CHAPITRE IX
Louis XIII , suite. — Slrie des jetons des Etats de 1634 à 1737.
La tentative de Richelieu avait été générale. A la même époque, pour supprimer les Etats de Languedoc, le roi avait rendu un édit portant création de vingt-deux élections dans cette province. Il n'exista que deux ans, au bout desquels il fut aboli , et V usage des assemblées languedociennes restitué avec leurs privilèges traditionnels. Ces victoires des provinces équivalaient à des défaites ; car si elles gardaient la forme de leurs libertés, le fond disparaissait peu à peu dans la lutte.
Pendant la dernière triennalité, les Elus de Bourgogne avaient remis sur leur jeton l'axiome : Salus populï... Mais il n'avait plus la fierté des premiers temps-, à côté de la province agenouillée , il ressemble plutôt à une humble prière qu'à un principe. Lorsque le roi , qui était à Dijon le 25 mars 1631, fit appeler les Elus pour leur apprendre la révocation de l'édit, ses paroles eurent une raideur inouïe qui leur fit sentir qu'ils étaient vaincus : « Je vous ai fait venir, dit le roi, pour vous » dire que j'ai révoqué mon édit des élections, aux » conditions que mon cousin, le prince de Condé, vous » fera entendre. J'ai besoin d'argent pour les grandes » affaires que j'ai maintenant, vous m'en devez assister. »
Et quand vint l'époque des Etats, le roi ne tint aucun compte des remontrances qu'on lui avait faites-, ils furent convoqués pendant le mois de novembre, en dépit des privilèges qui fixaient le mois de mai. La Bourgogne se trouvait alors dans une situation des plus tristes. Le million 600,000 liv., devant payer la révocation de l'édit attentatoire, était une dette énorme qu'il était impossible d'éteindre à termes fixes. Le plat pays ne se repeuplait pas ; les villes étaient obérées, la contagion les décimait-, le passage des troupes était incessant et la
misère extrême. Cependant le roi, qui devait entretenir ses armées pour s'opposer aux mouvements intérieurs
et protéger ses alliés, affermir la paix publique et maintenir l'autorité si fortement compromise, le roi, dis-je, demandait un don gratuit de 400,000 liv. *
D'un autre côté, la Bourgogne était menacée de devenir le théâtre de la guerre. Gaston d'Orléans, qui s'était retiré en Lorraine après l'échec de Seurre , avait trouvé dans le duc un soutien pour ses ambitieux projets, et pris le titre de lieutenant-général du royaume. Aux troupes que lui donna le duc de Lorraine, il joignit tout ce qu'il put ramasser d'Espagnols, de Liégeois, de Napolitains, et se présenta sous les murs de Dijon. Le château lui envoya quelques boulets; mais rien ne put empêcher le brigandage de ces troupes indisciplinées. Le faubourg St-Nicolas fut pillé et incendié-, les environs de la ville furent exposés à toutes les violences ; ces bandes se dis-
4 Cette demande de 400,000 liv. fut faite, en 1633, dans des Etats extraordinaires tenus par le prince de Condé qui avait succédé au duc de Bellegarde, qui avait pris le parti de Gaston. Il fut dit par Condé que cette somme était destinée à l'entretien des armées , à calmer les émotions suscitées dans le royaume, a protéger les voisins et alliés contre l'oppression dont ils étaient menacés, à maintenir l'autorité de Sa Majesté et à affermir la paix publique. Des députations des trois Ordres remontrèrent, plusieurs jours de suite, la misère et la pauvreté des sujets de la province, causées par la peste, la famine, le passage des gens de guerre , et prièrent le gouverneur de faire en sorte de décharger le pays, attendu qu'il ne pourra même payer à Noël prochain la somme antérieurement fixée'. Le prince insista ; la province promit 200,000 liv.
tinguèrent surtout au sac de la maison du conseiller Bretagne, l'un des juges du parlement qui venaient de condamner à mort l'infortuné Marillac, vieux maréchal de France, qui succomba peut-être sous d'injustes accusations.
Quoi qu'il en soit, la province était accablée de tous les maux; le jeton que ses Elus publièrent exprime énergiquement cette malheureuse situation ; tous les fléaux lancent a la fois leurs traits sur la Bourgogne :
Obruimuh numeko. — Il y en a trop, nous succombons. Des dettes énormes et croissantes , des maladies contagieuses et périodiques , une extrême pauvreté , d'incessantes inquiétudes, la guerre au-dedans et audehors, de tristes souvenirs, un présent plein d'amertume et peu d'espérance , les Elus avaient-ils tort de dire : orriumur ?
Cependant la Bourgogne va prouver qu'il y avait encore du sang dans ses veines. La Franche-Comté avait
d'abord donné retraite à Gaston , et sur plus d'un point violé la neutralité jurée. Cette province, d'ailleurs, était un dangereux voisinage; l'histoire des bords de la Saône en est la preuve. Henri IV avait eu la pensée d'en faire la conquête-, Louis XIII voulut la mettre à exécution pendant qu'il était en guerre avec la maison d'Autriche.
Tout était prêt pour cette expédition ; le prince de Gondé était déjà devant Dôle avec une armée nombreuse, quand Paris, menacé par le Nord, appela à son secours les troupes concentrées en Bourgogne. Aussitôt cette province abandonnée fut envahie par les forces combinées de l'Autriche et de la Lorraine. Quarante mille hommes, qui attendaient sur les frontières, se répandirent tout-à-coup dans nos plaines. Les villes fermèrent leurs portes $ le torrent s'en détourna pour désoler tout le plat pays , des montagnes de la côte aux bords de la Saône.
Après cet épouvantable prélude, les bataillons de Galas et du duc de Lorraine , couverts de sang et chargés de butin, s'arrêtèrent devant St-Jean-de-Lône; ils avaient compris qu'il fallait s'assurer des bords de la rivière et procéder avec prudence. Mais ils trouvèrent derrière les murailles de cette petite ville des hommes qui avaient juré de mourir plutôt que de se rendre, et de mettre le feu à la ville à la dernière extrémité.
Les boulets autrichiens allèrent par-dessus la Saône
renverser les murailles de cette place. Les ennemis donnèrent trois fois l'assaut et furent trois fois repoussés avec perte •, enfin les pluies d'octobre, rapproche de l'hiver, les débordements qui l'annonçaient, les secours venus ou préparés , obligèrent à la retraite cette armée formidable qui, en six semaines, dit Richelieu, fut réduite à moins de dix mille hommes.
Le comte de Guiche partit de Dijon le 15 novembre, pour annoncer à la cour la déroute des ennemis ; et nos Elus firent graver un jeton qui porte l'empreinte du courage et de la fierté des vainqueurs :
C'est une lionne portant sur son cœur les armes de la province. Elle foule aux pieds Y étendard autrichien, et s'élance furieuse sur les bataillons qui avaient osé l'apporter en Bourgogne. La légende porte ces mots : J'étais seule-, et j'ai glorieusement vaincu : unafugatis hos-
T1BUS 1NSIGN1S.
Personne ne dira toutes les horreurs qu'avait com-
mises cette brillante armée , dans les rangs de laquelle étaient deux princes de la maison de Médicis qui voulaient apprendre a faire la guerre; il faut avoir, comme nous, parcouru les procès -verba us de ces désastres, pour en avoir une idée ; mais on tira le voile sur ces ruines, sur tant de courage et de patriotisme.
Enfin, Louis XIII a un fils. A l'ouverture des Etats de 1639,1e prince de Condé fit savoir qu'il avait plu à Dieu de bienheurer la reine de la naissance de Mgr le Dauphin. On avait donné au jeune prince, qui fut Louis XIV, le nom de Dieu-Donné; ta Bourgogne le représenta dans les nues parmi douze étoiles, sous la forme terribled'un dauphin mettant en fuite une hydre à trois têtes, et
l'on écrivit autour de cette scène : occident hoc ORIENTE mal* : Voici le Dauphin, nos maux vont jinir. La Bourgogne était malheureuse, il fallait bien lui donner quelque espérance. Mais l'on avait six armées sur pied: l'une était destinée à l'attaque des Pays-Bas ; l 'autre regardait le Luxembourg; une autre était en Italie; il y en
avait trois qui occupaient le Piémont , le Languedoc et les frontières de la Ghampage. 11 fallait les soutenir. Le président Machaut avait beau dire : « Un prince né dans » les armes est un témoignage que Dieu veille sur nous -, » il fallait contribuer aux frais de la guerre.
« Vous désirez la paix, s'était écrié le prince en ou- » vrant les Etats 5 nous ne l'obtiendrons qu'en conti- » nuant la guerre. »
« Mais elle ne peut être continuée , avait repris le » chef du Parlement, que si vous accordez au roi les » 400,000 liv. qu'il vous demande. La perfidie ruine » les intentions du cardinal ; il n'y a pas deux rois de » France et de Navarre ; il n'y en a qu'un seul qui veut » protéger vos frontières, qui a réduit ses ennemys au » point de misère où ils sont. La Bourgogne a sujet de » se louer de la bonté du roi ; la guerre et les autres » incommodités n'ont point entamé la liberté des Bour- » guignons. »
Au fond , c'était vrai ; la lettre du Code était intacte -, mais si la révocation de i'édit de 1630 laissa debout nos Etats, ils furent enlacés par de puissantes influences, et nos Elus garrottés sur leurs sièges. Ils faisaient la revue de leurs franchises $ ils en comptaient les titres, ils les copiaient, ils les exposaient dans des tableaux , ils les attachaient à leurs bureaux , comme à la veille de la
prise de Tyr, on attachait les dieux sur les autels. Vains efforts! Alexandre était déjà vainqueur.
Quoiqu'il soit de cette remarque, l'apparition sur nos médailles des mots : comitia burgundI/E, que l'on trouve au revers de celle-ci et que nous verrons presque constamment désormais, coïncide avec les tentatives de la ruine des Etats et la révocation de l'édit qui les battait en brèche : c'est une protestation contre le passé et l'avenir. Jusqu'à la Révolution, où on la gravera sur l'or, l'argent et le bronze , on la fera circuler dans la province
qui, n'ayant plus la réalité, se contentera de l'image : Imagine gaudet.
Achevons le discours du président : « De tous les » princes de la terre, le roi est le seul qui marche à la » tête de ses troupes; il sait que les Français ne se bat- » tent jamais mieux que sous les yeux du roi. Le roi se » jette au milieu des combats au risque d'y périr ^ con- »> tribuez donc à ses généreuses entreprises -, la Bour- » gogne est frontière des ennemis de sa gloire, qui veu- » lent en dépit de la terre et du ciel posséder notre »> monarchie. Renversons les malheurs de la guerre sur v ceux qui ont voulu nous attaquer!... »
Après ces efforts d'éloquence en faveur du roi, l'orateur se tourna vers Richelieu et Condé : « Depuis que le » roi s'est confié pour la conduite de ses affaires à » Mgr le Cardinal, avec quel génie n'a-t-il pas gouverné !
» Jamais la justice et les finances ont-elles été mieux
» administrées? Les autres provinces envient à la
» Bourgogne son gouverneur infatigable, présent par- » tout. Pour commander en son absence, il nous a laissé » son fils, pour qui le ciel s'est montré si libéral : c'est » un des plus beaux sujets où Dieu fait paraître la ma- » jesté de ses dons. Son courage est digne de son rang, » sa conduite sait se passer de l'expérience, et les plus » grands esprits l'admirent. »
N'oublions pas qu'il s'agit du futur vainqueur de Rocroy . Ce discours produisit son effet -, outre le don gratuit ordinaire , les Etats votèrent, pour les besoins de la France, les 400,000 liv. que le roi demandait.
Voilà ce qui se passait à Dijon au mois d'avril 1639. Cinq mois plus tard la province fut obligée , malgré ses protestations, de donner encore 60,000 liv. pour les garnisons des frontières, Auxonne, Bellegarde, St-Jeande-Lône, Verdun, St-Seine-sur-Vingeanne, Fontaine- Française, Mirebeau , Bletterans et autres lieux situés entre la Franche-Comté et la Bourgogne. Cette affaire fut vivement débattue -, il en avait été question au conseil chez le cardinal de Richelieu ; le roi avait rendu le pays responsable de ses places, et fait dire aux Elus que, s'ils n'obéissaient pas, il saurait bien se faire obéir.
Enfin, les deux provinces, excédées par le passage des troupes et les garnisons, convinrent, en 1642, d'une
neutralité qui arrêta pour quelque temps les entreprises que ne cessaient de faire, les unes sur les autres , les villes frontières des deux Bourgognes. Nos Etats crurent alors qu'ils étaient au bout de leurs sacrifices, et frappèrent ce jeton :
La province est figurée par un palmier dont les branches vont se relever sous l'influence du soleil. Mais ce n'est encore qu'un vœu : resurget. C'est une espérance, un futur comme I'occident de la précédente triennalité. Le présent, c'est mala , c'est oppressa , expressions qui crient haut et répètent I'obruimur de 1634.
En effet, la situation n'était guère meilleure, malgré le tandem, qui faisait allusion à la reprise de la neutralité entre les deux provinces. Lors de l'ouverture des Etats de 1642, le duc d'Enghien avait dit : « II n'y a pas d'autre moyen que de faire la guerre : il » faut abattre l'orgueil de la nation superbe... Les des- » seins de S. M. sont éclairés par l'incomparable conseil » de M. le cardinal de Richelieu, pour l'honneur de la
» France et la honte de ceux qui veulent envahir la mo- » narchie universelle. »
« Il faut donc faire la guerre, reprit Brulard ; plus la » guerre est longue, plus la paix est durable. . . Le grand » Cardinal a dit qu'il mettroit la maison d'Autriche si » bas, que de cent ans elle ne se pourra relever. »
Tandis que nous luttions à l'extérieur, on conspirait à l'intérieur-, c'est alors que Cinq-Mars etdeThou eurent la tête tranchée, ce dernier pour n'avoir rien dit de la conspiration que l'autre tramait contre la France.
Cependant c'était quelque chose pour la Bourgogne
que la neutralité rétablie entre les deux provinces; car les garnisons que nécessitaient les hostilités étaient une
charge lourde pour les uns comme pour les autres, nonseulement parce qu'il fallait les entretenir, mais parce qu'elles faisaient réciproquement des invasions jusque dans le cœur des provinces. Ainsi, pendant la tenue de nos deux Etats de 1642, la garnison de Gray fit une excursion sur les bords de la Vingeanne, qu'elle traversa. Après avoir évité Mirebeau en passant au-dessus de Bèze, elle vint jusque sous les murs de Dijon, ravageant, pillant les villages et les hameaux qu'elle rencontra sur son passage. Èpagny, Savigny-le-Sec, Marsannay et Flacey, qu'elle retrouva dans sa retraite, perdirent leur bétail , et la meilleure partie des habitants fut prise et emmenée sur les terres de l'empereur.