CHARLES LE TÉMÉRAIRE
Sejectes seurement. — ■ Le comte trouvères.
Une fois que , sorti de l'enfance , le jeton se fut mis à parler, il n'y eut rien qu'il ne s'avisât de dire. Il fit des prières au Christ et à la Vierge ; il cita ta Bible , comme un prédicateur; il se jeta même dans la politique et cria : Vive le roi! vive Bourgogne? Sur ses vieux jours , il finit par se faire courtisan ; écoutez-le : Jam quantua in ortuf — Ses premiers regards sont pour moi! Il faisait allusion au roi et à un enfant royal.
Les Etats de Bourgogne, ou plutôt la Chambre de ses Elus , obligée de faire des répartitions et toutes sortes de calculs , avait donc , elle aussi , ses bourses de jetons , éléments indispensables de ses opérations financières , longtemps encore après l'introduction du chiffre nouveau ; car les anciens usages ont une force qui résiste aux plus rationnelles et aux plus puissantes modifications.
Quand l'arithmétique moderne commença à se répandre, le jeton s'aperçut qu'il allait disparaître avec les
vieilles formules , s'il ne prenait pas une carrière nouvelle pour survivre à l'invasion du chiffre arabe. Il garda ce qu'il put de son ancien métier $ nous en avons encore des vestiges sur nos tables de jeu % , mais en même temps il prit un nouvel essor, en se faisant à la fois signe cornmémoratif , médaille d'honneur et valeur métallique. Il passa du vestibule dans le sanctuaire , des serviles fonctions du comptoir au noble privilège de récompense nationale , participant ainsi , et de la monnaie du roi et des ordres de la chevalerie.
A quelle époque cette révolution se fit-elle? En 1557, il n'est question , dans les délibérations de nos Etats , que de jetons pour le service de la Chambre. Si je ne me trompe , il s'agit ici du jeton de comptoir , du jeton roturier et servile , du jeton de cuivre enfin , car il est dit qu'on en avait cent pour 27 sous 6 deniers. En 1578, il est fait mention du jeton d'argent qui coûtait une livre 15 sous 6 deniers. Ce serait donc entre 1557 et 1578 que se serait établi l'usage du jeton rémunérateur et historique.
En 1573 , il avait déjà pris racines dans nos habitudes parlementaires ; et dix ans plus tard , nous lisons dans le registre des délibérations des Etats :
« Parce que l'introduction de la distribution d'une » bourse de cent jetoirs d'argent , pour une fois, pen-
» dant la triennalité , a été faite afin de reconnaître les » Elus des peines qu'ils ont prises durant le temps de » leur élection aux assemblées extraordinaires, selon » l'occurrent des choses , ainsi que pour la vérification » des Etats des receveurs, etc »
Ce passage est précieux, parce qu'il montre que l'introduction du jeton rémunérateur n'était pas très ancienne , et qu'il donne la raison de cette habitude.
Rien ne prouve, cependant, qu'antérieurement à cette époque , il n'y ait pas eu , dans la Chambre des Elus généraux, des bourses de jetons d'argent pour le service des officiers.
Il ne nous en est point resté , je l'avoue , et les titres qui pouvaient jeter quelque jour sur cette question ont été anéantis. Mais Dimanche-Vitel , dans ses dépenses de 1392, nous apprend que la Chambre des Comptes de Dijon avait au moins trois bourses d'honneur ; et que ces jetons d'argent furent mis cette année dans trois peaux de chamois , qui coûtèrent ensemble la somme de six gros '. Pourquoi n'en aurait-il pas été ainsi pour la Chambre des Elus ?
1 Quand le duc venait au bureau des finances , dit Courtépée , il calculait les sommes avec des jetons d'or, et les officiers du Conseil avec des jetons d'argent.
Quoi qu'il en soit, de même qu'il y a pour les soldats des sabres d'honneur, il y avait des jetons d'honneur qui rappelaient aux Elus les campagnes de leur triennalité , on récompensait les uns et les autres avec les instruments de leur gloire '. Aujourd'hui encore, il y a quelques familles bourguignonnes qui jouent le whist et l'écarté avec les jetons d'argent dont la province honora leurs aïeux.
Les princes de Condé , gouverneurs de Bourgogne , recevaient, à chaque tenue d'Etats, une bourse de cent jetons d'or , offerte au nom de la province -, je ne sache pas qu'il en soit resté un seul. Ceux d'argent sont rares ; mais il en existe beaucoup en cuivre rouge $ ceux-ci nous permettent de connaître les autres , car ils étaient tous frappés aux mêmes coins -, ils ne différaient que par la matière.
Il est impossible de fixer d'une manière certaine l'époque où le jeton des Etats termina définitivement sa carrière purement servile , pour être exclusivement honorifique. Mais on peut affirmer qu'en 1584, pendant nos guerres intérieures, il avait la double fonction d'ho-
4 II faut remarquer que la bourse des jetons d'argent payait les services extraordinaires des Elus, qui avaient d'ailleurs des vacations régulières et fixes.
norer et de servir; les délibérations des Etats en donnent la preuve :
« Les Elus ontencore fait entendre qu'ayant sçu que , » pendant chaque triennalité , Ton faisoitdes jects d'ar- » gent pour être distribués à chacun d'iceux, ils en » avoient fait faire également, et aussi acheter d'autres » pour le service du bureau.... »
Et, pendant la dernière triennalité, quand la Révolution française éclata , les jetons communs étaient en très grand nombre -, mais il ne nous est plus permis de supposer qu'ils venaient encore au secours du calculateur. Ils avaient survécu à eux-mêmes par la force de l'habitude; et , il faut bien le dire , il s'était opéré, dans leur destination , une métamorphose qui eût indéfiniment prolongé leur existence , si la Révolution n'en avait pas interrompu le cours , en brisant la constitution qui les abritait.
Le jeton des Etats portait constamment d'un côté les armes de la Rourgogne. C'était sa signature héraldique , sa personnalité manifestée par une image traditionnelle. Ce côté ne varie jamais que dans ses accidents ; il est plus ou moins bien dessiné ; il représente ou néglige la couronne ; le manteau ducal est dessiné avec plus ou moins de goût -, mais le fond reste le même :
C'est toujours l'écu écartelé, au premier et quatrième fleurdelisés, à la bordure componée d'argent et de gueules; aux deuxième et troisième bandésd'oretd'azur de six pièces , à la bordure de gueules.
Il n'y a qu'une seule exception dans la forme du blason provincial; le jeton de 1648 n'est pas écartelé ; les fleurs-de-lis ont complètement disparu. Il ne reste que l'écu simple de Bourgogne ancien :
Cette anomalie a sa valeur historique , si je ne me trompe ; car cette audacieuse soustraction des fleurs-delis coïncide avec la Fronde à la veille d'éclater en Bourgogne.
L'autre côté du jeton des Etats change à chaque triennalitéj chaque porte-feuille apporte sa légende.
C'est par là que la collection des jetons provinciaux peut offrir de l'intérêt. Leurs légendes bien interprétées sont des abrégés d'histoire locale 5 ce sont des actes de soumission, de reconnaissance , de joie ou de deuil publics, des prières ou des remontrances aux rois dont elles fixaient l'attention sur les misères du peuple. Elles célèbrent des victoires et des conquêtes ; inaugurent la naissance ou la mort des princes ; elles leur expriment la gratitude et les désirs du pays , propagent des idées , et rappellent une situation contemporaine.
Le jeton de Bourgogne était donc en quelque sorte l'orateur triennal de la province et l'organe de l'opinion publique. Néanmoins il avait tort, ce me semble, de vouloir presque toujours parler le latin, que les doctes seuls comprenaient. Avec un peu moins de pédantisme , il aurait été beaucoup plus français.
Mais, tracée par la plume deBossuet, la légende n'aurait pas été plus comprise par la masse du peuple. En plein siècle de Louis XIV, et même plus tard , il y avait des villages entiers qui , ne sachant ni lire ni écrire , tenaient leur comptabilité au moyen de longs bâtons, sur lesquels ils faisaient des entailles.
11 fallait une traduction que tout le monde pût lire :
le jeton portait un emblème ordinairement très simple , langage en action qui mettait sous les yeux le sens caché sous des paroles savantes.
Primitivement, les Etats n'accordèrent l'honneur d'avoir des jetons d'argent qu'avec une discrétion qui ménageait à la fois le prix qui y était attaché et l'argent des contribuables. Les trois Elus des Ordres et les députés de la Chambre des Comptes étaient probablement les seuls qui eussent cette gratification.
En 1573, il y avait déjà onze personnes qui en jouissaient*, une délibération du 16 janvier contient ces mots : « On fera faire 550 jectoirs d'argent qui seront mis en onze bourses , de 50 chacune. »
Mais , en 1581 , il existait une augmentation de quatre bourses -, et le nombre des jetons contenus en chacune 5 s'était élevé de 50 à 100. Ce dernier nombre n'a plus varié •, jusqu'à la Révolution , les bourses ont été constamment de 100 jetons.
Les abus , qui commençaient à se montrer dès la fin du XVI e siècle, engagèrent les Etats à régler cette distribution. La liste des boursiers ne fut pas diminuée -, mais, comme les Etats ne se tenaient que tous les trois ans, et que le maire de Dijon, qui siégeait toujours à la Chambre et avait droit aux cent jetons , pouvait changer plus souvent que la Chambre elle-même, il fut décidé, quel que
fût le nombre des vicomtes-maïeurs pendant la triennalité, qu'à l'avenir il ne leur serait donné qu'une seule bourse qu'ils devaient se partager dans le rapport de leur temps de service. Mais cette disposition ne fut pas longtemps en vigueur. En 1648 , la bourse fut adjugée au maire qui serait en charge à l'ouverture des Etats.
D'un autre côté , les jetons qui naturellement ne devaient être distribués qu'à la fin delà triennalité, comme récompense gagnée, commençaient à être pris à l'ouverture de la session. Il en résultait des inconvénients : le zèle des Elus pouvait se ralentir, une fois la bourse obtenue. Si l'un d'eux venait à mourir avant la fin de la carrière triennale , son successeur était privé de ce qui lui était dû , ou la province se trouvait , pour réparer l'injustice, dans la nécessité de faire de nouveaux frais. Il fut décidé que la distribution des jetoirs d'argent ne serait désormais faite qu'à la fin de la deuxième année de la session.
A cette époque, Messieurs les Conseils et Syndics des Etats aspirèrent aussi à l'honneur des jetons honorifiques , mais ils échouèrent dans leur tentative -, on leur répondit qu'à la fin de chaque année ils étaient taxés de toutes leurs vacations , soit ordinaires , soit extraordinaires.
Ces dispositions ne diminuèrent pas sensiblement le
nombre des bourses, puisqu'il y en eut cette année quatorze, une seule de moins qu'en 1581. Cependant cette résistance était une protestation qui devait arrêter les prétendants.
Il en fut ainsi d'abord ; mais les solliciteurs se remirent bientôt en campagne. Le siège des bourses recommença en 1639, les Elus en livrèrent, ce semble à quelques mains non dignes ; car, si les dépenses faites pour ces bourses extra -légales furent avouées par les Etats de 1642 , il y fut positivement dit que cela ne devait pas tirer à conséquence; et que , pour cette fois seulement , la somme excédente serait votée.
Il paraît que cet avertissement ne suffit pas. En 1648, pour arrêter les abus qui se faisaient dans la distribution des jetons de la province , les Etats ordonnèrent qu'il n'en serait donné qu'aux Elus des trois Ordres , aux députés des Comptes dans la Chambre des Elus généraux , à l'Elu pour le roi , aux greffier et receveurgénéral , à chacun une bourse d'argent et de cuivre , ainsi qu'aux avocats de l'assemblée. Mais les procureurssyndics et le commis des greffiers ne furent taxés, comme à V ordinaire 9 qu'à une demi-bourse chacun.
Cependant le nombre des bourses était considérablement augmenté en 1679} il y eut cette année 12,000 jetons de toute espèce ; nombre qui s'éleva encore pendant le XVIII e siècle.
L'Intendant de la province eut une bourse depuis M. de la Briffe. En 1718, époque de l'entrée de cet intendant , on en donna une à ceux qui étaient députés pour faire aux Chambres les compliments d'honneur. « Et » sur ce qui a été représenté , que de tout temps les » Chambres qui composent les Etats avoient nommé des » députés pour faire aux Chambres des compliments » d'honneur-, et qu'il conviendroit de faire une recon- » noissance à ceux qui sont chargés de les adresser ; les » Etats ont décrété , qu'à commencer de la présente an- » née, il seroit offert à celui de chaque Chambre qui sera » chargé de faire les compliments d'honneur aux deux
» autres, une bourse de jetons d'argent, comme aux rap- » porteurs des enquêtes, à condition qu'il n'y aura qu'une » seule personne pour chaque Chambre, laquelle encore » ne pourra être en même temps rapporteur des en- » quêtes. »
Les Alcades avaient des fonctions assez éminentes pour mériter les mêmes distinctions-, mais, soit que les Elus les considérassent comme des rivaux dangereux et des inspecteurs embarrassants, soit que l'objection vînt des finances, toujours est-il que les Alcades ne trouvèrent point dans la Chambre des dispositions bienveillantes, quoiqu'ils fussent . à coup-sûr, plus dignes des jetons honorifiques que les complimenteurs décorés du titre pompeux adorateurs des Etats.
Les Alcades arrivèrent à leur but • et , chose remarquable , ils trouvèrent un appui dans le pouvoir royal , contre lequel ils pouvaient être appelés à défendre Tindépendance de la province. Ils profitèrent d'un voyage qu'ils firent en cour en 1744, disposèrent leurs batteries avec habileté ; et , sept ans après , les Etats rendirent le décret suivant :
« Vu la demande formée par les commissaires Alcali des , les Etats ont décrété d'accorder une bourse à » chacun desdits commissaires présents et à venir, con- » fermement aux intentions de S. M. »
Les Alcades triomphèrent ; mais leur indépendance et le trésor durent souffrir de cette victoire car la reconnaissance oblige*, et, comme il y avait sept Alcades, le budget triennal s'accrut d'une masse de sept cents jetons. Cette charge fut probablement le plus fort obstacle, qui s'opposait à l'admission de ces officiers à l'honneur qu'ils ambitionnaient.
En résumé , en 1573 , les Etats frappaient 550 jetons formant onze bourses ; au moment de la Révolution, les jetons d'argent s'étaient élevés à 6,550 , chiffre qui suppose plus de 65 bourses et demi-bourses. A la même époque , il y avait 10,900 jetons de cuivre, et 100 d'or. Ceux-ci étaient destinés au prince de Condé ; les autres à ceux qui avaient déjà les bourses d'argent , et proba-
blement à des employés subalternes , qui ne sont désignés nulle part.
Voici un document qui nous donnera quelques détails sur la fabrication des jetons :
« Ce jourd'hui, 18 décembre 1679 , a été convenu » que moi ? Jean-Baptiste Dufour, ancien tailleur de » la monnoie de Paris , demeurant rue St-Germain- » l'Auxerrois, promets et m'oblige de fournir à Messieurs » les Députés généraux des Etats de Bourgogne , coins » et carrés pour monnoyer les jetons d'or, d'argent et » de cuivre , bien et duement gravés , d'un côté des » armes de la province avec l'inscription ordinaire : » comitia BURGUNDiifi, et le millésime 1680; et de » l'autre côté, pour corps , un olivier chargé de feuilles » et de beaucoup de fruits , et pour devise : opibusque » juvabo
» A aussi été convenu que je ferai fabriquer tous les » jetons d'or, d'argent et de cuivre, pour lesquels il sera » payé 400 fr. pour chaque marc d'or, et 16 fr. pour » la façon de chacun marcs , dont il y aura seule - » ment deux bourses d'environ 4 marcs , 3 ou 4 onces.
» Sera payé, pour chaque marc de jetons d'argent, » 33 fr. la façon comprise , et en sera fabriqué 2,700, » la bourse d'environ trois marcs deux onces , et dix » écus pour chaque millier de cuivre au nombre de » 9,000. »
11 résulte de ce traité et de tous les autres documents, que Dijon ne fabriquait pas les jetons de la province ; — que les Elus les faisaient graver et frapper à Paris , lors du voyage d'honneur -, — que l'année indiquée par le jeton est rarement celle de l'ouverture des Etats , contrairement à l'opinion généralement admise; — enfin , que tous les jetons, distribués au nom des Etats de Bourgogne, étaient exclusivement frappés avec sa devise triennale et son blason traditionnel. Ils ne portaient ni le nom , ni les armes de ceux qui en étaient honorés. C'était une gratification publique et uniforme qui excluait tout signe personnel et distinctif. L'Elu du Tiers-Etat avait le jeton et la bourse qu'on donnait à ceux du Clergé et de la Noblesse : tous marchaient de pair dans la reconnaissance du pays.
11 existe des arrêts portant défense de fabriquer des jetons ailleurs qu'au Louvre ; plusieurs ont été rappelés par M. de Fontenay dans sa Nouvelle Étude. Ce que nos Elus faisaient à Paris était donc une obligation et non un choix. Mais il existe au moins une exception à cette règle, évidemment établie contre les faux-monnayeurs. En 1591 , la guerre civile désolait la France -, elle était divisée en deux ou trois partis , dont les bandes françaises, allemandes, espagnoles , sillonnaient toutes les campagnes, assiégeant les routes et ne permettant guère
aux habitants de franchir les limites des villes ou des villages clos, sans être maltraités, pris ou rançonnés. Nos chroniques locales nous apprennent avec quelles difficultés on allait de Dijon aux bords de la Saône , à Arnay-le-Duc , dans les environs de Vergy, de Flavigny et de Semur , qui étaient au pouvoir des royalistes, pendant que la Ligue avait fait de Dijon son quartier-général.
A cette soldatesque ardente et indisciplinée, joignez des bandes de brigands, qui profitaient du désordre général pour organiser le meurtre et le vol , rivalisant de puissance et d'audace avec les troupes des partis, sous le drapeau desquels ils se cachaient souvent.
Si les communications étaient si périlleuses entre des localités si voisines , qu'était-ce donc lorsqu'il s'agissait d'un voyage à Paris ? On était obligé de former , comme en Orient, des caravanes armées de poignards et de pistoles, faisant le coup de feu la nuit au gîte , le jour sur la lisière des bois , ou en pleine campagne. On ne devait point avoir envie de visiter les bords de la Seine , quand nos Bas-Reusés n'osaient aller cultiver leurs vignes de l'autre côté de nos murailles. Dijon était donc alors obligé de frapper ses jetons-, ainsi , celui de 1591 a été évidemment fabriqué derrière nos remparts •, il n'a rien qui rappelle le faire de la capitale. Il pèche à la fois par la perspective et la façon. Le crayon qui a dessiné le
corps de la devise et le blason de l'avers , le burin qui les a gravés, le marteau qui a produit le relief, toutes les forces qui ont concouru à la confection du jectoir de la Ligue, sont plus faibles que celles des artistes parisiens dont nous avons des spécimens contemporains. Le jeton de 1591 est à ceux de la capitale ce que les médailles romaines, frappées dans les Gaules, étaient à celles que Rome fabriquait.
11 existe, de 1593 , un jeton dont nous parlerons plus tard ; c'est celui de Pierre Canquoin , prévost de la Monnaie de Dijon. Or, entre cette pièce, évidemment frappée dans notre capitale , dont le nom s'y lit en toutes lettres, il y a pour la façon plus d'un point de ressemblance : même inexpérience, mène hésitation dans toutes les parties du travail; de part et d'autre, il y a manque dégoût et d'habileté. Si l'une est de fabrique dijonnaise , il est certain que l'autre a la même origine.
Au reste , pendant le XIV e siècle, il paraît qu'il y avait dans cette ville des faiseurs de jetons , qui en fournissaient à la Chambre des Comptes , concurremment avec la fabrique de Paris -, les preuves se trouvent dans les comptes inédits de Dimanche Vitel, années 1364 et 1354. f
1 En 1364, — 214 jetons de cuivre achetés de Jean d'Ouges , demeurant à Dijon , pour la Chambre des Comptes. En 1354 , — 200 jetons d<? cuivre , achetés à Paris , et mis à la Chambre des Comptes.
Mais Paris avait l'avantage -, les arts et l'industrie y atteignaient une grande perfection que n'avaient point les produits de la province. Ce n'étaient pas seulement les jetons qu'on allait demander à la capitale; elle fournissait même les bourses dans lesquelles on les offrait. Qu'elles fussent destinées à For, à l'argent ou au cuivre ; qu'elles fussent de velours ou de peau , nos Elus allaient toujours les chercher dans les ateliers de Paris. Voici un des nombreux marchés passés , dans cette ville , pour la fourniture des bourses :
a Ce jourd'hui 17 décembre 1688, M. Henry Tres- » neau , marchand boursier de la ville de Paris , de- » meurant proche l'horloge du Palais , à l'enseigne de » la Bourse-Royale , a promis à Messieurs les Elus gé- » néraux des Etats de faire fournir, dans quinze jours , » la quantité de bourses ci-après, sçavoir : neuf bourses
» de velours bleu de Gênes, doublées de satin de Gênes, » couleur de rose , parsemées de fleurs -de -lis d'or, au » fond desquelles seront élevées en broderie, à deux » bourses , les armes de leurs Altesses sérénissimes , » Mgr le Prince , et Mgr le Duc -, et aux sept autres , les » armes de la province de Bourgogne avec des cordons » et houppes d'or, le tout pour le prix de 24 liv. pour » chaque bourse.
m Plus fera ledit Tresneau une bourse de satin rouge
» de Gènes , en dedans et en dehors brodée en broderie » d'or, au fond de laquelle seront élevées les armes de » la province , en broderie , pour le prix de 17 liv.
» Plus, il fera trente-six bourses de velours, moitié » cramoisi et vert , doublées de satin rouge de Gènes , » à cordons et houppes d'or et de soie . pour le prix de » quatre livres 10 sous chacune.
» Plus, six-vingts bourses de cuir avec cordons de soie, » pour le prix de 10 sous chacune
» Fait à Paris , le jour et an que dessus , etc. »
On confond souvent les jetons de la province avec ceux propres à ses officiers. Sans les retrancher de la galerie commune , je les mettrai en sous-ordre , comme on place en notes des faits accidentels qui entraveraient la marche d'un récit historique.
Le jeton personnel, propre aux officiers de la Ghambre, porte toujours d'un côté le blason d'un individu. C'est là son caractère et la raison de l'épithète que je lui donne, mais il n'était pas étranger au jeton frappé par la province. Son revers a tantôt les armes de la Bourgogne , comme le jeton des Etats , tantôt l'autre côté , la devise de ce même jeton.
Quand une personne avait été honorée par les Etats d'une bourse des jetons provinciaux , elle avait une distinction commune à plusieurs autres ; rien n'indiquait
dans la médaille qu'elle appartint plutôt au Clergé qu'à un membre de la Noblesse ou du Tiers ; plutôt à un abbé qu'à un évoque , à un comte plutôt qu'à un marquis -, enfin elle ne portait aucune désignation des personnes.
Mais le désir d'attacher son nom au bronze honorifique , de le voir passer de main en main et de perpétuer ainsi le souvenir d'une haute fonction, fit bientôt naître la pensée du jeton personnel. Ceux qui avaient dos bourses avaient le droit de frapper un jeton, dont l'une des faces était provinciale , l'autre privée. Une telle pièce rappelait la Bourgogne qui avait récompensé et celui qui avait reçu la récompense. La province n'entrait pour rien dans les frais des jetons particuliers , ils étaient à la charge des destinataires. Seulement elle leur permettait de prendre l'un ou l'autre des coins provinciaux , devenus inutiles après le tirage.
Ainsi , en 1623 , l'Elu du Tiers-Etat était François de Gissey, maire de Chatillon. Il se servit du coin portant
l'un des cotés du jelon de cette triennali té et fit graver un autre coin à ses armes avec légende et devise. Il résulta de ce mélange le jeton précédent.
L'Elu du Clergé , M. Bailtet, en lit autant en prenant le revers de 1634 ;
L'Elu de la Noblesse dut les imiter, et nous en verrons des exemples plus tard. Quoi qu'il en soit , avant 1623, je ne trouve point de jetons personnels; et, postérieurement à cette époque , tantôt il y en a , tantôt il n'y en a pas; ils étaient facultatifs.
En résumé , le jeton de famille ou personnel s'appuyait sur celui des Etats en lui empruntant son origine et sa gloire. Celui-ci peutoffrir quelque intérêt historique; tandis que le premier n'en est qu'une contre-épreuve, quand il reproduit le corps de la devise , et qu'une banalité , quand il a pris le blason de l'autre face. Cependant , comme un nom propre est attaché à ce bronze pour être complet , nous lui consacrerons un chapitre particulier qui formera une sorte d'armorial,