CHAPITRE XXI
Misères. — Vagabonds. — Guerre pour la Pologne. — Condé
entraîne la Bourgogne.
Ces débats, dont la vigne était l'objet, prouvent qu'à la faveur de la paix dont la France jouissait depuis le congrès d'Utrecht, on s'occupait de commerce et d'agriculture. Quand la guerre recommence, il n'est plus question de l'extirpation des vignes ; les premiers coups de canon de 1733 mirent fin à cette longue querelle et donnèrent gain de cause au gâmay.
Quoi qu'il en soit, la Bourgogne, éloignée de tout commerce, se trouvait dans une extrême pénurie-, le prix des vins était diminué par l'abondance de la pro-
duction, et le débit restreint par la rareté de l'argent. D'un autre côté, l'inondation des billets de banque, en 1720, de l'aveu des Alcades de 1733, avait réduit à rien les constitutions de rente, cette autre partie du revenu public en Bourgogne. Ils firent encore observer que les privilégiés se multipliaient indéfiniment, que les taillablés diminuaient dans la même proportion ; que les privilégiés se rendaient maîtres dans les villes-, que, malgré leur fidélité, il n'était pas possible que les peuples supportassent les charges qu'on leur avait imposées ; enfin, ils estimèrent que les Elus devaient prier le roi de donner une attention favorable aux misères de la province, et de réduire ses impôts pour qu'elle ne fût pas dans l'impossibilité d'y satisfaire.
Les villes étaient inondées de mendiants et de vagabonds *, les gens de campagne venaient habiter les villes, non plus par la crainte des ennemis, mais parce qu'ils ne pouvaient payer la taille. Arrivés dans les villes, le travail leur manquant, ils mendiaient et volaient ; et les campagnes n'avaient plus assez de bras pour la culture des terres. Ainsi, nous nous trouvions au commencement du XVIII e siècle, après les guerres de Louis XIV, dans la même situation qu'au commencement du XVII e , après les guerres de la Ligue.
On chercha les moyens d'éteindre la mendicité, on y consacra plus de vingt mille livres à chaque triennalité ; mais, dirent les Alcades, « c'est un impôt accablant » tout-à-fait inutile -, » les hôpitaux bicétres, comme on appelait ces dépôts de mendicité, loin d'en guérir la lèpre, ne suffisaient pas même à la diminuer : elle avait des proportions effrayantes. Les mendiants s'organisèrent; les bois leur servirent de retraites, et les charbonniers (carbonari) de masques. « Leurs loges devinrent le » repaire des voleurs, des fainéans, des faux-sauniers, » des contrebandiers, des gens flétris ou condamnés à » des bannissemens-, les domestiques des villages voi- » sins s'y adonnoient à la débauche-, tourbe immonde, » qui ne payoit aucune charge à l'Etat, qui ne recon- » noissoit ni religion, ni loi politique. Leurs enfans » étoient autant des bêtes fauves -, comme ceux qui leur » avoient donné le jour, ils étoient sans foi et se Hvroient » à toutes sortes d'infamies. Tous les vols et les assassi- » nats commis depuis quelques années en Bourgogne. » avoient été le fait de ces sauvages, dont les principales » retraites étoient les bois de Beauregard et de Chanceau. »
Je copie presque textuellement le registre des Etats, il faut bien le répéter, tant ce récit paraît incroyable. Ces bandes ne furent désarmées qu'en 1736, plus de vingt ans après la mort de Louis XIV.
La Bourgogne n'avait donc pas eu le temps de guérir ses blessures séculaires, quand la guerre recommença. La couronne de Pologne, donnée par une première élection au beau-père de Louis XV, avait été soumise à une élection nouvelle, appuyée par les armes de l'Autriche et de la Russie, et dévolue à l'électeur de Saxe qui avait épousé une nièce de l'Empereur.
Que lit la Bourgogne dans cette circonstance? NEC deserent, nec deserkntur ; elle sera fidèle, assurée qu'elle est de la protection du roi et de la justice de sa cause :
Avril 1733—1735.
Les Bourguignons sont entraînés vers lui par le prince de Condé, leur guide, que Brulard appelait un illustre entremetteur.
C'est un fait définitivement accompli ; il était dans
leur destinée d'abdiquer en faveur de la monarchie pure :