‹ Des libertés de la Bourgogne d'après les jetons de ses étatsChapitre 14 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Suite. — Transition de la première à la seconde série.

Le jeton des Etats qui eurent lieu pendant l'automne de 1626 fut frappé l'année suivante :

Remarquons d'abord une modification profonde. Jusqu'ici , nous avons lu constamment autour des armes de Bourgogne ces mots qui ont été , par nous . plusieurs fois répétés : sàlus popuu suprema lex esto , — dogme

traditionnel qui disparait id tout-à-coup pour faire place . nous 1 avons dît. à une véritable étiquette : pour

LA PtOTQICE DE MCTGOG5E.

Est-ce un caprice de graveur ? Non : les Elus donnaient des modèles que 1 artiste s'engageait par écrit à scrupuleusement reproduire : c'est ailleurs qu'il faut chercher la raison de ce changement.

Richelieu venait d'entrer au Conseil : sa présence aurait-elle immédiatement fait taire la province? Nos annales contemporaines m'obligent à rejeter encore cette hypothèse. C'est dans la misère du peuple qu'il faut aller chercher l'explication du retrait d'une maxime qui eût été en opposition flagrante avec un état de choses , si énergiquement exprimé par ces mots : « Le chameau luimême succombe quand on le charge trop : oseri impar iniqco. »

Le vieil axiome disparut donc pour ne laisser que la pensée de Ténormité des charges publiques.

En effet , nous étions en pleine guerre, et on ne pouvait en prévoir la fin. Les Espagnols avaient fait une infraction au traité de Madrid , et s'étaient avancés dans la Valteline pour communiquer avec les Etats de la maison d'Autriche. La France fut donc obligée de se liguer avec Venise et la Savoie pour arrêter les Espagnols qui serraient la gorge à 1 Italie.

Les Protestants profitèrent de cette situation pour recommencer la guerre civile. En 1625 , la France avait , pour 60,000 hommes de troupes réglées, la guerre dans le Piémont 5 en France, la guerre des rebelles, qui

avaient pour principal point d'appui la Rochelle et la flotte anglaise. 11 y avait des conspirations au-dedans et au-dehors, contre le ministre , contre le roi , contre la France ; les dépenses nécessitées par cet état de choses étaient énormes ; elles dépassaient la recette de plus de

moitié.

Cependant les provinces, dont les vieilles blessures n'étaient pas encore cicatrisées, en recevaient sans cesse de nouvelles par les expédients financiers et le passage des troupes. Pour modérer les ravages que faisaient en Bourgogne les gens de guerre, qui ne se contentaient pas de vivre à discrétion sur les paysans . nos Etats avaient beau s'agiter et faire des remontrances , tout échouait devant l'indiscipline des soldats. Les Etats de 1626 furent spécialement convoqués « afin que , par l'advis w commun des trois Ordres, on proposât les moyens » d'empêcher les violences des gens de guerre, et autres » foules, dont le peuple avoit été jusqu'alors affligé. »

On y rappela les ruines que la province avait éprou vées pour et pendant les expéditions d'Italie et du Languedoc 5 les 400,000 livres données aux étapes et aux

garnisons. Joignez à ces charges les épidémies, les disettes, la cherté des denrées, la rareté du numéraire, la difficulté des travaux agricoles , l'impossibilité du commerce •, et vous comprendrez que la guerre est le fléau qui engendre tous les autres. La Bourgogne alors retira sa vieille maxime, qui n'était plus qu'un nonsens, à côté de la légende : qneri impar iniqco.

11 ne faut pas croire, toutefois, que la Bourgogne abdique, et que dans ses malheurs elle oublie ses libertés. Au contraire, le jeton de 1627 est une des plus audacieuses protestations des Etats ; le soleil, il n'en est plus question ; à la place de ses influences ou de ses vives clartés, il n'y a plus qu'une accusation : vous m'écrasez. On dirait que les mots : 'pour la province de Bourgogne sont une ironie amère que nos Elus ont mise à la place de la légende salus populi, qu'ils semblent avoir déchirée dans leur indignation.

Nos registres, au reste, sont en harmonie avec le bronze triennal -, ils confirment la traduction qui vient d'être faite. On lutte contre la centralisation excessive et l'arbitraire, jusque dans les choses d'une légère importance. Depuis quelque temps, le roi convoquait les Etats de Bourgogne irrégulièrement, quelques mois plus tôt ou plus tard. Ils rappelèrent au monarque qu'il devait respecter l'époque traditionnelle : « C'est au mois de

» mai, dirent-ils, que nous devons nous réunir -, il n'y » a pas de saison plus commode et plus légale. »

On avait établi une Cour des aides. Les Etats renouvelèrent, cette année, les remontrances qu'ils avaient déjà faites contre cet établissement, qui entraînait à sa suite la création de nombreux officiers privilégiés. Or, ces offices ne pouvant être donnés qu'aux hommes capables de les remplir, il s'ensuivait que les exemptions d'impôts étaient accablantes pour le peuple, qui non-seulement ne pouvait en profiter, mais qui avait d'autant plus à payer aux receveurs des deniers que le nombre des cotes était plus restreint $ car, au lieu de diminuer, les charges publiques augmentaient sans cesse. « Afin donc que toute » la postérité sache le mal qui presse la Bourgogne et le » regret qu'elle a de voir aujourd'hui violer sa liberté » et ses privilèges, les Etats ont conclu, est-il dit, que » très humbles remontrances seroient faites au roi. »

Comprenez-vous la hardiesse d'une accusation qui traduit le monarque devant le tribunal de la postérité? Entendez-vous ces cris de liberté au moment où Richelieu lève la tête ? Ce n'est pas seulement contre l'autorité parisienne qu'on réclame ; on avait tant de répugnance pour la centralisation, que la Bourgogne réclama souvent contre le privilège attribué à Dijon d'avoir toujours dans son sein l'assemblée triennale.

La province s'inquiétait-elle à tort des progrès du pouvoir? Le roi avait, dans U Chambre des Elus, son avocat ou son homme particulier ; il y avait les députés de sa Chambre des comptes; il y avait le trésorier, il y avait le chef du parlement : il pouvait y avoir l'Elu du Clergé, évéque ou abbé commendataire qui, par leur élection, dépendaient plus ou moins du roi.

H lui était moins facile d'avoir le représentant de la Noblesse, qui était indépendante. Depuis la fin du règne de Henri IV. les influences monarchiques avaient commencé à se faire sentir dans l'élection de l'Elu noble. On avait cru que la flétrissure d'indignité, imprimée au front des intrigants, aurait suffi pour arrêter les manœuvres électorales. Il n'en fut rien ; elles étaient devenues plus puissantes que jamais ; une délibération de 1626 prouve à la fois la profondeur du mal et les efforts de la Noblesse pour l'arrêter. Considérant avec une douleur et une honte extrêmes la corruption qui Téloignait de l'honneur, de la franchise et de l'amour du pays$ désirant se laver de cet opprobre qui la rendait méprisable, et fermer la porte aux brigues de l'élection, la Chambre de la Noblesse adopta un mode d'élection solennel et extrêmement compliqué; c'était une digue contre laquelle devaient échouer tous les efforts de la corruption électorale. ( Ce sont toutes expressions du registre. )

Il ne suffisait pas d'agir, il fallait encore protéger et mettre en évidence le texte même de nos libertés. Sous Henri IV triomphant, les Etats inquiets avaient fait placer dans la salle des Elus le tableau des franchises bourguignonnes. Sous la domination de Richelieu, l'anxiété devait croître ; on ne se contenta plus de quelques lignes, on fit rédiger textuellement le Code de nos libertés. « Nos rois et nos ducs, est-il dit, ont honoré la province » de beaux droits •, nos assemblées ont formé des décrets » utiles au public, qui ne sont pas observés, parce qu'ils » sont inconnus , et qui peuvent se perdre par la suite » des temps. Afin donc que tous soient instruits des » privilèges et immunités de la province, des droits sous » lesquels elle doit vivre et qu'elle doit conserver, il a » été délibéré qu'une commission en formeroit le re- » cueil, pour le transmettre à la postérité. » On devait en faire quatre copies sur parchemin, dont trois étaient destinées aux bureaux des trois Ordres à chaque terme d'Etats, et dont l'autre devait être perpétuellement attachée par une chaîne de fer au bureau de la Chambre des Elus.

Il est évident que la Bourgogne était tenue en échec par le cardinal. Les mécontents se multiplièrent pendant toute la triennalité ; i'édit de création d'élections qui avait anéanti les Etats du Languedoc, en constituant

des juridictions royales, soulevait toutes les susceptibilités de la province. Les Etats de 1629 proclamèrent « que ç en étoit aussi fait de sa liberté, si l'Edit passoit » en Bourgogne. Ce seroit sa ruine définitive, disait-on » partout -, il ne peut en sortir que malheurs et déses- » poir. » On ordonna des informations contre les employés provinciaux qui favoriseraient les ennemis de la liberté ; la session fut orageuse ; ont vit deux gentilshommes tirer l'épée dans la Chambre de la Noblesse.

Gaston d'Orléans , par l'entremise du duc de Bellegarde, gouverneur de Bourgogne, excitait, dans son intérêt privé, cette opposition qui avait son point d'appui sur les bases mêmesde la vie provinciale. Comme Biron, le duc de Bellegarde se fit donner sous divers prétextes des sommes considérables-, il se ménagea partout des intelligences , souffla l'esprit de révolte , fortifia la ville de Seurre qui avait tenu bon contre Henri IV longtemps après la reddition des autres villes -, il y plaça pour gouverneur un homme dévoué, que la province s'engagea à entretenir tant que cette place appartiendrait au duc de Bellegarde. '

Quand le gouverneur eut préparé sur la frontière et de l'autre côté de la Saône un boulevard pour la Fronde

1 Seurre s'appelait aussi Bellegarde.

bourguignonne , Gaston d'Orléans rompit avec le roi son frère , et vint se mettre à couvert derrière les fortifications de Seurre, où il trouva un quartier-général et des gens prêts à agir.

On s'occupait déjà d'une levée de troupes ; Louis XH1 parut tout-à-coup à la tête de son armée, et déconcerta par ce rapide mouvement des projets qui pouvaient devenir funestes pour la Bourgogne. Gaston prit la fuite, Seurre 6e rendit; mais le roi vainqueur jura de respecter les libertés de la province.

Cette paix ne fut pas de longue durée ; après le départ du roi, le 28 février 1630, l'émeute se montra dans les rues de Dijon. Les vignerons de la côte, mêlés à ceux de la ville, redoutaient un impôt sur le vin. La politique se mit de la partie ; on s'échauffa bientôt , et l'on vit des bandes furieuses se promener tambours sonnant l'air de Lanturlu. Des maisons furent pillées ; on en brûla le mobilier; le portrait du roi fut mis en pièces et traîné par la ville aux cris de vive la liberté ! parmi lesquels on entendait ceux de vive l'empereur! dont on pou voit voir les troupes de l'autre côté de la Saône.

Les soldats du commandant se présentèrent à ces bandes réunies devant l'église St-Michel, et firent une décharge qui tua quinze hommes et causa de nombreuses blessures.

L'émeute était vaincue : Louis XIII revint à Dijon; son entrée se fit dans un morne silence; le maire, les échevins , plus de cent notables se rendirent tristement au palais et se prosternèrent aux pieds du roi. Charles Fevret, l'orateur de la députation, paria les genoux en terre, et finit par toucher le monarque. « Vous » êtes pardonnes, dit alors le garde -des-sceaux, Sa Mali jesté se rappelle la fidélité de vos pères, et le ehristiai) nisme entré par la Bourgogne dans la maison royale. »

Le jeton de cette année représente le dénouement de cette tragédie. La Bourgogne est à genoux devant le roi, et lui dit : « S'il en est temps encore, pardon ! si yms ADHCC PBEC1BUS LOCUS : »

Le parapet du bastion St-Nicolas fut rasé en partie , en signe d'humiliation -, l'artillerie enfermée au château, le prince de Condé nommé gouverneur de Bourgogne à la place du duc de Bellcgarde ; dix régiments de troupes a pied et à cheval prirent garnison dans la province, qui

fut obligée de donner au fisc un million 600,000 liv. Mais la Bourgogne garda ses franchises; Vêdit fut révoqué comme attentatoire aux droits de la province , et la Bourgogne resta pays d'Etats.

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