‹ Des libertés de la Bourgogne d'après les jetons de ses étatsChapitre 19 sur 38 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Suite. — Conquête de la Franche-Comté, ses conséquences

pour la liberté.

Le prince de Conti, Gaston, Mazarin et Anne d'Autriche étaient descendus au tombeau ; le traité des Pyrénées et celui de Vincennes avaient réconcilié la France avec l'Espagne et Charles de Lorraine ; Louis XIV avait épousé l'infante Marie-Thérèse, et Monsieur, Henriette d'Angleterre ; le prince de Condé était enfin rentré au service de la France -, Colbert et Louvois étaient ministres, rétablissant la justice, le commerce et les finances -, un Dau-

phin était né-, une triple alliance venait d'être faite entre la France, l'Angleterre et la Hollande ; enfin , le roi tenait en ses mains les rênes du gouvernement et les destinées de l'Europe. On était en droit d'attendre, avec la gloire acquise, la paix solide qu'on désirait depuis si longtemps.

Philippe IV meurt 5 Louis XIV fait valoir le droit de dévolution de Marie-Thérèse, qui avait lieu dans quelques provinces des Pays-Bas, et s'empare de la Flandre.

Toute la France était émue à l'aspect de nuages qui annonçaient le retour des grandes guerres européennes, quand la Bourgogne assembla ses Etats (janvier 1668). Brulard qui en redoutait l'opposition, surtout en présence du roi, fit un discours simple et solennel, dans le style de Bossuet :

« Pensez-vous que notre monarque, craint et ad-

» miré pour les grandes choses qu'il a faites, ennuyé » de ses prospérités, lassé de tant de succès, indifférent » pour ce qui lui a été le plus cher, le bonheur de son » peuple, fatigué maintenant de sa grandeur et de son » propre repos, puisse reprendre les armes sans peine » et sans contrainte? Croyez-vous que, poussé seule- » ment d'une ambition qui ne peut plus rien pour l'im- » mortalité de son nom, il veuille soumettre à la for- » tune son bonheur et sa puissance, après les avoir mis

par ses travaux au-dessus de son pouvoir? Messieurs, il n'y a que les ennemys du nom français qui puissent avoir de tels sentiments... Le roi se glorifie de borner son ambition par la justice de ses droits, et c'est seulement pour cette justice que nous avons les armes à la main....

» Les choses ne seroient pas en cet état, si la politique de l'Espagne avoit répondu à la sage conduite du roi. 11 n'a recouru à la force qu'après s'être servi de la persuasion ; il falloit vaincre ses fiers et dédaigneux refus et la réduire tôt ou tard au pied et à la mesure de la raison. Que pouvoit-on attendre de ces esprits opiniâtres ?NVt-il pas fallu les battre trente ans avant de leur faire avouer la justice de notre dernière guerre?....

» Ces Samnites, continue l'orateur, menacent surtout notre frontière. Ils regardent déjà nos personnes et nos biens comme leur proie; ils assemblent leurs alliés pour une irruption.... Mais le roi y pourvoira de bonne heure : à cette multitude d'Allemands il oppose un prince formidable déjà par le sang qu'il leur a coûté — »

Ce langage est français sous tous les rapports ; les représentants de la Bourgogne le comprirent. Il y eut bien dans l'assemblée un sourd murmure, quand elle apprit

qu'il s'agissait d'un million 150,000 liv.; mais elle vota cette somme, bien qu'elle dépassât toutes les allocations antérieures, et quelques jours après, le 6 février 1668, le prince de Condé était sous les murs de Besançon. En douze jours, la Franche-Comté fut conquise, et nos Elus frappèrent le jeton qui suit :

A Louis XIV qui a sauvé la Bourgogne par la conquête de la Franche-Comté : ludovico ïiv, observàtam vtCTIS seqeanis provinciah. C'est la substance des discours de Brulard et l'expression de l'opinion publique. Le jeune monarque est représenté comme un empereur romain. De sa main droite il lève une branche d'olivier, symbole de la paix qu'on regardait depuis si longtemps comme le seul moyen de salut ; de l'autre , il montre une statuette de la victoire. Elle regarde le roi en lui présentant une palme et une couronne. La France est d'un coté, signalée par la fleur-de-lis qu'elle porte sur son cœur. Elle donne une autre palme au vainqueur et se promet l'abondance dont une Corne est à ses pieds. On

voit, de l'autre côté, une femme qui offre respectueusement au roi une branche de laurier : c'est la Bourgogne reconnaissante ; pour qu'on ne s'y trompe pas, l'artiste a tracé sur le dos de cette figure une croix de St- André :

OB SERVATAM.

Il existait un vieux jeton franc- comtois qui portait pour légende : veni, vidi, deus vicit *. Louis XIV eut moins d'humilité \ son jeton de 1668, pour Y ordinaire des guerres, répéta textuellement la phrase de César après la conquête des Gaules : veni, vidi, vici. *

« En effet, disait Brulard, en un moment il a soumis • des peuples indomptés et opiniâtres dans des murs » bâtis par Charles-Quint pour leur servir de remparts » éternels contre la bravoure des Français. Il a réuni à » la couronne une province, qu'en avoient séparée huit » cents ans de succession continue depuis Charlema- » gne. » Besançon, dès-lors, passa l'éponge sur les orgueilleuses légendes de ses médailles : suis tuta columnis, — civitatis securitas, — qui devenaient, par la

4 Voir M. DE Fontenay : Nouvelles Etudes de jetons, p. 29.

1 Sur ce jeton royal, la France est représentée par le coq gaulois perché sur un laurier près duquel bondit fièrement un lion, emblème de la guerre. Ce jeton inédit a de l'analogie avec celui édité par M. de Fontenay, p. 28 du même ouvrage. Seulement le coq n'est pas sur un laurier ; mais aussi le lion tient dans ses serres un petit renard qu'il étouffé : formido rapacis.

prise du Comté, des mensonges et une véritable satire. f Mais la France ne conserva que trois mois cette province, juste assez de temps pour lui apprendre que ses colonnes n'étaient pas inébranlables et ses murailles invincibles. Elle fut rendue à l'Espagne par le traité d'Aix-la-Chapelle, le 2 mai 1 668 -, ses médailles de 1669 reprirent leur vieille légende : vesuntio civitas régis

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