‹ Des libertés de la Bourgogne d'après les jetons de ses étatsChapitre 32 sur 38 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Conclusion.

Corrigeons ce qu'il y a de trop absolu dans les documents métalliques de cette dernière série, car nos pères avaient encore une certaine liberté.

Dans les derniers temps, il est vrai, l'image du roi se trouve constamment sur les jetons de la province ; mais il n'y était pas seul, l'autre côté du jeton complétait la phrase -, le triomphe du pouvoir était limité par les formes extérieures, sinon par l'exercice régulier des libertés provinciales. En effet, le revers n'est point monarchique $

c'est l'empreinte du blason de Bourgogne, entouré d'une légende rappelant qu'il existait des Etats, c'est-à-dire des libertés. Ainsi, en face de la statue équestre de Louis XIV, érigée sur la place d'Armes, s'étendait comme une protestation le palais des Etats qui fait encore aujourd'hui le plus bel ornement de Dijon.

Si le roi montrait son logis dans la province, la province pouvait répondre en lui montrant son palais. Dans cette double désignation, dont la liberté a les honneurs, comme sur les deux côtés du jeton des comices, il y a un retentissement des idées locales, une traduction des dernières pensées de Brulard sur les bases de toute société puissante : pouvoir et liberté :

Alterius

Altéra poscit opem.

Muettes images, dira-t-on peut-être. ~ Nullement. Par amour pour les libertés provinciales, le père de Bossuet offrit un jour aux Etats de Bourgogne, dont il était l'avocat et le conseil, de publier le recueil de nos franchises. Il travaillait à cette compilation quand il mourut, mais sa pensée ne mourut pas ; le labeur interrompu trouva des continuateurs, et, en 1784, parut le premier volume; le second fut publié trois ans après. Cette proclamation solennelle de nos libertés qui, certes^

n'émanaient pas du mutisme de l'esclavage, ne fut interrompue que par la Révolution. *

Ce recueil ne fut pas seulement, comme sous Henri IV, un simple tableau de nos libertés, destiné à être suspendu aux murailles de la Chambre. Ce ne fut pas, comme sous Louis XIII, des lambeaux de parchemin jetés sur la table des Elus pour leur rappeler sans cesse qu'ils étaient les gardiens naturels des libertés locales. Il fallait que toute la Bourgogne connût ses droits. On ouvrit donc le trésor des chartes, et on les répandit pour ainsi dire sur toute la province. Edits, déclarations, lettres-patentes, arrêts du Parlement, décrets des Etats, vieilles franchises de toute sorte, nos Elus mirent au jour toutes les bases de l'édifice, parce que, disaientils, tous ceux qu'il abrite doivent les connaître pour en jouir et les aimer.

Les grands ne s'inclinaient pas facilement devant les abus du pouvoir. Depuis 1742 et 1744, époques fatales de l'anéantissement de la liberté d'élection, ils élevèrent sans cesse la voix contre l'autorité spoliatrice. Aux Etats de 1787, la Noblesse réclama hautement en faveur de

1 La ville de Dijon va terminer le palais des Etats ; il serait digne du Conseil général et de l'Académie de reprendre, en même temps, des travaux corrélatifs et également suspendus, qui intéressent à un si haut degré l'histoire de la province.

ses droits qui se confondaient avec ceux de la province. « Si ce droit sacré d'élection est plus longtemps mé- » connu, disait-on, nous ne sommes pas assez à plaindre » pour connoître en Bourgogne un seul gentilhomme » qui osât prendre l'élection d'une autre part que de » ses concitoyens. »

Sous Louis XV, quand l'image du roi commençait à entrer en possession du jeton triennal, il y avait dans nos assemblées des hommes qui parlaient du peuple avec une énergique indépendance et avec un respect dont nos déclamateurs ne se doutent pas : « L'argent est vrai- » ment le sang du peuple; rien de plus sacré que ce » sang qui va couler dans les veines de l'Etat... Ne l'ou- » bliezpas, représentans de la Bourgogne; vous venez » ici en hommes sages et désintéressés pour discerner » la cause du peuple. »

Ces paroles qui auront bientôt cent ans, et qui feraient honneur à quiconque les prononcerait aujourd'hui, d'où venaient-elles? D'un tribun peut-être? Les démagogues ne le croiront pas, c'est l'homme du roi qui vient de parler; c'est M. de Brosses, aux Etats de 1775 *. C'est encore lui qui disait en 1771 : Est-il convenable de mettre le despotisme en loi ?

Voir le Président de Brosse, de M. Foisset.

Qu'on parcoure toute l'histoire de Bourgogne, de la Ligue où nous l'avons commencée, jusqu'au XII e siècle d'un côté, et jusqu'à la Révolution de l'autre -, qu'on lise les registres des délibérations des Etats, les cahiers des remontrances, les lettres aux rois, les discours des Alcades, on verra avec quelle ténacité les Bourguignons s'attachaient à leur droit public, aux principes immuables qui leur assuraient une partie du pouvoir, et en quels termes ils parlaient des bases de leur vieille indépendance : Libertate quant priùs habebant, disent nos chartes du XII e siècle. Telle est la première conclusion de ce traité.

La suivante en est la contre-partie. Avec ce sentiment qui était pour nous un dogme, il y en avait un autre, le respect et l'amour de l'unité française ; c'est ce que disaient nos derniers jetons en représentant d'un côté des armes bandées d'or et d'azur -, de l'autre, la face du roi de France et de Navarre. Cette unité politique a son empreinte dans tous les actes importants des Etats, et, sur la fin du XVIII e siècle, qui est peut-être l'époque la moins connue de notre Histoire, dans d'admirables travaux qui préludaient à la chute définitive des barrières provinciales -, je veux parler des trois canaux du Charollais,

de la Franche-Comté et de la Bourgogne, formant une triple jonction des deux mers à travers la France.

Pour perpétuer le souvenir de ces immenses travaux, la Bourgogne lit exécuter un médaillon qui représente la Saône sous la figure d'une femme couronnée, ayant à ses pieds l'écusson de la province, comme elle en avait les fleurons sur ta tête. Elle tient dans ses mains les emblèmes de l'abondance et du commerce, et mêle amoureusement ses eaux à celles de la Loire, de la Seine et du Rhin, les grandes artères du sol français,

On lit sur ce côté : utriusqce maris junctio triplex,-

F0SS1S AB ARARI AD LIGERIM , RHENUM ET SEQUANAM, S1MUL APERT1S, MDCCLXXXII1. *

En même temps, le même patriotisme qui soulevait ici des montagnes éclatait, dans les mers de l'Amérique, contre la marine anglaise : le 12 avril 1782, le vaisseau la Bourgogne couvrit constamment de son feu le vaisseau du roi. Etonnés de tant de bravoure, les amiraux anglais, qui ne connaissaient ni le nom de ce vaisseau, ni le capitaine qui le montait, envoyèrent un officier complimenter celui que, dans leur ignorance, ils appelaient le brave capitaine du vaisseau noir.

La gazette de la Jamaïque se fit l'écho des suffrages de l'armée anglaise, et nos Etats votèrent des remerciements à M. de Charité qui s'était montré digne des enfants de la Bourgogne.

La France n'avait entrepris cette guerre à jamais mémorable que pour défendre les nations européennes insultées par les Anglais sur toutes les mers. Voici comment le prince de Condé ouvrit les Etats de Bourgogne de 1781 : « Messieurs, le retour de ces assemblées, qui

1 II y en eut de deux modules en or, en argent et en bronze. On en mit solennellement des exemplaires sous les premières assises de la première écluse de chaque canal, à Chalon, à St-Jean-de-Lône et à St-Symphorien. Les détails de cette cérémonie sont curieux.

» consacrent vos droits et vos principes, est une époque » chère à mon cœur... »

Ce début était un hommage à la liberté provinciale ; il ajoute tout-à-coup, en s'adressa nt au patriotisme des Bourguignons : ci Un peuple ambitieux et fier, qui pré- » tend s'arroger l'empire des mers, force notre monar- » que à prendre les armes. 11 déploie sa puissance et se » montre le vengeurdes nations : il semble que l'huma- » nité l'ait chargé de soutenir ses droits. Il protège au loin » les peuples opprimés -, il couvre les mers de ses vais- » seaux pour protéger le commerce des deux mondes. »

Mais il fallait de l'argent. Gondé finit en disant : a Messieurs, aussi noble dans ses moyens que dans ses » vues, l'économie paroît à Louis XVI le premier trésor » des rois, et ses ennemis s'étonnent qu'il fournisse à » des frais si grands, sans qu'il en coûte à son cœur un » impôt. »

Ces paroles retentirent jusqu'au fond des entrailles de nos pères. Ils élevèrent au centre de la place Royale un énorme transparent où se voyait un jeune dauphin se jouant avec une ancre, parmi des mâts brisés, des pavillons anglais en lambeaux et des armes confusément entassées. Sur le tout on lisait ces mots : spei spes addita; car les palmes de la victoire environnaient le berceau de l'héritier présomptif.

Parmi les réjouissances de nos pères, il esl rare de ne pas trouver des traits de bienfaisance qui leur font honneur. A la naissance de M. le Dauphin, les Elats marièrent et dotèrent douze jeunes filles qui n'étaient pas le moins bel ornement de celle fête. Il en existe un médaillon commémoratif ;

On apprit bientôt les désastres de la marine française; la Bourgogne ne se laissa pas abattre; elle vota immédiatement un vaisseau de 70 canons qu'elle offrit à la France pour soutenir contre les Anglais la république de Washington. « Nous suivons l'exemple de nos prédé- » cesseurs, dirent-ils. Nous voulons donner aux yeux » du pays et de l'Europe des marques éclatantes d'un » zèle qui, dans tous les temps, fut un de nos plus » beaux titres. La Bourgogne est heureuse de pouvoir » faire servir ses dons au soutien de la plus belle, de

» la plus noble cause qu'aient jamais défendue les armes » françaises. »

Il était facile aux Elus de Bourgogne d'être généreux; ils puisaient dans le trésor public. Cette pensée est un outrage qu'il faut repousser : nos Elus ne croyaient pas que ce qui appartient à tout le monde, n'est le bien de personne. En même temps qu'ils ordonnèrent la construction du vaisseau, ils prirent une délibération particulière pour aviser aux moyens d'allier les devoirs du patriotisme avec l'intérêt des contribuables. Ils donnèrent à la fois l'exemple du dévouement, et rendirent moins lourd pour le peuple le fardeau de la générosité publique, en souscrivant spontanément, en leur seul et privé nom, pour la somme énorme de cent mille livres.

Ces actes de patriotisme et de générosité étaient alors communs en Bourgogne , mais on croirait aujourd'hui qu'on est convenu de n'en rien dire. A force de déclamer contre le mal, on a fini par étouffer le bien qui l'accompagnait; on est allé jusqu'à mettre sur le compte des libertés bourguignonnes les maux de toutes sortes dans lesquels la province a été si longtemps plongée. f

A Dieu ne plaise que nous regrettions tout ce que

* A. Thomas, Une Province sous Louis XIV,

l'incendie a dévoré! Il y avait dans la charpente de l'édifice bien des pièces inutiles, embarrassantes, mauvaises ou vermoulues, qui devaient successivement tomber, pour dégager l'unité nationale de cette forêt de barrières qui divisaient la France. Les maux que la Bourgogne a soufferts venaient moins de sa constitution que des guerres continuelles, étrangères ou civiles, qui pendant des siècles ont épuisé l'argent et la substance des peuples. C'est la troisième conclusion qu'il faut tirer des textes métalliques qui viennent de passer sous nos yeux. La guerre nous y est apparue sous ses formes les plus séduisantes et en* même temps les plus hideuses-, mais qu'elle s'appelle gloire ou humiliation, la meilleure est toujours un mal; sa nécessité ne l'embellit pas plus que

son éclat ne peut l'absoudre. Tant que la France a été en guerre, même sous Louis XIV, à son époque la plus brillante, notre province a été malheureuse. L'agriculture était en souffrance, nos campagnes dans une ignorance et une pauvreté si constantes et si profondes; il y avait une si grande opposition entre l'aspect de nos villages et le soleil que nous avons vu briller sur tant de médailles, qu'à peine pouvons-nous croire à la réalité de cet étrange tableau, à la présence de Louis le Grand, de Condé, de Turenne, de Racine, de Bossuet. A côté de ces splendeurs, nous trouvons des communes endettées,

dont pas un individu ne sait lire, dont les terres sont incultes, dont une partie des habitants couche sur la paille et mange un pain grossier. En présence de ces faits énormes, n'accusons ni la liberté, ni le pouvoir; le pouvoir et la liberté sont la double respiration du corps social ; ce qu'il faut avoir en horreur, c'est la guerre dans laquelle d'imprudents novateurs voudraient nous replonger : la guerre est le plus grand des fléaux.

Aussi, les Bourguignons épuisés demandaient-ils la paix à chaque triennalité. Ce ne fut qu'après les différents traités de paix qui terminèrent le XVII e siècle et ouvrirent le XVIII e , que notre province, depuis si longtemps malheureuse, commença à sortir de ses ruines. On répara les anciens chemins qui n'étaient plus praticables 5 on traça des routes nouvelles ; on établit des voitures publiques -, les rivières sujettes aux débordements ou peu navigables furent creusées, détournées ou contenues ; des haras créés à grands frais ; des pépinières mises à la disposition du public; l'agriculture fut relevée dans toutes ses parties -, elle devint l'objet spécial de l'attention des Etats.

Les sciences et les lettres furent cultivées et les arts encouragés. C'est la paix qui a doté Dijon du Parc, de la belle rue Condé et de l'élégante ceinture de la place d'Armes. Les nombreux hôtels particuliers, qui sont

rhonneur et l'ornement de cette ville, datent de la même époque. Le Lycée, les Hospices, l'Evêché, le Musée, les Archives *, le Conseil municipal, la Préfecture, toutes ces administrations ne sont-elles pas établies dans des palais que nous devons au XVIII e siècle? L'Université s'est installée dans les salons de l'ancienne Académie, comme l'administrateur du département dans l'Hôtel Bouhier, comme l'évêque dans les constructions récentes de l'Abbatiale de St-Bénigne, comme la mairie dans le Palais des Etats. La guerre ne sait que détruire •, c'est la paix et les libertés provinciales qui, de concert, ont élevé tous ces édifices.

La Bibliothèque publique elle-même, qui possède aujourd'hui près de 50,000 volumes, a son origine au commencement du XVIII e siècle, le fils d'un grand jurisconsulte apporta les premiers ouvrages •, quelques années après, le nombre des volumes s'élevait à treize mille, et

4 Voici l'inscription qui se trouve sur la façade des Archives, rue Jeannin :

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