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OBSERVATION II

Dufrène Alphonse, armurier, âgé de cinquante deux ans, se présenta le 10 septembre 1863, à la consultation de l’hôpital de la Pitié, pendant que je faisais par intérim le service de M. Richet.

Cet homme était affecté d’une tumeur située sur la partie latérale gauche du cou, dont il disait ne s’être aperçu que depuis deux à trois mois seulement. Jusqu’alors, sauf quelques indispositions légères, il a joui d’une santé parfaite; mais, à partir de ce moment, il commença à maigrir d’une manière sensible. Pas d’antécédents syphilitiques, rien à signaler du côté de ses ascendants, sinon que sa grand’mère paraît avoir succombé à une affection probablement cancroïdale du pied.

Au moment ou le malade se présenta à moi, il était dans l’état suivant :

Sur le milieu de la partie latérale gauche du cou existait une tumeur arrondie, offrant le volume d’un œuf de poule, dure à la pression, légèrement bosselée à sa surface, et tant soit peu plus molle au centre qu’à la circonférence. La peau avait conservé sa souplesse, son épaisseur, sa mobilité, et glissait facilement sur la tumeur, sauf daus un point, large comme une pièce d’un sou, ou elle adhérait à la masse, et offrait une coloration rougeâtre.

(1) Fischer, Kriegs chirurgie, p. 132 (Erlangen, 1868).

(2) Panas, mém. cité, p. 366.

Les rapports de la tumeur avec les parties voisines étaient les suivants :

Elle est recouverte en avant par la peau et le muscle sternomastoïdien qui paraît aplati sur elle. Si on saisit la tumeur entre les doigts, et qu’on lui imprime des mouvements de latéralité, on sent qu’elle n’est pas exempte d’adhérences avec le plan vertébral; le pharynx et le larynx ne sont pas sensiblement déviés, et l’on ne sent rien du coté de la cavité pharyngienne, bien que le malade nous dise que depuis une quinzaine de jours il avait commencé à avaler un peu plus difficilement.

La voix conserve ses qualités normales, et la respiration toute sa liberté.

L’artère carotide bat librement en dedans de la tumeur; le système veineux superficiel n’offre rien qui puisse nous faire penser que les vaisseaux veineux profonds subissent une pression quelconque; aussi, si l’on s’en tenait là, on concluerait faussement que la tumeur n’exerce aucune compression fâcheuse, soit sur les vaisseaux, soit sur les nerfs; mais l’examen de l’œil du même côté va nous mettre sur la trace d’une série de symptômes extrêmement intéressants, qui témoignent hautement que le nerf grand sympathique subit ici une compression.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est une rougeur très-vive de la conjonctive de l’œil gauche, différente de la conjonctivite par l’absence de toute sensation anormale, l’absence de toute sécrétion morbide, et l’état absolument normal de l’autre œil. Le malade dit s’être aperçu de cet état de son œil quinze jours auparavant, d’après l’avertissement de sa femme qui s’en serait aperçue le malin au réveil. Un examen plus approfondi nous permit de constater :

1° Que la pupille de cet œil est de moitié plus resserrée que i’autre.îf

2° Que l’ouverture palpébrale semble être devenue plus petite sans que nous puissions affirmer qu’il y ait rien de pareil du côté de la narine et de la bouche;

3° Enfin, que l’oreille et toute la moitié gauche de la tête sont légèrement rouges, congestionnées, et offrent une élévation de température parfaitement sensible à la main et au thermomètre, qui donne une différence de 2° centigrades entre ce côté de la face et l’autre côté.

Il est à noter que, du côté congestionné, le malade accuse des fourmillements et une augmentation de la sensibilité de la peau de la joue.

Avec cet ensemble de symptômes, reproduisant si bien ce que l’on observe chez les animaux lorsqu’on vient à couper chez eux le nerf sympathique au cou, le diagnostic ne pouvait être un instant douteux. Il y avait bien évidemment ici une compression du nerf grand sympathique produite par une masse de ganglions lymphatiques dégénérés; quanta la nature de la tumeur, nous l’avons jugée cancéreuse, en nous basant pour cela sur la marche rapide qu'elle a suivie, et sur l’amaigrissement hâtif du malade.

Notre ligne de conduite était dès lors toute tracée, c’est pourquoi je dissuadai le malado d’une opération sanglante, et je lui prescrivis quelques toniques et l’iodure de potassium. Tel était l’état des choses lorsque je vis ce malade pour la première fois (10 septembre) ; voici ce qui s’est passé depuis:

Le 24 octobre, il se fit recevoir à l’hôpital Saint-Antoine, dans le service de M. Jarjavay, où il resta jusqu’au 31 octobre. Pendant son séjour dans cet hôpital, on lui donna de l’huile de foie de morue, du vin de quinquina, et on fit l’ouverture de sa tumeur trèsprobablement fluctuante.

De retour chez lui, le malade a continué de faire usage de l’huile de foie de morue et autres moyens, ce qui n’a pas empêché sa tumeur de faire des progrès tellement rapides que, dans le courant du mois de janvier 1864, il crut devoir s’adresser à M. Richet, à la Pitié, dans le service duquel il ne resta que quinze jours, pour regagner de nouveau son domicile où j’ai été le revoir il y a une vingtaine de jours environ. Son état était alors le suivant :

D’une maigreur extrême, il est devenu méconnaissable, et n’a plus la force de se lever du lit. La tumeur occupe actuellement, non-seulement tout un côté du cou, mais elle envahit aussi les régions axillaires et scapulaires; aussi le cou est-il fortement incliné à gauche, et ne peut-il plus être redressé, à cause de l’énorme masse fongueuse et lardacée qui englobe tous les tissus. Par suite de cet état de choses, le malade ne peut plus ni ouvrir la bouche, ni avaler autre chose que des liquides.

Mais, ce que j’avais surtout intérêt à connaître, c’était l’état des choses au point de vue des changements survenus dans les phénomènes de compression du grand sympathique.

L’injection oculaire, dont il n’existe plus de traces, avait complètement disparu, depuis longtemps déjà, avant l’entrée du malade dans le service de M. Jarjavay; de sorte que l’hypérémie en question n’a pas dû persister plus d’un mois et demi à deux mois au plus. Il en a été probablement ainsi de la rougeur avec élévation de température de la face; mais sans qu’on puisse l’affirmer, le malade n’ayant pas été à même de le constater.

Les deux observations suivantes appartiennent à M. Verneuil; la première est consignée dans les bulletins de la Société de chirurgie, la seconde est inédite. Ces observations sont encore bien complètes, elles sont remarquables par l’existence des phénomènes congestifs et calorifiques; en outre, dans la première se trouve signalé un symptôme qui n’a été observé que par Gairdner : les sueurs localisées dans la moitié de la face.

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