COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE. — NÉCESSITÉ D'UN PROGRÈS DANS LA LÉGISLATION
Au point où nous en sommes arrivé, il convient de s’arrêter un instant, de jeter un coup d'œil en arrière, et de se demander si l'ensemble des dispositions quelque peu disparates, et tout au moins éparses, que nous venons de passer en revue, constiluait une prolection suffisante de l'enfance.
Les différentes lois qui se sont succédé avaient organisé d'importanies limitations à la puissance paternelle, mais sur des points de détails seulement. Ces dispositions semblaient, en effet, plutôt compléter une loi générale que la préparer : on les eût mieux comprises à côté d’une disposition permettant d'atteindre directement les abus de la puissance paternelle. Mais cette loi générale n'existait pas. Et pourtant le mal auquel on aurait dù porter remède était bien profond. A la séance de la Société générale des prisons du 5 janvier 1878, M. le pasteur Robin a donné lecture d’une étude très complète sur cette enfance matériellement abandonnée qui vit, dans les rues des grandes villes, de mendicité ou de crimes et que les Anglais appellent Arab boys. Le nombre des enfants ainsi délaissés est, d'après M. Robin, de 10,000 mineurs de 16 ans pour Paris, et, ajoute l’auteur, ce chiffre paraitra au-dessous de la réalité si l'on considère que le nombre d'enfants de 6 à 14 ans, qui, en 1875 à Paris, ne recevaient aucune espèce d'instruction étaient de 18.316, d’après le rapport du directeur
de l’Instruction primaire (1). 11 y a en France une moyenne de 100,000 enfants abandonnés ou orphelins qui, sortant des asiles ou des maisons hospitalières, de 12 à 16 ans, sont versés dans la Société et y apportent un contingent annuel de 20 à 25,000 individus à peu près absolument dénués de moyens d'existence. Sur ce nombre, les statistiques attestent que plus des 4/5, environ 90 0/0, deviennent des malfaiteurs ou des vagabonds de profession (2).
« Combien de parents sont assez dénaturés, disait en 1881 un magistrat éminent, pour déserter leur devoir et méconnaitre le bienfait de la loi ! Que deviendra l'enfance malheureuse, matériellement et moralement abandonnée par un père indigne ? Que de pelits êtres déguenillés, nomades, vivent au milieu des grandes cités sans parents, sans protecteurs, nourris au hasard de l’aumône ou du vol ! Il ya, en France, 100.000 enfants de 12 à 16 ans qui végètent dans l’abandon, el beaucoup d’entre eux viennent chaque année grossir l’armée du mal. 651 enfants au-dessous de 16 ans ont été arrêtés les armes à la main au mois de mai 1871, parmi les défenseurs de la commune. Que fait la Société pour l’enfant de la rue ? Agé de plus de 12 ans, il ne peul être recueilli par l’Assisiance publique. Si la charité privée ne lui vient en aide, il n’a d’autres ressources que le délit ou le crime, d’autre refuge que la prison. Une loi est donc nécessaire (3). »
Le magistrat à qui nous emprunions ce passage ne s’exagérait pas le péril. Celle charité privée, seule ressource de l'enfant, n’était même pas protégée par la loi. Quand un philanthrope avait consacré à l'éducation de l’enfant qu’il
(1) Bulletin de la Société générale des prisons, année 1878, page 6. (2) D'Haussonville, Enfance à Paris.
(3) Discours prononcé par M. l’Avocat général Labroquère à l’audience solennelle de rentrée de la Cour d'appel de Bordeaux, le 3 novembre 1881.