LÉSIONS DES VISCÈRES THORACIQUES
A. — Poumon.
Congestion.— Il faut peut-être attribuer à la congestion du poumon certaines manifestations larvées légères de la fièvre paludéenne. Certains sujets n'ayant jamais eu d'accès de fièvre intermittente sont quelquefois pris à des intervalles réguliers d’une petite toux sèche, quinteuse, durant un temps variable, quelques heures en général, et disparaissant ensuite spontanément. Nous avons pu nous-même observer une malade qui habitait l’Algérie depuis plusieurs années et n'avait jamais eu d’accès de fièvre. Seulement elle ressentait fous les deux jours, à peu près à la même heure, un peu de malaise accompagné d’une petite toux sèche, quinteuse, dont avait raison une dose de 0 gr. 50 de sulfate de quirine.
Dans les accès francs de fièvre intermittente, la congestion pulmonaire est un phénomène constant. Tout accès s'accompagne, au stade de frisson, d’une hyperhémie intense du poumon : le sang quitte les
parties périphériques et afflue vers les organes cen-
iraux. Chaque fois qu'on a l’occasion de pratiquer l’autopsie d’un individu ayant succombé pendant
-ou peu après cette période de la fièvre, il est facile de voir des poumons gonflés, gorgés de sang, remplissant la cavité thoracique ; en un mot on constate tous les caractères d’une congestion active intense. Il n’est pas rare de trouver dans les alvéoles de petites hémorrhagies capillaires ; tout au moins apercoit-on des vaisseaux saillants, turgides.
C'est à cette congestion qu’il faut rapporter la toux qui est assez fréquente au début d’un accès de fièvre intermittente, la bronchite qui se montre même parfois au stade de frisson. Il est rare que dans les cas aigus la congestion amène de la pneumonie, l'engouement seul a été observé.
Pour peu que les accès de fièvre se répètent, pour peu que l’intoxicalion palustre s'établisse d’une façon plus durable, qu’elle passe à l'état chronique, l'hyperhémie constitue elle-mêmeun état permanent du poumon. C’est alors que l’on trouve ia congestion pulmonaire comme lésion constante ou presque constante, accompagnée ou non de lésions nouvelles qui viennent la compliquer. On comprend en effet que sous l'influence d’un engorgement habituel, de l’'œdème (obs. JII), des embolies, des infarctus puissent se produire dans le poumon. Ces embolies sont formées par des corpuscules pigmentaires que renferme le sang des fébricitants, et l’infarctus, toujours superficiel, se présente sous forme de stries noirâtres à la surface du poumon.
La congestion répétée du poumon, dans l’impaludisme chronique, plus encore que dans les cas aigus,
est une cause de bronchite, qui passe rapidement à la chronicité : la dilatation bronchique, l’'emphysème pulmonaire en sont parfois la conséquence et toutes ces altérations ont été trouvées à l’autopsie. Grasset (Thèse de Montpellier 1873) prétend même que, grâce à cette bronchite chronique, l'impaludisme peut engendrer la phthisie, et il combat la doctrine qui établitun antagonisme entre les fièvres intermittentes et la tuberculose.
Pneumonie. — Une manifestation fort importante de la fièvre des marais est la pneumonie, dont les lésions sontici variables, et qui amène si souvent des modifications profondes dans le parenchyme pulmonaire.
On a beaucoup parlé de ia pneumonie palustre : Monfalcon, Nepple, Torti, L. Colin, Laveran, Frison, Catteloup s’en sont occupés. Mais certains auteurs ne veulent y voir qu'une complication de la fièvre paludéenne, d’autres la considèrent comme une affection spéciale, comme une maladie palustre définie, pouvant survenir en dehors des causes ordinaires de R pneumonie. C'est à cette dernière opinion que se rangeait Boudin. Catteloup n’admet que la coïncidence.
Il est impossible, à notre avis, de méconnaitre la relation qui existe d’une part entre la fièvre intermittente et la fluxion répétée du poumon, d'autre part entre cette fluxion répétée et la pneumonie, et nous pensons qu'il est logique d'admettre une pneu-
monie palustre (Voir observation I).
Messerer. 2
NW
La pneumonie s’observe chez d'anciens impaludés : elle est lobaire, franche. C’est d'abord au début une simple poussée congestive disparaissant dans l'intervalle des accès et s'accompagnant d'un peu dé bronchite. Puis le processus amène l'inflammation du parenchvme pulmonaire qui passe successivement par l’engotement, l’hépatisation et l’induration. M. L. Colin dit que, « dans un grand nombre de cas, le sang qui engorge le poumon agit comme un corps étranger et finit par l’enflammer. »
On trouve presqué toujours les deux poumons intéressés (ohs. [) avec les variétés et les degrés de la pneumonie lobaire ordinaire. Les lésions occupent rarement un lobe, mais elles envahissent le poumon entier qui se transforme en un bloc dense et compact. L'anatomie pathologique n'offre en dehors de cela que peu de caractères spéciaux dans la pneumonie palustre. Mais un phénomène qui lui est assez particulier est son passage à l’état chronique, état qu’elle atteint d'emblée ou bien au bout de quelques paroxysmes, Les altérations du tissu pulmonaire sont alors profondes et durables, etsiègent principalement dans le tissu connectif de l'organe. Une induration, une véritable sclérose envahit la trame conjonctive du poumon en passant par l'induration rouge décrite par M. Charcot. Le syslème vasculaire a en partie disparu. Les parties sclérosées crient sous le scalpel lorsqu'on les coupe, et la surface de section présente une teinte gris terne et une apparence desséchée.Les cavités alvéolaires comprimées par le
FT
tissu de sclérose sont diminuées de volume, et le champ respiratoire sur le vivant se trouve considérablementrétréci. 11 est assez fréquent de constater en même temps de la dilatation des bronches, bien que le fait ait été nié. La sclérose, en effet, peut gagner le tissu avoisinant la bronche, elle peut devenir péribronchique. Alors, ou bien les trames conjonstives qui relient les bronches entre elles les rapprochent en se rétractant dans la suite et augmentent leur lumière (Leudet) ; ou bien la sclérose oblitérant les alvéoles terminales, et la bronche restant perméable, l'air s’y accumule et la dilate (Niemeyer). La pneumonie chronique palustre rentre donc dans la classe des pneumonies interstitielles que M. Lancereaux appelle encore prolifératives ; elles correspondent aux pneumonies extravésiculaires de M. Cornil et aboutissent à l’induration grise ardoisée décrite par M. Charcot.
La sclérose pulmonaire palustre a été spécialement étudiée au point de vue histologique par M.Laveran qui lui donne le nom de cirrhose. Les lésions qu'il y à constatées sont les suivantes : la charpente conjonctive a un aspect massif; le tissu conjonctif est infiltré de cellules embryonnaires qui subissent la transformation fibreuse; la cirrhose est à la fois périlobulaire et intralobulaire; chaque lobule a à son centre un anneau de tissu fibreux en dedans duquel existe un deuxième anneau qui entoure la bronchiole lobulaire et son artérivle : les cloisons alvéolaires sont épaissies, forment un stroma embryonnaire