ET DUX ET MAIOR COMES EXCITAT
Aussi, les Elus de 1724, fidèles aux traditions du passé, eurent encore recours à l'image du soleil, qu'ils
attachèrent cette fois à la voûte des cieux: le roi était devenu majeur. La Bourgogne n'est qu'un cadran solaire, qui n'existe que par la présence du grand astre :
Régit he, — C'est lui qui me gouverne; — puis comme pour relever son obéissance, la province ajoute : et diiugit ohbem ; et l'univers est soumis h ses lois. Ce jeton fut gravé par S. Du Vivier, quelque temps avant le mariage du roi ; c'est ce qui explique l'absence de toute allusion à cet événement capital.
Hais, en 1728, le prince deCondé, que le jeton de Bourgogne semble négliger sous son ministère, reparaît lors de son exil à Chantilly, et fut par nos Etats proclamé : ROBUR ET DEÇUS NOVUN :
Mai 1727.
Octobre 1728.
Ce jeton porte les armes jux ta- posées du prince de Condé et de sa femme, Caroline de Lesse-Reinfeld. Le génie de la province s'appuie sur ces écus et y puise l'abondance; il n'y est pas question du roi qui dominait d'une manière si absolue le jeton de la triennalité précédente ; ne dirait-on pas que nos Elus cherchent par leur affection à consoler le prince dans sa retraite de Chantilly? Même attention en 1731 : la Bourgogne s'appuie toujours sur le duc de Bourbon- Condé. Il est représenté cette fois par un chêne vigoureux, autour du-
Mai 1727—1728.
quel s'enroule, s'élève et prospère une vigne chargée de fruits. Aussi bien, dit la légende, elle n'est pas ingrate; Elle s'attache à lui : eleret haud ingrata.
Si la vigne, qui faisait et fait encore la principale richesse du pays, était son image la plus naturelle; le fruit qui était comme le sang de ses veines a été de tout temps l'objet de sa sollicitude. En 1395, Philippe le Hardi fit arracher les gâmays, très dèloyaut plant et fer-
tile qui envahissait les curtils, les prés et les terres, qui se glissait cauteleusement à côté des ceps de pinot, déshonorant par cette alliance nos bons vins et compromettant, avec le commerce, la vieille réputation de la Bourgogne. Ces dispositions furent renouvelées en 1459 ; mais il ne faut pas croire qu'elles fussent un monopole étroit ou un caprice des Ducs qui tenaient, au reste, à demeurer seigneurs des meilleurs vins de la chrétienté. Sous Charles IX et Henri III, en 1567 et 1577, ces prescriptions furent renouvelées ; et après nos guerres civiles, quand la paix permit à la Bourgogne de s'occuper un peu d'agriculture, en 1614, la même question fut soulevée dans les Etats. En 1629, malgré les lettresdu roi vérifiées au Parlement, on avait continué à planter des vignes dans des terres labourables plus utiles, disent les procès-verbaux, aux pauvres paysans qui y trouvent leur nourriture. Ce plant excessif, ajoutent-ils, a causé une grande disette de grains dans la province depuis quelques années. Il fut pris une délibération pour l'exécution des règlements antérieurs, concernant la plantation des vignes. Le titre le plus récent était la déclaration du roi en 1622 qui, sur les remontrances des Etats, avait défendu d'en planter de nouvelles, et ordonné l'extirpation de celles qui avaient été plantées depuis douze ans.
En 1636. ont avait renouvelé le décret de proscription; mais il paraît qu'il ne fut pas rigoureusement observé ; on y revient sans cesse»
En 1721, les conseils des Etats firent observer que la récolte des vignes avait été si grande l'année précédente, qu'une partie des propriétaires fut tentée d'abandonner les fruits, prévoyant bien que, dans un temps où il n'y avait plus de commerce, le prix des vins ne dédommagerait pas des frais de la récoite et des vaisseaux pour la contenir.
Ce qu'ils avaient pensé arriva ; la vente des vins n'en couvrit pas les déboursés. D'où venait cette abondance ? Des vignes plantées, depuis environ trente ans, dans les terres précieuses, qui auraient pu servir de prés et produire des céréales. Ces changements indiscrets ne ruinaient pas seulement ceux qui les faisaient, mais encore les anciens propriétaires de bons crus. Les Elus furent donc invités par les Etats à se pourvoir, où ils jugeraient à propos, pour avoir un règlement portant défense de planter à l'avenir de la vigne dans d'autres terres que celles où il y en avait précédemment, sans le consentement expresse des Elus, auxquels fut renvoyé l'exécution du règlement. Les conseils des Etats ne s'étaient pas bornés à cette défense, ils avaient demandé, comme une opération de la dernière importance, l'anéantisse-
ment de toutes les vignes plantées depuis quarante ans.
Il était difficile d'arrêter cette marche incessante de la vigne vers la plaine. En 1724, les conseils revinrent à l'attaque et firent encore observer aux Etats que la grande abondance des gros vins avait toujours nui à la Bourgogne et à la culture des céréales; que l'invasion de la vigne amenait avec ces désastres « la cherté des » paisseaux, la rareté des futailles, l'ivrognerie, la pa- »> resse, l'insolvabilité des paysans, la ruine des com- » munautés et plusieurs autres conséquences très per- » nicieuses. » Ils conclurent en demandant de faire revivre les vieilles ordonnances.
Mais Cérès recule toujours , malgré les tentatives que ses champions faisaient à chaque triennalité contre son puissant rival -, il se moque de ses cris en 1727. En 1730, il est vrai, intervint un arrêt du conseil du roi, défendant toute plantation de vigne dans l'étendue du royaume-, il barrait le passage à l'invasion, mais il ne la faisait pas reculer d'un pied. Si cette prodigieuse quantité de vignes, dirent alors les conseils, subsiste encore quelque temps, la province sera entièrement ruinée. Delenda Carthago ! il faut arracher la vigne ! Les Parlements de Metz et de Besançon l'ont proscrite dans leurs ressorts \ ils couchent à terre tout ce qui a été planté depuis trente ans. Le Parlement de Bourgogne reconnaît la nécessité d'en faire
autant^ mais comme il n'a pas dans sa juridiction les comtés d'Auxerre, de Mâcon et de Bar-sur-Seine, il faut que les Etats demandent une autorisation pour toute la Bourgogne. Cette campagne fut encore sans résultats.
En 1733, les Alcades firent une nouvelle tentative, disant, eux aussi, et répétant qu'il serait d'une utilité infinie d'arracher la vigne plantée depuis vingt ans -, que les vins sont sans valeur *, qu'ils remplissent les celliers-, que les terres les plus fertiles sont sacrifiées à la vigne aux dépens des blés ; que les bois futaies deviennent fort rares, que les futailles et le prix des échalas égaleront le produit des vins. C'est une chose si connue, ajoutentils, que les habitants ont eux-mêmes demandé par requêtes l'anéantissement des vignes récemment plantées depuis Auxerre jusqu'à Mâcon, partout où la charrue pouvait entrer.
Enfin, cette même année, 1733, la Chambre du Tiers- Etat jugea que l'arrachement des vignes était d'une nécessité indispensable ; et, sur sa demande les Etats décrétèrent qu'on travaillerait à cette grande opération, que les Elus feraient tous leurs efforts pour y parvenir, et qu'on enverrait au prince de Condé deux députés de chaque Chambre pour lui demander sa protection et assurer la victoire des céréales et des bons vins. La vieille vigne de Bourgogne, son honneur et sa richesse
traditionnelle, s'attache au prince, dans le jeton qui précède, et semble le supplier de la défendre contre le gâmay déloyal et roturier. Tout fut inutile ; cette lutte séculaire n'a pas arrêté sa marche; elle envahit la plaine et la montagne, les bois et les terres labourables ; le gâmay enferme le pinot et le presse en tous sens. S'il ne l'a pas détrôné, il tend à l'abâtardir par son mélange et à le tuer par la concurrence.