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CHAPITRE XV

Paix de Nimègue. — L'Etat, c'est moi !

La dernière triennalité avait été des plus glorieuses pour la France. Abandonnée à ses propres forces, elle avait gagné sur terre et sur mer, depuis le fameux passage du Rhin en 1672, je ne sais combien de batailles contre la Hollande, l'Espagne et l'Autriche; contre Ruyter, contre le duc de Lorraine, le prince d'Orange et les impériaux les plus distingués. La sanglante bataille de Sénef avait couché à terre 27,000 ennemis dans l'espace de deux lieues, et ajouté à la couronne de notre gouverneur un de ses plus beaux fleurons. Turenne avait

cueilli en Alsace des palmes nouvelles ; le duc d'Enghien s'était illustré à Limbourg ; le roi venait en personne de prendre Condé , Bouchain, et de faire sauter la citadelle de Liège. 11 n'y a que les guerres de Napoléon qui puissent donner une idée de l'éclat et de la rapidité des conquêtes de cette époque.

Le roi, cependant, désirait sincèrement la paix-, mais comment l'obtenir sans la guerre? Il conserva donc ses quatre armées, l'une aux pieds des Pyrénées, les trois autres dans le Nord , et, dans la lutte où il était fatalement entraîné, il demanda aux Bourguignons de l'aider à maintenir, contre la majeure partie de l'Europe, la gloire de nos armes, et à forcer ses ennemis à consentir à la paix.

Nos Etats furent convoqués le 2 janvier 1677. Malgré tant de victoires, les applaudissements de la nation française et de la Bourgogne en particulier, qui s'était dèslors représentée sous la figure d'un lion vaincu, l'évêque d'Autun se fit encore le défenseur des pauvres contribuables. « Mon devoir, dit-il, est de songer au soulage- » ment des peuples $ à moi de rappeler à S. M., dans la » personne du duc d'Enghien ', leurs misères et leur » impuissance. Quand cette province faisoit les derniers

1 C'est lai qui cette année tenait les Etats à la place de son père.

> efforts pour la conquête du Comté, elle pensoit en » tirer quelque soulagement... Or, ajouta-t-il , laBour- » gogne est agitée comme un vaisseau sur le point de faire i naufrage. Dans une si grande calamité, elle n'est ras- » surée que par l'expérience et l'habileté de son pilote. »

Ces derniers mots sont plus qu'un compliment, car la Bourgogne, convaincue des besoins et des nécessités présentes, chargea le duc d'Enghien de donner au roi l'assurance de son zèle et de sa fidélité-, de lui dire qu'oubliant sa pauvreté extrême, elle n'avait rien de plus cher que de recevoir avec respect et vénération ce qu'il désirait pour le succès de ses glorieuses entreprises.

Le prince félicita les députés bourguignons sur les sentiments qu'ils venaient d'exprimer ; et les Etats, s'abandonnant en aveugles, disent les procès- verbaux, à la volonté royale, votèrent encore un million 253,000 liv. C'était un énorme sacrifice, mais on espérait qu'il amènerait la paix, qui certes était d'une valeur incomparable : quo plura refundat. Ce fut le mot d'ordre et l'argument de la séance ; le jeton s'en fit l'écho :

Comme le soleil fait retomber en pluie abondante et féconde les vapeurs qui s'élèvent vers lui, le roi saura bien tourner à l'avantage des peuples les dons qu'ils lui font, t L'éclat et la pourpre, avait dit Bouchu, ne font i pas la félicité des rois -, elle consiste à rendre les peui pies heureux , et Louis XIV ne vous demande des » secours que pour nous procurer une paix glorieuse i et utile : » — C'est littéralement le Quo plura refundat, traduit plus brièvement par Brulard : « C'est » pour vous que vous faites ces sacrifices. » *

De quelque part que vînt l'inspiration, elle était heureuse. La campagne de 1677 fut une des plus belles de ce règne. Louis XIV partit pour la Flandre ; ses mousquetaires enlevèrent Valenciennes l'épée à là main ; Cambrai fut pris, la bataille de Cassel gagnée et Saint- Omer enlevé. Duquesne battit pour la troisième fois les deux flottes ennemies -, le maréchal d'Humière s'empara d'Ypres et de Gand ; M. de Créqui attaqua les Impériaux

1 Ce jeton (1677), fut gravé par Claude Balain, marchand orfèvre ordinaire du roi et conducteur de la monnaie, demeurant aux Galeries du Louvre. Il reçut 7,750 liv. pour la fabrication de toutes les espèces d'or, d'argent et de cuivre. Il y eut des bourses données à MM. Colbert, de La Vrillère, Chateauneuf, secrétaires d'Etat ; à M. Picon, commis de M. Colbert; à MM. Gourvelle, Caillet, de Chaulot, aux Elus, aux deux députés des Comptes et aux officiers des Etats. — La fabrication des deux bourses, qui contenaient les jetons donnés aux Condé, brodées et blasonnées, coûtèrent 244 liv.

près de Reinfeld et tailla en pièces l'arrière-garde du duc de Lorraine. • Je suis fâché que vous ne soyez pas

> venus à cette dernière campagne, » dit Louis XIV à Boileau et à Racine. — « Votre Majesté ne nous a pas donné

> le temps de faire faire nos habits, > répondit i'un d'eux.

Le jeton de 1677 était donc une prophétie qui annonçait une moisson de lauriers, ce qui vaut quelque chose en France; mais, ce qui partout a plus de valeur, il faisait pressentir la pais, Volivier de Nîmègue que nous allons immédiatement rencontrer :

Août 1679 — 16*

Après la brillante et rapide campagne de 1677, suivie de la paix de Nimègue, nos Elus se présentèrent à Paris, chez Jean-Baptiste Dufour, ancien tailleur de la monnaie du roi, et lui demandèrent un jeton triennal représentant un olivier chargé de beaucoup de jruits. Il y avait longtemps que la paix élait un arbre stérile ; la Bourgogne, tant de fois trompée, se réjouissait peu du traité.

sa pensée se jetait en avant; on se demandait si l'olivier aurait le temps de porter des fruits , s'il serait une fois encore coupé et jeté au feu. c Nous voulons beaucoup i de fruits, disaient nos Elus-, » et ils firent cette année dorer tous les jetons, ceux de cuivre comme ceux d'argent, en signe de joie et d'espérance. L'olivier d'or, chargé de beaucoup de fruits, rappelait la promesse du dernier jeton : quo plura refundat, l'accomplissement de la parole donnée par Bouchu et le chef du Parlement. La légende est claire : opibusque juvabo; c'est-à-dire: J'ai imposé la paix à mes ennemis, vous allez enfin jouir de ses avantages ; l'olivier de Nimègue a des fruits d'or. • Mais la gloire des armes est un écueil terrible pour les libertés. En 1674, après la prise de la Franche-Comté; elles avaient été représentées par un lion couché, habitué désormais aux humiliations : jam solitcs. Après la paix glorieuse qui vient d'être faite, pouvait-il se mettre debout et reprendre un peu de fierté ? Nos jetons l'oublient ; on le cache sous des drapeaux victorieux, on lui conseille de rester tranquille en présence de Vultima

* L'artiste a fait un arbre, il la chargé de feuilles ; mais il est à remarquer que les fruits nombreux, demandés par nos Elus, ont été oubliés ou plutôt rejetés par le graveur sans malice aucune, mais à cause de l'extrême difficulté de les reproduire dans des dimensions si restreintes.

ratio de Louis le Grand ' , on lui montre quelques égards et beaucoup d'espérance. Mais le roi absorbe tout ; il ne veut pas être roi des Français, comme l'appelait si bien l'évéqued'Autun-, il ne se nomma plus seulement roi de France, il dit : YEtat, c'est moi. Cette profession de foi de Louis XIV, consacrée depuis bientôt vingt ans de l'autre côté de nos frontières, les franchit enfin en 1677, pendant le sommeil du lion et à la faveur des triomphes d'Hercule. Ecoutez ce que disait aux Etats de cette dernière année le président Brulard, le champion des libertés provinciales : « Quelque amour que les hommes » aient toujours eu pour la liberté, ils ont rendu dans » tous les temps cet honneur à l'autorité, de la recon- » noître pour la source de tous les biens. Nous sommes » toujours agités de passions; il nous faut quelque » chose d'assez fort pour en arrêter les violens effets » et procurer Tordre et le repos. Au milieu de cette » confusion et de ce tumulte, l'esprit, tout difficile qu'il » est à se fixer et à se soumettre, n'a rien trouvé de » meilleur que la règle et la soumission. »

L'orateur est habile : « Ça toujours été, continue-t-il, » une maxime, qu'entre tous les devoirs de la société

1 J'ai vu en 1829, dans la citadelle de Besancon, des canons du temps de la conquête ; ils portaient cette inscription : Ultima ratio regum.

» civile, ceux qui regardent la patrie, c'est-à-dire le •> souverain qui en est le maître, doivent être mis au » premier rang. A ce devoir doit céder l'amour de nos » biens, l'amour des personnes qui nous ont donné » l'être, l'amour même de nos propres vies. »

Cette identification de la patrie et du maître n'est point accidentelle, elle est réfléchie -, Brulard y tient et la proclame dans l'assemblée, quand il ajoute : « N'est-ce » pas avec beaucoup de raison que tous les intérêts et » que toutes les grandeurs ont été soumises à cet amour » de la patrie, puisque la puissance du prince est celle » même de l'Etat? »

Avant son exil aux Pyrénées, le premier président ne parlait pas ainsi. Transportons - nous maintenant parmi les représentants de la Bourgogne, dont les Elus frappèrent Yolivier d'or. On ne discute plus, ce serait irrespectueux \ on n'attend pas même que le roi fixe la somme à donner, comme on faisait encore il y a quelques années, on devance ses désirs, on brise la vieille formule du décret pour en adopter une autre plus conforme à l'humilité provinciale et à la puissance du monarque; on s'abandonne sans réserve à sa discrétion. Je cite textuellement : « Pour contribuer aux frais dans » lesquels S. M. est engagée pour la conservation de ses » Etats et l'entretien des troupes qu'elle a en garnison

m en Flandre , en Allemagne et en Franche-Comté -, ne » désirant rien avec tant de passion que de plaire au roi » et de pouvoir mériter ses grâces, nous avons cru, » préférablement à tous intérêts, députer à Mgr le Duc, » pour le supplier très humblement de nous expliquer » les sentimens du roi pour les exécuter avec joie, et » aller au-devant, si nous pouvions les prévenir, per- » suadés qu'il ménagera mieux que nous ne pourrions » faire nous-mêmes le bien qui nous reste .. »

Au retour de la députation, l'assemblée générale rédigea le décret suivant : « Comme Mgr le Duc a témoigné » aux députés que les Etats ne pouvoient rien faire de » plus agréable à S. M. que de lui accorder, sans aucune » réflexion, un million de livres ; — les trois Chambres, » tout d'une voix et dans un moment, ont accordé cette » somme, avec de si profonds sentimens de respect et » d'amour pour la personne sacrée de S. M., qu'il a » paru qu'il n'y avoit pas un seul de tous ceux qui com- » posent les Etats , qui ne donnât non-seulement son » bien, mais sa vie même pour contribuer à la gloire et >» à la satisfaction de Sa Majesté. »

Personne n'ignore tout ce qu'il fallut de force, d'habileté et de succès éclatants pour amener la Bourgogne à cette humilité profonde. Je doute donc un peu de la spontanéité des sentiments exprimés par les Etats. Ces

trois mots du monarque : sans aucune réflexion, — supposent au contraire que l'opposition provinciale est moins brisée que contenue. Rrulard pensait ainsi quand il disait à l'ouverture des Etats de 1677 : « Messieurs , ■ faites-y réflexion ; toutce qui vient du souverain est un

> ordre. Le plus grand mérite est dans la grâce d'une

> obéissance prompte et volontaire... >

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