CHAPITRE XVIII
Vif désir de paix. — Mort des princes de Condé, du duc de Bourgogne
et de Louis XIV.
Au mois de juin 1700, les Etats de Bourgogne se réunirent, comme à l'ordinaire, aux Cordeliers. Il y eut moins de laisser-aller $ on ne s'y abandonna pas aveuglément à la volonté imposante du roi $ on consentit cependant à renouveler les sacrifices des triennalités précédentes, mais on les appela les derniers, moins sans doute par une opposition anticipée, que par allusion à la paix récente qui faisait dire : // n'y a plus de Pyrénées.
Vain espoir ! l'assemblée était à peine dissoute que la
foudre étincelail à l'horizon ; voyez le jetons des Elus :
Avril 1700—1701.
Le Nord, en effet, s'était ligué contre la France et l'Espagne, dont le trône venait d'être donné au petitfils de Louis XIV; et l'on avait déjà tiré quelques coups de canon en Italie. Brulard, à l'ouverture des Etats, commentant la vieille devise de Phèbns, qu'il voulait rajeunir, avait dit que la sage conduite du monarque était celle du grand astre. « Il entre d'abord dans les nuées » par la douceur de ses influences. Si elles lui résistent, n il les dissipe et les abat par la force de ses rayons. » MM. Fyot, de Lassé et Saunois, Elus des trois Ordres, avaient goûté l'image ; ils cherchèrent à la rendre sur leur jeton, en y ajoutant ces mots ; Il dissipera encore celle-ci ; — dissolvët et istah.
Mais la Bourgogne, à force d'attendre et de souffrir, avait fini par perdre l'espérance. Pendant que la Chambre des Elus faisait publier par ses jetons des assurances
de paix : dissolvet, l'opinion publique lui répondait en chantant le patois des Noëls.
Clémant onze é pié du Pôpon, Por ôbteni lai poi, dit-on, Se feré porai dans sai cheire.
Leire la, leire lan leire.
Leire la, leire lan la.
Ma j'ai bé pô que tô fâché, Po no pugni de no peiché, L'Anfan ne réponde au Sain Peire.
Leire la, leire lan leire.... *
Enfin, en 1703, après avoir voté près d'un million sans consulter l'épuisement de la province et dans l'espérance d'avoir enfin une paix ferme et solide, nous nous en prenions malignement au bon Dieu de la voir toujours nous échapper :
Porquei diantre ansin rélemai
Le feù dessus lai tarre?
Vou baillé no, beà sire Dei,
Lai poi tan demandée,
Vou dan no côfre ai plein penni,
De l'or tô des andée,
Ai nos an fau dé benàton !
Cependant la Bourgogne appuyée sur les deux princes de Condé, comme une vigne supportée par deux robustes colonnes, s'élève et reverdit sous les rayons du soleil :
FULTA VIRESCIT :
4 Noël de La Monnoie, de 1701.
Juin 1703-1704. |5>
Le soleil, malgré les nuages qui commencent à l'obscurcir, est toujours représenté brillant à la voûte des cieux, et tout ce qui s'en approche excite l'enthousiasme. Les Condé sont des ancres, des colonnes puissantes, des aigles, des astres; quand, après la prise du Vieux-Brisach, le duc de Bourgogne passa à Dijon, le poète populaire ne put retenir sa verve t
Qu'é-tu, GrMan, quei fûlie
Te l'ai gambadai?
— Padei, jaimoi de mai vie
le vén de Loùi Quatoze Voi le peti^i.
Les vers qui suivent sont pleins d'énergie et de patriotisme; ils montrent les veux du vainqueur, encore ardents du feu de la guerre : ils êpluient (étincellent). Aussi ajoute le gai chanteur :
Graire au Duque de Bregogne,
L'Autriche bé to
Airt* dedan sai quelogne
Pu d'euvre que no.
A voir dans le jeton qui suit :
Juin 1706—1707.
le vaisseau bourguignon, non plus, comme en 1694, battu par des vents opposés et attaché au rivage, mais voguant a pleines voiles avec le pavillon français ' et sous la direction des deux étoiles princières : certa ducuht sidéra; l'on dirait que la Bourgogne est au comble de ses vœux. C'est la continuation du fultà virescit de la précédente triennaiité; ce n'est guère qu'une politesse faite à la maison de Condédont la Bourgogne espérait tout, et qui lui donnait encore quelque hardiesse à la cour ; car 1 706 venait de mettre le comble à nos revers; 4,000 Français, tombés dans les champs de Ramilies, rappelaient la perle de la bataille d'Hochstet, l'une des plus fatales que la France ait livrées. On venait de perdre, devant Turin, 140 pièces de canon, dans une déroute qui nous en-
1 Dans les meilleurs exemplaires de ee jeton l'en les pavillons les trois fleurs-de-lis de Louis XIV.
leva le Piémont, Mantoue, Milan et tout le royaume de Naples. Les Anglais, enfin, s'étaient emparés de Gibraltar, et notre marine était expirante. A moins de voir dans ces voiles enflées la victoire d'Almanza qu'on venait peut-être d'apprendre, ou les succès du maréchal de Vil— lars sur les lignes de Stolhophen, ce navire, si tranquille sous l'influence des deux étoiles, a l'air d'une consolation flatteuse à l'adresse des Condé, lucida sidéra, au moment où ils allaient s'éteindre.
En effet, Henri-Jules de Bourbon, fils du grand Condé, mourut le 1 er avril 1709 , et son petit-fils, le 3 mars de l'année suivante. Les Etats firent allusion à ce dernier événement dans la devise de leur jeton :
Juillet 1709—1710.
La douleur de la Bourgogne fut extrême. Pendant vingt-quatre heures consécutives, toutes les cloches des églises de Dijon sonnèrent. La façade de la Ste-Chapelle, tendue de velours et de drap noirs semés de signes héraldiques, de couronnes et de trophées militaires, rappe-
lait que la France, que la Bourgogne surtout avaient perdu le vainqueur de Steinkerque et de Norwinde. A l'intérieur, jusqu'au cordon de la voûte, la nef, le jubé, les sièges, tout le chœur furent garnis de bougies et d'étoffes noires blasonnées. Au centre s'éleva, en forme de pyramide, un catafalque surmonté des insignes étincelants d'or de l'illustre gouverneur, et d'innombrables flambeaux dessinèrent au-dessus du sanctuaire une vaste couronne symbolique, destinée, disent nos registres, à un prince si bon et si grand.
Le deuil de l'Eglise n'était que l'expression de celui des Etats •, il était dans le cœur des Bourguignons comme au fronton de ses temples : « Souffrez, écrivirent les Elus » au jeune fils du Duc, que nous vous présentions notre » accablement et notre consternation : nous perdons un » prince illustre, puissant et plein de bonté... » Deux d'entre eux allèrent ensuite en cour faire les compliments de condoléance.
C'est alors que le jeton fut frappé et offert au duc d'Enghien, resté debout à la mort de son père : non déficit àlter, dit la légende, l'autre nous reste. Dans le marché passé, le 10 mai 1710, avec Hercule Lebreton, graveur du roi, il fut stipulé qu'il représenterait, sur le jeton de Bourgogne, un rameau d'or, dont Vune des branches paraîtrait tomber à terre et Vautre naître et
croître de nouveau. Le rameau d'or est une singulière idée; elle dut faire sourire l'artiste qui devait frapper aussi des jetons de cuivre ; mais il manifeste une fois de plus l'estime et l'amour que le pays avait pour la souche de ses gouverneurs.
La mort enlevait les hauts personnages : le duc de Bourgogne succomba le 8 mars 1712, et la province s'écria sur le berceau de son successeur, enfant de trois ans qui devait être Louis XV : jah quahtus in ORTU :
Novembre 1712.
Mai 1713.
Ce magnifique soleil et l'exclamation ; Qu'il est grand à son lever! seraient d'insignes et puériles flatteries, si elles ne coïncidaient pas avec le repos qu'on désirait depuis si longtemps : pacem te poteimus omnes. *
Le duc de Vendôme mourut aussi la même année, puis le grand règne finit. Louis XIV trépassa le 1" sep-
1 II fut gravé par Lebretuii. I 750 eu argent; 10,800 eo cuiv
tembre 1715, in pace, car le congrès A'Utrecht avait ramené la paix dans toute l'Europe.
Assez d'autres ont chanté les gloires incontestées du XVII* siècle, en négligeant ce qu'elles ont coûté. Nous , simples antiquaires, qui avons fouillé à la base de l'édifice et analysé le ciment sur lequel repose chacune de ses pierres, nous y avons trouvé des larmes, qu'on nous pardonnera d'avoir de temps en temps révélées, sans parler des splendeurs du monument.