CHAPITRE XI
Louis XIV sacré. — Crloire, misère, lutte opiniâtre.
L'année suivante, Louis XIV fut sacré -, Turenne força devant Arras les lignes espagnoles , et fit lever le siège de cette ville tenue en échec par le prince de Condé. La fortune continua à favoriser les armes de la France; mais la paix générale, tant et depuis si longtemps désirée, se faisait toujours attendre. Les Etats de Bourgogne furent convoqués au mois de mai 1656, et, malgré les misères publiques, ils votèrent près d'un million de dons
gratuits, somme énorme qu'aucun crédit antérieur n'avait atteinte, et dans laquelle ne sont pas comprises les dépenses de l'administration provinciale, les intérêts de la dette publique, les compositions relatives aux passages des troupes, les indemnités accordées aux communautés, les frais de garnisons et cent autres charges accablantes .
Aux petits Etats tenus à Beaune, en 1651, le duc rl'Epernon avait dit : « Je sais l'état et les incommodités « de la province ; — je sais la misère où elle est ré- » duile ; — je sais qu'il y a grande disette ; — je sais » les malheurs des particuliers; — je sais les désor- » dres qui sonten loutes les parties de l'Etat.... »
« Je sais, reprit M. de la Marguerie, que les peuples
» n'en peuvent plus >i Mais les Elusde 1656, oubliant
cette fois les calamités de la province, frappèrent un jeton qui ne respire que la victoire et l'invincible puissance de la patrie :
C'esl une forteresse crénelée, surmontée de tourelles
s'élevant dans les nues. La légende est une phrase biblique en harmonie avec le corps de la devise : Mille boucliers pendent à ses murailles : mille clipei pendent ex ea. Cette puissance, à coup sûr, n'est pas la Bourgogne qui n'en peut plus ; c'est le roi qui , de tous côtés, repousse les traits qu'on lui lance. Les boucliers qui pendent à ses murailles, c'est le maréchal de la Ferté ; c'est le comte de Schomberg ^ c'est le duc de Vendôme mettant en fuite la flotte espagnole \ c'est le cardinal Mazarin ; c'est Turenne surtout qui venait de prendre Ardres, Saint- Venant, Condé, Lacapelle ; vingt autres capitaines étaient à la fois les épées et les boucliers de la France.
Louis XIV , en effet, à la tête de ses troupes , écrivait le 10 août 1657 au premier président du parlement de Dijon : « M. Brulard, la réduction de la ville de Mont- » médy en mon obéissance est un succès si glorieux à » mes armes et si utile à mes sujets de cette frontière , » que je désire qu'il en soit rendu grâce à Dieu. »
« J'ai écrit aux peuples, répondit le P. président, le » glorieux succès des armes du roi, et l'utilité qui leur » revient de cette conquête qui repousse plus loin la » frontière, et les met à couvert d'une place dont ils » ressentoient les incommodités depuis la guerre. »
Il y a plus d'enthousiasme et de laisser -aller dans sa
lettre à Mazarin : « La fortune ne peut plus rien au suc* » ces des choses depuis que V. E. en a pris la conduite. » Son pouvoir ne peut s'empêcher de céder à la prudence » et à la vigueur de vos résolutions. Après la prise de » Montmédy, que la France croyoit imprenable à » cause des fortifications, de la valeur des assiégés et w la présence de toutes les forces de l'Espagne, on doit » croire que vous commandez à la destinée aussi abso- » lument qu'elle commande aux autres hommes. »
L'année suivante fut encore plus heureuse •, Dunkerque fut enlevé aux Espagnols; Condé et don Juan d'Autriche perdirent la bataille des Dunes-, Turenne prit Berg-Saint-Vinox, le 2 juillet-, Fumes, le 3-, Dixmude, le 7 -, Oudenarde et Ménin se rendirent le 9 et le 17 septembre -, il battit le prince de Ligne le 19; enleva Ypres le 24, un mois après la prise de Graveline par le maréchal de la Ferté. « Vous forcez les événements à obéir » à vos admirables résolutions, écrivit alors Brulard » au Cardinal, et tant de circonstances ne marquent-elles » pas que la vaillance de nos soldats ne dépend pas tant » de leurs bras que de votre tête? »
Il y avait sans doute un peu de flatterie dans ces paroles; mais Brulard était peut-être plus inquiet qu'il ne le paraissait; la gloire aboutit souvent à la servitude. Entendez le jeune Bourguignon s'adressant cette année
au Parlement qu'il préside : « Dedi te hodiein civitatem » munit am, et in murum ameum probatorem te dedi po- » pulomeorobustum. » Ne dirait-on pas qu'il commente le jeton précédent? Au contraire, il le retourne, si je puis ainsi dire , et s'écrie : « Soyez Jorts $ le courage et » la constance sont un bouclier qui ne doit jamais quit- » ter l'âme , il faut y recourir comme à un abri cer- » tain contre l'usurpation et la tyrannie. » — Puis, en se retournant vers les avocats, il leur demande une haine implacable contre la violence et les tyrans.
Ce langage, quelque général qu'il puisse être, est empreint d'une énergie qui prouve qu'après la Fronde il y avait encore en Bourgogne une résistance puissante et des hommes indomptés. En effet, au mois de novembre 1658, Louis XIV était à Dijon avec toute la cour, se dirigeant sur Lyon pour son mariage. Les Etats furent convoqués six mois avant l'époque légale, et il leur fut demandé de par le roi un crédit extraordinaire de un million 800,000 livres !
Que pensez-vous qu'il fut répondu au monarque couronné de lauriers? Après trois séances orageuses, on lui offrit 300,000 liv., beaucoup moins qu'à la dernière triennalité. — « Ces propositions sont une injure, ré- » pondit Louis XIV} dites aux Elus qu'ils ne se présen- » tent point à moi ; je ne veux pas les recevoir. »
Après de nouvelles et longues délibérations, les Etats élevèrent la somme à 500,000 liv. Mazarin et Bouchu répétèrent de la part du roi qu'il tenait à injure cette autre réponse. — « Eh bien ! dit une seconde dépu- » tation, si Sa Maj^té veut abolir les nouveautés ré- » cemment introduites, et n'en pas créer pendant la » triennalité prochaine, nous voterons 700,000 liv. — » Je veux être satisfait dans le jour, répondit le roi ; si » on y manque, je saurai bien me satisfaire moi-même. »
On offrit 800,000 liv. -, mais le Cardinal fit dire à la députation qu'il êtoit importuné de laveoir ; et il la renvoyait au chancelier, quand l'intendant Bouchu vint annoncer qu'avant midi le roi voulait être satisfait.
On délibéra de nouveau , et il fut décidé qu'on n'ajouterait rien à la dernière proposition. Le conseil royal, après une longue conférence, répondit à nos députés que Louis XIV se contenterait d'un million 400,000 liv., voire d'un million 200,000 liv., mais sans condition aucune, avant l'entière réalisation de cette somme. La réponse ne se fit pas attendre-, les Etats n'ajoutèrent rien et maintinrent leurs conditions.
Le chancelier, n'osant plus se présenter devant le roi, engagea les députés bourguignons à retourner aux Etats pour y délibérer de nouveau. Ils revinrent, on délibéra, et Ion répondit encore : Rien de plus.
Ce duel face à face , car Louis XIV logeait à quelques pas de rassemblée, se continuait de part et d'autre avec un acharnement égal. Cependant, le 15 novembre, le roi répliqua par une lettre de cachet, qui prononçait la dissolution de l'assemblée si, avant midi, elle n'accordait pas un million, non compris les 53,000 liv. du don gratuit ordinaire. Le million fut enfin voté •, mais, au nom des misères publiques, on supplia le roi de remettre le don gratuit ordinaire, et de révoquer toutes les nouveautés de la triennalité précédente.
Ce n'était pas encore la dernière phase de la lutte ; Louis XIV était entré au Parlementât, au lieu de retirer
les anciens édits, il en avait publié de nouveaux qui devaient être, disent nos délibérations, la ruyne entière du peuple. A cette nouvelle, les Etats réclamèrent; ils firent savoir à Mazarin et à LeTellier que si le roi maintenait ses édits , ils retiraient la promesse du million , dont ils avaient le décret entre les mains. Le conseil du roi voulait avoir le décret avant de répondre; mais les Etats le refusèrent avec obstination ; les édits furent maintenus, et, le 23, le roi qui venait de quitter Dijon, blessé au vif, écrivit des bords de la Saône que c Tas- » semblée eût à se séparer immédiatement, n'ajoutant » rien, sinon qu'il sauroit bien, par son autorité, faire » exécuter ce que les Etats lui avoient solennellement » promis.
Quatre mois plus tard (avril 1659), Louis XIV convoqua nos Etats, non pas à Dijon , selon l'usage, mais à Noyers-, et l'on s'y soumit, sans conditions, à la volonté du monarque ; mais l'indépendant Brulard avait été envoyé en exil dans les gorges des Pyrénées orientales, la ville de Dijon frappée d'interdit et sacrifiée à un bourg des bords du Serin.
Cette attitude des Etats, encouragée par le chef du Parlement, ne devait pas rester enfouie dans les archives d'une province qui, certes, n'en peut être honteuse, car, dans ses libertés dédaignées, elle défendait sa vie et arrêtait, autant qu'il était en elle, l'avènement d'une puissance arbitraire.