. Seule cette façon de voir donne une explica-
tion rationnelle et suffisante des liens étroits de parenté
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que présentent des tumeurs nées en des régions aussi diverses. Toutes quatre peuvent et doivent être rangées sous cette seule et même étiquette : Æystes du canal thyro-lingqual.
Ceux qui, pour faire échec à cette théorie pathogénique, invoquent la persistance du sinus précervical, semblent oublier que ce sinus n’existe qu’à la partie tout à fait supérieure du cou, ne remonte pas dans lalangue, n’empiète pas sur le champ méso-branchial ; qu'il présente une direction transversale et non verticale ; que surtout enfin, étant de nature ectodermique, il est revêtu d’un épithélium pavimenteux et non d’un épithélium cylindrique à cils vibratiles. Aussi n'est-il pas nécessaire de discuter longuement une telle opinion. Nous ne la
signalons que pour être complet.