‹ Des libertés de la Bourgogne d'après les jetons de ses étatsChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Revers. — Misères. — Famine.

Ces craintes étaient fondées. Brulard venait d'apprendre que la Ligue d'Augsbourg s'était formée à Venise pendant les joies du carnaval. Le duc de Savoie, l'électeur de Bavière, le prince d'Orange, l'électeur de Brandebourg, le roi d'Espagne, l'Empereur, tous les confédérés de la dernière guerre s'étaient entendus contre la France. Louis XIV réprit les armes-, nous retombons dans les maux de la guerre qui cette fois produisit les impôts forcés. Les Etats de Bourgogne furent convoqués en 1691 et votèrent à l'unanimité un million 500,000

Mai 1691—1692.

livres. « Il s'agit de la gloire du roi, de la défense de » l'Eglise * et du salut de la France, dirent-ils -, ce senti- » ment est si vif en nous que, sans écouter la voix de nos » misères, nous sommes tous heureux de pouvoir offrir » ce que nous avons, biens et vie, pour confondre la » Ligue des puissances européennes levées contre la » France. » Mais ils gravèrent sur le jeton triennal l'expression de leurs misères sans cesse renaissantes : curvata, en y ajoutant, toutefois, celle de leur espérance : resurget. La prise de Mons, disait-on, ouvre glorieusement la campagne :

Depuis V olivier de Nimègue, on entrevoyait la prospérité dans un prochain avenir : qui s'étonnera que le sentiment des maux se réveille au bruit des armes? Estil surprenant qu'on tremble pour la moisson semée dans la paix ? que ses jeunes épis se courbent sous le vent du

1 L'Ëdit de Nantes avait été révoqué au mois de juin 1685.

nord qui recommence à souiller? Le jeton de 1692 est identique, pour le fond, à celui de 1642 : tandem oppressa resurget ; mêmes plaintes et mêmes espérances qu'il y a cinquante ans ! Mais alors on avait devant soi le règne de Louis XIV; aujourd'hui, bien que ce jeton représente le soleil dans toute sa force, ne commence-t-il pas au contraire à décliner? Les revers arrivent et se multiplient.

Il y a plus d'assurance dans le jeton qui suit : secura DUABU8. '

Octobre 1694.

Voyez-vous le vaisseau de la Bourgogne battu par quatre vents représentés dans les nues par des têtes bouffies soufflant en tous sens sur lui ? Mais deux ancres le retiennent au rivage, ce sont les deux Condé, celui qui se battit h Senef, et son fils le duc de Bourbon, qui

i rjui portP la mi'irin I

marcha sur les traces de son grand-père, le vainqueur de Rocroy. Le revers ne laisse aucun doute à cet égard :

CONDEI ET BORBON11 FELICIBUS AUSPICIIS.

La Bourgogne avait d'assez bonnes raisons de se dire secura duabus ; mais , sous la tutelle de si hauts personnages devenus courtisans, nos libertés étaient tenues en échec. On les proclamait encore, on les montrait vivantes dans les formes pompeuses des Etats ; la Bourgogne est encore un navire ayant en poupe ses armes traditionnelles, et dans son sein les trois mâts de ses

Ordres, avec toutes les apparences d'une vie propre; mais ses voiles sont carguées, et les ancres sur lesquelles il se repose avec assurance, l'attachent et ne l'affranchissent pas : l'amour du repos lui faisait oublier ses libertés.

Ce jeton rappelle l'année où les infirmités du prince de Condé, ne lui permettant plus de venir en Bourgogne y tenir les Etats, l'obligèrent à se reposer sur son fils qui devait un jour être son successeur. En attendant, nous avons deux gouverneurs pour un. Le gouverneur a sa bourse de jetons d'or, et son délégué la sienne ; l'un c'est l'autre-, ils sont le roi en deux personnes.

Les Etats de Bourgogne offrirent au prince de Bourbon 50,000 liv. pour sa bienvenue; mais il ne voulut point les accepter vu l'état de la province. En effet, elle était épuisée ; on s'y ressentait de la disette des années pré-

cédentes; on allait fournir 50,000 sacs de blé à l'armée d'Italie ; on avait voté, outre un secours de 450,000 liv. , un million 153,000 liv. de dons gratuits. C'était désormais un chiffre inattaquable. Malgré l'énormité de ces charges qui n'étaient toutefois que la partie afférente aux besoins ordinaires de l'Etat, la Bourgogne les assuma sans balancer, non-seulement pour contribuer à l'exécution des desseins du roi, mais, dit-elle, pour se maintenir dans la possession où elle est de donner aux autres provinces l'exemple du dévouement, « résolus » qu'ils sont tous, et plus que jamais, de n'épargner ni » leurs biens ni leurs vies. »

Cette formule, renouvelée de 1692, se retrouve quelque temps encore à chaque triennalité. Pour en apprécier la valeur et la constance, il ne faut pas oublier son point de départ : « Il s'agit de confondre la ligue des » puissances européennes levées contre la France-, » il s'agit d'obtenir enfin le repos et la paix. Ce sont les expressions des Etats de 1697. On aurait bien voulu secouer ou alléger le fardeau si lourd que la guerre imposait depuis si longtemps, mais on accorda tout. On regardait le rapprochement de la France et de la Savoie comme le signe précurseur de la paix européenne. En effet, cette année même furent conclus à Riswich les quatre traités qui faisaient poser les armes à la Hollande, à l'Espagne.,

à l'Angleterre et à l'Empereur. La Bourgogne, heureuse de ses sacrifices, fit frapper un jeton qui la représente dans ses trois Etats s'élevant de terre à la suite du prince de Condé qui les entraîne vers le monarque, dont l'astre brille dans les cieux :

La légende porte ces mots : Condé, notre gouverneur, forme entre le roi et nous un lien d'amour : jungitque, regitque dux amor. On aimait le fils comme on avait aimé le père ; ils étaient considérés comme les protecteurs de la Bourgogne-, c'est à eux qu'elle avait recours dans ses malheurs.

Pour donner une idée de l'état de la province à cette époque, voici une lettre que les Elus écrivirent à M. le Prince pendant la dernière triennalité, à l'occasion de l'imposition des 50,000 sacs de blé destinés à l'armée d'Allemagne et d'Italie :

« Monseigneur, pour satisfaire h la fourniture du pre- » mier tiers des 50,000 sacs, nous avons fait faire des » achats, et saisir généralement tous les autres bleds

» qu'on n'a pas voulu vendre et qu'on a pu découvrir. » Les achats ne montent pas à 12,000 sacs, et les bleds » qu'on a saisis ne montent qu'à 7,000 et quelques » sacs. Ainsi, il ne se trouve pas 20,000 sacs en toute » la province 5 les marchés manquent quasi partout 5 les » peuples meurent communément de faim, surtout en » Gharolais, et le reste ne vit que de fougère : aucuns » disent que les pestes ont toujours commencé par les » nourritures de fougère.

» Jugez, Monseigneur, de l'état où est la province et » de la douleur où nous sommes d'estre obligés d'ôter » à ces pauvres peuples ce qui leur peut rester.... Nous » ne doutons pas que vous n'ayez la bonté de le faire » connaître au roi... »

Il y a plus de détails dans celle qu'ils adressèrent à la même époque à M. de Pontchartrain, contrôleur général des finances : « Monseigneur, Quelque diligence que » nous ayons pu faire, tant par les achats qu'en faisant

» des saisies, tout le bled qu'on a pu découvrir dans la » province ne s'élève qu'à 19,000 sacs....

» Jugez, Monseigneur, de la misère où sont réduits » les peuples de la province -, ils meurent déjà commu- » nément de pure faim, et principalement dans le Cha- » rolais et l'Autunois, où il y a deux mois qu'ils ne

m vivent pour la plupart que de la seule racine de fou-

» gère- Ils sont attroupés dans les bois, d'où ils volent » tout ce qu'ils peuvent attraper ; ils mettent le feu la » nuit dans les métairies, afin que. le bétail se trouvant » accablé dans les incendies, ils puissent en dévorer les n restes.

» Monseigneur, les choses sont à l'extrême ; tout est » à craindre de la misère des peuples, lorsqu'on leur » viendra demander des bleds qui ne suffisent pas à » leur subsistance. Ce n'est point une exagération -, si » nous n'étions bien convaincus que la famine est déjà » dans une partie de la province , qu'elle sera univer- » selle devant qu'il soit un mois, qu'il n'y a pas de pos- » sibilité de fournir la moitié de l'imposition des 50,000 » sacs et que la peste arrivera peut-être par la mauvaise » nourriture des peuples, nous ne le dirions point; » mais nous sommes obligés de le représenter à S. M. » pour notre décharge.... » '

Ainsi, sous ce point de vue, la fin du XVII e siècle ressemble à son début. Cent ans s'étaient écoulés ; nous arrivons au seuil du XVIII e avec la gloire et des conquêtes ; mais que de souffrances cachées sous nos drapeaux victorieux? Avions-nous tort de demander sans cesse la paix et de nous réjouir après l'avoir obtenue?

1 Ces lettres sont du mois de mars 1694.

Page 1