‹ Des libertés de la Bourgogne d'après les jetons de ses étatsChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Saite. — Brulard rappelé. — Condé rendu à la Bourgogne.

Le jeton que frappèrent les Elus de Noyers ne fit et ne pouvait faire aucune allusion à la lutte dans laquelle la Bourgogne venait de succomber ; ce fut un compliment à Louis XIV :

Vota fefellit, — nos vœux sont dépassés *. Ces mots couronnent une riche moisson, symbole de gloire de paix et d'abondance; mais ce n'est pas une flatterie Brulard lui-même, dans un discours qu'il avait préparé pour les derniers Etats et que les circonstances ne lui permirent pas de prononcer, montrait la gloire du roi courant, volant, et il ajoutait : c 11 faut la regarder i comme l'honneur du nom français et le pronostic » certain d'une prochaine félicité, car cette gloire va i jeter les fondemens d'une paix solide*, le roi vient » d'abattre l'orgueil de la plusfière nation du monde. »

Le jeton des Etats et le discours de Brulard annonçaient l'approche de la paix des Pyrénées et les fruits qu'on en attendait. En Effet, elle fut signée le 7 novembre 1659 $ elle rendit à la Bourgogne le prince de Condé et le président Brulard. Voici la lettre que ce dernier reçut du roi : c Comme j'ai maintenant connaissance de vos » bonnes intentions, et tout sujet de prendre une con- » fiance entière en votre fidélité et affection à mon ser-

1 Ce jeton fut frappé par Varin, à Paris, au mois de juin 1659. Il y en eut 100 en or ; 2,400 en argent, et 6,000 en cuivre. On donna 75 liv. pour les carrés ou trousses ; 416 liv. 15 sous pour chaque marc pesant de jetons d'or ; 33 liv. pour chaque marc de jeton d'argent, et 50 liv. pour chaque millier de jetons de cuivre .

• vice, j'ai estimé à propos de vous remettre à la tête » du Parlement, ne doutant point que vous ne vous ac- » quittiez de votre devoir à ma satisfaction. »

Avec des allures indépendantes, la Bourgogne était fidèle à sa parole donnée à Louis XI -, elle était attachée à la France et au roi, mais elle aimait ses libertés traditionnelles que la couronne avait garanties, libertés qui supposaient, qui protégeaient l'unité politique et nationale, mais qui tenaient le pays en garde contre une centralisation administrative étroite et étouffante, dangereuse pour toutes les libertés publiques ou privées. Toute la vie du président Brulard, avant et depuis son exil, est dans ces deux mots : Autorité de la France et

du roi , libertés de la province.

Après les Etats de 1659, le traité des Pyrénées et le jeton vota fefellit, on pourrait croire que le langage des Etats de Bourgogne fut timide, humble comme celui d'un vaincu. Nullement, il conserva sa fierté native, non pas après une année, mais le lendemain de la session de Noyers ; non plus à distance et par des intermédiaires, mais à la face même de Sa Majesté. Voici le discours que lui adressa l'évéque d'Autun pendant qu'il faisait graver le jeton qui précède, et qui est comme le revers de cette médaille.

t Sire , lui dit-il , nous avons baissé la tête et les

épaules sous votre commandement, dans l'assurance qui nous fut donnée que V. M. nous feroit sentir qu'il y a plus à gagner de se confier à elle que de disputer » pour la défense de nos droits, sauf à nous de lui faire » ensuite nos très humbles remontrances. C'est le sujet, » Sire, pour lequel j'ai l'honneur de paraître en votre » présence.

i Je ne crains point de pouvoir vous offenser par mes » discours, parce qu'ils ne contiendront rien que de » vrai, que de juste et qui ne soit du devoir d'un évé- » que, prédicateur de la vérité, avocat et ambassadeur- » né des pauvres auprès des rois et des princes de la » terre. J'ai ordre spécial de la province de Bourgogne » de représenter à S. M. que ses franchises et ses libertés » ont été violées....

» Par ces semonces, mêlées d'amour et de respect, » nous osons nous promettre, Sire, de la bonté natu- » relie qui vous a fait porter à juste titre le nom de Roi » des Français, plutôt que de France, c'est-à-dire roi > des cœurs et des hommes aussi bien et mieux encore » que roi de la terre , — nous osons, dis-je, nous pro- » mettre que vous aurez sur nous des pensées de paix » et non d'affliction ; et que vous nous laisserez un peu » respirer, après tant de maux que nous souffrons .. » Ces lignes devraient être gravées en lettres d'or dans

le palais de nos Etats, pour y perpétuer le souvenir de la devise de nos pères : autorité et liberté.

Les Etats furent convoqués en 1662 et ouverts par le prince de Condé rendu à la Bourgogne. Le moment était critique*, on se rappelait les débats de la dernière tenue; les esprits n'étaient point calmes-, beaucoup même remuaient encore et cherchaient quelque motif d'agitation séditieuse, t Je suis averti de plusieurs endroits, écrivait Brulard à Mazarin, qu'il se forme un parti par quelques esprits séditieux de ce parlement, dont le prétexte est l'honneur de la compagnie, et l'objet présent de s'opposer à toutes les nouveautés ; de diminuer l'autorité de ma charge et mon crédit dans le corps, parce que, disent-ils, je veux iriaccorder avec la cour pour l'établissement d'une grande chambre comme à Paris, laquelle aura la plus grande partie de l'autorité et fera tout ce qu'il plaira au conseil. » On n'ignorait pas, d'autre part, que Louis XIV ne retrancherait rien à ses dernières prétentions, quelque nouvelles et énormes qu'elles eussent été. Brulard , dont la position était délicate, commença ainsi son discours : t Voici la première assemblée depuis ce siècle , où vous ayez pu faire cette réflexion, qu'on ne connoît jamais mieux les avantages de la paix qu'au sortir du trouble et de la tempête. . . » Ce préambule annonçait

qu'on n'avait point oublié la dernière lutte et que Topposition se disposait à se lever encore.

En effet, la négociation fut longue et pénible; il y eut jusqu'à six députations successivement faites au prince de Condé, pour lui exposer l'impuissance de la province. Mais Y attachement qu'on avait pour le prince dénoua toute la difficulté-, on donna tout ce qui fut demandé, c'est-à-dire un million 50,000 liv., outre la subsistance et l'exemption des gens de guerre.

t Depuis que je me connois, écrivait alors à Colbert » le premier président, jamais la soumission et l'eston- » nement ne m'ont paru tels que je les vois dans les » esprits. Les trois Ordres en ont très bien usé, et se i sont laissé aller de la meilleure grâce du monde. >

c II falloit, disait-il le même jour à M. de La Vrillère, » que les intentions du roy fussent expliquées par une » personne chérie, comme M. le Prince, pour obliger les » Etats à faire de si prodigieux efforts; car, enfin, la > misère n'a jamais esté au point où elle est , et jamais » le don n'a monté si haut. »

Le jeton des Etats reproduit cette situation : l'amour qu'on avait pour le prince de Condé et le sacrifice de la province.

Cette femme à moitié nue, tenant un coeur dans sa main droite, qui semble l'offrir, c'est la Bourgogne qui

ne se serait pas dépouillée sans son affection pour le prince de Condé : me spolia vit ahob.

C'est la traduction exacte du mot de Brulard à M. de La Vrillière.

Rien n'était encore changé, même a la triennaiité suivante, en 1665, malgré les sacrifices des dernières années , les 600,000 liv. données pour la jonction des deux mers, bien que le don gratuit de 1662 n'eût été octroyé que pour une fois et sans tirer à conséquence, en considération de la décharge du taillon et de la révocation de plusieurs nouveautés; quoique la misère publique obligeât journellement nombre de personnes à quitter la province pour se retirer en Lorraine ou dans le Comté, le prince fit encore donner extraordinairement au roi un million 50,000 liv., de sorte que, dit Brulard, la Bourgogne resta chargée annuellement de plus de trois millions. Ce miracle financier, le roi le devait toujours a la personne chérie du gouverneur, auquel le jeton qui

fruit, fait encore allusion, s'il ne se rapporte pas au roi

lui-même :

Le corps de la devise représente un amour enlevant tour-à-tour les vêtements d'une femme, image de la Bourgogne. C'est pour l'enrichir qu'il la dépouille, dit la légende : ut ditet spoliât. La plainte est adroite, elle est recouverte d'un compliment; mais elle est d'autant plus amère que cette situation est plus ancienne, qu'il y a peu d'espoir d'y trouver des consolations et une fin, car l'impôt du million et demi , emporté de haute lutte et revenant à chaque session, menaçait la province de s'immobiliser sur sa tête, à coté des 53,000 livres du don gratuit ordinaire. Ses libertés, d'ailleurs, tout en restant debout étaient déshonorées, et chaque victoire qu'elles semblaient remporter étaient une véritable défaite.

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