‹ Des libertés de la Bourgogne d'après les jetons de ses étatsChapitre 23 sur 38 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Louis XIV. — Soleil. — Hercule en repos.

L'absolutisme était arrivé à son apogée à force de victoires et d'illustrations 5 il s'y maintiendra même à la faveur de la paix, caries provinces, depuis si longtemps écrasées, ne demandaient rien tant que le repos : c'est de guerre lasse qu'elles rendaient les armes.

En 1682, le 6 du mois d'août, naquit à Versailles le petit-fils de Louis XIV. Nos Elus ', qui étaient à Paris

i A l'ouverture des Etats de cette année, Brulard parla encore de l'autorité qui avait été le sujet de son dernier discours, de l'avantage d'être gouverné par un seul, et de la gloire appuyée sur l'unité.

sur la fin de cette même année, célébrèrent cette naissance par le jeton qui suit :

Mai 1682.

C'est encore une flatterie du goût de l'époque : pour la comprendre , il faut se rappeler que Louis XIV est le soleil. Du temps de Shakespeare, c'était déjà une figure : — « Comment ! des nuages encore sur votre front ? dit le roi de Dannemark. — Non, répond Hamlet; je suis trop près du soleil. »

Sous Louis XIV, ce compliment se multiplia d'une façon prodigieuse; le soleil était représenté partout : meubles, médailles, vignettes, frontons d'édifices, étendards * , les basques des mousquetaires, il avait tout envahi. Dans ses ballets, Louis XIV lui-même se déguisait en Apollon radieux : nec pluribus impar. Qui ne sait l'histoire du gazetier de Hollande , dont l'inso-

* Les quatre compagnies de la garde du roi avaient sur leurs étendards un soleil brodé d'or et d'argent, autour duquel on lisait ce»

mot8 : NEC PLURIBUS IMPAR.

lence, disait-on en France, était intolérable? Il s'était fait représenter sur une médaille en face d'un soleil avec ces mots : in conspectu heo stetit sol, — à mon aspect le soleil s'est arrêté. '

Notre illustre président est plus d'une fois entraîné par la mode : n Votre Majesté , Sire , éclaire les peuples » par sa seule présence. — Que la France a de bonheur » de contempler la plus vive image de la lumière ! »

II est évident que le soleil et le roi ne faisaient qu'un. Dès- lors, les signes du zodiaque durent prendre quelque importance. Le premier, aries ou le bélier, fut adopté par la Bourgogne comme le symbole du petit-fils du roi. Cette figure eut chez nous de la vogue, car elle reparaît sur le jeton de la triennalité suivante :

Juin 1685-1686.

< Cette médaille n'a pas existé ; mais il y en a une autre qui rut frappée après la bataille d'HVhsIedl, 1709 ; elle avait pour légende : STBTiTSULiH hediocoeli, mots qui rappellent le dystiquequi courut

Aller in egregiu nuper i-ertaniine Josue r.lnmai'it : Ma, sol gallice ; solque stetit.

Cette fois le dux gregis est plongé dans les rayons du soleil qu'il vient de quitter, et se retourne pour regarder la province, qui dit avec orgueil : ses premiers regards sont pour moi , — comme elle avait dit l'année de sa naissance : Un des dieux porte mon nom : nostrum uni ex superis nomen. C'était en même temps un cri d'espérance, car ce dieu s'appelait duc de bourgogne.

Malheureusement la prédiction ne s'accomplit pas ; l'élève de Fénelon ne vécut que ce qu'il fallait pour montrer qu'il aurait fait le bonheur de la France. '

Quoi qu'il en soit, Louis XIV était dans sa splendeur, puissant et admiré-, mais la gloire du roi sans le repos des peuples n'était qu'une brillante calamité. En Bourgogne surtout, on ne pouvait estimer l'une qu'autant qu'elle conduisait à l'autre, tant étaient vives et saignantes les blessures de la province. En 1688, elle représenta Louis XIV sous la figure d'Hercule :

* Le jeton de 1682 fut fait au mois d'octobre par F. Chéïon, graveur des médailles du roi. 11 reçut 8,221 liv. 16 sous, savoir : 3,722 livres 2 sous 6 deniers pour 200 jetons d'or y compris la façon. Ils étaient destinés au prince de Condé et au duc d'Enghien. 4,117 liv. 16 sous 4 deniers pour 121 marcs 5 gros d'argent, à raison de 34 liv. le marc, y compris la façon, pour le poids des jetons d'argent qu'il a monnayés. Plus, pour 90 bourses de cuivre de cent jetons chacune, à raison de 3 liv. la bourse ; plus, 100 liv. pour la façon des coins, et 12 liv. pour les vins aux ouvriers qui monnayèrent les jetons. — Les bourses furent fournies par H. Tresneau, et coûtèrent 392 livres 10 sous.

Hais H est en repos sur? sa massue, les pieds sur des armes et des étendards. Pour qu'on ne s'y trompât point, au Heu d'une exclamation guerrière et provocatrice , la Bourgogne fait un retour sur elle-même et dit : il asseube moh repos, c'est ce qu'on désirait garder longtemps. A l'ouverture des Etats de cette année, le premier président fit un beau discours, — c'est l'expression de nos registres ; — il a montré que les peuples cherchaient la félicité , et que la seule qu'on put trouver en cette vie était de jouir du repos et de la paix.

A la rentrée du Parlement, Brulard prononça un discours qui avait encore pour titre le Repos. Entre le jeton de 1688 et la pensée intime du président, il y a donc tant d'analogie, qu'on peut hardiment prendre l'une pour commenter l'autre : « Le roi, dit l'orateur du Par- » lement, le roi s'est fait le premier et perpétuel inslru- » ment du calme ;,... tout y est entraîné par son mou- » vement et sent son impulsion. Le calme est grand ; le » commandement toujours obéi ; les sujets et le règne

» sont tranquilles }.... or, ces biens sont les fruits du » brillant reposde l'intelligence qui conduit et ordonne. »

Le bonheur est dans le repos ; le repos c'est la paix : voilà le fond de la pensée du premier président et le sens du jeton des Etats. Mais le vieux soldat des franchises va plus loin que le jeton ; celui-ci ne pouvait dire qu'un mot; l'autre avait de l'espace : il ne put contenir la vivacité de ses sentiments à la pensée que ce repos pouvait finir, et il ajouta avec une hardiesse qui rappelle d'autres temps :

« Messieurs, malheur à ces princes qui traitent négli- » gemment tout ce qu'ils croient au-dessus de leur for- » tune, qui forment et exécutent des desseins inquiets » et sans bornes, aux dépens de Tordre et de la raison ! » Une secrète résistance de la nature, qui ne veut que » l'ordre et le calme, détruit toujours tôt ou tard comme » odieux les ouvrages formés dans le trouble et le tumulte ! » Malheur aussi à leurs peuples d'avoir à souffrir les maux

» de leurs inquiétudes et de leur injuste ambition ! »

N'est-il pas vrai que cette apologie universelle du repos et cette audacieuse menace semblent émaner moins de sa jouissance assurée que de la crainte prochaine de le perdre? Brulard, qui est l'expression de l'opinion publique, embrasse ce quiétisme avec trop d'amour, pour être sans inquiétude : Hercule pouvait encore se remettre en campagne.

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