‹ Des localisations dans les maladies cérébralesChapitre 4 sur 81 · II. — Siège de la lésion dans l'Aphasie · texte numérisé non relu

II. — Siège de la lésion dans l'Aphasie

En étudiant la face convexe du lobe frontal, on déreproduite dans: Voisin, art. Aphasie du Nouv. Diclionn. de Méd. et de Chir.prat.; Falret, art. Aphasie du Diclionn. encycl. des Se. méd.; Legroux, Del' Aphasie, Thèse d'agrégation; Paris, 1875.— Voilà trois grandes publications dont les auteurs, par un très-singulier hasard, ont reproduit exactement la même erreur bibliographique : tome IVau heu de tome VI. C'est au moins curieux 1

1 C'est huit jours après, le 2 avril 1863, que Broca parle, pour la première fois, à la Société d'Anthropologie, de la localisation à gauche. Il analyse huit faits d'aphasie et ajoute : « Et, chose remarquable, chez tous ces malades la lésion existait du côté gauche. Je n'ose tirer de là une conclusion et j'attends de nouveaux faits. i> Ce texte n'est-il pas une réponse péremptoire à ceux qui veulent que Broca ait découvert la localisation à gauche avant Dax ?

2 Nous avons vu, non sans étonnement, que M. Bouillaud maintient encore cette opinion {Acad. des Se, août 1877, Rép. à M. Fournier.)

3 M. Broca vient encore de contester la priorité à M. Dax, dans une récente séance de l'Académie de Médecine (mai 1877). M. Bouillaud et la majorité de la presse ont accepté cette assertion, qui ne peut pas tenir devant les dates que nous citons et que M. Jacquemet a rappelées dans sa chronique du Montpellier médical (juin 1877).

daws les maladies cérébuales. 17

couvre assez facilement les dispositions suivantes (/tf/.)l: le sillon de Rolando R, partant de la scissure infcerhémisphérique et se dirigeant en avant et en bas, forme la limite postérieure du lobe frontal. Ce sillon est bordé en avant et en arrière par deux circonvolutions qui lui sont parallèles.

5AD0UR.E Au

Fig. 1. — Face convexe d'un hémisphère du cerveau de l'homme. (Vue du lobe pariétal, dessiu demi-schématique.)

Scissures -. R, scissure de Rolando ; — s s, scissure de Sylvius ; — sp, scissure parallèle; — op scissure pariéto-occipitale externe; — ip, scissure interpariétale.

Circoni olutions et lobules : A, cire, frontale ascendante (cir. pariétale antérieure ou cire, centrale antérieure) ; — F, , Fg , F3 , première, deuxième et troisième circonvolutions frontales ; — B, cire, pariétale ascendante (cire, pariétale postérieure ou cire, centrale postérieure) ; — P^ , lobule du pli pariétal ; — Pg , lobule du pli courbe ; — P3 , pli courbe; — Ti, Ta, Ï3, première, deuxième et troisième circonvolutions temporales.

La circonvolution qui la borde en avant s'appelle frontale ascendante A (ou pariétale antérieure); celle qui la borde en arrière s'appelle pariétale ascendante B (ou pariétale postérieure). En avant de la frontale ascendante, on trouve alors trois circonvolutions dirigées d'avant en arrière, c'est-àdire perpendiculairement à la précédente. Ces trois circonvolutions, situées l'une au-dessus de l'autre, forment comme trois étages superposés. On les numérote, en France, en

18 DES I-OCALISATIONS

allant de haut en bas : la première confine à la scissure interhémisphérique F^, la deuxième est au milieu ¥^, et la troisième est tout à fait en bas^ Fg. C'est cette dernière qui est la circonvolution de Broca, la circonvolution de l'aphasie. — C'est plus spécialement dans le tiers postérieur de cette circonvolution, à gauche, que siège la lésion habituelle de l'aphasie.

Mais le centre du langage articulé n'est pas là constitué par un point mathématique. Quand on écarte les lobes qui circonscrivent la scissure de Sylvius, on découvre à la partie externe de cette scissure ce que l'on appelle le lobule ou les circonvolutions de l'insula. Des observations récentes semblent établir qu'il faut étendre jusqu'à l'insula le territoire de la lésion dans l'aphasie.

C'est Me^'nert^ qui, considérant le groupe des circonvolutions de l'insula et la troisième circonvolution frontale comme faisant partie du même système anatomique, fut conduit, par ses idées théoriques et par cinq faits pathologiques, à étendre à l'insula le territoire du langage. — Enl868^ il rapporte 15 observations d'aphasiques avec lésion de l'insula. — Les cas sont rares cependant dans lesquels la lésion de l'insula soit unique et absolument pure de toute lésion de la troisième circonvolution frontale. Lépine en a pourtant publié un semblable en 1874"*.

Il semble donc que le centre du langage doive être étendu à la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale et à son voisinage, notamment à l'insula. Mais le fait n'est pas encore hors de contestation , et , comme le dit Lépine, « dans l'état actuel de la question, je crois qu'il ne

■• 11 est bon de savoir que certains auteurs, Meynert entre autres, numérotent eu sens inverse les circonvolutions frontales, notre troisième étant leur première (Meynert; Arch. fur Psych. Anal, in Revuemen suelle, 1877, n° 5.)

■- Meynert; Zcitschrift der Gesellschaft der Aerzte, 1866 (Lépine).

"^ Vierteljahrschrift fiir Psychialrie, 1868 (Lépine).

•* Lépine; Bull, de la Soc. Anal., 1874, pag. 363.

serait pas inutile do publier les observations démontrant la possibilité de l'aphasie avec une lésion limitée de l'insula * )) .

Dans une thèse récente à laquelle nous ferons de fréquents emprunts, Glozel de Boyer^ a réuni les documents relatifs à la question des lésions de l'insula dans l'aphasie. Aux travaux que nous avons cités, il ajoute une observation de Gharcot publiée en 1863 dans la Gazette hebdomadaire ; quatre cas analogues rapportés, en 1872, par M. Cornillon dans l'ancien Mouvement médical ; deux faits présentés, en 1877, à la Société Anatomique, l'un par Sabourin, l'autre par de Boyer lui-même ; et enfin deux observations présentées la même année par Seguin à V American neurological Association. — Cela ferait donc une trentaine de faits.

Quoique tous ces cas soient loin d'avoir la même valeur, et que plusieurs d'entre eux puissent être discutés, de Boyer conclut (avec des réserves auxquelles nous nous associons pleinement) : «Il nous semble donc probable que le centre du langage peut quelquefois ne pas être limité au pied de la troisième frontale et s'étendre un peu sur l'insula; c'est même peut-être une disposition tout individuelle. Il faudrait beaucoup d'observations pour faire l'étude des variétés de l'aphasie, selon la prédominance des lésions sur la F gauche ou sur l'insula ^ : cette

^ Lépine ; Thèse citée, pag. 19.

2 Glozel de Boyer: Études topographiques sur les lésions corticales des hémisphères du cerveau. Thèse de Paris, 1879, ii° 115.

* Magnan a présenté à la Société de Biologie (28 décembre 1878) trois cerveaux d'aphasiques. Chez deux, l'aphasie avait été classique et il y avait un ramoUissemeat de la 3^ frontale gauche. Le troisième avait en même temps des symptômes d'incohérence et de mélancohe ; on trouva des plaques disséminées autour de la 3« circonvolution et de l'insula; plusieurs loyers de ramollissement s'étendaient même en arrière de l'insula. — ■ M. Magnan a été frappé de la fréquence de ces lésions multiples au niveau de l'insula dans l'aphasie avec incohérence.

étude serait du reste rendue difficile par les faits où la lésion siège à la fois sur l'insula et sur la frontale. »

Avec ce^ réserves, on peut dire que la presque unanimité des observations est d'accord avec la doctrine localisatrice actuelle de l'aphasie. On a cependant publié des exceptions; mais si on les soumet à une critique sévère, on les réduit à un nombre insignifiant, en regard du nombre immense des cas non exceptionnels.

Gomme exemple de la révision à laquelle on doit soumettre les cas exceptionnels, on peut citer les cas de Vulpian et de Trousseau. La lésion portait sur la couche optique, etc., pas du tout sur la troisième circonvolution frontale gauche; mais les deux artères syl viennes étaient très-athéromateuses, et celle du côté gauche notamment était oblitérée complètement ou presque complètement. On comprenait bien par là les troubles de circulation dans la circonvolution de Broca, et par suite l'embarras, pour ainsi dire rémittent, de la parole (Lépine).

Tous les cas ne sont certainement pas aussi faciles à expliquer que celui-là ; mais enfin on peut affirmer aujourd'hui que le nombre des exceptions vraies est trèsrestreint, et tous les auteurs sont d'accord pour localiser nettement la lésion de F aphasie dans la troisième circonvolution frontale ou dans son voisinage.

La localisation à gauche avait également soulevé certaines objections. On est tout d'abord étonné de cette asymétrie dans le cerveau, où l'on est habitué à trouver tout parfaitement symétrique. Il est probable qu'il n'y a là qu'une asymétrie apparente. De même que nous agissons surtout avec nos membres droits, et par suite avec notre cerveau gauche, de même nous parlons habituellement avec le cerveau gauche aussi. Broca a du reste constaté que le lobe antérieur gauche est plus lourd que le droit.

D'après Armand de Fleury, une série de dispositions anatomiques en tête desquelles est le mode d'origine de

la carotide gauche, font que le cerveau gauche est mieux vascularisé que le droit' .

Le D*' Farge a récemment nié cette gaucherie cérébrale^; il pense que la fréquence plus grande de l'aphasie avec des lésions à gauche vient simplement de ce que ce symptôme est habituellement produit par un ramollissement, et que le ramollissement est beaucoup plus fréquent à gauche qu'à droite. Cette théorie ne me paraît guère acceptable dans l'état actuel de la science, par cette seule raison que la proportion des faits d'aphasie avec lésion à droite est infiniment moins grande que la proportion des faits de ramollissement à droite'.

Gela paraîtra évident, surtout si l'on soumet à une critique sévère les faits qui paraissent exceptionnels. Ainsi, l'observation, citée par M. Farge lui-même, d'aphasie avec hémiplégie gauche, ne me paraît pas du tout concluante. Chez un malade ayant une lésion aortique et un athérome artériel, l'aphasie débute le 22, arrive à son summum ; puis l'hémiplégie gauche n'apparaît que le 25. Il n'y a pas d'autopsie, et l'auteur lui-même admet une obstruction

* Acad. de Méd. , 15 mai 1877. Rapp. Broca.

2 Farge ; Hémiplégie gauche avec aphasie; Observation suivie de quelques ré [lexions sur la gaucherie cérébrale. (Gaz. hebd., 1877, 31 et 35.)

3 Meissner a trouvé, sur 38 cas d'embolie, 26 à gauche, 12 à droite, et Bertin donne 31 embolies à gauche contre 7 adroite. (Voy. Kussmaul; Die Stôrungen der Sprache , in Ziemssen's flandbuch, tom. XII, 1877.) Mais, ajoute Ferrier qui cite ces cliiffres , «l'aphasie ne résulte pas toujours du ramollissement embolique, et si nous cherchons quel est l'hémisphère le plus sujet au ramollissement, quelle que soit son origine, nous voyons que c'est le droit. D'après Andral, sur 169 cas, 73 étaient à droite, 63 à gauche

et 33 dans les deux hémisphères Seguin a trouvé, par l'analyse de

266 cas d'hémiplégie avec aphasie, 243 avec hémiplégie droite et 17 avec hémiplégie gauche : proportion, 14,3 : 1. Si, d'après Bertin, l'embolie à gauche est à celle de la cérébrale droite dans la proportion de 4,4 : 1, et si, d'après Seguin, il y a aphasie par lésion de l'hémisphère gauche dans le rapport de 14,3 contre 1 à droite, nous avons, en faveur de l'association de l'aphasie avec les lésions à gauche, uae prépondérance de 10 à

1, ce qui ne saurait s'expliquer par une simple coïnciiience » (Ferrier,

De la localisât, des mal. cérébr.-, trad. de Varigny, pag. 139.)

multiple des vaisseaux. Rien ne prouve donc qu'il n'y a pas eu obstruction particulière à gauche de l'artère de l'aphasie.

On a encore publié un certain nombre d'autres observations contradictoires ; mais il faut d'abord éliminer tous les cas de gauchers, qui parlaient naturellement avec le cerveau droit* ; si l'on met de côté ces cas, qui sont des confirmations du principe, on se trouve en présence d'un très-petit nombre de faits qui constituent un chiffre insignifiant d'exceptions en face des observations positives accumulées par les D''' Dax et depuis eux.

Ainsi, tout récemment encore, Oulmont et de Boyer ont observé des faits qui auraient pu paraître exceptionnels à un examen moins attentif.

1. Oulmont^ — Il y avait une plaque jaune dans le lobe postérieur de l'hémisphère gauche , et la troisième circonvolution frontale gauche paraissait saine. Cependant, en faisant une série de coupes , on découvrit un foyer presque linéaire dans son tiers antérieur, qui coupait entièrement le pied de la troisième circonvolution frontale.

2. De Boyer^. — Il y avait aphasie, hémiplégie droite et hémianesthésie, et on nota une intégrité parfaite de la troisième circonvolution frontale gauche etdel'insula; mais un vaste foyer de ramollissement occupait tout le siège de l'hémianesthésie et s'étendait assez en avant pour séparer la troisième circonvolution frontale gauche de ses connexions avec les centres blancs.

Ces deux faits, que nous citions dans notre précédente édition, sont des exemples d'un groupe de cas qu'il faut bien connaître aujourd'hui : ce sont les cas d'aphasie dans

1 Byron Bramwell a publié récemment un fait d'aphasie et d'hémiplégie gauche chez unmûmdu ambidextre. (Cases of intracran. tumours. Edinb. med. Journ., août ISlS.—Oentralbï. /. Nervenheilk., 1878, 10,pag. 273.)

2 Oulmont; SoG. Allât., 27 avril 1877. [Progr. méd., 32.)

3 De Boyer; Soc. Anat., il mai 1877.' {Progrès méd., 37.)

lesquels la troisième frontale gauche paraît intacte, mais est lésée dans ses faisceaux profonds. Glozel de Boyer a réuni dans sa thèse onze faits de cette catégorie. Ce sont les suivants, auxquels il faut ajouter les deux cités cidessus.

3. De Boyer'. — Aphasie et hémiplégie. — A gauche, ramollissement superficiel ayant intéressé la marginale postérieure, le pied de l'antérieure, l'insula, et allant dans la profondeur atteindre le pied de la troisième frontale gauche.

4. Ringrose Atkins^. — Hémiplégie droite et beaucoup de peine à parler. — Sylvienne gauche en partie oblitérée et foyer sur les deux tiers inférieurs de la pariétale ascendante gauche. Autre foyer dans la profondeur du centre ovale, commençant sous le lobe frontal (à deux pouces un quart du sommet du lobe).

5. Gharcot et Richer\ — Hémiplégie droite et embarras de la parole. — Lésion corticale touchant le tiers moyen de la troisième frontale gauche et la contournant en dessous. Une lésion hémorrhagique ancienne qui occupe le corps strié et le faisceau frontal inférieur rend mieux compte que la lésion corticale de l'embarras de la parole.

6. Decaudin^. — Aphasie et hémiplégie. — Intégrité apparente de la troisième frontale gauche, mais ses communications sont coupées par Je foyer.

7. Pitres^ — Hémiplégie droite et aphasie. — Ramollissement du centre ovale atteignant la substance blanche de la troisième frontale gauche.

8. Bulteau^. — Aphasie par ramollissement des faisceaux pédiculo-frontaux gauches.

1 De Boyer; Obs. LXIII de la Thèse citée.

^ Ringrose Atkins; Brit. med. Journ., may 1878.

■^ Gharcot et Pàchcr; Obs. LXVde la Thèse de De Boyer.

•* Dccaudin ; Soc. Anal., octobre 1875.

^ Pitres; Soc. Anat., décembre 1875.

6 Bnltoau; Soc. Anat., avril 1877.

9. MayorV — Aphasie par lésion profonde des centres blancs dans la troisième frontale gauche.

10. Charcot et Richer^. — Embarras de la parole avec hémiplégie. — Il n'y a à la superficie qu'une teinte hémorrhagique dififuse des méninges. La coupe pédiculofrontale montre un foyer hémorrhagique dans le corps strié et le faisceau blanc sous-jacent à la troisième frontale gauche. Ce foyer va en s'éteignant sur la coupe pédiculo-pariétale.

11. Déjérine^. — Aphasie suivie de guérison. — Trace d'un ancien foyer dans les faisceaux blancs sous-jacents à la troisième frontale gauche.

A ces onze faits nous pouvons encore joindre les suivants :

12. Yulpian^. — ^ Aphasie avec intégrité de la circonvolution de Broca, mais ramoUissement du noyau lenticulaire ayant détruit une partie de la capsule externe et de la capsule interne (dans la région antérieure).

13. Ales^. — Aphasie développée progressivement. — Abcès dans la corne frontale gauche antérieure ayant détruit les fibres blanches dans l'endroit correspondant à la projection, en dedans, de la troisième frontale gauche.

Tous ces faits ne peuvent pas être donnés comme contraires à la localisation classique de l'aphasie ; au contraire, ils prouvent seulement que (d'intégrité des faisceaux souspédiculo-frontaux inférieurs est nécessaire pour que le centre cortical de l'aphasie jouisse de ses manifestations ; il est probable que dans ces cas le mécanisme d'association des idées et des mots est possible, mais que les mots ne peuvent être prononcés par suite d'une véritable mutité cérébrale» (De Boyer).

1 Mayor; Soc. Anat., juillet 1876.

2 Charcot et Richer; Obs. LXXII de la Thèse de De Boyer. "^ Déjérine ; Soc. Anat., janvier 1879.

^ Vulpian ; Clinique de la Charité, Obs. CXXIX. 5 Mes \ Considérât, cliniques sur les localisât, cérébrales. Th, Moulpellier, 1879, obs. VI.

La question est donc jugée aujourd'hui, la clinique a complètement confirmé les conclusions de Dax et de Broca : en présence d'une aphasie, on peut diagnostiquer avec une extrême probabilité une lésion de la troisième circonvolution frontale gauche ou de son voisinage' .

M. Fournier^ a encore essayé de combattre les conclusions que l'on veut tirer des faits accumulés dans l'histoire de l'aphasie. «Les faits existent, dit-il, mais ils prouvent tout autre chose que la réalité de l'asymétrie cérébrale. La perte de la parole par la lésion d'un seul côté du cerveau ne prouve pas que la parole soit localisée dans ce côté ; elle prouve que les deux côtés sont absolument indispensables à la formation de la parole. Lorsque le mécanisme selon lequel se produit la parole est réduit à la moitié de ses rouages par la lésion d'un hémisphère, l'ensemble du mécanisme s'arrête. »

Mais , s'il en était ainsi, il faudrait que l'aphasie se rencontrât tout aussi souvent avec des lésions de l'hémisphère droit qu'avec des lésions de l'hémisphère gauche. Or, depuis M. Dax, la clinique démontre le contraire.

L'argumentation de M. Fournier contre la théorie régnante sur l'aphasie ne pourrait donc avoir quelque valeur que s'il apportait un grand nombre de faits nouveaux montrant l'aphasie avec une lésion du cerveau droit; mais rien, dans les analyses de sou travail, que nous avons sous les yeux, n'annonce cet ensemble d'observations originales qui rétabliraient l'équilibre entre les deux hémisphères, dans la pathogénie de l'aphasie ^

1 Desplats vient de publier un fait exceptionnel d'aphasie dans lequel la lésion était un abcès du cerveau consécutif à une otite, n'atteignant ni la 3e frontale ni le lobule de l'insula. {Journ. des Se. médic. de Lille, pag. 745, Obs, II.) — Seulement il s'agit ici d'un fait complexe où les phénomènes de diffusion étaient nombreux, et dans lequel l'aphasie n'a été qu'un épiphénomène peu important, constaté la veille de la mort, le matin du jour où le sujet est tombé dans le coUapsus terminal.

2 Fournier ; Acad. de Méd., août 1877.

•^ Voy. notre Chronique mensuelle (Montpellier méd., septembre 1877).

26 DES I,OCALISATIOXS

Envisagé au point de vue de la circulation , le centre du langage articulé constitue un territoire tout particulier, dont les travaux modernes ont bien démontré l'autonomie vasculaire. 11 est indispensable d'entrer à cette occasion dans quelques détails sur la circulation cérébrale, telle que l'ont établie les travaux de Duret et Heubner ^ .

On sait que trois grands troncs artériels se détachent du cercle de Willis : la cérébrale postérieure, qui vient de la vertébrale; la cérébrale moyenne ou syl vienne et la cérébrale antérieure, qui viennent de la carotide interne. De chaque tronc partent deux systèmes d'artères : un système cortical et un système central. Les artères corticales vont dans la pie-mère, se divisent , puis pénètrent en artères nourricières dans la substance grise périphérique de l'écorce. Les artères centrales se rendent directement aux masses ganglionnaires centrales. Ces deux systèmes, complètement indépendants l'un de l'autre, ne communiquent nulle part entre eux par les capillaires.

Nous n'avons à nous occuper ici plus spécialement que de la sylvienne. L'artère sylvienne émet tout d'abord ses branches centrales, qui pénètrent par l'espace perforé antérieur, mais qui ne nous intéressent pas pour le moment. Le tronc des artères corticales continue dans la scissure de Sylvius, et, arrivé à l'extrémité de cette scissure, au niveau de l'insula de Reil, se recourbe et donne quatre grandes branches : la première, c'est celle qui nous intéresse tout particulièrement, la première est appelée par Duret frontale externe et inférieure. C'est, à proprement

1 Des études très-inléressantes, et aboutissant sur beaucoup de points aux mêmes résultats, ont été faites au même moment à Paris par Duret et à Leipzig par Heubner. Heubner a insinué faussement, en 1874, que ses travaux avaient précédé de deux ans ceux de Duret. C'est le 7 décembre 1874 que Duret présentait ses résultats à la Société de Biologie de Paris, et c'est le même jour, 7 décembre 1874, que Heubner publiait les siens dans le Centralhlalt à Berlin. Les investigations ont donc été faites des deux côtés indépendamment et simultanément. — On trouvera le travail complet de Duret dans les Arch. de physiol., 1874.

parler, l'artère de la troisième circonvolution frontale (circonvolution de Broca).

Cette artère n'existe pas seulement chez l'homme. « Chez tous les animaux dont nous avons injecté le cerveau, dit Duret dans un récent travail ', le chien, le chat, le lapin, le veau et le mouton, on voit naître, du môme point delà sylvienne, une artère qui a la même direction et une situation correspondante. »

Ajoutons enfin que la plupart de ces artères centrales se rapprochent de ce que Gohnheim appelle des artères finales ou terminales, c'est-à-dire ne s' anastomosant pas entre elles, ce qui est très-important à noter au point de vue des conséquences de leur oblitération".

Ces considérations expliquent des faits curieux observés de ramollissement limité du centre du langage tout seul. Supposez une oblitération de la branche frontale externe et inférieure de la sylvienne, et vous aurez un ramolHssement limité du centre du langage. C'est à cette catégorie de faits rares qu'appartient l'observation de la nommée Farn. . . , étudiée par Charcot à la Salpêtrière : elle avait été frappée d'aphasie simple sans paralysie d'aucune sorte, et on trouva, à l'autopsie, une lésion très-limitée et exclusive de la circonvolution de Broca * .

Pour en finir avec l'analyse des travaux récents sur l'aphasie, je n'ai plus qu'un mot à dire sur le contingent apporté par l'expérimentation à la question.

En principe, l'expérimentation rigoureuse et complète n'est pas possible ; le langage articulé appartenant spécia-

* Duret ; Note sur la circulation cérébrale chez quelques animaux ; corré' lation des régions motrices et des territoires vasculaires ; indépendance des divisions physiologiques et de la lobulation. (Gaz. méd,, 1877, n» 4.)

2 Consulter sur toutes ces questions : Charcot-, Leç. sur les localisations cérébrales. [Progrès méd., 1875, n^s 17 et suivants; — 1876, nos 4 et suivants.)

•* Cette Observation est rapportée en entier dans \q Progrès méd., 1874, nos 20 et 21, et résumée clans la Thèse de Legroux, pag. 72.

lement et exclusivement à l'homme, aucun résultat expérimental trouvé sur les animaux ne peut infirmer ni confirmer les données cliniques sur l'aphasie. Il y a cependant un point remarquable à mettre en lumière.

Les travaux de Hitzig et de Ferrier, sur lesquels nous reviendrons longuement à propos des centres moteurs corticaux, placent dans la région de la troisième circonvolution frontale et de l'insula le centre moteur de la langue et des lèvres ' . C'est là un fait intéressant.

Il est incontestable que si l'animal n'a pas le langage articulé, il a un langage, il a une manière de communiquer avec ses semblables, de manifester à l'extérieur ses impressions intérieures. Or, l'aphasie est précisément la perte de ce mode de communication, la perte du langage, quel qu'il soit, quelque rudimentaire qu'il puisse être. On pourrait donc trouver chez les animaux une sorte d'aphasie élémentaire, rudimentaire, et, à ce point de vue, le fait signalé par Hitzig et Ferrier méritait d'être mentionné.

Duret a repris ces expériences. «Nous avons, sur deux chiens, extirpé cette région, pour voir s'il surviendrait des phénomènes analogues à ceux qu'on observe chez l'homme après les lésions de la troisième circonvolution. Or, ces animaux paraissent avoir perdu la faculté d'aboyer. Ils peuvent encore pousser des plaintes, grogner, etc. ; mais, comme nous l'a fait observer M, Gharcot, les aphasiques euxmêmes gémissent et souvent se plaignent très-fort. Toutefois nous ne considérons pas encore le résultat de ces expériences comme définitif, car, depuis quinze jours seulement, les animaux sont en observation. »

L'expérimentation a été essayée aussi chez l'homme même, mais les essais de ce genre sont en général aussi peu fructueux que peu moraux. « L'expérience a été faite deux fois, à ma connaissance, dit Legroux^. On a pu,

* Voy. notamment Ferrier ; i?ec/i. expérim. sur la physiol. et lapathol. cérébrales, trad. Duret, 1874, pag. 47.

^ Legroux; Thèse citée, pag. 49.

par la compression d'une partie des lobes antérieurs, suspendre l'usage de la parole. Cette démonstration, dont je ne garantis pas la parfaite moralité, n'aurait toute sa signification que si, en pareil cas, l'observateur avait eu tout le loisir de constater l'intégrité de fonctions autres que celle du langage. »

Cette expérimentation dangereuse est du reste inutile pour étayer une thèse qui n'a plus aujourd'hui besoin de démonstration. C'est un point désormais acquis à la doctrine des localisations cérébrales : dans presque tous les cas, l'aphasie vraie correspond aune lésion de la troisième circonvolution frontale gauche ou du territoire voisin ' .

' Voy. dans la troisième partie uae observation d'aphasie complète suivie da guérison, avec des spécimens de l'écriture du malade et un travail relatif à la coexistence de l'aphasie et de l'hémianesthésie.

Page 1