ACCIDENTS NERVEUX CONSÉCUTIFS
Je rangerai sous ce titre une série d’accidents dont il serait difficile de faire un groupe bien homogène, mais qui, du moins, sont reliés entre eux par leur communauté d’origine.
ARTICLE PREMIER. — Épilepsie.
On trouve dans les auteurs des exemples assez nombreux d'épilepsie développée à la suite des lésions traumatiques de l’encéphale. Mais la concision regrettable avec laquelle ces laits sont en général relatés, éveille dans l’esprit du lecteur un doute involontaire. On se demande quelle est au juste la nature des accidents qui ont été observés. S’agissait-il d’une épilepsie franche, véritable, avec tous ses symptômes classiques, avec son cortège ordinaire de phénomènes, avec ses retours habituels, etc. ; ou bien simplement de quelques accès convulsifs simulant l’épilepsie, de quelques attaques épileptiformes accidentelles et isolées?
Cette incertitude, toutefois, doit cesser en présence de quelques faits plus complets et mieux observés, il est démontré aujourd’hui que les lésions traumatiques de l’encéphale peuvent être suivies soit de l’épilepsie véritable , soit d’accès épileptiformes. Tantôt, en effet, les malades ont présenté le groupe de symptômes qui caractérisent l’accès épileptique, et la série d’accès qui composent la maladie; tantôt, au contraire, tout s’est borné à quelques phénomènes convulsifs, ne présentant
dans leur nature et dans leur succession qu’une resemblance éloignée avec l’épilepsie.
Quel intervalle sépare la lésion de l’accès épileptique ou épileptiforme? Rien de lîxe à cet égard. On a vu le premier accès apparaître quelques heures seulement après l’accident, ou se montrer seulement après plusieurs mois et même au bout de deux ans.
La cause immédiate de ces accidents est généralement obscure; le plus souvent, ils tiennent à une lésion organique, à une altération de l’encéphale , à la présence d’un corps étranger, à une compression, à une irritation de la substance nerveuse ; mais d’autres fois il est impossible d’en préciser l’origine.
La connaissance de l’étiologie indique le traitement à suivre. Si les accidents paraissent liés à un état d’excitation ou d’éréthisme des centres nerveux, c’est au traitement de l’encéphalite qu’il faut recourir : les antiphlogistiques généraux et locaux pourront soulager le malade et amener la cessation des attaques.
Si la maladie est entretenue par une compression ou par un corps étranger, l’indication à remplir est encore évidente : lever la compression, extraire le corps étranger. C’est ainsi que Marchettis guérit un malade en évacuant à l’aide du trépan un foyer contenant « une matière ichoreuse jaunâtre » ; et de même Dudley, en enlevant « trois esquilles grosses comme l’ongle du pouce d’une caverne creusée dans la substance du cerveau. »
Dans des cas semblables, nul doute que le trépan ne soit la ressource à laquelle le chirurgien doive recourir. IMais on ne saurait tracer à ce sujet de prescriptions formelles, L’indication principale sera tirée pour l’opération de l’état local des parties extérieures (altération du crâne, décollement du périoste, tuméfaction des téguments, enfoncement des os, etc.). En dehors de cette indication, le chirurgien agirait au hasard
et risquerait de porter le trépan sur des portions saines de l’encéphale.
On a prétendu , il est vrai , que l’application du trépan pouvait être avantageuse pour le malade, alors même qu’elle était faite en l’absence d’une lésion organique ; on a même proposé cette opération contre l’épilepsie essentielle. Mais quel serait aujourd’hui le chirurgien assez aventureux pour imiter la conduite de Lamotte, qui trépana un épileptique sur le pariétal gauche, sans autre indication qu’un sentiment général d’embarras éprouvé dans la tête au moment des attaques? La prudence prescrit donc de s’abstenir, à moins qu’il ne se rencontre à l’extérieur quelques circonstances propres à indiquer, soit une lésion de l’os ou des parties sous-jacentes, soit la présence d’une esquille, d’un épanchement, d’un abcès, ou d’un corps étranger.
Un dernier mot sur l’épilepsie consécutive aux lésions cérébrales.
Cette épilepsie est-elle transmissible par hérédité, comme l’épilepsie vraie, médicale, pour ainsi dire? Les auteurs ne nous renseignent pas à ce sujet. J’inclinerais à croire que cette forme d’épilepsie ne crée pas de disposition transmissible. C’est un accident propre au sujet affecté, mais qui ne retentit pas sur la génération descendante.
Voici, à l’appui des faits énoncés, quelques observations intéressantes :
Une personne que je connais a fait une chute il y a une douzaine d’années. Depuis cette époque, elle est sujette à des attaques fréquentes et subites d’épilepsie. Dans l’intervalle des accès , elle n’éprouve aucun trouble , aucun dérangement dans sa santé. Point de douleur dans un point fixe ; intelligence très nette et très lucide.
Les accès ont tous les caractères des accès francs d’épilepsie. Cette personne ne compte aucun épileptique dans sa famille ou dans ses ascendants, et n’avait jamais éprouvé aucun accident semblable avant sa chute, qui est arrivée du reste vers l’âge de trente-cinq à quarante ans.
BAUCHET.
Les accès sont plus fréquents après une fatigue un peu grande , après un excès de table ou l’abus des plaisirs vénériens. Ils semblent augmenter de fréquence depuis quelques années. Cette personne a deux enfants , l’un de trente ans, l'autre de vingt-huit environ. Aucun de ses enfants n’a présenté de signes d’épilepsie.
Lésion traumatique du cerveau. — Epilepsie à la suite (1). — Un fermier, appelé Meen, fut blessé à la tête en déchargeant son fusil, par un morceau de la culasse qui éclata.
Ce morceau avait traversé son chapeau, percé l’os frontal, un peu à gauche de l’apophyse épineuse de cet os et à un pouce et. demi environ au-dessus du rebord de l’orbite . et pénétré dans le cerveau , entraînant devant lui un morceau circulaire du chapeau et plusieurs fragments d’os.
Il tomba étendu du coup qu’il avait reçu; mais il put se remettre bientôt et gagner, avec l’aide de quelqu’un, la maison la plus proche, d’où il fut transporté dans une charrette jusque chez lui.
Je le trouvai assis sur une chaise, et en état de me donner tous les détails nécessaires sur son accident.
Le morceau de culasse avait été retiré lorsqu’il ôta son chapeau, et comme il n’v avait pas d'hémorrhagie, j'appliquai un morceau de dia chylon , pendant qu'on allait me chercher mes instruments. Au bout de dix minutes environ , le malade eut une attaque d épilepsie bien marquée, qui cessa dès que j'eus retiré le morceau de diachylon, sous lequel je vis qu'il s’était formé un petit caillot de sang dont la pression, quoique légère, troublait ainsi les fonctions de l'encéphale.
Je fis une incision cruciale aux téguments, et je trouvai inulile l’application du trépan. A un pouce environ de profondeur dans le cerveau, je sentis avec la sonde un corps dur que je reconnus , après l’avoir retiré, pour être un morceau de chapeau circulaire, et correspondant, pour la forme et la dimension, à celles de l’éclat de la culasse. Je retirai aussi plusieurs esquilles qui avaient pénétré assez profondément dans le cerveau, dont il sortit également une certaine quantité. Les téguments furent alors rapprochés, la plaie pansée légèrement.
Saignée, purgatifs répétés plusieurs fois.
Le malade se guérit parfaitement ; mais, depuis lors, il a eu deux
(1) Edimb. med. et surg. Journal , 1835, page 260.
Ou trois attaques d'épilepsie auxquelles il n’avait jamais jusque- là été sujet.
M. Follin m’a communiqué l’observation suivante :
Epilepsie (suite d’une chute). — Pardeux, vingt -deux ans, rue dn Cloître-Notre-Dame, 20.
Bonne santé habituelle, jamais de convulsion antérieure.
A la fin de 1 852 , il fait une chute d’un troisième étage ; il perd connaissance, mais n'a pas de lésions apparentes. On le porte alors à l'hôpital Beaujon (service de M. RobeH). Il reste deux heures sans connaissance, et, après un examen plus attentif, on ne peut constater ni plaie de tète, ni écoulement par l’oreille. Au bout d’un mois de son séjour à l’hôpital , et le premier jour qu’il se leva , il eut une attaque d'épilepsie.
Depuis cette époque , il a eu régulièrement trois attaques par semaine, jusqu’en décembre 1854,
Les attaques étaient plus marquées pendant les grands froids et les grandes chaleurs.
En décembre 1854, il fut soumis, par M. Bouchut, au traitement de l’épilepsie par l’oxyde de zinc : il prit jusqu’à 3 grammes par jour de ce médicament et resta sans éprouver d’attaques pendant toute l’année 1 855.
Mais le 18 décembre de cette même année, il revint au bureau central, où M. Follin le vit; il venait consulter pour une nouvelle attaque qu’il avait éprouvée récemment.
Article U. — Névralgies ; douleurs névralgi formes.
De même que nous avons admis deux formes d’accès épileptiques, de même nous devons distinguer ici deux variétés de douleurs névralgiques succédant aux lésions traumatiques de l’encéphale.
Tantôt , en effet , on a observé de véritables névralgies , analogues aux névralgies spontanées, se produisant sous la même forme, avec les points douloureux fixes, avec les irra-
diations de sensibilité sur le trajet de nerfs, avec les accès intermittents, avec tous les caractères, en un mot, qui appartiennent en propre à la maladie; — tantôt, au contraire, on a signalé de simples douleurs né vrai gi formes produites par des lésions de sièges différents.
La névralgie véritable peut être observée même en l’absence de lésions appréciables. Elle porte sur un nerf ou seulement sur quelques-unes de ses divisions. Quelquefois elle a pour point de départ le siège même de la cicatrice. Elle affecte la marche, le type des névralgies spontanées. Elle est singulièrement persistante et rebelle.
Les douleurs névralgiformes tiennent, soit à la division incomplète d’un filet nerveux, soit à une altération du péricràne ou des os (ostéite, esquilles, carie, nécrose), soit à des lésions sous-jacentes (décollement de la dure-mère, lésions des membranes ou de la substance nerveuse). Elles sont plus fréquentes que les névralgies véritables, et ce sont elles qui se trouvent en général décrites dans les traités classiques, sous le nom de douleurs locales persistantes.
Ces douleurs apparaissent souvent peu de temps après la blessure; quelquefois aussi elles ne se montrent qu’après plusieurs mois, plusieurs années. Elles sont, du reste, en relation d’époque avec les causes qui les produisent.
Elles sont permanentes ou intermittentes. — Elles revêtent surtout le type continu lorsqu’elles tiennent à quelque lésion organique.
Quelquefois légères, elles affectent d’autres fois une intensité remarquable. On les a vues s’élever à une violence telle, qu’elles déterminaient la syncope (Scultet, Gervais), et tourmentaient assez les malades pour leur faire réclamer l’opération du trépan.
Si elles affectent le type névralgique franc, si rien ne prête au soupçon d’une lésion organique, c’est au traitement médical
des névralgies qu’il faut se borner (narcotiques, antispasmodiques, etc.).
Dans le cas contraire, si l’exploration des parties fait reconnaître une altération quelconque, il faut agir suivant l’indication spéciale qui ressort de la nature même du traumatisme.
Une méthode presque empirique qui a réussi à calmer les douleurs en plusieurs cas, c’est Y incision des téguments ducrâne. Les auteurs citent des exemples nombreux de douleurs rebelles qui ont été dissipées sans retour par ce mode de traitement.
Si les douleurs paraissaient tenir à un état phlegmasique local, les antiphlogistiques et les dérivatifs trouveraient sans doute une utile application.
Mais il est des douleurs qui nécessitent une intervention chirurgicale plus activep ce sont celles qui ont acquis une acuité extrême. Il faut alors en rechercher attentivement la cause et agiren conséquence. Si elles étaient produites par une ostéite et une nécrose, la rugination serait avantageuse, en accélérant l’exfoliation et la séparation des lames osseuses. On pourrait même recourir au trépan , comme le conseille Boyer, si l’os paraissait affecté dans toute son épaisseur. Enfin, dans le cas où les douleurs seraient entretenues par une lésion souscrânienne, telle qu’une suppuration méningée ou cérébrale, ce serait le trépan seul qui, permettant d’atteindre la cause du mal, pourrait en amener la guérison.
« Lorsque l’opération a paru nécessaire, le temps écoulé depuis la lésion première ne doit pas plus que pour les abcès être considéré comme une contre-indication. On trouve dans les annales de la science des cas où le trépan a été appliqué heureusement des semaines, des mois, et même des années après l'accident (1). *>
Le trépan, toutefois, n’a pas réussi dans tous les cas. Sans parler des dangers propres à l’opération, il est des faits où les
(1) Compendium de chirurgie , tome II, page 648.
douleurs ont persisté après ces tentatives avec leur intensité première.
Ai je besoin d’ajouter en terminant que le trépan ne doit être appliqué qu’en présence d’indications précises et contre des douleurs d’une extrême acuité? Si les indications ne sont pas suffisantes, il faut s’abstenir. Si la douleur n’atteint pas un haut degré de développement, il convient de temporiser et de considérer ces souffrances comme une infirmité que le temps seul peut soulager, plutôt que d’intervenir par une opération à la fois incertaine et dangereuse.
Article 111. — Tétanos.
Le tétanos peut sans doute, ainsi que le délire nerveux (décrit par Dupuytren), être observé à la suite des plaies de l’encéphale, comme pour toute autre plaie. Mais le tétanos peut-il être observé comme accident consécutif? Voici un fait qui pourrait faire admettre cette complication consécutive (1) :
1er novembre 1 825. Adulte, trente ans (hôpital Saint-Louis, ser-* vice de M. Richerand). Coup de pied de cheval à la tête.
Symptômes — Insensibilité, plaie transversale de 5 pouces de long au-dessus du sourcil droit, avec dépression de l’os, à une profondeur d’un pouce. Les parties déprimées se réunissaient en formant un angle si étroitement fermé, qu'il était impossible d'introduire entre elles un instrument quelconque capable de les soulever. (Saignée, sinapismes aux pieds.) Une heure après, le malade pouvait parler.
Le 2 novembre. Agitation, contraction des paupières, photophobie. L’absence de symptômes de compression décide M. Richerand à ne pas avoir recours au trépan.
Le 1 3 novembre. La blessure était presque cicatrisée , paupière toujours contractée; la mâchoire inférieure est un peu douloureuse et roide.
(1) Chassaignac, Des plaies de la tète , 1842, page 203.
Le 15 novembre, sortie.
Le 1 er décembre, il rentre ; la blessure avait un pouce de longueur ; abaissement presque impossible de la mâchoire inférieure, roideur des jambes.
« Cet état tétanique » marche progressivement.
Le 15 décembre, mort.
Autopsie. — La dure-mère, traversée par les fragments des os qui comprimaient le lobe antérieur du cerveau, était rougeâtre; la matière cérébrale diffluente, et cette altération était plus marquée dans la substance grise que dans la substance blanche; l'arachnoïde, à la partie supérieure et antérieure du lobe, est épaissie et recouverte d’une couche de pus séro-gélatineux.
Je voudrais d’autres faits pour admettre une variété de tétanos (consécutif), propre aux lésions traumatiques de l’encéphale. Ce fait est le moins attaquable parmi ceux qui sont rapportés par les auteurs, et il me semble que l’on a jusqu’ici confondu les contractions spasmodiques qui accompagnent si fréquemment les accidents consécutifs des contusions avec le tétanos proprement dit.
Article IV. — Paralysies.
Certaines paralysies ont été observées à la suite de lésions de l’encéphale. Elles sont le plus souvent expliquées par les nombreuses causes de compression et de désorganisation qui peuvent s’exercer sur les nerfs crâniens, ou sur d’autres portions de la masse nerveuse. Je n’ai donc qu’à mentionner ce point sans y insister davantage.
Je citerai les deux faits suivants, dans lesquels il paraît que les blessés, à la suite de lésions encéphaliques, ont présenté un ensemble de phénomènes bizarres que l’on pourrait rapprocher de ceux de la paralysie générale.
Nous trouvons dans les Bulletins de la Société de chirurgie (1), l'indication d'un malade présenté par M. Richet, et qui doit être rapprochée de celle de M. Follin.
Ce malade, à la suite d’une fracture de la base du crâne, suivie de guérison, offrait, outre une surdilé très prononcée, une titubation particulière des membres inférieurs, surtout marquée le soir. Il n’y avait pas eu de plaie extérieure. Le malade présentait, du reste, tous les signes d’une paralysie générale commençante.
M. Richard rappéla, à ce propos, l’histoire de trois malades, dont l’un avait conservé une hémiplégie persistante, et les deux autres une sorte d’idiotisme qui les empêchait de se livrer à aucun travail.
Paralysie générale progressive. — Tiby (Hvppolyte), âgé de trente ans, ferblantier, demeurant impasse du Maine, 8.
Cet homme n'a jamais fait de maladie grave; il a été observé par moi en décembre 1855.
Il a fait, il y a quatre mois, une chute dans une cave, en descendant une pièce de vin. On ne put constater ni plaie de tête, ni écoulement de sang par les oreilles. Ce malade avait perdu connaissance, et fut obligé de garder le lit pendant huit jours ; au bout de ce temps, il a repris ses travaux.
Depuis cette époque, le blessé se plaint d'étourdissements qui lui font perdre la raison ; il a continuellement des maux de tête vagues et des tintements dans l’oreille. Il a perdu aussi tout a fait la mémoire ; la vision est conservée à l’œil gauche; elle est incomplète à droite; mais cette infirmité remonte à l’âge de quatre ans, époque à laquelle le malade a eu la petite vérole.
Il y a une hésitation notable dans la parole ; le malade n’a plus de force dans les bras; il ne peut porter plus de 15 livres, tandis qu’avant sa chute il pouvait faire de très rudes travaux ; il y a du tremblement paralytique des bras ; les jambes sont faibles, la marche difficile; il n'y a jamais eu d’attaque convulsive.
A tous ces symptômes , MM. Lasègue et Follin ont reconnu les symptômes d’une paralysie générale commençante.
(1) Bulletins de la Société de chirurgie, tome VITP, page 121.
Article V. — Troubles variables de V intelligence.
On a vu quelquefois succéder aux lésions de l’encéphale des troubles de l’intelligence très singuliers. Rien de plus variable à ce point de vue que l’influence exercée sur les facultés, qui tantôt sont toutes compromises à un certain degré et affaiblies uniformément, et tantôt, au contraire, ne sont affectées que partiellement.
Ainsi certains malades restent dans un état (Y hébétude remarquable. Le trouble de l’intelligence est ici général, il s’exerce sur toutes les facultés.
D’autres fois, c’est une faculté seulement qui est perdue ou affaiblie, telle que la mémoire, la parole, etc.; ou bien c’est une faculté qui n’est compromise que sur un point. D’autres fois encore, la raison est revenue, mais il est une série d’actes qui semblent échapper à sa direction. Quelques exemples feront mieux comprendre ces dérangements étranges de l’intelligence.
Plusieurs blessés, dont parle M. Ph. Boyer, avaient perdu la mémoire des mots; l’un d’eux avait également perdu le souvenir des choses; il ne se rappelait rien de ce qu’il avait vu ou fait avant l’accident, et cependant il se souvenait, le lendemain de cet accident, d’avoir vu sa mère ou ses amis qu’il avait alors méconnus. Il commença par recouvrer la mémoire de tous les monosyllabes et d’autres mots, mais nullement celle des faits.
Un blessé de Waterloo, cité par Larrey, avait perdu, à la suite d’un coup de feu sur le front, la mémoire des noms propres et de quelques substantifs (1).
(1) Archives , tome XV, page 616.
Le même symptôme se retrouve dans la curieuse observation suivante :
Observation. — M. Deeampan (Édouard), ex-officier de cavalerie, âgé environ de vingt-six ans, fut frappé, en faisant des armes, le 2 mars 1817, d’un coup de fleuret (dont la pointe s’élait rompue sur son plastron) à la région canine gauche, près de l'aile du nez, dans une direction oblique de bas en haut et un peu de dehors en dedans. L’instrument pénétra à la profondeur de 3 pouces et demi, dans la fosse nasale gauche, traversa la lame criblée de l’éthmoïde, et entra, sans doute, de 8 à 9 lignes, dans la partie interne postérieure du lobe antérieur gauche du cerveau, de manière à se rapprocher de la partie antérieure du corps calleux.
Au moment de la blessure une hémorrhagie très forte se manifesta, et il s’était formé probalement un épanchement sanguin proportionné dans l’intérieur du crâne, car un moment après, M. Deeampan tomba en syncope et perdit totalement l’usage de ses sens, dont Texercice ne s’est reproduit que d’une manière graduée et encore imparfaite. La vue se rétablit en peu de jours dans l’œil droit, le gauche en fut privé pendant plus d’un mois ; ensuite le malade vit les objets doubles. L’odorat, après avoir été totalement aboli, se développa de nouveau au bout d’un certain temps dans la narine droite, et le blessé distinguait très bien de ce côté les liqueurs alcooliques odorantes de celles inodores ; cependant la perception des odeurs était encore moins active que du côté gauche. Le sens ^3u goût fut également altéré, mais de telle manière que la moitié droite de la langue percevait très bien les saveurs, tandis que le [côté gauche était privé de cette faculté; cet organe était aussi porté à droite, par opposition à l’hémiplégie qui existait du côté droit; la commissuredes lèvres était entraînée à gauche. L'ouïe, abolie d’abord dans l’oreille du côté de la blessure, se rétablit par la suite. Tout le côté frappé de paralysie, reprit insensiblement la plus grande partie de ses mouvements.
La mémoire des noms substantifs qui ont de l’analogie avec les noms propres, fut totalement éteinte, tandis que la mémoire des images et de tout ce qui est susceptible detlescription, resta dans l’intégrité la plus parfaite. Ainsi, par exemple, le malade se rappelait très bien la personne et les traits de M. Larrey, de qui il avait reçu plusieurs fois des
soins pour diverses maladies et blessures; il le connaissait beaucoup, il le voyait toujours sous ses yeux (expression du malade); mais il n’a jamais pu se rappeler son nom, au point qu’il le distinguait par celui de « M. Chose-». II avait également oublié les noms de ses proches et de seé amis. Il ne pouvait aucunement se ressouvenir des noms des diverses pièces qui composent la batterie d’un fusil, et pourtant il en faisait fort bien la description.
L’aberration mentale qui avait existé chez cet officier dans le premier temps, avait cessé; mais tout ce qui avait rapport à son amour-propre, à ses succès militaires, le jetait encore dans un état d’aliénation et de mélancolie profonde, tandis que les conversations qui avaient trait à sa famille, à ses parents ou à ses amis, lui rendaient le libre exercice de ses facultés intellectuelles.
Dans le fait suivant, c’est le souvenir seul de l’accident qui était perdu.
M. Gosselin a vu à l’hôpital Cochin, en 1858, un peintre qui, après être tombé du haut d’une échelle, est resté trois jours dans un état de commotion; au bout de ce temps et pendant les jours qui suivirent, il avait retrouvé ses mouvements et sa sensibilité; mais il lui restait, comme dernier trouble de l’intelligence, la perte complète du souvenir de son accident et de l’endroit où il avait été blessé. La veille de sa chute, il avait travaillé rue de la Harpe. Le jour même de l’accident il commençait de nouveaux travaux dans un café du Palais-Royal. Or, pendant près d’un mois qu’il est resté à l’hôpital, il a soutenu qu’il n’avait pas travaillé au Palais-Royal, qu’il n’était pas tombé, et qu’il était devenu malade au moment où il finissait sa journée rue de la Harpe.
Voici un fait plus étrange encore, relatif à un dérangement singulier de la raison.
M. Gosselin a soigné cette année même, à l’hôpital Beaujon, un Anglais, jusque-là bien portant, qui à la suite d’une chute dans un escalier, est resté neuf jours sans connaissance et en état de commotion. Il revint peu à peu, mais conserva un peu de lenteur dans les fonctions cérébrales pendant une quinzaine de jours. Après ce temps ,
il répondait bien à toutes les questions et suivait assez nettement une conversation. Seulement il lui arrivait de temps à autre de parler d’un autre sujet que celui dont il était question. Il a surtout conservé jusqu’au vingt-huitième jour, époque où il a quitté Paris pour se rendre en Angleterre, la manie d’uriner contre les murs de sa chambre et de son appartement, croyant toujours qu’il était dans la rue.
J’ai conservé le souvenir de plusieurs malades observés dans le service de M. Velpeau, qui offraient les aberrations de la mémoire les plus singulières. L’un avait perdu la conscience de son existence, l'autre avait oublié les verbes, un autre les substantifs communs.
Enfin, on a signalé chez quelques malades un changement notable dans le caractère, les habitudes, les affections.
Un blessé, qui avait eu une fracture du pariétal avec enfoncement, affirmait à son médecin que ses facultés intellectuelles étaient plus développées qu’avant l’accident, qu’il pouvait calculer plus facilement et qu’il n’était plus sujet à un mal de têté périodique, dont il souffrait autrefois.
La perte de la parole est un fait sur lequel j’ai insisté à plusieurs reprises dans le cours de cette thèse. Je n’ai plus à y revenir actuellement, surtout après avoir rappelé le fait si singulier observé par M. Ollier (surdi-mutité).
Quelques malades ont été sujets à des hallucinations singulières. — L’observation suivante, qui m’a été communiquée parM. Follin, nous en fournit un bel exemple. Il s’agit d’un individu qu’il a observé à l’hôpital Necker, et dont l’histoire est très curieuse.
Cet homme reçut un coup violent sur la tête, mais on n’observa qu’une petite plaie sur le crâne ; on le trouva couché sans connaissance, sur l’impériale d’un wagon ; ce malade racontait que sa tête avait frappé sur une barre de pont.
A la suite de cet accident cet homme ressentit constamment des douleurs dans la tête. Il éprouvait en même temps une exaltation et des hallucinations de l’ouïe : il entendait des voix qui l’appelaient et
lui criaient : Viens donc... viens donc.... viens donc; il entendait encore le bruit violent d’une locomotive en mouvement.
Ce malade, un instant amélioré par l’hydrothérapie et la belladone, a vu ses accidents reparaître et a quitté l’hôpital .
Les accidents continuent encore maintenant, comme M. Thomas (de Tours) a pu le constater.
Certains malades, à la suite de lésions de l’encéphale, peuvent perdre complètement la raison. — Le malade de M. Gosselin était devenu maniaque.
J’ai enregistré les cas les plus curieux d’aberrations de l’intelligence ou. de la mémoire, à la suite des maladies qui nous occupent ; je n’ai pas la prétention de les avoir tous énumérés, j’ai seulement voulu fixer l’attention sur ces faits, et si Ton a bien médité ce que j’ai dit, on pourra ranger tout autre trouble curieux des centres nerveux à côté de ceux que j’ai consignés dans mon travail .