‹ Des libertés de la Bourgogne d'après les jetons de ses étatsChapitre 26 sur 38 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Conséquences des guerres : pauvreté. — Famine.

Louis XIV meurt.

Depuis 1698, alors qu'une partie de la Bourgogne se nourrissait de racines de fougère, jusqu'à la mort de Louis XIV, la situation de la province n'avait pas changé. La guerre et conséquemment les sacrifices avaient été incessants ; l'enlèvement des blés et des hommes pour l'armée^ l'agriculture en souffrance faute de grains et de bras ; les pluies et les gelées qui avaient plus d'une fois emporté les foins, les céréales et les vins, avaient été autant de fléaux accablants.

En 1706, les peuples delà province avaient beaucoup de peine à vivre, disent les registres des Etats. Mais en 1709, l'année du grand hiver, les commissaires de la province parcoururent inutilement l'Alsace, le Bourbonnais, l'Auvergne pour y acheter des provisions ; nous trouvâmes quelque secours dans les riz d'Italie et les blés du Cap-Nègre; néanmoins la misère fut extrême. L'un de nos Elus, M. d'Arconcey, écrivait au mois d'avril de cette même année : « Monseigneur, il court ici un bruit, » depuis quelques jours, que des troupes de cavalerie » et d'infanterie recevront ordre de camper à St Jean- » de-Losne, Seurre etChalon, pour faciliter la traite des » bleds sur la Saône, pour Lyon et le Dauphiné. J'ai » l'honneur de vous dire que le peuple est dans la consi ternation de se voir frustré de l'espérance de la récolte. » Il ne paroît rien sur la terre -, la campagne est à la » famine-, on s'y attroupe, on pille partout; il n'y a » plus de sûreté ni sur les chemins, ni dans les mai-

» sons La maréchaussée tient la campagne; mais

» j'avoue que le bruit de ces campemens m 'alarme » tout -à-fait, outre que le séjour de ces troupes sera au w dépens de la province déjà accablée et qu'ils y feront » des consommations extraordinaires dans le temps le » plus malheureux où le pays se soit trouvé depuis un » siècle. Il est à craindre que les peuples, qui commen-

» cent à s'armer, ne se portent à des extrémités fâ- » cheuses lorsqu'ils se verront enlever non-seulement » leurs subsistances, mais encore les moyens de con- » server l'espèce de bled, pendant que les portes par où » ils en pourraient tirer seront fermées.

» Votre Altesse m'avait fait l'honneur de m'écrire que » la Champagne nous en fourniroit. Il n'en vient plus » et il y a de nouvelles défenses d'en laisser sortir. 11 » est bien dur que, pendant qu'on pourrait avoir du » bled de Champagne, qui en a en abondance, on tire » uniquement sur nous.... Nous ne pouvons recourir » qu'à la protection de S. A. S.... Il y va du salut de » son gouvernement : je ne lui en dirai pas davantage. »

L'état des choses était le même quatre mois après : « La famine est inévitable, écrivaient alors les Elus. » Comme nous avions prévu ce malheur, nous avions » envoyé à Marseille et dans les provinces d'Alsace et. de » Franche-Comté, afin d'en tirer des bleds pour les « semences. Cependant tout nous manque; nous ne » pouvons rien espérer. Les ennemis empêchent le com- » merce sur mer, et les autres provinces ne sont pas en )> état de nous secourir... D'un autre côté, M, de Guer- » chois ne peut nous assurer contre les attroupemens. »

En septembre, le maréchal de Berwick demanda dix mille quintaux d'orge pour son armée. Au mois de no-

vembre, la Chambre ordonna qu'on ne ferait point de présent en vin, vu l'accablement où la province se trouvait.

Qu'on ne croie pas qu'il y ait de l'exagération dans ces lignes officielles -, elles sont empreintes d'une rudesse et d'un épouvantement qui prouvent la profondeur du mal. Lisez les registres contemporains. Ici, on voit un char de légumes partant de Dijon, adressé par les Elus à M. Cheval, d'Autun, pour soulager le bailliage dont il était receveur $ là, c'est un ordre donné au prévôt de Charolles de se joindre à celui d'Autun pour chasser les voleurs, fendeurs et bohèmes, attroupés dans le Bourbonnais. Les loups se mirent de la partie -, on en tua deux cent vingt-quatre dans les seuls bailliages de Semur, d'Autun et de Charolles. La Bourgogne était dans une situation déplorable, non pas seulement parce que la récolte avait été nulle, mais parce que la guerre épuisait les bourses et les greniers appauvris par les intempéries et les contributions-, parce que la guerre fermait les portes des provinces et rendait difficiles les transactions commerciales sur mer comme sur terre $ enfin, parce la guerre, presque permanente depuis deux siècles, n'avait pas permis aux populations de thésauriser pour l'avenir. La paix, qu'on appelait tous les jours et de tous ses vœux ne se montrait un moment que pour dispa-

raître aussitôt. Tel est le tableau caché sous les lauriers de nos armées-, on le découvre pour peu qu'on les soulève.

Que les guerres viennent de l'ambition, des haines ou des nécessités politiques, c'est toujours un feu qui dévore.

En voyant le jeton de 1713, sur lequel se lève un soleil magnifique, encadré dans une légende qui ne Test pas moins, on pourrait supposer que Louis XIV est mort, puisque Louis XV apparaît dans de royales splendeurs. Il n'en est rien -, mais la monarchie pure s'affaisse un peu , et la province, plus forte par cet affaissement, retrouve de l'énergie. Le roi, naguère si absolu, se fait humble par nécessité; nos Etats traitent avec lui sur un pied plus égal -, leurs remontrances sont plus libres que jamais, et les réponses du conseil plus en harmonie avec les vœux de l'assemblée provinciale. La Bourgogne demande la paix ; le roi « reconnoît tous les maux que la » guerre a fait souffrir à ses sujets-, les peines, les biens, » le sang qu'ils ont prodigués. Il dit aux Bourguignons » qu'ils jouiroient de la paix, s'il eût dépendu de sa » volonté de leur procurer un bien qu ils désirent avec » raison. »

La Bourgogne se plaint de privilèges et de certaines manœuvres qui tendent à diminuer le nombre des tail-

labiés déjà trop chargés. Le roi baisse pavillon : « Votre » Majesté, lui dit-elle, a créé pendant la guerre un si » grand nombre de charges, auxquelles elle a attribué » des exemptions de la taille, du logement des gens de » guerre et des charges publiques, que tous ceux qui » ont eu quelques biens, notamment dans les villes, se » sont fait pourvoir de ces charges ; en sorte que les » habitans qui restent sujets à la taille sont présente- » ment hors d'état de pouvoir payer, seuls, les sommes » qu'ils payaient avec le grand nombre de gens devenus » privilégiés. »

La Bourgogne fait revivre ses droits à la nomination des offices, à l'occasion d'un appel qu'elle regardait comme attentatoire à l'autorité des Elus, tendant à troubler la police des Etats et à l'anéantissement de leurs privilèges. Elle demande au roi de rejeter la plainte et de confirmer les vieilles libertés que cet appel attaquait. Le roi s'incline encore. Il répond oui à presque toutes les demandes qui lui sont faites. Entre les remontrances et les apostilles du roi de 1713 et celles des beaux temps de Colbert, il y a une différence qu'il est impossible de méconnaître : le soleil se couchait.

Il disparut au commencement de la triennalité suivante ; et nos Elus firent graver ce jeton :

Mai 1715.

Novembre 1715.

Ce n'est plus l'astre éclatant qui a la lumière en lui , mais l'astre qui la reçoit du premier, lors même que nous ne le voyons plus, et qui la rejette sur le monde après l'avoir reçue du soleil. C'est le Régent qui tient la place du nouveau roi, en attendant que son soleil monte à l'horizon : orbi lux altéra : Louis XV était encore dans son berceau.

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