DÉFINITION, HISTORIQUE
Sous le nom de Æystes du canal thyrolingual, “nous nous proposons de décrire des ‘tumeurs liquides congénitales, à caractères cliniques assez ‘peu tranchés, mais présentant une structure anatomique spéciale, et siégeant dans les divers segments qui peuvent subsister après Tlocclusion et la disparition du conduit qui, durant les premières phases de la vie embryonnaire, réunit la base de la langue -à la thyroïde médiane.
‘L'histoire de ces productions morbides date à peme de ces‘treute dernières années, et si l’on peut, en compul- ‘sant les-traités ét mémoires ‘antérieurs, relever un cer-
-täinnémbre d'observations ‘se-rapprothant- de ‘célles ‘que
nous citons plus haut, nulle part, la pathogénie de ces
rot
tumeurs n’est comprise de la même façon que de nos jours.
Bochdalek, le premier, en 1866, émit l’idée que ces formations kystiques pouvaient bien résulter d’une ectasie du canal qui porte son nom, ou de l’un de ses diverticules. A l’appui de cette opinion, il apportait l’observation d’un kyste situé dans la partie postérieure du génioglosse droit, kyste tapissé intérieurement d’un épithélium cylindrique à cils vibratiles. Généralisant sa théorie, il proposait d’attribuer la même origine à toutes les tumeurs liquides de la partie postérieure de la langue, décrites jusqu’alors sous le nom de grenouillettes.
Les idées de Bochdalek étaient depuis longtemps tombées dans loubli, lorsque Neumann, en 1877, les reprit pour son propre compte, et, comme Pavait fait son prédécesseur, les défendit à l’aide d’une observation devenue aujourd’hui classique.
L'hypothèse de Bochdalek-Neumann parut-elle erronée, ou bien doit-on attribuer au manque d'observations le silence qui se fit autour d'elle, toujours est-il qu'il n’en fut plus question jusqu'en 1881, époque à laquelle Verneuil la rappela incidemment à propos de la présentation faite par M. Nicaise à la Société de chirurgie, d’un kyste dermoïde de la pointe de la langue, n’offrant d’ailleurs aucun rapport avec les tumeurs que nous étudions.
Quatre ans plus tard, en 1885, dans un mémoire présenté à la Société Anatomique de Paris et qui eut un grand retentissement, MM. Verchère et M. Denucé s’appuyant sur lembryologie et l'anatomie pathologique,
se firent avec une telle conviction les défenseurs de cette
théorie pathogénique, qu’on peut à juste titre les considérer comme ses propagateurs en France. Dans leurs conclusions, ces auteurs mettaient la question absolument au point, se gardant bien de toute opinion extrême.
Malheureusement on n’eut pas la même réserve à l’étranger, et un certain nombre de chirurgiens, parmi lesquels nous devons surtout citer Bland Sutton et Streckeisen, attribuèrent la même origine à tous les kystes médians de la langue et du cou, tenant compte surtout de leur situation et de leurs connexions, sans souci de leurs caractères anatomo-pathologiques.
Dans leur Traité des affections congénitales, dont le tome [, publié en 1891, a seul paru, M.M. Lannelongue et Ménard s’élèvent avec raison contre cette manière de voir ; Mais leur appréciation sur le rôle joué par MM. Verchère et M. Denucé, est d'autant plus injuste, que leurs conclusions sont absolument identiques à celles de ces auteurs.
La même année, dans un article du 7raité de chrrurgte de Duplay et Reclus, M. A. Broca s’exprime ainsi : « Dans ce livre « Traité des affections congénitales, de Lannelongue et Ménard », il y a un point qui diffère assez notablement des idées que j'ai émises sur le rôle desinvaginations thyroïdiennes dans la genèse des kystes et fistules de la base de la langue et de la région thyro-hyoïdienne. Lannelongue et Ménard ne nient, d’ailleurs, nullement que cette invagination puisse jouer un rôle, mais à leur sens, c’est tout à fait exceptionnel, Mais je ferai observer, pour les kystes linguaux
et sublinguaux surtout, que les auteurs ont omis une
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division que je crois importante. Ils réunissent en un même chapitre les kystes médians de la langue et de la région sus-hyoïdienne. Or il est bien certain que le canal de Bochdalek n’a rien à voir avec les kystes dermoïdes de la pointe de la langue et du plancher buccal. Mais Je crois que l’on doit l’'invoquer pour expliquer les kystes et fistules médians et mucoïdes de la base de la langue et de la région thyro-hyoïdienne. »
En 1893, M. F. Buscarlet présenta pour obtenir le titre de Privat-docent de Chirurgie à l’Université de Genève, une thèse intitulée : « Contribution à l'étude des fistules branchiales. Fistules du canal de Bochdalek. » Dans ce travail très documenté, les idées de Bochdalek-Neumann sont considérées comme absolument exactes. L'opinion de l’auteur n’a d’ailleurs fait que se préciser depuis, et tout récemment encore, dans une lettre qu'il a bien
voulu nous adresser en réponse à une demande de renseignements, il s'exprime ainsi : « Mon opinion est absolument certaine ; les fistules médianes du eou ne sont pas ‘des fistules branchiales, mais des fistules résultant de la persistance du canal thyro-lingual, Aussi le titre de ma thèse est-il mal choisi ; J'aurais dû mettre : Coatribution à l'étude des fistules provenant du canal de Bachdalel: faussement comprises dans Les fistules branchia- ESS.
En 1894, la thèse de Mile Sulicka, « Contribution à l'étude des fistules et kystes congénitaux du cou. Kystes et Jistules du canal de Bochdalek », écrite sous l'inspiration de M. A. Broca, apporte de nouveaux et précieux do-
cuments à l'appui de la théorie que nous défendons.
La même année, M. le professeur agrégé M. Denucé, dans une communication à la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux, élargissait le cadre de sa première hypothèse, et attribuait une origine thyro-linquale à tous les kystes congénitaux revêtus intérieurement d’un épithélium cylindrique cilié, qu'ils fussent linguaux, sus ou sous-hyoïdiens.
À cette liste déjà longue de Mémoires et de Communications aux Sociétés savantes, nous devons ajouter les très intéressantes observations éparses dans la littérature étrangère de ces dernières années. Hœckel et Schlange, en Allemagne; Parkin, Morton, Durham, en Angleterre, en ont publié de précieuses. Grâce à tous ces documents et à nos connaissances de plus en plus précises en embryologie, grâce surtout à l’emploi raisonné du microscope, la umière peut être considérée comme faite sur cette variété absolument distincte de kystes congénitaux, englobée, il n'y a pas longtemps encore, dans le groupe si vague et si
diffus des kystes d’origine branchiale.
EÉTIOLOGIE. — PATHOGÉNIE.
Il n’est plus possible, à l’heure actuelle, de considérer ces tumeurs liquides comme des raretés pathologiques. La meilleure preuve de leur fréquence relative est fournie par les observations qui sont citées dans la seconde partie de ce travail. Il est fort probable qu’il en existe d’autres qui nous ont échappé malgré toute l’attention apportée à nos recherches, et surtout, que leur nombre augmentera rapidement à mesure que l'attention sera attirée sur ce point et que systématiquement, on pratiquera l’examen microscopique de tous les kystes de la langue et du cou.
L’hérédité ne paraît jouer aucun rôle dans leur développement.
L'influence du sexe n’est nullement établie, et il serait sage, croyons-nous, de n’y ajouter aucune importance.
C’est en général à la naissance ou dans la première enfance, que ces tumeurs font leur apparition. Mais à ce moment, elles sont, dans la majorité des cas, à peine per-
ceptibles, et n’apportent aucun trouble à laccomplisse-
ment des diverses fonctions. Nullement inquiets, les parents n’y portent qu’une attention relative, et ne songent pas à consulter le médecin. Ce n’est qu'un peu plus tard, à l'adolescence ou à l'âge adulte, que ce dernier est appelé, soit que la tumeur, cessant de rester stationnaire, ait rapidement pris un certain volume, soit que la coquetterie s’éveillant, les sujets atteints de cette légère difformité pensent à s’en débarrasser. Dans ces divers cas, il est toujours possible de retrouver la notion de congénitalité. Mais il est des circonstances où elle manque absolument, le malade étant dans un âge assez avancé, et affirmant que sa tumeur n’a débuté qu’à une époque plus ou moins rapprochée. Toutefois, ces débuts tardifs ne doivent pas nous surprendre, car le tout est de s’entendre sur le sens exact du mot congénital. Comme l’a fort bien fait remarquer le professeur Lannelongue, « l’expression de congénital, appliquée au mot kyste, n'implique pas qu'il existe au moment même de Ja naissance; elle indique seulement que son existence se rattache à un trouble de développement, lequel peut ne se révéler qu’à un âge fort avancé. » C’est d'ailleurs un fait d’observation déjà ancienne, qu’on ne peut pas seulement comprendre dans la classe des affections congénitales celles qui existent au moment même où l’enfant vient au monde, et l’étude des hernies inquinales congénitales nous en fournit de nombreuses preuves.
Donc, si la congénitalité de ces tumeurs n'est pas toujours évidente au sens clinique du mot, à son sens pathogénique, elle est certaine. Il faut, en effet, pour qu’elles se développent, qu’en un quelconque de ses segments, le
canal thyro-lingual persiste. Lors de la discussion de nos observations fondamentales nous l’avons suffisamment établi, pour qu'il ne soit pas nécessaire d’y revenir
A cette persistance d’un conduit embryonnaire, représentant en quelque sorte le germe du kyste futur, doit assurément se joindre une cause secondaire, qui favorise le développement de ce germe. Mais cette cause nous échappe absolument, et si nous voulions expliquer Papparition plus ou moins tardive de ces tumeurs, suivant les cas, nous ne pourrions faire que des suppositions
sans grande valeur.