LIBERA
Quoi qu'il en soit de cette liberté retrouvée sous le roi d'Espagne, la nôtre n'avait pas espoir de s'affranchir. On ne discutait pas aux Etats sur le don gratuit ordinaire, on le votait tout dune voix-, il n'y avait débat que pour le don gratuit extraordinaire qui, depuis vingt ans, dépassait cinq ou six fois l'autre, et qui devenait, comme son aîné, une charge périodique et constante , malgré les termes sous lesquels cet impôt se cachait. En 1671, le duc d'Enghien qui, cette'année, tenait aux Etats la place de son père, demanda un million 200,000 livres. Brulard prit la parole en faveur de l'autorité, qu'il ne préconise toutefois qu'avec les réserves que lui imposaient son caractère et les traditions bourguignonnes :
« Dans l'amour naturel de tous les hommes pour la
1 M. de Fontenay, même ouvrage, pages 83,-88, les jetons de Besançon pour les années 1667 et 1669, avant et après la conquête.
» liberté, il est admirable qu'ils aient tous eu la même » opinion touchant l'autorité, et que partout elle ait été » regardée avec respect comme la source du bonheur » commun... »
Rien de plus vrai : mais il ne faut pas qu'elle se concentre trop dans un cabinet ou la tête d'un homme, de manière à ce que la vie de toute une nation se résume en un point ou dans le despotisme. Aussi notre illustre président ajoute bientôt :
« Messieurs, vous êtes pays d'Etats -, c'est un grand et » magnifique privilège. Que pouvons-nous estimer da- » vantage que ce qui nous a été transmis par l'antiquité » la plus reculée, que ce que nos pères s'étoient réservé » comme le reste précieux de leur premier pouvoir? »
Il fallait à l'orateur un point d'appui dans l'histoire et l'expérience; il ajoute pour la glorification de sa théorie gouvernementale :
« Les uns ont réglé la pufssance du monarque par des » mouvements d'ambition ou de crainte -, les autres ont » fui le gouvernement du plus grand nombre par aver- » sion pour la pluralité des maîtres •,. . . mais on ne peut » douter que les deux systèmes n'aient concouru à la » formation de notre empire : longtemps avant Clovis , » les Gaules étaient déjà des pays d'Etats.... »
Nous n'avons pas à examiner la valeur historique de
cette allégation -, Brulard pose des principes libéraux qui eussent pu sauver les immunités nationales, s'il n'y avait pas eu alors, dans le sens politique, un abaissement d'autant plus grand que les guerres avaient été plus longues et que la gloire du roi croissait davantage. Aux Etats de 1671, quand la couronne demanda un million 200,000 liv., les représentants de la Bourgogne firent quelques difficultés et offrirent assez timidement un peu moins d'un million. La résistance expirait ; mais le roi lui porta le dernier coup par ces paroles adroites : h C'est trop encore ; je me contente de 800,000 liv. ; mon but a toujours été de soulager mes sujets. »
On ne s'attendait point à cette générosité; l'étonné* ment fut général : les Etats en corps allèrent chez le prince deCondé faire en sa personne d'humbles remerctments au roi , et protester de leur fidélité inviolable. Le jeton qu'ils frappèrent est à la fois l'expression de cet hommage, de leur attachement et de leur admiration :
Sur un rocher de Bourgogne, un aigle regarde le soleil
qu'il aime ; sur les flancs du rocher se groupe une famille de petits oiseaux qui aiment, eux aussi, le grand astre, mais qui n'ont pas la prétention de soutenir ses regards. Le soleil qu'ils aiment tous , c'est Louis le Grand -, l'aigle qui domine la province, c'est Condé, son gouverneur-, les petits oiseaux sont les enfants de la Bourgogne : uni firmior est acies, amor omnibus idem; — en français : Tous l'aiment, un seul peut le regarder.
Ce n'est pas assez de cette humilité profonde : cette fois, le revers du jeton n'est pas une simple étiquette écrite autour du blason de Bourgogne, comme sur la porte du palais des Etats -, c'est la signature de l'acte de foi et hommage des trois Ordres : fides ordinum burgundi^e -, c'est le sceau de la protestation d'inviolable fidélité qu'ils venaient de donner au roi dans la personne de Condé ; c'est le terme de l'opposition, le dernier soupir des libertés provinciales.
Pour habituer la Bourgogne à ce régime, il fallait
l'inaugurer, sous ses yeux, par une action populaire,
éclatante et avantageuse pour la province. Nous avons
dit que la France avait rendu la Franche-Comté trois
mois après sa conquête; inutile d'ajouter que le Duché
avait vu cette restitution avec peine. Toujours ennemi
de la maison de France, le duc de Lorraine proposa à
l'empereur et à ses alliés d'entrer en Bourgogne par le
Comté : nulla estmorà *. Louis XIV résolut aussitôt de reprendre cette province ; c'était au commencement de
Nos Etats s'assemblèrent au mois d'avril.
a Messieurs, dit Brulard, nous ne pouvons nous lasser » d'admirer dans la personne de S. M. le héros connu » et redouté des plus rudes et des plus fières nations,.. » Cette frontière, la plus faible et la plus ouverte, alloit » être exposée à la dernière désolation •, mais toujours » prête à secourir ses peuples, S. M. va nous mettre à » couvert des contributions et des insultes. »
Tout d'une voix, et pour la première fois sans objection, l'on vota le million qui avait été demandé.
On apprit alors que le roi venait avec une puissante armée. Séance tenante, les Etats ordonnèrent à leurs Elus de faire tout ce que le prince de Condé jugerait convenable pour le recevoir, et faciliter une expédition qui importait tant à la gloire du roi et aux intérêts de la province, t La présence de S. M., disent nos registres, » causera autant de joie à la Bourgogne qu'elle inspirera » de terreur à ses ennemys. » En effet, le 22 mai la Franche-Comté était définitivement conquise.
1 C'est la légende d'un jeton frappé à l'occasion de cette nouvelle prise de Besançon. Il a été donné par M. de Fontenay, p. 65 de sa
Nouvelle Etude de jetons.
La Bourgogne qui avait puisé dans sa position géographique quelques éléments de résistance, mais qui sentait encore les maux dont cette frontière avait été la source, perdit dans cette conquête et les transports de joie qu'elle lui donna son importance politique et le reste de son énergie. Quand on était venu dire à Louis XI V que nos Etats avaient voté d'enthousiasme le million par lui demandé, c disposés qu'ils étoient, ajou- » tent les procès-verbaux , à contribuer de tous leurs » biens à l'exécution des grands desseins de S. M., > le roi leur fit une remise ainsi qu'à la triennalité précédente. Comme alors, la joie fut extrême, toute l'assemblée représentative voulut encore aller chez le prince de Condé, t le supplier (remarquez les expressions) de i leur faire la grâce d'employer les paroles les plus » pressantes pour témoigner à Sa Majesté leurs pro- • fonds sentimens de reconnaissance, et de vouloir » aussi l'assurer qu'ils sont tous dans la disposition de » sacrifier leurs biens et leur vie pour donner au roi des » preuves de leur zèle et de leur fidélité. »
« Ce grand corps est tout plein de ces sentimens, » avait dit Brulard à la reine-mère.
Le lion s'était donc laissé carresser par la main royale dont il sentait la puissance*, lui-même était définitivement vaincu : jàm solitus vinci :
Les jetons des Etats montrent ce lion abattu et couché comme un chien fidèle aux pieds de son maître. On frappa deux cents jetons en or qui furent offerts à leurs Altesses dans des bourses doublées de satin de Gènes , richement brodées aux armes des Condé ' qui, eux aussi, étaient pour quelque chose dans ce triomphe de la royauté absolue.
1 Ces bourses furent faites à Paris dans la première quinzaine de décembre 1674. Il y avait pour les autres jetons trois bourses de peau de franche panne, avec cordons de soie incarnat ; sept bourses de velours cramoisi , doublées de satin, deux desquelles portaient les armes de la province et de messire l'abbé Fyot et de Langeron, avec double filet d'or sur les plis; et les autres, les armes de la province avec simple filet d'or. Il y eut en outre dix-huit autres bourses de velours doublées de satin, à cordons d'or et de soie, avec boutons ; enfin, quatre-vingt-dix bourses simples, doublées de cuir rouge et portant cordons de soie.
MM.' Fyot et de Langeron étaient les Elus du Clergé et de la Noblesse. Le premier était conseiller d'honneur au Parlement, aumônier du roi, abbé de St-Etienne de Dijon ; le second s'appelait Philippe Andrault, chevalier, seigneur et comte de Langeron, baron de Vaux et de Cougnie, seigneur de Bégu et Champlois, bailli du Nivernais et de Donzy, maréchal-des-camps et armées du roi, premier gentilhomme de Mgr le Duc.