CHAPITRE X
Louis XTV. — La Fronde.
Quelques mois après, Richelieu et Louis XIII moururent. Le duc d'Enghien inaugura l'avènement de Louis XIV par la bataille de Rocroy et la prise de Thionville. L'année suivante fut plus glorieuse encore : Philisbourg, Gravelines, et vingt autres villes furent prises par les Français. A Fribourg, surtout, Turenne et le duc d'Enghien acquirent la réputation de premiers capitaines de l'Europe.
Mais la victoire qui n'aboutit pas à la paix épuise môme les forces du vainqueur. Comme toute la France, la Bourgogne appelait la paix de tous ses vœux. A chaque triennalité, on la lui montrait en espérance dans l'intérêt du crédit extraordinaire; mais la paix reculait toujours et la détresse continuait. Les Elus de 1645 ne voyaient de salut que dans la paix : spes una salutis.
Ne vous y trompez pas : cette femme qui foule aux pieds glaive, bouclier, lances et canons , qui porte une branche d'olivier d'une main , de l'autre un caducée , emblèmes de paix et de commerce, ce n'est pas limage du présent , ce n'est que le bonheur en perspective : spes. C'est la remontrance d'une province qui, malgré les drapeaux de Rocroy, envoyés à Dijon par le vainqueur ', succombe sous les faix de la guerre.
* C'est pendant la dernière triennalité, le 25 juin 1643, que furent déposes à la Ste-Chapelle, au bruit du canon et en présence d'une foule considérable , les quinze drapeaux envoyés par le prince de Condé.
Je n'exagère pas. Les Etats de Bourgogne, cette année même, firent une enquête sur la situation du plat pays, dix ans après le passage de Galas. Les procès- verbaux officiels existent : j'y trouve qu'il n'y avait que dix-huit personnes à Lamarche -, que Brazey n'en avait que douze 5 que Rouvre et les Maillys étaient encore plus abandonnés. La population deMagny était représentée par le nombre sept, et celle de Binges par quatre. A Trochères il n'y avait que deux personnes-, une seule femme fut trouvée sur les ruines de Bcaumont. D'autres villages étaient complètement déserts.
Laissons parler les commissaires des Etats : « Ayant » fait rechercher par tout le village, nous n'y avons » trouvé qu'un seul homme avec sa femme et deux pe- » tits enfans. Et il nous a dit qu'il n'estoit venu lui- » même que depuis quelques jours, pensant trouver » quelqu'un 5 mais que ne rencontrant personne, il alloit » se retirer.
» Et nous estant enquis de quoi ils vivoient, il nous » a montré quelques fruits sauvages, et pour ses petits » enfans au lait, une chèvre qui broutoit autour d'une » hutte toute ruynée, dans laquelle estoit un homme de » fort mauvais air, et tenant un fusil. C'estoit un sien » cousin qui estoit venu les veoir •, mais il alloit rentrer » dans les bois pour y chercher sa nourriture.
» Et l'on nous conduisit par tout le village, dont » toutes les maisons estoient bruslées, ruynées, abattues, » sans qu'il fût possible d'y demeurer. * »
La misère était si grande et la viande si rare, qu'à Dijon même on mangeait les chevaux écorchés qu'on traînait à la voirie *. On croirait être chez les sauvages; cependant, il faut le répéter, on hissait à la Ste-Chapelle de Dijon les drapeaux de Rocroy !
L'année suivante, le prince de Condé étant mort, le duc d'Enghien, son fils prit son nom et le gouvernement de la Bourgogne; nos Elus lui adressèrent un mémoire dont l'objet était surtout relatif à l'indiscipline des gens de guerre, qui commettaient partout d'indignes exactions. Les garnisons de Montbard, de Châtillon, de Corban, de Flavigny, de Chaignay, de Semur-en-Auxois , en dépit des ordonnances, faisaient violence aux habitants 5 « elles désolaient les campagnes , volaient sur les routes, enlevaient les caisses des communautés : c'était un véritable brigandage. » Ainsi , la force publique destinée à nous protéger se tournait contre nous et ne se distinguait plus des bandes ennemies.
1 Recherche des feux de 1644 et 1645. (Voir un article de M. Rossignol dans les Mémoires de l'Académie de Dijon, 1847.)
2 En 1640, 10 févripr, la Chambre de ville défendit de manger les chevaux.
Le nouveau gouverneur arriva le 26 mars 1647, et ordonna « de courir sus aux gens de guerre commet- » tant ravages et rançonnemens. » C'était la guerre civile en petit.
Pendant que les garnisons dévoraient la substance du peuple, les tailles et toutes sortes de nouveautés achevaient de répuiser : la province n'en peut plus, dirent les Elus au nouveau gouverneur. C'est ce que va répéter le jeton de la triennalité suivante.
Les Etats s'assemblèrent en 1648. Le grand Condé, qui les ouvrit, demanda de nouveaux secours pour faire la guerre. « A ce coup, s'écria le président, le bras du » prince de Condé abattra l'orgueil de nos ennemys. »
Comment ne pas s'incliner devant le nom d'un prince victorieux, gouverneur de la Bourgogne, et l'admiration de l'Europe? On parla d'impuissance, de misères, de ruines, de désolations incessantes, des sommes versées, de dettes accablantes, de la solitude des campagnes; et l'on vota, comme aux triennalités précédentes, un crédit extraordinaire de 400,000 livres ; mais on n'en pouvait plus. La Bourgogne a résisté jusqu'ici , elle succombe maintenant ; c'est le sens du jeton de cette année.
Sur un bouclier soutenu par le bras de la Bourgogne, fond une nuée de traits 9 contre lesquels il doit être impuissant :
HES1ST1T PAUCIS, OBHIUHUR PLURIBUS :
C'est la même idée, c'est presque la même expression qu'en 1634 : obkuimur numéro ; qu'en 1627 : oneri
IMPAR IMQL'O.
Rien n'était donc changé depuis vingt-cinq, depuis cinquante ans , depuis plus d'un siècle; car, en remontant jusqu'àFrançois I er , on ne rencontre que des champs de bataille.
Il est rare que l'orage ne soit pas précédé de tourbillons de poussière. L'émeute du Lanturlu avait été annoncée par des cris et des plaintes, que résumait le jeton du chameau : oneri impar. La Fronde eut son signe précurseur dans le bouclier impuissant et 1 'obkuimur du jeton qui précède. Remarquez, d'ailleurs, que les armes de Bourgogne sont tronquées; l'écusson n'est plus écartelé ; les fleurs-de-lis ont été rejetées, il ne reste que le vieux blason. Ne dirait-on pas que la province va se séparer du roi ?
La France s'était divisée en Frondeurs et en Mazariniens. En effet, la journée des barricades avait donné le signal de la guerre civile. Pendant cette triennalité, le 18 janvier 1650, le gouverneur de Bourgogne, le grand Condé, fut enfermé à Vincennes. A cette nouvelle, le Parlement bourguignon se divisa , les tours du château se hérissèrent de tous les canons de la place. On s'assura de Seurre, depuis longtemps le boulevard de toutes les oppositions ; dans Beaune , à la suite d'un banquet, les Frondeurs mêlèrent de leur sang au vin de Bourgogne, et jurèrent, en y trempant la pointe de leurs épées, de mourir pour défendre le héros de Rocroy.
Près de Beire, il y eut une escarmouche entre les Royalistes et les Frondeurs ; bien que ces derniers fussent les plus forts , ils ne purent se rendre maîtres de la ville de Dijon ; mais ils se retranchèrent de l'autre côté de la Saône, à Seurre, dont ils firent leur place forte.
Sur la fin de février, le duc de Vendôme, substitué au grand Condé, arriva à Dijon et s'occupa de former une armée pour marcher contre les Frondeurs. Les Etats de Bourgogne s'assemblèrent au mois d'avril * -, il y annonça
1 Lo roi et la reine venaient d'arriver à Dijon. Cette assemblée fut avancée de 15 mois, vu les circonstances ; les Elus furent changés. On nomma Jean Baillet, doyen de la Stc-Chapelle, pour le Clergé ; Georges de St-Belin, pour la Noblesse, et Claude Rémont, lieutenant-criminel à Châtillon, Demongey, Maieur de Dijon, Gérard Richard, pour le roi, Jacques Filzjean et H. Maire, députés des Comptes.
qu'il s'agissait de réprimer une poignée de rebelles, ramassés dans la ville de Seurre, et demanda 800,000 liv. pour cette expédition. On lui en accorda ,500,000. Le siège de Seurre fut immédiatement commencé, et aussitôt fini; car, à peine aperçut-on des remparts le roi de France au milieu d'une armée nombreuse, que les soldats assiégés abattirent leurs pavillons semés de têtes de morts, et crièrent ; Vive le roi !
Les Etats frappèrent le jeton qui suit :
La majorité de Louis XIV venait d'être déclarée (7 septembre 1651); la province lui dit : te stante hesurcam; — vous voici debout, je me relèverai. Le corps de la devise représente, sous la ligure d'une femme. la Bourgogne couchée à terre ; elle lient de la main gauche un bouclier marqué de la vieille croix de St-André, et tend la droite au jeune Louis dont elle rappelle l'émancipation royale et l'espoir que conservait la province.
Je ne vois rien, dans ce jelon, qui rappelle la Fronde:
à moins d'interpréter contre Mazarin le Te, si vivement articulé dans la légende, le revers signale, par sa couronne, la prise de Seurre ; les armes du pays sont écartelées comme parle passé; les fleurs-de-lis sans nombre y ont repris leur place-, et les mots : fides ordinum BURGUNDiiE, répètent ce que le premier président et l'évêque d'Autun avaient dit à l'ouverture des Etats : Les trois Ordres seront fidèles. On dirait qu'il y a dans tout cela comme un retentissement des paroles du duc de Vendôme aux Etats : « Les rois sont les images vivantes » de Dieu pour le bien des peuples. Ceux qui sontgou- » vernés par les monarchies sont plus heureux que ceux » qui ne sont pas ainsi gouvernés -, et les royaumes sont » plus parfaits et plus considérés que les autres états » qui n'ont pas un seul souverain. »
Vaines paroles; la Fronde n'avait pas été noyée dans la Saône. Pendant que nos Elus frappaientà Paris le jeton de la fidélité, Dijon se moquait du compliment. Quand on apprit la nouvelle de la délivrance de Condé, les Frondeurs chantèrent un Te Deum, et affectèrent dans cette cérémonie de ne faire aucune prière pour le roi.
D'un autre côté, les Royalistes voyant Condé relégué en Guyenne, et le gouvernement de Bourgogne donné à l'oncle du roi ! , firent éclater une joie insolente. Ils
* Lo duc d'Epernon.
promenèrent par là ville une figure de paille qu'ils appelèrent la Fronde. Les femmes du peuple, actrices de cette parade, arrivèrent avec l'idole devant l'église St-Etienne, creusèrent une fosse et y jetèrent la Fronde, qu'elles couvrirent d'immondices.
Mais elle n'était pas morte. Le château tenait pour le prince de Condé, et lançait sur la ville des bombes et des boulets. Le duc d'Epernon investit cette forteresse; et, au moyen d'une mine placée sous une des tours, fit une brèche qui obligea ses défenseurs à capituler. C'était le 8 décembre 1651.
Chassés de ce poste, les Frondeurs se retirèrent encore à Seurre, place forte que protégeait la Saône, qui pouvait être facilement secourue par les Comtois et les Espagnols ; elle était d'ailleurs défendue par le comte de Boute\ille, si célèbre depuis sous le nom de maréchal de Luxembourg. La vigoureuse défense des assiégés n'empêcha pas le duc d'Epernon de s'emparer de cette position avantageuse, dernière retraite des révoltés. On rasa immédiatement ces fortifications, sur lesquelles la Ligue et la Fronde s'étaient appuyées. Au mois de juin 1652, tout était fini -, la royauté triomphait. Les Elus de 1653 frappèrent le jeton qui suit.
La province délivrée de la guerre civile présente une couronne de laurier au jeune monarque, en lui disant :
Elle vous csl due ; vous êtes mon libérateur : liber a-
TORI DEBITA» REPENDO.
Cette paix n'était qu'à la surface; mais il ne nous appartient pas d'entrer dans des détails ; il suffit de dire que le Parlement, que la ville, que la Bourgogne étaient encore dans une grande fermentation.