CHAPITRE PREMIER
IMPALUDISME. IMPALUDATION.
Il est bien établi aujourd’hui que les accès de fièvre intermittente ne constituent pas les phénomènes primordiaux et nécessaires de l'intoxication palustre, et que les ämpaludés ne sant pas seulement ces fébricitants qui présentent, à des intervalles plus ou moins rapprochés, les trois stades classiques de la fièvre des marais. L’impadulisme a une modalité plus variée ; l’accès de fièvre n’est pas indispensable à un individu pour qu’on dise de lui qu'il est paludique. Nous comprenons sous le nom d'impaludisme un empoisonnement général de l'économie, un processus morbide variable dans ses manifestations symptomatiques et anatomiques.
Le poison palustre crée un état physiologique nouveau, transforme la constitution de l’organisme qu’il a envahi. Point n'est besoin pour cela qu'il agisse avec un grand fracas; l’accès de fièvre peut faire défaut; l’impaludé peut subir l’intoxication lentement, sans secousse, sans désordres appréciables, comme s'il absorbait le poison par petites doses successives et comme si son économie s’y habituait. Sa nouvelle manière d'être s'établira insidieusement, Le poison malarique modifiera un appareil, un sys-
tème, suivant les prédispositions de l'individu, changeant son action avec les idiosyncrasies particulières, produisantses effetstantôt dans un organe, tantôt dans un autre plus spécialement, à l'exemple des diathèses.
La plupart des gens qui habitent les contrées paludéennes ressentent à un certain degré les effets de l'intoxication miasmalique, ils acquièrent une impressionnabilité plus grande qui se traduit souvent par des manifestations du côté du système nerveux (névralgie p.ex.)
Les degrés sont certainement assez nombreux ; et tel organisme est peu touché, tandis que tel autre l’est davantage. Tel sujet aura subi l'intoxication palustre à son insu, sans en éprouver aucune manifestalion ; tel autre aura vu se produire chez lui des phénomènes morbides divers qu’il rattachera à d’autres causes; tel autre, enfin, arrivera à un degré particulier de l’empoisonnement tel, qu'il portera l'empreinte profonde de l'influence néfaste qu'il aura subie.
Il est fréquent de voir, dans les contrées à malaris, un certain nombre d'individus ayant tous le même aspect, la même physionomie morbide que l’on ne peut s'empêcher de rapporter à la même cause, l’impaludisme. Hippocrate décrivait déjà la physionomie de l’impaludé, lorsqu'il disait, en parlant des habitants des bords du Phase, que « leurs chairs semblaient se fondre pour se porter à la rate. »
Depuis l’intoxication légère jusqu’à la cachexie, la
PAT malaria imprime à l’ensemble de l’économie un cachet spécial qui a été décrit déjà bien souvent par les médecins des pays à fièvre. Depuis Monfalcon, Bailly, Nepple, cette physionomie est bien connue. Nepple, traçant le portrait des fiévreux des Dombes, dit : « le Dombiste se reconnaît, au premiér aspect, « à son teint blème, à ses traits allongés, maigres « ou bouffis, à ses chairs flasques, à sa démarche « lente, à une certaine mollesse dans tous ses mou- « vements, età son gros ventre. »
Plus loin, décrivant le Bressan : « Le fatalisme « et l’abattement moralest un des signes de son ca- « ractère ; l'énergie morale manque à l'habitant des « marais. »
Ces observations peuvent s'appliquer à l’Arabe du Nord de l'Afrique. L’Arabe des plaines se distingue par son indolence, son inaptitude à tout travail manuel ; l’inaction, l’apathie physique et morale sont des attributs de son tempérament. Au contraire le Kabyle, qui habite un pays généralement à l’abri de l’impaludisme, est actif, intelligent, travailleur.
Dans les pays à malaria, l'émigré, qu’il subisse ou non les atteintes du poison palustre sous ses formes les plus manifestes et les plus dangereuses, voit son tempérament se transformer, se rapprocher de celui de l'indigène. C'est un fait bien constaté par tous les Européens qui arrivent en Algérie. Ils ne se sentent plus la même énergie physique; l'appétit se perd en partie ; les sécrétions se ralentissent, sauf les sécrétions biliaire et cutanée. L'organisme en
= Où ==
un mot, s’adapte au milieu nouveau, quand il n’est pas transformé d’une façon plus violente par l’invasion du poison. C’est ce que Catteloup en 1851 décrivait sous le nom d’impaludation, mot que nous aduptons, et qui nous paraît peindre cet envahissement de l’économie par le miasme palustre. Catteloup distinguait l’impaludation lente « ne produisant « aucun trouble sensible dans l’économie, dans « laquelle l'organisme s’assimile entièrement les « conditions compatibles avec le climat » et l’impaladation ayant un retentissement marqué sur l’individu. Dans ce second cas « ou bien l’on est frappé « tout à coup par la fièvre sous toutes ses forxes, ou « bien l’on tombe dans un dépérissement lent dé- & crit par les médecins des pays chauds sous la à :: « nomination d'accidents de l'acclimatement. »
Il n’est pas jusqu'aux animaux qui ne ressentent l’action du miasme paludéen dans les pays à malaria. L'intoxication paludéenne, chez l'animal, a été mise en doute ; cependant il existe des faits qui semblent la démontrer. Bailly (traité anatomo-pathologique des fièvres intermittentes) cite Carlo Ruini qui, en 1690, mentionnait dans son traité de l’anatomie et des maladies du cheval, les fièvres intermittentes chez le cheval. Il ajoute qu'aux environs de Rome il n’est pas rare de voir des chèvres mourir subitement et présenter à l’autopsie « une rate crevée et le ventre rempli de sang. »
Au congrès pour l'avancement des sciences, tenu à Alger en 1881, M. Delamotte, vétérinaire, rap-
Het) |: 12 porte des cas de fièvre paludéenne pernicieuse chez des bœufs importés de France en Algérie. Le foie chez ces animaux, était généralement sain, la rate, normale dans quelques cas, était dans d’autres gonflée, sans bosselures, ramollie et réduite à l’état de pulpe noirâtre liquide. On a observé une épidémie de cette sorte dans la plaine de la Mitidja et une autre aux environs de la Calle.
Nous-même pouvons citer le fait suivant, qui nous a été rapporté par le D° Rouquette : M. G... directeur d’une grande exploitation forestière aux environs de Bône, a maintes fois observé chez des poules un état particulier de langueur, une espèce de torpeur physique qu'il ne s’expliquait pas. Ces animaux avaient toujours, lorsqu'on les sacrifiait, un foie particulièrement volumineux. M. G..., dont l’esprit observateur voulait trouver une cause à ces phénomènes, pensa à la malaria et mélangea du sulfate de quinine à la nourriture de ses poulies. [Il vit ces animaux reprendre leur vivacité, on ne trouva plus chez eux le foie aussi volumineux. Même observation fut faite par M. G..., sur ses chiens.
Ainsi donc, les animaux eux-mêmes ont leur organisme modifié par l'action du poison malarique qu'ils subissent comme l’homme. Tous les médecins qui ont observé dans les contrées marécageuses, s'accordent à reconnaitre cette perturbation profonde que la malaria amène dans l’organisme humain ; et lorsque, frappé avec violence et à coups redoublés, il cède aux processus morbides engendrés par le poi-
STAR son, l'individu arrive à un état spécial d'où il sort difficilement, il tombe dans la cachexie paludéenne. C'est le terme ultime de l’impaludation, c’est l’impaludation dans tout ce qu’elle a de fâcheux.
L'état du cachectique paludéen est si particulier, sl caractéristique, que Burdel en a fait un état spécal qu'il a assimilé au crétinisme. Un cachectique paludéen est pour lui un dégénéré, et cette dégénérescence palustre, uue fois établie, ne disparaît plus. Ce serait on le voit, une étape de plus dans la cachexie, qui, elle, est encore-susceptible de guérir.
Il ne nous a pas été donné, dans le pays palustre par excellence, où nous avons observé des cachec. tiques nombreux, de constater une perturbation si profonde et si irrémédiable de l’organisme. Et sans voulo : suivre Burdel dans ces considérations, sans vouloir pousser la cachexie jusqu’à faire de l’individu qui en est atteint un dégénéré, nous ne pouvons que constater cependant combien sont variées et profondes les lésions que le miasme paludéen fait subir à l'économie. Il est peu de tissus, peu d’organes, d'appareils qu'il n’attaque. Le foie, la rate, le poumon payent largement leur tribut à l’impaduiisme.
De tout cela, il ressort que l’impaludisme envahit l'économie, ou bien d’une façon lente, sans les manifestations ordinaires de la fièvre palustre, ou bien d’une façon plus brusque, aigüe, avec tout le cortège de l’accès de fièvre ; et qu’enfin il peut pousser son action si loin qu’il crée un organisme nouveau, hors d'état de résister, affaibli chaque jour davantage. Ces
trois modes d’action ne correspondent-ils pas aux trois divisions classiques des manifestations de l'impaludisme : Forme larvée, impaludisme aiqu, cachexie ?