JUGEMENTS QUI EN ONT ÉTÉ PORTÉS
Presque tous les ouvrages sur l’histoire romaine , composés depuis la renaissance des lettres , ont été inspirés par Tite-Live pour la période de la république, par Tacite pour l’époque impériale. Voilà pourquoi ils ont, presque tous , envisagé cette histoire sous un point de vue aristocratique ; voilà pourquoi ils sont généralement hostiles aux tentatives d’améliorations et de réformes que firent les tribuns du peuple. De là ce préjugé, sinon général, du moins encore très-répandu, que les tribuns du peuple, dans le but d’augmenter leur popularité et de se frayer les voies à des fonctions plus importantes , tenaient en réserve une loi agraire qui, dans la plupart de ces ouvrages, semblerait toujours avoir eu le même caractère et les mêmes tendances, dont le but aurait été le dépouillement des riches, l’enrichissement des pauvres, en un mot le partage égal des terres de la république entre tous les citoyens.
Chose singulière! cette erreur mise en avant d’abord par les historiens aristocratiques et monarchiques, a été adoptée par des hommes d’une opinion diamétralement opposée. La seule différence , c’est que les uns ont avancé cette opinion erronée pour en faire sentir l’absurdité et pour en tirer, comme rigoureuse conséquence, la légitimité et la sagesse de l’opposition du sénat et des patriciens;
tandis que les autres ont tiré, de ce prétendu fait historique, la conséquence que, chez le peuple le plus positif, le plus pratique dont l’histoire fasse mention , les théories du partage des biens , de la communauté des terres , avaient été émises à. plusieurs époques, et n’avaient pas été considérées comme des chimères, n’ayant échoué que par la coalition des possesseurs intéressés, et d’une aristocratie avilie et égoïste. La perpétuité de cette erreur et les conséquences opposées qui en ont été tirées, pourraient nous surprendre si nous n’avions pas été témoins d’autres discussions analogues aboutissant à des résultats tout aussi dissemblables. Les conséquences que l’on tire d’un système, historique ou philosophique , frappent beaucoup plus les esprits, que le point de départ de ce système et la base même sur laquelle il s’appuie. Ainsi , à la fin du xvn' siècle et pendant tout le xvm', le point de départ du système historique de Boulainvilliers fut à peine et rarement révoqué en doute. Les savants parurent admettre avec le noble conseiller du duc de Bourgogne, qu’il y avait eu, dès l’origine de la monarchie française, ainsi qu ils appelaient l'état de choses qui avaitsuivi laconquêtectl’invasion, une distinction infranchissable entre les Francs vainqueurs et les Gaulois vaincus ; que tous les nobles descendaient des premiers et tous les roturiers des seconds. Seulement on tirait de ce fait deux conséquences bien opposées. Boulainvilliers concluait à la légitimité des droits exercés par la noblesse , au rétablissement de ses antiques privilèges usurpés successivement par la race vaincue , la robe et la plume, la royauté elle-même (1). Mably et l’école démo-
(I) Je n'ai pas besoin de dire que je résume ici en quelque mois rapides les Considérations de M. Augustin Thierry, pincées en léle de ses Bécits des temps mérovingiens. — Sur les tendances de Roulainvillieis et du petil-dls do Louis XIV, je dois renvoyer aussi au spirituel et curieux travail de M. Montv, intitule M. le due de Bourgogne. Paris, Paul Dupont. 1814-
cratique soutenaient, au contraire, que la force pouvait détruire ce que la force avait fondé ; Sièyes lui-même adoptait le principe lorsqu’il s’écriait, dans son orgueil de plébéien à demi affranchi , et qui aspirait à un affranchissement complet: « Si le tiers état a été conquis, qui l’em- » pêche de devenir conquérant à son tour?» On discutait ainsi les conséquences du système, tandis qu’il aurait suffi de quelques études pour démontrer, ainsi que l’a fait l’école historique moderne , que le système était faux ; qu’il ne reposait sur aucun fait réel, et que cette distinction fondamentale des vainqueurs et des vaincus , des Francs et des Gaulois, s’était effacée dès le règne de Clovis, et, de plus en plus, sous ses successeurs, par l’adjonction forcée et l’indispensable participation des Gallo-Romains â l’administration des affaires.
Il est facile de prouver que les conséquences diverses que l’on tire des lois agraires reposent également sur un principe faux ou mal compris. En premier lieu , il est aisé de démontrer qu’il n’y a pas eu une loi agraire , mais un grand nombre de lois agraires , pendant toute la durée de la république; que ces lois ne sont pas restées à l’état de théories ni même de rapports; qu’elles ont été souvent adoptées , exécutées au moins dans leurs dispositions essentielles, et cela sans aucune perturbation sociale, sans aboutir à la communauté des biens, ni à l’égalité des fortunes. Il est tout aussi facile de prouver que ces lois ne peuvent avoir la moindre analogie avec les théories que quelques rêveurs ont inventées dans les États modernes: qu’elles étaient particulières aux Romains ; faites pour un état de choses tout spécial ; nécessitées par les conquêtes de Rome, et, par cela même, dans le plus grand nombre des cas, aussi justes, aussi sages, aussi légitimes, que seraient absurdes , injustes et impraticables aujourd’hui , des lois ayant pour but un partage égal des biens qui ne durerait pas un
jour , lors même que la force et la violence parviendraient à le faire décréter et exécuter pour un moment.
Tite-Live a contribué par quelques passages de son histoire, à faire envisager les lois agraires sous ce point dé vue erroné. On a cité souvent ce passage de l’éloquent historien : Lex agraria proinulgala est; nunquam deinde risque ad hanc memoriam sine maximis molibus rerum agi tata (1). Ces troubles, ces agitations dont parle Tite-Live sont incontestables , mais ne concluent rien contre la légitimité des lois agraires. Ce n’est jamais sans agitations , sans troubles, que l’on peut enlever à des individus, à plus forte raison , à un corps puissant et uni , des privilèges qu’une longue prescription fait considérer comme des droits acquis. Combien de réclamations ne s’élevèrent pas, en France , pendant le xvn* et le xvm' siècle , lorsque de grands, de sages et bons citoyens, tels que Vauban et Turgot , proposèrent de soumettre aux impôts les classes privilégiées jusqu’alors, la noblesse et le clergé? Pour opérer cet acte , si juste, si légitime , n’a-t-il pas fallu to^e une révolution ? Eh bien ! il est facile de montrer que la plupart des lois agraires n’avaient pas un autre but que de faire cesser , entre les plébéiens et les patriciens, une inégalité tout aussi choquante que celle qui existait en France, avant 1789. L’analogie entre les glorieux et légitimes efforts de nos pères et les tentatives des tribuns du peuple à Rome , servira à faire absoudre ceux-ci et è réhabiliter leur mémoire. D’ailleurs nous pouvons , dès maintenant , avancer (ce qui sera prouvé plus au long bientôt) , que le principe des lois agraires fut presque constamment admis, accepté par les plus sages et les plus prudents des Romains ; que l’on ne discuta presque jamais dans les longues luttes auxquelles les lois agraires donnèrent lieu, que sur la ques-
(1) Tit.-Liv., II, 41.
tion de l’opportunité ou des moyens d’exécution. Il ne s’agissait , en effet , comme nous le verrons , que de faire rentrer dans le domaine de l’État des terres, non p;is aliénées, mais cédées par l’État, suivant certaines conditions, à des particuliers. Le plus ou moins de temps pendant lequel avait duré cette possession ne faisait rien à la question elle-même. C’était un des principes du droit romain qu’il n’y avait pas de prescription contre l’État : Juris perili... neganl illud solum quod solum populi romani essecœpit, ullomodo usucapi a quopiam mortalium posse. — Per usucapionem proprietas non acquirebatur , licet juris auctoritate possessor defenderetur (1).
J’ajouterai que l’opinion de Tite-Live, en la supposant même plus hostile qu’elle ne l’est réellement aux lois agraires, ne serait pas décisive. Tite-Live est un admirable peintre et, si l’on osait dire, un grand poète dramatique. Aucun écrivain, à aucune époque, n’a réussi au même degré que lui, à faire sentir et comprendre les caractères des divers personnages qu’il met en scène, les passions qui les animent, les intérêts publics ou secrets qui les font agir. Sa tendance est, au fond, aristocratique; Auguste l’accusait, on le sait, d’être Pompéien, et cette expression porte avec elle sa signification. Mais dans ses récits, Tite- Live conserve presque toujours la neutralité; il expose quelquefois, et, le plus souvent, fait comprendre par d’éloquents discours dans un sens opposé, les motifs des partis ou des personnages rivaux. Voilà pourquoi son opinion contre les lois agraires , lors même qu’elle serait très-explicite, ne prouverait rien , parce que l’on pourrait trouver chez lui des textes qui prouveraient tout le contraire , et se
(I) Le premier de ces textes est d’un jurisconsulte Aggenus Urbicus , dont l’ouvrage fait partie des Jlei agrariœ scriploret de Goëz, p. GO. — Le second est du savant Aidât, ad L. 1 15 dig. — Operum, vol. 111, p. 215. — Ils sont cités par M. Giraud, Histoire de la propriété, I, p. 198.'
donner ainsi le plaisir de réfuter Tite-Live par lui-même.
Je me contenterai d’un exemple; le texte est formel et prouve clairement que Tite-Live admettait, dans certains cas au moins, la justice des lois agraires : Apiissimum tempus erat , vindicatis seditionibus , delinimentuni anintis Bolani (ifjri divisionem objici; quo facto mimassent desiderium agrariæ legis , qnæ , possesso per injuriant agro publiée , patres pellebat. Tune hæc ipsa indignitas angebat animos , non in retinendis modo publicis agris , quos vi tenerel , periinacem nobilitalem esse , sed ne vacuum quidem agrum, nuper ex liostibus captum, plebi dividere; mox paucis , ut cœlera, futurum prœdœ (1). De ce passage il me semble résulter trois faits : 1° Tite Live indique clairement le véritable caractère des lois agraires par les expressions mêmes qu’il emploie: agro publico; publicis agris; 2° il fait sentir combien était impolitique l’opposition du sénat par ces mots : Ilœc ipsa indignitas angebat animos et pertinacem nobilitalem ; 3" il reconnaît que la possession de Yager publiais était illégale et, par conséquent, que les lois agraires étaient légitimes, par ces autres expressions : possesso per injuriant agro publico. Il est vrai qu’au chapitre suivant (2), l’historien semble se contredire lorsque, parlant d’une peste qui avait ravagé Rome et empêché les lois agraires proposées par le tribun Icilius , il ajoute : Minusque eam ( pestent ) damnosam ' fuisse , quant sedilio futura fueril, credunt. Mais c’est ici une de ces circonstances dans lesquelles Tite;Live exprime beaucoup moins sa pensée que celle des historiens qu’il résume et sur l’autorité desquels il s’appuie : le mot credunt suffit pour le prouver.
Un autie historien de la république n’a pas moins contribué que Tite-Live à propager de fausses idées sur ou
(1) Tit.-Liv., IV, 51.
(2) Ibid., 52.
plutôt contre les lois agraires. Le grave Polybe ne trouve qu’une seule fois l’occasion de manifester sa pensée sur ces lois, et il n’hésite pas à les condamner , en leur attribuant la démoralisation dont il était témoin, la corruption etTrénée et le luxe qui entraînaient l'État vers sa ruine. En parlant de la loi proposée par Flaminius, en 221 avant J.-C. , pour partager au peuple les terres récemment conquises sur les Gaulois et les Picentins, Polybe ajoute que l’adoption de cette loi fut î ày/rr/lv tri; èîtî rô yüwj toO (1). Mais ce passage ne prouve rien par cela même qu’il veut trop prouver. D’abord, comme le fait très-bien remarquer Heyne, on reconnaît, dans cejugement de Polybe, le commensal et l’ami des Fabius et des Scipions. En second lieu, comment des colonies, qui n’étaient pas une chose nouvelle , puisque dans toutes les circonstances graves et comme moyen de domination, il en avait été fondé par l’aristocratie elle-même, auraientelles pu entraîner cette corruption du peuple dont parle l’historien ? Cette corruption , malheureusement trop certaine , ne doit-elle pas être attribuée plutôt à ce passage subit de la pauvreté extrême à un enrichissement extrême qui suivit les conquêtes des Romains en Espagne, en Grèce, principalement en Asie (2)? Enfin ce Flaminius,
(1) Polyb., II, 21, édit. Schxveighccuscr, I, p. 270.
(2) La corruption de Sparte commença également lorsque cette 'ville passa d’une pauvrelé extrême à un enrichissement subit, par suite de l'argent enlevé par Lvsandre après la prise d’Athènes, et transporté dans les murs de Sparte. Plutarque rapporte que l'État seul put disposer de cet argent, et que les particuliers ne purent le recevoir : « Mais, dit Amyot, les entrées de leurs .âmes ne » furent pas closes aux affections. » (Plut., Lys., 19 et 20.)
J’ai pris plaisir à recueillir dans Titc-I.ivc l’énumération des richesses entassées successivement dans Rome pendant les guerres d’Espagne , de Grèce et d’Asie. Cette liste a de quoi eirraver, surtout si l’on songe que ce ne sont que les chiffres officiels; que Tite-Live n’a indique que celles de ces richesses qui avaient figuré dans les triomphes ; que presque tous les généraux, y compris les Scipions eux-mémes, furent accusés d’avoir gardé pour eux la meilleure part du butin. Si les seules richesses du camp des Bourguignons suffirent, après Morat
sur la loi duquel nous aurons l’occasion de revenir , n’était
et Granson, à corrompre les mœurs, jusqu’alors simples et héroïques, des Suisses, quel effet durent produire sur les Romains les richesses que nous font connaître les chiffres suivants? Aucune nation de l’Europe, même aujourd’hui, ne résisterait à une semblable épreuve. Voici quelques extraits de ce relevé puisé dans Tite-Live.
Après la bataille du Métaure, en 207, Claudius Néron et Livius Salinator donnent à chacun des soldats 60 as et déposent dans le trésor public 3,000,000 de sesterces et 80,000 liv. pesant d’airain (XXV111, 9). — M. Saigey évalue le sesterce, à cette époque, à 21 cent. ; donc les 3,000,000 valaient 630,000 de nos francs.— Au retour des campagnes d’Espagne, Scipion fait déposer dans le trésor 11,342 livres pesant d’argent en lingots et une somme considérable ( magnum numerum ) d’argent monnayé (XXVIII, 38). — En 200, le proconsul Lentulus, à son retour d’Espagne, verse dans le trésor 44,000 livres pesant d’argent et 2,450 liv. d’or (XXXI, 20). — La même année, le préteur Furius victorieux des Gaulois, verse dans le trésor 320,000 livres pesant d’airain et 170,000 livres d’argent (XXXI, 49).— Manlius, à son retour d’Espagne, en 199, porte au trésor 1,200 liv. pesant d’argent et 30 livres d’or (XXXII, 7). — En 198, Cornélius, vainqueur des Gaulois, dépose 237,600 livres pesant d'airain et 79,000 liv. d’argent monnayé (XXXIII. 23). — La même année, Minucius verse 254,000 liv. pesant d’airain et 53,200 liv. d'argent monnayé (XXXIII, 23). — En 197, Scmpronius Tuditanus rapporte d’Espagne 15,000 liv. pesant d’or, 20,000 d’argent, 34,500 d’argent monnayé. Son collègue Sterninius verse 50,000 liv. pesant d’argent, et, avec le produit des dépouilles , fait construire deux arcs de triomphe dans le Forum Boarium et un autre dans le grand cirque, sur lequel il place des statues dorées (XXX111, 27). — En 195, on voit figurer au triomphe de Marcellus, vainqueur des Gaulois, les enseignes ennemies portées sur des chariots, 320,000 liv. pesant d’airain, 234,000 liv. d’argent monnayé ; chaque fantassin reçoit 800 as de gratification, les chevaliers et les centurions le triple (XXXIII, 37).— En 194, Hclvius rapporte d'Espagne 14,732 liv pesant d'argent en lingots, 17,023 liv. de monnaies, 120,438 liv. d’argent d’Osca (XXXIV, 10). — La même année, Minucius dépose 34,800 liv. d'argent en lingots, 78,000 liv. de monnaies, 278,000 liv. d'argent d’Osca (Ibid.). — En 194, Caton rapporte d’Espagne 25,000 liv. pesant d’argent en lingots, 123,000 liv. d'argent monnayé, 540 liv. d’argent d’Osca, 1,400 liv. pesant d’or ,XXX1V, 46). — La même année Flaminius, à son retour des guerres de Macédoine, fait figurer à son triomphe des armes et des traits précieux, des statues d'airain et de marbre, 18,000 liv, pesant d'argent en lingots, 270,000 liv. d’argent travaillé, tels que vases et chefs-d’œuvre de toute espèce. ; 10 boucliers d’argent, 84,000piècesattiques,3,7001iv. pesantd’or, I bouclier d’or massif, 14,51* philippes d’or, des couronnes d’or, etc. (XXXIV, 52). — En 1 90, Fulvius Nobilior rapporte d’Espagne 130,000 liv pesant d’argent, 12,000 liv. d’argent monnayé, 127 liv. pesant d’or (XXXVI, 21 et 39. — L’historien a reproduit deux fois ce calcul par une bizarre inadvertance). La même année, Scipion N'asica triomphe des Gaulois et fait porter devant lui des armes, des enseignes, des vases de bronze, desdépouilles gauloises de toute sorte, 1,47 1 colliers d’or, 247 liv. pesant d’or, 2,340 liv. pesant d’argent en barre ou façonné en vases, 244,000 pièces d’argent. Chaque fantassin a 126 as de gratification, chaque centurion le double, chaque ca-
ni un brouillon ni un ambitieux sans mérite. Le souvenir
valier le triple (tét'd., 40). — La même année Acilius Glabrion triomphe d’Antiochus, vaincu aux Thermopyles; 11 rapporte 230 drapeaux, 3,000 liv. pesant d’argent en lingots, 113,000 tétradrachmes attiques, 248,000 cistopliores, 45 couronnes d’or, un nombre immense de vases ciselés, de riches vêtements, l’argenterie du roi de Syrie, etc. (XXXVII, 40). — Même année, L. Emilius Régillus, vainqueur sur mer des lieutenants d’Antiochus, fait figurer à son triomphe 49 couronnes d’or, 34, '00 tétradrachmes attiques, 131,000 cistopliores (XXXVII, 58). — Quelques jours après, Lucius Scipion triomphe du roi de Syrie, définilivevement vaincu à Magnésie, et fait porter à son triomphe 234 drapeaux, 134 effigies de villes, 1,231 dents d’éléphant, 234 couronnes d’or, 131,420 liv. pesant d’argent, 234,000 tétradrachmes attiques, 331,010 cistophores, 140,000 philippes d’or, 1,424 liv. pesant d’argent en vases ciselés, 1 ,024 liv. pesant d’or envases ciselés (XXXVII, 59). — En i8(>, Furius, vainqueur des Étoliens, apporte 100 couronnes d'or chacune du poids de 12 liv., 1,083 liv. pesant d’argent, 243 d’or,
118.000 tétradrachmes attiques, 1 2,422 philippes, 285 statues d’airain et 230 de marbre, sans compter un nombre immense d’armes, balistes, catapultes, etc. (XXXIX, 5). — La même année, Manlius Vulso, vainqueur des Galates, apporte 200 couronnes d’or chacune de 12 liv., 220,000 liv. pesant d'argent, 2,103 d’or,
121.000 tétradrachmes attiques, 250,000 cistophores, 10,320 philippes d'or et une immense quantité d’armes (XXX1X.1). — En 185, Manlius, à son retour d’Espagne, n'obtient que l’ovation; cependant il y fait figurer 52 couronnes d'or, 132 liv. pesant d’or, 10,300 liv. pesant d’argent. De plus, son questeur Fabius apporte 10,000 liv. pesant d'argent et 80 d’or (XXXIX, 29). — La même année 185, triomphe de Calpurnius l’ison, vainqueur de la Lusitanie et de la Ccltibérie : 83 couronnes d’or, 1,200 liv. pesant d’argent. Son collègue L. Quinctius Crispinus en fournit autant (XXXIX, 42). — En 181, Térentius rapporte d’Espagne 9,320 liv. pesant d’argent, 80 d’or, 2 couronnes d’or du poids de 01 liv. (XL, IG). — En 180, Paul-Émile triomphe des Ligures et ne donne que 25 couronnes d’or (XL, 34:. — En 119, Fulvius Flaccus rapporte d’Espagne 124 couronnes d’or, 31 liv. pesant d’or, 113, 200 pièces de monnaies d’Osca (XL, 43). — En 118, TibériusSemproniusGracchus triomphe de l’Espagne et donne au trésor 40, OOOliv. pesant d’argent ; Albinus, son collègue, en donne 20,000, sans parler de 25 deniers à chacun des fantassins, 50 à chaque centurion, 15 à chaque cavalier, soit Romains, soit alliés (XL), 1). — En 111, Claudius triomphe des Islriens et des Liguriens : 321,000 deniers, 85,102 vicioriats (espèce de monnaie à l’efilgie de la Victoire, et dont il est question dans Pline, XXXIII, 3, et qui valait 4 1 cent.) (XLI, 13).— En 115, Claudius Centlio, revenant d’Espagne : 10,000 liv. pesant d’argent, 5,000 d’or (XLI, 28). — En 108, Marcellus ne rapporte d’Espagne que 10 liv. pesant d’or, mais il fournit de plus 10 millions de sesterces, c’est-à-dire 2, 100, (XK) francs (XLV, 4). — En 161, triomphe de Paul-Emile, vainqueur de Perséc ; trois jours suffisent à peine à transporter le butin : 250 chariots chargés de tableaux et de statues, armes, casques, boucliers, cuirasses, etc.; 150 vases remplis d’argent monnaye, cratères d’argent et coupes ciselées; 11 vases remplis d’or monnayé ; une coupe sacrée du poids de 10 talents d’or, incrustée de pierres précieuses; coupes de toute espèce enlevées à la table de Persée; 40 couronnes d’or offertes à ce prince par les villes grecques. Valérius d’Antium évaluait l’or
du désastre de Trasimène pèse cruellement sur sa mémoire.
et l’argent de ce butin A 120 millions de sesterces (25 millions de francs) ; Tite— Live trouve le calcul trop faible (XLV, 35-40). — En 167 , Anicius triomphe de Gentius, roi d’Illyrie ; le butin fournit 20 millions de sesterces (4,200,000 fr.), sans compter l’or et l’argent versés dans le trésor (XLV, 43). — Tels sont les détails que nous fournit Tite-Live pour quarante années seulement. On ne peut évaluer évidemment ni les tableaux, ni les statues, ni les coupes et les vases, ni les prisonniers, dont le prix, très-variable, était versé dans Varrarium, ou trésor public ; ni même les pièces attiques , philippes , ni les pierres précieuses. En nous bornant à quelques résultats, voici ce que nous offrent les chiffres qui précèdent: 153 millions de sesterces ou, à raison de 21 cent, le sesterce, 32,130,000 fr. de notre monnaie; 327,000 deniers, qui, à raison de 78 cent., d’après les tables de M. Dureau de la Malle , donnent 255,060 fr. ; 85,702 victoriats , à raison de 41 cent., valent 35,137 fr. ; 35,391 livres pesant d'or. — M. Dureau delà Malle évalue la livre romaine à 326 grammes ; donc nous aurions 1 1 ,537 Kilogrammes. Or les tables du Bureau des longitudes évaluent le kilogramme d'or à 15 fois et 1/2 la valeur du kilogramme d'argent; celui-ci étant, d’après le même auteur, de 222 fr. 22 cent., le kilog. d’or fin vaut 3,444 fr. 44 cent Donc 11,537 kilog. d'or vaudraient aujourd’hui 39,738,504 fr. Enfin, en faisant le total des sommes d’argent versées dans le trésor, nous trouvons 2,465,662 livres pesant de Rome, qui, à raison, comme nous venons de le voir, de 326 gram. la livre, nous donnent 803,805 kilog. Or le kilogramme d’argent vaut 222 fr. 22 cent. ; nous aurions donc 178,521,537 francs. Ainsi, toutes ces sommes réunies vaudraient 250,680,238 fr., sans compter, je le répète, les couronnes d'or, les tétradrachmes, les philippes, les vases précieux, les sommes d'airain, les cistophores ou médailles , les boucliers, les armes de toute espèce, les statues, les tableaux, en un mot, toutes les choses qui ont une valeurde convention, et toutes celles pour lesquelles Tite-Live ne fournit aucun moyen d’évaluation en les rapportant aux monnaies romaines ou en déterminant leur poids. Ajoutons, comme l’a remarqué M. Poirson ( Ilist. rom., II, p. 26, note), qu’alors l’argent étant trois fois moins commun qu'aujourd’hui, ces sommes doivent être triplées, et que, par conséquent, il faudrait évaluer ces diverses sommes A près d’un milliard. La seule idée de ces richesses venant à tomber, dans un intervalle de quarante ans, au milieu d’un pays pauvre jusqu’alors, n’effi aie-t-elle pas l’imagination? Polybc n’est mort que vers l’an 125. Par conséquent, il avait été témoin de tous ces triomphes ; il avait vu tout cet or entrer A Rome ; son amitié pour les Scipions, qui profitèrent plus que personne , parmi leurs contemporains , de cet accroissement de richesses , n’a-l-elle pas aveuglé l’historien? ne l’a-t-elle pas empêché devoir les véritables causes de la corruption dont il était témoin , causes trop sensibles cependant, comme celte longue note le prouve? — Cette masse de richesses entassées, accumulées, répandues tout A coup parmi les grands; le luxe et la possibilité de satisfaire tous les entrainements vers les voluptés; le désir de parvenir A des jouissances semblables, donnèrent A tous une fiévreuse agitation. Les capitaux furent détournés de leur vraie destination, l’agriculture et le commerce, pour être livrés aux spéculateurs, comme il est arrivé en France lors de l’agiotage de Law, il y a un siècle; comme il arrive aujourd’hui. Ceux qui ne pouvaient encore parvenir A la fortune, surtout A la jouissance, par ces moyens, par ces spé-
il est vrai. Les vaincus ont toujours tort (1). Mais Tite-
culalions , songèrent à y parvenir par le crime. Dès lors il n'y eut plus rien de sacré dans une société tout entrainéc vers les jouissances matérielles. Je ne parle meme pas de la facilité de rompre les mariages, de ces scandaleux divorces, dont le premier exemple fut donné en 233 seulement parCarvilius Ruga (Atilu- Gelle, IV, 5; XVII, 21) ; mais qui devinrent si fréquents, si scandaleux plus tard, et qui faisaient dire à Juvénal que les mariages étaient devenus un adultère légal. Je parle des crimes dans les familles, des attentats contre les personnes. Dès 328 avant J.-C-, une grande mortalité règne dans Rome. Une esclave dénonce des matrones romaines comme en étant la cause. On trouve des poisons dans leur demeure; on oblige deux d'entre elles à en boire, et elles meurent. Cent soixante-dix dames romaines sont convaincus des memes crimes, et condamnées. C’était la première fois que l’on voyait des empoisonnements à Rome (T.-L., VIII, 18). — En 295, des matrones sont citées et condamnées pour le déréglement de leurs mœurs. Les amendes sont si considérables qu’avec leur produit Q. Fabius Gurgès, Qls du consul, qui avait ordonné les poursuites, fait construire un temple à Vénus près du Cirque ( id ., X, 31). — En 18(î, les matrones sont convaincues de former une association d’où sortent (les crimes qui désolent la ville ; cette association, connue sous le nom de bacchanales, est interdite par un sénatus-consulte qui nous est parvenu (id., XXXIX, 18. — Drakenborcb, t. VU; Haubold, Anl. rom. mon. legalia, p. 6; Michelet, I, p. 374, 375; Lebas, Comm., t. II , p. 844 , ont donné le texte de ce décret). — En 179, le préteur Ménius, chargé de poursuivre les empoisonneurs dans un rayon de dix milles autour de Rome, écrit qu’il a condamné déjà 3,000 personnes; qu’il est sur la traccd’un bien plus grand nombre, et, dans son effroi , demande que l’enquête ne soit pas poursuivie (T.-L., XL, 43 et 44). — Peut-on attribuer cette démoralisation aux lois agraires? Je ne cite que quelques faits.
(1) On sait que Florus a donné au vainqueur de Philippe à Cynocéphales , à l’habile diplomate qui trompa la Grèce en faisant proclamer sa liberté , et qui obtint de Prusias la mort d'Annibal, le même nom de Flaminius. L’autorité de Plutarque est suffisante pour prouver que ce dernier n’avait rien de commun avec le vaincu de Trasimène, et ne se nommait pas Flaminius, mais Flamininus. Ne nous plaignons pas cependant de cette erreur ; elle nous a valu de trèsbelles scènes et de très-beaux vers. Corneille est allé plus loin même que Florus; il a supposé que le vainqueur de Philippe était le fils du Flaminius vaincu à Trasimène, et qu’en poursuivant Annibal près de Prusias, il vengeait la mémoire de son père. De là de magnifiques passages dans cette tragédie de Nicomède, une des plus originales de la scène française :
Flaminius, trop piqué de l’affront
Que son père défait lui laisse sur le front.
(Acte I, se. s.)
Et surtout les généreuses invectives de Nicomède, en présence de Prusias luimême, lorsqu’il dit au général romain de réunir une armée et qu'il ajoute :
El si Flaminius en est le capitaine.
Nous pourront lui trouver un lac de Trasimène.
(Acte II , sc. 3.)
— âi —
Live lui-même a reconnu son talent et les services qu’il avait rendus à l’État. Pendant sa censure, il avait fait construire un cirque qui continua de porter le nom de cirque Flaminien ; diriger et paver la grande voie de communication qui conduisait de Home vers l’Étrurie , le nord de l’Italie et de la Gaule et que l’on appela la voie Flaminienne (1). Tite-Live nous apprend que , dans l’année 217, il s’était attiré la haine de la noblesse en s’opposant aux trafics que les sénateurs faisaient sur mer aux dépens du trésor; en disant que toute spéculation était indigne d’un sénateur (2) ; enfin en se rendant dans la province qui lui était confiée sans attendre les auspices, essayant de montrer au peuple combien étaient absurdes ces cérémonies, hostiles aux hommes populaires, toujours favorables aux patriciens.il n’est, ni d’un homme médiocre, ni d’un ambitieux vulgaire de s’opposer aux scandales, et de combattre les superstitions. Du reste l’examen de la loi de Flaminius, qui trouvera sa place plus tard, achèvera de montrer combien est injuste, ou du moins exagérée l’opinion de Polybe.
Un troisième écrivain, dont l’autorité est d’un grand
(1} Je eai» très-bien qu’il y a divergence sur ce point. Strabon attribue cette grande voie de communication au consul C. Flaminius qui vainquit les Ligures en 186 (Strab., Géogr., V, i , g 1 1 ). Mais, d’abord, Tite-Live (XXXIX, 2) n’attribue à ce dernier qu’une route de Bologne à Arrétium. Ensuite plusieurs auteurs s’accordent à attribuer la construction de cette route au censeur Flaminius et non au consul, son fils, dont il est question en 186, par exemple, Festus et Cassiodore dont les textes ont été employé» par Freinshémius dans ses suppléments ( XX , 48). Enfin Tite-Live parle de ce fait, ou plutôt en parlait, comme le prouve l’épi— tome du livre XX*; et, ce qui confirme cette autorité de l’abrévialeur, c'est que Tite-Live lui-même parle de la voie Flaminienne à une époque antérieure. 11 nous dit, en effet, que Fabius prit cette roule, vers 216, pour aller au-devant du consul qui s’opposait à Annibal : Ipse, via Flaminiaprofeclu>,obviam ire consul! exercituiqus , etc. (XXII, 1 1 ). J’insiste sur ces faits de détails, parce que l’exactitude la plus minutieuse est, suivant moi, la première qualité d’un historien ; de là aussi les difficultés de l’histoire, surtout de l'histoire ancienne pour laquelledes témoignages contradictoires laissent souvent l’eBprit indécis,
(2) Quœslus omnispalribut indecorut eue.., lT,-L,, XXI, 63.)
poids, Cicéron a été rangé parmi les adversaires des lois agraires. « Cicéron , dit Montesquieu (1), soutenait que les » lois agraires étaient funestes, parce que la cité n’était » établie que pour que chacun conservât ses biens. » Ce passage de l’auteur de l’Esprit des Lois est bien clair ; mais il renferme plusieurs erreurs graves. Dans les trois éloquents discours prononcés par Cicéron contre la loi agraire que proposait Rullus, il n’y a pas un mot, pas un seul mot, conforme à cette idée que les lois agraires pussent avoir pour objet de dépouiller les citoyens, et, par conséquent, il n’y est pas fait une seule fois allusion à ces prétendues lois de la cité. Encore une fois, et en attendant une démonstration plus complète, les lois agraires n’ont jamais été des lois sociales ou plutôt antisociales; elles ont été exclusivement des lois politiques. Elles n’ont jamais mis en question le droit de propriété ; c’était le fondement même de la société romaine ; elles se sont bornées à demander une meilleure distribution de quelques propriétés, non pas particulières, mais publiques. Ensuite, tous les discours de Cicéron contre Rullus, sont dirigés contre la proposition que faisait ce tribun de vendre des terres domaniales et d’en acheter d’autres pour les distribuer au peuple. Que l’opinion de Cicéron fût bonne ou qu elle fût mauvaise; qu’il ait eu raison ou qu’il ait eu tort de combattre la loi de Rullus (et je dirai assez clairement plus loin que je penche vers cette dernière interprétation ) , peu importe pour le moment. Il nous suffit de constater maintenant que Cicéron n’a pas combattu et ne pouvait pas combattre les lois agraires en se plaçant au point de vue que Montesquieu lui prête. Nous ajouterons que Cicéron est si loin d’être l’adversaire des lois agraires, en général , qu’il en fait le plus pompeux éloge. Seulement il lui semble, et il essaie de prouver, que la loi de Rullus
(1) Esprit des Lois (XXVI, 15).
n’a rien de commun avec les vraies, les sages, les belles lois agraires proposées par plusieurs tribuns et notamment par les Gracques. Je me contente de citer deux des passages du second discours adressé au peuple :
Nam vere dicam , Quiriles , genus ipsum legis agrariœ vituperare non possum. Venil enim mihi in menlem duos clarissimos , ingeniosissimos , amantissimos plebis romance viros , Tiberium et Caïum Gracchos , plebem in agris publicis constituisse , qui acjri a privalis anlea possidebanlur. Non sum aulem ego is consul qui , tu pleriqtte , nrfus esse arbitrer Gracclios laudure ; quorum consiliis , sapienlia, legibus , multos esse video reipublicœ partes constituais ( 1 ).
L’éloge est bien formel. Un peu plus bas, Cicéron ne trouve pas une plus grave injure à adresser à Rulius , lui dont l’esprit ne restait pas court cependant, lorsqu’il s’agissait, soit de tourner en ridicule, soit d’insulter un adversaire, ainsi que le prouvent et les discours contre Catilina, et les Verrines , et le discours contre Pison , et surtout les Philippiques, que de dire à Rulius qu’il ne ressemble en rien aux Gracques, ni pour la dignité, ni pour la vertu: Tu a Tib. Gracclio œquitate ac pudore longissime remotus (2).
Donc Cicéron a loué les Gracques. Or, louer les
(1) Cic. in Itullum, de leg. agi1 2., Il, 5. Remarquons, en passant, les expressions . plebem in agris publicis constituisse. C'est un nouveau témoignage pour le véritable caractère des lois agraires.
(2) De leg. agr. Il, 12. — Je sais très-bien que Cicéron pourrait offrir des textes d’un esprit tout différent. Mêle dans toutes les intrigues politiques de la société de son temps; ayant vécue! ans ; ayant commencé assez jeune sa carrière politique ; Cicéron , homme nouveau, avide de richesses et surtout d'honneurs, avec peu de principes arrêtés, a dû céder à l'influence des circonstances. Je ne l’en blâmerais pas, si les motifs de ces variations étaient honorables; aucun homme politique ne peut rester toujours le même. Il n’est homme politique qu’à une condition : résister aux exigences factices des partis, céder aux demandes et satisfaire les besoins de l’opinion publique. De là, dans tous les hommes politiques, quels qu'ils soient, des divergences et même d’apparentes contradictions. Ces contradictions cependant, si l’on y réfléchit bien, ne sont pas les leurs; elles sont celles de l’opinion publique, si mobile, et du déplacement des partis et des
ntéréts. Mais ce qui n’est permis, dans aucune circonstance , ni par la morale
Gracques, c’est louer et approuver les lois agraires. En supposant Cicéron hostile à l’application de ces lois, du moins le trouvons-nous favorable à leur principe. C’estdéjà quelque chose.
Mais nous n’en restons pas là. Cicéron , consul en 64, se montra hostile à la loi de Rullus et la fit rejeter. Nous aurons à voir plus tard pour quels motifs. Cicéron , simple consulaire en 61, approuve une loi analogue à celle de Rullus, sauf qu’elle était restreinte au lieu d’être générale, et qu’elle intéressait moins le peuple entier que les soldats : je veux parler de la loi de Flavius. Non-seulement Cicéron l’approuve ; mais il consent à proposer des amendements au projet, et à tâcher de concilier les intérêts , si différents
privée, Di même par la morale politii|ue, c’est de soutenir simultanément deux opinions contradictoires. Ce n'est plus alors de l'intelligence , ce n’est pic» une soumission des hommes politiques à l'opinion publique qui doit leur servir de règle. C’est de l'ambition vulgaire; c'est, ou un désir de salis 'aire deux partis, l’un publiquement, l’autre secrètement, et de se retrouver puissautquel que soit le parti vainqueur; ou, ce qui est encore plus vil , c’est le désir de se faire acheter par l’un et l’autre partj. Je ne voudrais pas décider par lequel de ces intérêts Cicéron était guide. J’uduure, comme tous ceux qui ont étudié ses ouvrages, son talent oratoire, ses idées théoriques de morale, et son érudition historique. Mais enllii il oflïe ces contradictions: ne le voyons-nous pas suivre Pompée, tout en déclarant, dans ses lettres, qu’il y aurait un meilleur parti à prendre? attaquer César et meme le combattre, puis se prosterner devant lui, et, dans le discours pro Marcello, lui donner les éloges les plus éloquents sans doute, mais les plus exagérés que le dictateur ait jamais reçus? défendre Catilina daus l’accusation de concussion qui lui était inlcntée , et dire en même temps à Alticus (ad Alt., I, l.)quc si lesjuges ne le déclaraient pas coupable , ils déclareraient qu’il ne fait pas jour eu plein midi ? combattre la loi agraire de ltullus, et, quelque li mps apiés, soutenir la loi agraire proposée par Flavius dans l’intérêt des vétérans de Pompée? Ke nous étonnons donc pas de voir Cicéron, dans l’exorde de son discours au peuple, louer les Gracques et les lois agraires en général : c’était une simple précaution oratoire pour mieux disposer le peuple et lui faire rejeter les lois de Rullus; et, d un autre côté, de le voir combattre le principe de ces lois dans ses ouvrages théoriques. Dans un cas, il parlait au peuple que les lois agraires flattaient, dans l’au. tre, il flattait lui-meine les intérêts des grands. C’est ce qui nous explique ce passage du traité de U/ficiis dans lequel Cicéron déclaré injuste et subveisif le principe meme dis lo.s agi aiies qu’il avait soulmu, ou du moins, auinis daus d'autres uicunstain.es; c'est sans ui-lc à co passage que lait ahusion la pUuse
alors, de Pompée et du sénat, des chevaliers et delà noblesse (I).
Nous allons encore plus loin. En 64, Cicéron combat une loi agraire , tout en accordant de justes éloges à des auteurs de lois agraires/ En 61, il soutient, en l’amendant, en la perfectionnant, une loi agraire conçue à peu près dans les mêmes termes que celle qu’il a fait rejeter trois ans auparavant. C’est un progrès sensible. En voici un autre bien plus sensible encore. En 43, l’armée de sa mort, quelques mois seulement après avoir écrit le De Officiis dans lequel il réclamait le bénéfice de la prescription pour les possessions elles-mêmes, Cicéron propose , sollicite , soutient éloquemment, un projet de loi agraire. Cicéron est l’auteur d’une loi agraire, après avoir été l’adversaire de Rullus! On ne l’a peut-être jamais fait remarquer et cependant la preuve est facile. César était mort. Décimus Brutus, l’un de ses meurtriers, était assiégé dans Modène, par Antoine. Lejeune Octave était chargé de combattre Antoine, l’ami de son
de Montesquieu citée dans le texte : Qui...ograriamrem tentant ut possessores luis sedibus peltaniur.. U labefaetant fundamenta reipublicce. Coneordiant primum tntlunt... deinde œquitatem, quœ lollilur omnis, si Hubert suum tuiqtie non lie l... Quam aulem habet œquitatem ut agrum mullis annis, aul etiam seculis ante p osseisum, qui nullum habuit, habeat ; qui aulem habuit, amiltat... Ouum ego euienm, œdlficaoerim, luear, impendam ; tu , me invita, fruare meo ? Quid est ahud, quam aliis eripere sua, aliis dare aliéna? ( Do OiT. Il, 22 et 23.) Toute celte théorie serait excellente, s’il s'agissait de dérendre la propriété. Mais il s’agissait de la possession ; or, la possession était Injuste, ou du moins ne conférait pas de droits contre l’Etat. L’argumentation tombe à faux et ne peut infirmer les éloges solennels que Cioéron a faits des Grecques. D'ailleurs remarquons la date du de Officiis; il parut, en 44, l’année qoi précéda la mort de Cicéron. L’illustre vieillard battu par tant d’orages, ayant épiouvé de si nombreuses désillusions, tant de mécomptes, allait, après les tourmentes des guerres civiles, jusqu’à demander, comme moyen de gouvernement et d'ordre, la même Inviolabilité pour les longues possessions que pour la propriété ellemcme. Les novateurs n'étaient pas alors les auteurs de lois agraires; Cicéron était plus révolutionnaire que ceux-ci. Il demandait la reconnaissance d’un principe que les lois de Home n'avaient jamais admis.
(t) Epist, ad AIL, 1, 19. — ln Pis. 2. — Je donne, plus bas, des détails sur cette affaire.
oncle, et de délivrer D. Brutus, l’assassin de son père adoptif. Beaucoup de vétérans de César, quelques légions entières, et notamment la légion de Mars, s’étaient rangés sous les drapeaux du jeune chef que le sénat avait choisi. Cicéron propose alors une série de décrets contre Antoine, en faveur de Lépidus, du jeune Octave, et surtout des vétérans. Or, que demande-t-il pour ceux-ci? simplement une loi agraire. Ils seront exemptés du service militaire ; singulière récompense, disons-le en passant, pour des soldats ; les consuls examineront quelles terres César se proposait d’accorder aux vétérans et les leur accorderont , en y ajoutant toutefois les terres de la Campanie. Qu’aurait dit Rullus, s'il avait vécu? En 04, Cicéron avait démontré, ou essayé de démontrer que, concéder au peuple les terres publiques de la Campanie, c'était ruiner Rome ; en 43 , Cicéron lui même propose de distribuer ces terres aux vétérans! Après les récompenses proposées pour les vétérans, Cicéron en proposait pour les légions qui avaient suivi Octave. L’exemption du service pour les soldats qui les composaient et pour leurs enfants; de l’argent, et des distributions de terres sans faire tort aux particuliers (1).
A moins de déclarer ennemis d’une mesure ceux là même qui la proposent, nous ne pouvons comprendre Cicéron parmi les adversaires des lois agraires. Son opposition à une loi spéciale ne peut infirmer la reconnaissance qu’il a faite du principe même de ces lois, soit par les éloges qu’il accorde aux Gracques, soit par sa participation à la loi de Flavius, soit surtout par la proposition, qui lui est due, d’une véritable loi agraire pour les vétérans de César devenus les soutiens du sénat et d Octave.
Un autre écrivain ancien allégué souvent comme l’ad-
(I Philipp., V, 10, Rnlionem a y ri habeant , qui sine injuria privalorum dividi possil.— Par conséquent les terres devaient être prises sur le domaine public. - C’est un témoignage eu faveur du caractère des lois agraires.
versaire des lois agraires, c’est Florus. On cite fréquemment surtout le passage suivant de cet historien :
Iteduci plebs in a'/ros nnde poli rai sine possidertlium éversion c (pii ipsi pars populieranl? Et lamen relictas sibi a majorons sedes œtale, quasi jure liereditario, possidebant (1).
Quelques observations seulement sur ce passage. Le témoignage et l’opinion de Florus sont, comme tout le monde le sait, d’un très-faible poids. Je ne connais pas , il est vrai , dans l’antiquité , un seul écrivain dont l’histoire se fasse lire avec un plus vif plaisir; pas un seul abrégé d’histoire romaine plus rapide et plus saisissant. Pour retrouver quelque chose de cette facilité de style, de ces expressions qui peignent vivement et brièvement, il nous faudrait arriver jusqu’à nos contemporains et citer surtout un Précis d’histoire des nations modernes de l’Europe , dont les traits éloquents et incisifs produisent une impression que l’on n’oublie pas. Mais Florus ri’a pas, malgré ce talent, d’autorité historique. D’ailleurs, à l’époque où il écrivait, on était fort loin de toutes ces questions. Il n’y avait plus lieu à discuter des lois agraires. Enfin, si l’on examine le texte de Florus, on n’y trouve réellement que deux observations : 1° Pouvait-on, sans injustice, dépouiller les citoyens de terres qu’ils possédaient quasi jure liereditario ? A une époque antérieure à celle de Florus et môme pour les jurisconsultes de son temps, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute. La prescription n’était pas admise pour les propriétés de l’État, et 1 usucapion n’était pas reconnue, nous l’avons prouvé, pour les terres du domaine public. — 2° Y avait-il possibilité d’opérer cette rentrée, dans le domaine public, des terres qu’un long usage et une reconnaissance, au moins tacite , du pouvoir,
(I) Florus, tlist. Rom., III, 13. — Niebuhr, en citant ce texte, remplace unde par non. Le mouvement est changé ; le sens est le même.
avaient fini par faire considérer comme des propriétés privées? Ceci est une autre question. Le droit admis, et il n’était pas contestable, il fallait trouver des moyens d’exécution. Or, ceux-ci étaient assurément bien difficiles; les difficultés se présentaient même presque insurmontables; nous sommes loin de le nier, et les Gracques, comme nous le verrons, en firent la malheureuse expérience. Mais nous ne traitons pas encore cette qucslion; nous n’envisageons que le point de vue du droit, et il nous semble que Florus ne l’a pas plus contesté que les historiens dont nous avons eu jusqu’ici l’occasion de citer les opinions.
Ainsi Tite-Live a reconnu la légitimité de ces lois dans plusieurs passages : Cicéron l’a reconnue également, et n’a combattu les lois agraires que dans quelques ouvrages théoriques, ou , dans ses discours contre Rullus, par des considérations politiques tout à fait étrangères à l'idée d’équité. SpuriusCassius, Licinius Stolon , Flaminius, les Gracques, César, étaient d’honorables citoyens, des hommes pratiques, revêtus des plus hautes dignités de l’état, et non des brouillons, ni des ambitieux vulgaires, comme on le3 a quelquefois représentés. Or, tous ces consuls, ces sénateurs, ces triomphateurs ont proposé des lois agraires. Personne n’a contesté la vaste intelligence, le désintéressement, la générosité de sentiments de Tibérius Gracchus, et il a proposé et fait adopter une loi agraire! Cette loi avait été approuvée par l’illustre jurisconsulte Mucius Scœvola, dont Cicéron a dit qu’il était le plus éloquent des jurisconsultes, un homme d’un génie supérieur (1); par le grand pontife Licinius Crassus; par Appius Claudius, patricien d’une haute antiquité , et qui, cependant , accepta
(I) Juritperilorum eloquentissimus... Ornatus vir. . Excellent ingenium. Cic. in Brut., 39 et 40. Cf. Lœlius, 1, 1 . — Coll. Leclerc. — T. IV, p. 292, et XXXIV, p. 100.)
d’être un des trois commissaires chargés de l’exécution de la loi. Que dirons-nous de César? Si un homme, parmi les Romains, a su distinguer la théorie de la pratique, le rêve de ce qui est réalisable ; si quelqu’un a su fonder un état de choses durable, assurément cet homme est le vainqueur des Gaules; et cependant il a fait adopter et exécuter une loi agraire ! On ne peut l’accuser d’ambition dans cette circonstance. C’était en l’année 60 ; César avait quarante ans; ce n’était plus le jeune homme débauché qui avait pu se compromettre dans les atroces complots de Catilina. 11 était consul ; il allait se mettre à la tête de l’armée romaine pour repousser les Helvètes et Ariovisle. Les autres lois de son consuiat furent sages et prudentes ; il n’y a pas à douter, comme nous le verrons, que sa loi agraire n’ait eu le même caractère de raison et de bon sens pratique. Ajouterons-nous que, même sous l’empire, de sages citoyens approuvaient encore les lois agraires? Sous Antonin, le célèbre jurisconsulte Sextus Cécilius osait dire que rien n’avait été plus salutaire à la république, que la loi de Licinius Stolon qui déterminait le nombre d’arpents qu’on pourrait posséder (1).
Nous tenions à constater que les hommes les plus graves et les plus prudents parmi les Romains n’ont pas été hostiles aux lois agraires ou du moins à leur principe. A priori, il résulte de là que les lois agraires ne pouvaient avoir pour objet, comme quelques écrivains ont semblé le supposer, la négation ou l’abolition du droit de propriété. Les Romains, en effet, étaient essentiellement un peuple pratique, des hommes positifs. «Le Romain, rentré dans » sa ville avec son butin , chicane le sénat , prête à usure, » plaide et dispute. Ses habitudes sont celles du juriscon •
(1) Quid talubrius visum est rogalione ilia Stolonis jugerum de numéro prœfinito ? (Aulu- Celle, Nuits Alt., XX , 1.)
» suite; il interroge grammaticalement la lettre de la loi, ou la » torture parla dialectique, pour en tirer son avantage(l). » Ils accordaient peu de confiance aux spéculations et aux hardiesses de l’esprit; ils n’étaient pas naturellement philosophes comme les Grecs, et ils empruntèrent à la Grèce tout ce qu’ils eurent de philosophie. Encore cette philosophie est-elle peu métaphysique; elle est surtout morale; les grands problèmes semblent les effrayer, ils préfèrent l’application. Ainsi Sénèque, dans ses ouvrages philosophiques, est surtout un moraliste, Sous la forme déclamatoire ou du moins pompeuse qu’il affectionne, on peut trouver beaucoup de sages idées ; beaucoup de préceptes utiles pour la conduite ordinaire et la pratique de la vie. On y chercherait vainement quelques-unes des hautes idées de Platon (2). Cicéron, dans ses ouvrages philosophiques , esL encore un historien ou un légiste, c'est-à-dire l’homme des faits. Il est précieux à consulter pour avoir une idée des doctrines philosophiques de son temps ou antérieures à son époque; mais quelles doctrines, quelles idées a-t-il émises en propre (3)? Ainsi les Romains n’accordaient aucune valeur à des théories souvent vagues, et quelquefois dangereuses en politique;
(1) Michelet, Hist. Rom., II, p. 75.
(2) La langue latine est rebelle à l’expression des idées psychologiques et métaphysiques. On l’a éprouvé toutes les fois qu’on a essayé de traiter en latin les grands problèmes philosophiques. Aulu-Gelle l’avait éprouvé sans doute; du moins on peut le conjecturer par un des chapitres de son VIII* livre dont il ne nous reste malheureusement que le titre : Quid mihi usu venerit, interpretari et quasi efftngere vulenti locos quosdam Plçitonicos latina oratione. (Aulu-Gelle, VIII , 8 )
(3) L’importance de Cicéron comme historien de la Philosophie , est très-bien démontrée dans le travail récent de M. Legeav, professeur au collège royal de Lyon : Marcus Tullius Cicero , philosophies liistoricus; I.uyduni, MDCCCXLV. - La Philosophie de Cicéron avait déjà été appréciée par Gant er de Sibcrt, en 1775 et années suivantes, dans trois mémoires qui font par tic du recueil de l’Académie des Inscriptions et Relies -Lettres (T. XL1 et XLI1I'. M. Leclerc en a donné une analyse. (OEuvres complètes de Cic. , 1. 1, impartie, p. 31 ti et 3 )0, note.)
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à de pures spéculations. Pour eux la loi et les faits pratiques étaient la vraie philosophie. Aussi n’ont ils jamais rêvé un partage des biens , une communauté des terres , une négation du droit de propriété, au nom d’un certain état naturel antérieur à l’existence même des sociétés. Ils savaient trèsbien que les sociétés sont aussi vieilles que les hommes , et que, par conséquent, la propriété est un des droits les plus naturels de l’humanité.
En effet , dès qu’il exista sur la terre deux êtres intelligents, ils furent propriétaires, ou tous deux à la fois, ou l’un à l’exclusion de l’autre. Aussi nous semble-t-il absurde de supposer que la propriété est un fait que la loi civile des sociétés érige en droit ; elle est, au contraire , un droit que la loi civile doit accepter et protéger quand il se traduit en fait. Non- seulement la loi doit le protéger, mais elle doit le respecter et non pas seulement le tolérer, parce que, comme l’a dit un éloquent philosophe, on ne tolère pas le droit, on le respecte. Or, s’emparer d’une chose vacante et la féconder par le travail , n’est-ce pas un des actes les plus légitimes, un des exercices les plus naturels, de la liberté humaine ? Le fait de première occupation , et l’exercice de l’activité ou de la liberté qui féconde l’objet occupé, sont donc les deux principes du droit de propriété. Arracher à un homme ce qu’il a fécondé et occupé , c’est donc lui enlever le produit de sa liberté et, par conséquent, l’outrager dans sa nature elle même. Toutes les sociétés l’ont compris d’une manière plus ou moins nette en théorie, tout aussi clairement dans l’application. L’enfant ne dispute-til pas aux compagnons de ses jeux le jouet qu’il occupe? Le sauvage ne se considère-t-il pas comme légitime possesseur du gibier qu’il a tué ? Ne voyons nous pas, au milieu des déserts , les caravanes se disputer la propriété d’un puits? Ainsi, la Genèse nous raconte qu’Abraham se fit reconnaître comme propriétaire d’un de ces puits, parce qu’il l’avait
occupé le premier et amélioré par son travail ; quatrevingt-dix ans plus tard , Isaac réclame et obtient celte même propriété pap droit héréditaire (1\ Ainsi la propriété est reconnue même dans l’état sauvage et nomade , c’est-à-dire dans l’enfance des sociétés; et cela parce que la propriété, qu’il s’agisse d’un meuble ou d’une terre, peu importe, est dans les vues les plus manifestes de la Providence; parce que , dès qu’un homme s’est approprié un objet par l’occupation et le travail , il comprend qu il a un titre privatif qui ne lui est octroyé par aucune puissance humaine; il porte en lui-même le sentiment et la conscience de son droit (2). Les Romains respectaient, comme tout le monde, le droit de l’artiste et de l’ouvrier à jouir du produit de son travail. Par conséquent, pour eux comme pour nous, la propriété territoriale était respectée au même titre et protégée par les lois. Par conséquent, les lois agraires n’ont pas pu avoir pour but l’anéantissement ou la négation du droit de propriété.
Mais, a-ton dit souvent, si les lois agraires n’ont pas eu pour but de détruire la propriété elle-même, peut-être ont elles voulu établir une limite à l’exercice de ce droit? En un mot, pour détruire autant que possible l’inégalité des fortunes, ces lois n’ont-eliespas essayé d’assigner des bornes et de déterminer une limite au delà de laquelle les fortunes n’auraient pas pu s’étendre? Quelques réflexions suffisent pour montrer que cette idée n’a jamais été celle des Romains, et qu’une semblable mesure serait aussi injuste que la précédente. Les Romains avaient trop d’expérience des choses pour ne pas savoir que l’étendue des terres est, en
(I) Genèse , XXI, 30 et XXVI, 15, 18.
(î) Ln plupart des idées qui précèdent ont été empruntées à un ouvrage qui n’est pus seulement l’œuvre d’un jurisconsulte, mais d’un vrai philosophe et d’un savant historien; la Théorie raisonnée du Code civil par M.J. Frédéric Taulier , professeur à la Faculté de droit de Grenoble , 1841 , t. II , liv. î, Ut. S.
elle-même, une question insignifiante. Dans nos budgets actuels , on ne prend pas pour base l’étendue des propriétés, mais leur revenu présumé, afin de servir d’assiette à l’impôt. Et cela est tout naturel; le sauvage, dit trèsbien M. Giraud , est pauvre avec une lieue de terrain ; 1 homme civilisé est à son aise avec un hectare. Tous les exemples que l’on pourrait citer concourent à la même démonstration. Quelle distance n’y a-t-il pas entre une lande inculte, quelque vaste qu'on la suppose, une grève déserte, une falaise rocailleuse, d’une part, et de l’autre une petite prairie bien arrosée et par conséquent productive , un champ bien fumé et bien cultivé (1)? Et même dans une ville, entre un terrain propre à des constructions , dans un quartier
(I) Depuis quelques années, il s'est formé, en France, dessociélé3 actives, intelligentes, recueillant avec patience des renseignements statistiques, et tâchant d’exciter un mouvement heureux et des progrès utdes dans toutes les parties des sciences agronomiques. Parmi ces sociétés dont les mémoires seront consultés avec fruit par tous les hommes que ces questions intéressent (et qui peut ne pas s’y intéresser, puisqu’il s’agit de la source la plus pure des richesses nationales?}, j’ai suivi avee un vif intérêt les travaux d'un des comices de la Bretagne, placé dans une situation à la fois exceptionnelle et heureuse , théoriquement au moins. L’arrondissement de Dinan.dans le département des CAlcs-du-Nord , possède une grande étendue de côtes, pour lesquelles les engrais de mer sont nombreux, abondants, accessibles à tous, facilement transportables, parles routes, les canaux, des rivières où les marées sont régulières et remontent à plusieurs lieues de l'embouchure. D’un autre côté, il renferme plusieurs communes situées dans l'intérieur des terres, sars litières, presque sans voies de communication, ou n’ayant que des routes impraticables pendant une part e de l'année. Veut-on savoir quelles différences en résultent pour la valeur des terres dans les unes et les autres localités? Je cite les chiffres fournis par le comice agricole de binait au comice central d’agricullure des Cùles-du-Nord , dans sa session du mois d’avril 1844 : « A Plouêr (commune où l’assolement est rationnel et où les engrais de » mer sont abondants], la bonne terre monte jusqu’à 4,000 fr. l’hectare, elat- » teint méntc 8,000 fr. quand les champagnes, comme on les appelle, sont à la » proximité et à la convenance des aclnteurs. ... L’hectare est encore à peu près, » dans les environs de Dinan, d’une valeur de 1,500 à 2,000 francs, par la » possibilité d'employer la marne, le noir animal, les fumiers et boues de la » ville... Dans la région des landes qui forment environ le cinquième de l’ar- » rondissement, dans les cantons de Broons, Jugon, etc. . le prix des terre», » quand elles ont un prix , n’est que de 50 à 200 fr. l’hectare... » On ne com- » mente pas des renseignements si précis.
voisin du centre des affaires , et un vaste espace situé dans les faubourgs? De deux champs d’inégale valeur intrinsèque, celui qui par lui même en possède le moins, n’en acquiert-il pas une plus considérable par suite du voisinage d’un canal, d’une rivière, d’une grande route? Les terrains, si restreints, situés près des grandes villes ne valentils pas cent et mille fois, à cause de leurs produits et par suite aussi des facilités d’exportation, des terrains vastes, étendus, meilleurs peut-être par la nature même du sol, mais situés loin d’un centre, dans l’intérieur d’un royaume ou d’une province? Les Romains vérifiaient chaque jour l’exactitude de ces idées pratiques et élémentaires; ils ne pouvaient songer à fixer une limite aux propriétés, parce que cette limite est impossible, la valeur des terres et des propriétés dépendant, comme nous venons de le voir, de mille circonstances particulières et nullement de l’étendue.
J’ajouterai que fixer une limite aux propriétés serait une mesure aristocratique, anti-démocratique par conséquent. Un gouvernement appuyé sur une aristocratie, forte, solide, identique, se perpétuant, comme dans le moyen âge, par exemple, par les substitutions, s’accommoderait fort bien d’une loi qui défendrait de posséder et d’acquérir au delà de certaines limites déterminées. Eile n’aurait pas à craindre alors de se voir éclipsée par ces insolents parvenus auxquels l’intelligence, le travail, les profits commerciaux, créent une position brillante, souvent somptueuse. Détruire l’ambition, l’émulation , la concurrence, établir l’immobilité, le statu quo, c’est l’essence même et la nature de l’aristocratie. Sans doute , il n’est pas bon , et pour beaucoup de causes dont l’histoire romaine n’a que trop fourni la preuve, que les propriétés se concentrent dans un petit nombre demains. Mais c’est un abus et un danger qu’il faut conjurer d’une tout autre manière que par une loi qui fixerait
une limite aux propriétés : l’encouragement donné à la petite culture ; l’abolition des droits d’aînesse et de substitution ; le partage égal des terres entre les enfants, tous ces principes équitables , sont les moyens les plus sûrs de rendre cette concentration impossible. En un mot , il est des choses que les mœurs doivent régler et que les lois doivent laisser de côté. Je sais très bien que les Romains n’établirent pas toujours une distinction assez profonde entre les prescriptions des lois et les choses qui ne sont du ressort que de la morale; qu’ils lirent souvent des lois somptuaires pour régler les dépenses des vêtements ou de la table , c’est-à-dire des lois dont le principe en lui-même est détestable, parce qu’elles n’ont et ne peuvent avoir d’autre résultat que d’encourager ce qu’elles veulent empêcher (1). Mais enfin , je tenais à prouver qu’ils ne songèrent pas, pour la question
(I) Les principales lois somptuaires ont été indiquées par Aulu-Gelle'(Nults Alt., II , 21. ) L’énumération même que fait Aulu-Gelle prouve combien l'exécution de ces lois était difllcile. L’orgueil, l’esprit de concurrence, l’augmentation des richesses dans les grandes familles, l’ardeur des Humains pour tous les plaisirs des sens, faisaient éluder toutes les prescriptions. La loi était réduite à permettre, chaque jour, ce qu’elle ne pouvait plus empêcher. Ainsi une ancienne loi bornait les dépenses des repas, aux jours de fêtes, à 120 as ; pour les autres jours à 30, à 10 et meme A 2 as. Bientôt la loi Liciuia permet 200 as pour les noces. Dés l’époque de Sylla, le dictateur accorde déjà 30 sesterces pour les jours de fête. La loi Julia permet 200 sesterces pour les jours ordinaires; 300 pour les fêtes. Enfin Auguste ou Tibère est obligé de permettre une dépense de 2,000 sesterces. Ces chiUres ne montrent-ils pas l’impuissance de la loi? Que diions-nous et des festins de l.ucullus et du repus dont la satire de Pétrone nous donne le détail . 9 Je le répète; c’est aux mœurs de régler le luxe; l’attaquer de front, par des lois directes, c’est encourager ce que l’on veut empêcher, et, ce qui est pire, c’est faire tourner en dérision une loi, et par suite les lois. — Les Romains se moquaient eux-memes de ces lois. La loi Fannia dérendait de dépenser plus de cent as à un diner : les cent as de Fannius est un proverbe que l’on trouve dans les poètes comiques et satiriques pour dire un mauvais diner. Une loi défendit de manger des poules grasses : on lit engraisser des coqs. La loi Licinia était tournée en dciision : Legem vitcmus Licini, dit Lucilius. I.a poésie poussait à ces révoltes, parce que, comme l’a dit un jeune et spirituel écrivain trop tôt enlevé à l’histoire et aux lettres, des l’abord, la poésie lutine trahissait le tempérament positif et le caractère peu rêveur des Koinains. (oh. Lubiltc , Art. sur Lucilius ; Revue des Deux-Mondes, 1" octobre 1846.)
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spéciale qui nous occupe, à traiter législativement ce qui n’était qu’une question morale; et que la limitation des propriétés est une mesure toute aristocratique. Or les lois agraires furent toujours proposées ou par des tribuns, c’està-dire par des amis du peuple, ou par des citoyens populaires, en haine de l’aristocratie.
Poursuivons les hypothèses. Les tribuns auraient-ils tenté de réaliser le rêve de quelques utopistes modernes ? Tout en respectant en lui-même le droit de propriété , respect que nous avons mis hors de doute , tout en évitant de fixer à l’exercice de ce droit des limites impossibles , ce que nous avons vu également, ne voulurent-ils pas, au moins, interdire le droit d’héritage et faire rentrer les propriétés dans le domaine de l’État, après la mort des propriétaires? Rappelons-nous toujours le bon sens pratique des Romains ; nous en conclurons qu’ils ne purent avoir cette idée, parce qu’elle est injuste, impraticable, funeste, en un mot absurde. Personne n’est tenté aujourd’hui d'adopter l’opinion de quelques philosophes du xvm° siècle; personne, j’entends personne de raisonnable , ne croit plus à un état naturel antérieur à l’état de société ; personne n’admet plus, par conséquent, une convention, un contrat verbal ou écrit en vertu desquels les sociétés se seraient organisées. Établis sous le système de la famille , de la tribu , ou de la royauté, dans l’état patriarcal, nomade, sauvage, ou sous une forme plus complexe et plus savante, les hommes ont toujours vécu en société. Or, la base de toute société c’est évidemment la famille. Les animaux, au bout de quelques mois, de quelques semaines, et même de quelques jours, suivant leur espèce, peuvent suffire à leur subsistance. Leurs pères les oublient presque à la naissante; les mères les abandonnent dès qu’ils peuvent agir par eux-mêmes. Les hommes, au contraire, ce qui est un témoignage de leur supériorité plutôt que de leur faiblesse, ne peuven
pendant longtemps se passer d’appuis. Leur développement physique est lent et pénible ; leur éducation morale et intellectuelle demande une longue et soigneuse surveillance (1). De là les liens de famille si puissants, que les plus mauvaises passions peuvent les ébranler, les affaiblir, non les rompre. Or, que deviendrait la famille, sans le principede l’hérédité ? La conscience publique, à défaut des lois, flétrit la conduite de l’homme égoïste qui, dissipant sa fortune pour la satisfaction deses plaisirs, abandonne , sans secours, ses enfants à toutes les chances de la corruption et de la misère. Preuve évidente qu’un des grands principes de la nature humaine est le désir de se survivre à soimême ; qu’un des devoirs essentiels de l’homme est de laisser à ses enfants le produit de son travail. C’est même là une des bases des progrès de toute société régulière : le point d’arrêt d’une génération devient le point de départ de la génération suivante. S’il en est ainsi, remarquons les conséquences déplorables qu’entraînerait la négation du principe de l’hérédité. En premier lieu, l’homme se sent attiré, par sa nature, à laisser à ceux qui sont issus de lui, le résultat de ses travaux et de ses fatigues; d un autre côté, la loi lui défendrait cette transmission. Cette loi serait-elle exécutable? Oui, peut-être pour les terres que l’on peut saisir, dont on peut s’emparer. Mais on oublie trop souvent que la terre n’est qu’une des formes de la
(t) /Von est salit tpstimare parent melior hominian tristiornoverra nalura fuerit. Ante amnia unum animantium cunctorum alienit vêlai opibut; ceterii varie tegumenla tribuil , (estai , cortieet , caria , spinas, villas, salas, pilot , plumam, pennat,tquamat, vetlera. Truncus eliam arbaresque corlice, interdum gémi no, a frigaribus et ralore /ulula eit. Haminem lanlumnudum, et in nuda huma , natali die abjicit ad vagitus siatim el plurutum... Cetera sentire naturam suam , aha pernicilatem nsurpare, alla prcrpelet val a tus , aha tiare; haminem teire nihil sine rivetrina, non fari, non ingredi, non vesci : breviterque non ahud nalura tponle, quant flere, (Clin. Usai. SaU,
VH» l.)
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propriété , et qu'indépendamment de la propriété immobilière, il existe des propriétés mobilières beaucoup plus variées, souvent plus importantes sur lesquelles la loi ne pourrait avoir de prise ni d’action. Si , combattu en sens divers par les tendances de sa nature et par les prescriptions des lois , le père de famille ne pouvait laisser son héritage à ses enfants, il agirait, pour éluder les lois plus faibles que la nature, de deux façons: ou bien, il cesserait d’aspirer à devenir propriétaire , c’est-à-dire à posséder des biens saisissables , pour convertir les fonds dont il disposerait, en rentes quelconques souvent usuraires, en capitaux , en placements plus productifs toujours que la propriété territoriale; placements qui seraient préférés dans une société troublée et agitée, à cause de leur nature et de leurs produits, tandis que, dans une société calme et régulière , l’on préfère les propriétés moins productives , mais plus stables , c’est-à-dire les propriétés territoriales. Si le désordre de la société ainsi constituée, ou, pour mieux dire, ainsi désorganisée, était tel, et cela arriverait, que les placements de fonds ne fussent ni plus certains ni plus productifs que les propriétés , alors la nature et ses tendances invincibles continueraient à pousser tout père de famille à violer les lois. Pour laisser à ses enfants des moyens assurés de subsistance; pour ne pas abandonner ses fils sans ressources avant l’âge où ils seraient en état de se suffire par leur travail, ou ses filles, chose plus horrible encore , réduites à la nécessité de chercher dans la corruption et la débauche , des moyens de subsistance, il agirait, comme l’on a agi en France pendant les guerres de religion du XYI' siècle , pendant les troubles de la révolution , à l’époque des deux invasions qui ont amené la chute de l’empire, c’est-à-dire qu’il y aurait, au grand détriment de toute la société , des caches secrètes, des fonds enfouis, et par conséquent improductifs
pendant longtemps (1) ; en un mot, que chaque famille, opprimée par la société, tiendrait la société elle-même en état de suspicion légitime, agirait pour elle-même et dans ses seuls et privatifs intérêts. La société, ou ce qui en est le lien , le gouvernement, quelque forme qu’il put prendre, n’aurait pas de crédit, pas de force, étant considéré par tous comme un ennemi , non comme un pro^ tecteur.
Envisageons cette question sous tous ses points de vue ; elle en est digne par sa gravité et son importance. La terre, la seule propriété saisissable, nous venons de le voir, n’a pas de valeur par elle-même ; elle n’en acquiert que par le travail de l’homme. Laissez un terrain en friche; au bout de quelques années, souvent même de quelques mois, il sera improductif, couvert de quelques misérables brous-
(I) Contentons-nous de citer deux exemples. Tout le monde sait ce qui arriva lorsque, sous la régence du duc d’Orléans, le gouvernement fut enlrainé, pour soutenir le papier-monnaie et les élald ssements de Law, à publier ces lois par lesquelles il était défendu de posséder plus de 600 livres en argent, des diamants, des meubles d’or ou d’argent. Il fallut recourir il d'horribles moyens, exciter la méfiance dans les familles, encourager cl récompenser les délateurs. Cependant beaucoup d’argent échappa ; il reparut le jour de la chute du système. (Lemontey, Hlst. de la Régence, t. I , p. 328 ; M. Thiers, article sur Law, p. 101.) Voici un autre fait. La seule province, peut-être, de France où la confiance dans les gouvernements qui se sont succédé depuis quarante ans, n’ait jamais pris racine, c’est notre Bretagne, si cruellement bouleversée par les guerres civiles. Je ne parle pas, bien entendu, des classes moyennes, éclairées et intelligentes là comme partout. Mais il est incontestable que, dans Ja Bretagne, lis classes élevées vivent à l’égard de l’État dans un esprit de suspicion et de défiance réelles ou supposées, mais qu’elles entretiennent; que les ouvriers des petites villes et les cultivateurs ont les memes idées; et qu'ils thésaurisent au lieu d'employer utilement leurs économies. 11 est, par exemple, à ma connaissance personnelle qu’à l’époque récente où la loi démonétisa les pièces de 0 livres , le jour où le délai légal expira, les receveurs généraux du Finistère et du Morbihan fuient obligés défaire venir des sommes immenses des départements voisins pour suffire à échanger les pièces de 6 liv. qui leur étaient présentées. Or, ces richesses étaient enfouies depuis des siècles peut-être , restées improductives, gardées soigneusement. Je sais notamment qu’à Quimper un misérable, vêtu de haillons, vivant salement et tristement, amena une charrette qui contenait ■10,000 fr. Cet effet de la terreur n’a pas besoin de commentaires. Supposez maintenant une loi qui supprime l’héritage , et calculez , si vous pouvez , les résultats qu’elle entraînerait,
sailles, rempli de mares fangeuses et pestilentielles. La partie des landes de Bretagne que l’industrie a défrichée, a centuplé de valeur. Les maremnes de Sienne et de toute la Toscane , dont la fertilité naturelle et les funestes effets étaient également proverbiaux (1), sont aujourd hui nonseulement plus fertiles, mais encore couvertes d'habitants et de villages; en un mot, aussi riches, aussi saines, aussi abondantes que les grasses plaines de la Lombardie, depuis que le grand duc Léopold II a su encourager, par son exemple et par un sage emploi de capitaux , le zèle de ses sujets (2). Dans un ordre inverse, le pays des Volsques, couvert autrefois, c’est Pline qui l’atteste, de vingttrois villes populeuses et florissantes, est devenu les ÎMarais- Pontins, c’est-à-dire une contrée pestilentielle où apparaissent, de loin en loin, les ruines gigantesques encore de Minturnes ou d’Antium, pour protester contre la décadence et la misère présentes. L’antique Latium était riche et peuplé ; dans les anciens temps , il envoyait des blés en Sicile et en Afrique , tandis que, dès l’époque des Scipions, Rome n’avait plus, pour subsister, que les blés qui lui arrivaient de 1 Égypte et de la Sicile. Albe était la métropole de trente colonies; le Latium est aujourd’hui cette infertile et stérile campagne de Rome qu’on ne peut traverser sans un serrement de cœur, sans une profonde tris-
(1) In maremrta si arricchisce in uno an no ; si muore in sei tnesi. { Proverbe cité par M. Michelet, Hist. rom. , 1. 1 , p. 7 1 , note. )
(2) Combien la nature a été généreuse pour ce beau pays de Toscane ! Il suffit de l'avoir parcouru pour en conserver un iueiraçable souvenir. Mais combien la sage administration des princes de la maison d’Autriche n’a-t-elle pas ajouté encore à cette beauté, à cette richesse, à cette fécondité ! Tourmentée autrefois par tant et de si terribles guerres , Florence n'en conserve le souvenir que dans le sombre et belliqueux aspect de scs palais, inoflt-nsifs et calmes aujourd’hui. Elle est le séjour des arts, de l’esprit, de la liberté. La vie y est douce, la pensée libre; tous les progrès de l’esprit y sont encouragés. La Toscane eutière éprouve les clfcU de ce gouvernement tolérant, pacifique, paternel, qui préside à ses destinées.
tesse, au milieu de laquelle les misérables chaumières de Ronciglione paraissent comme un délicieux oasis dans un désert sans bornes (1) ! Ajoutons donc avec un grand historien : « Dès qu'un homme possède et exploiLe une terre,
» quel que soit le mode de sa possession et de son exploi- » tation, il y emploie des forces qu’il ne tire pas du sol,
» mais de lui-même ; par les travaux qu’il y opère, par les » constructions dont il la couvre , il ajoute à la terre une » certaine valeur, et, pour parler le langage actuel del’é- » conomie politique, il y dépose un certain capital que, s’il i s’en va quelque jour, il ne peut emporter complètement » ni commodément , un capital qui s’incorpore plus ou » moins avec le sol, et ne s’en sépare pas tout entier. De » là, et par des instincts de raison et de justice, une cer- » taine tendance naturelle de toute possession territoriale à » devenir héréditaire (2). »
Nous concluons de ces réflexions : 1° que la destruction de l’hérédité serait injuste et impossible ; 2" que les Romains n’y songèrent jamais, parce qu’ils étaient un peuple de bon sens et qu’ils respectèrent toujours, dans leurs lois, l’équité et le droit naturel , lors même qu’ils les violaient avec audace dans la pratique ; ce qui arriva plus souvent même que Montesquieu n’a pris plaisir à le rappeler, surtout à l’égard des peuples étrangers.
J’arrive à une quatrième et dernière hypothèse, la plus grave et même la plus généralement répandue. Ne se serait-il pas agi, dans les lois agraires, de partager, par portions égales, toutes les terres entre les citoyens? Cette idée n’est pas absolument inconnue chez certains peuples; elle a surtout été fréquemment présentée par de grands et d'illustres philosophes. Nous la trouvons, à l’état de théorie,
(1) Ce sont les expressions memes d'un sonnet italien écrit par un prince russe, et que j’ai lu à Ronciglione sur le livre des voyageurs.
.(2) M. Guixot, Hist. de la civilisation en France, t. IV, 2* leç., p. 56.
dans Platon chez les Grecs; dans Campanella, et Thomas Morus, au xvi* siècle; chez Fénelon au xvn*; chez Beccaria et J. -J. Rousseau, au xvm'. Ce sont là de grands noms, des noms respectables; mais ni les uns ni les autres n’ont été des hommes pratiques. Tous ont plus songé à indiquer un état de choses idéal qu’à établir des lois positives. Quel charmant tableau nous présente le vil' livre du Télémaque ! comme les expressions y sont délicates et touchantes ! que les plaisirs imaginaires de la vie champêtre y sont délicieusement peints! Mais, à côté de ces charmants et délicieux tableaux, quelle impossibilité pratique! quelle aristocratie dans ces rangs distincts, dans ces classes fatalement séparées, même par la couleur et les ornements des vêtements ! Le grand seigneur , l’ami des Jésuites et de St Simon ; l’archevêque, orgueilleux de sa dignité et de sa naissance, n’y percent ils pas sous une idéale et impraticable fiction ? Les Romains ne connaissaient pas tous ces rêves. Fénelon était poète. et rêveur, en écrivant en prose. Les Romains étaient généralement positifs , même quand ils écrivaient en vers. Virgile, dans les Géorgiques, donne des idées pratiques; Horace est positif et didactique dans l’épîlre aux Lisons. Ajouterai je que le poëme le plus profond de la littérature romaine est un traité de physique ? Je veux dire le poëme de Lucrèce.
Du reste ces illustres rêveurs ont semblé prendre plaisir à se contredire. Il était de mode au xvm* siècle, dans une société blasée, corrompue, fatiguée d’elle-même, d’admirer tout ce qui n’était pas elle. Lycurgue et les Spartiates, que l’on ne connaissait guère, étaient admirables, parce que rien n’était plus éloigné de l’Opéra, des sociétés des traitants, des soupers de la Régence, que les repas en commun et le brouet noir de Sparte. Cependant J. -J. Rousseau qui poussait quelquefois à- ces admirations factices , mais qui les rudoyait souvent quand son bon sens
naturel reprenait le dessus sur son humeur chagrine et sa tendance au paradoxe , se moquait avec raison de l’égalité prétendue établie à Sparte par Lycurgue, et disait très-bien que Lycurgue n’avait, en définitive, établi autre chose que l’égalité de la misère. Que pouvaient être, en effet, les 9,000 parts des Doriens vainqueurs, les 30,000 des Laconiens vaincus , dans le petit et stérile territoire de la Laconie? Jugeons-en par ce qui arriverait pour la France, généralement beaucoup plus fertile. Or, des statistiques affirment que si le territoire de la France était divisé par portions égales entre tous les habitants, la valeur du revenu de chaque lot n’excéderait pas la valeur d’une journée de travail (1). Donc, au lieu d’établir l’aisance pour ceux qui souffrent, on décréterait la misère pour tous (2). C’est tout à fait l’égalité dont parle Rousseau.
Cependant, a-t-on dit et dit-on encore souvent, cette égalité n’a-t-elle pas existé dans plusieurs sociétés qui pourraient servir de base et de modèle pour une société plus complexe et plus vaste? chez les Pythagoriciens dans la Grande-Grèce; les Esséniens parmi les Juifs; les chrétiens primitifs? n’existe-t-elle pas, de nos jours, chez les frères Moraves et dans les associations religieuses? Acceptons tous ces exemples; au lieu de nuire à la thèse que nous soutenons, ils ne peuvent que la confirmer. En premier lieu, ces associations, fort peu nombreuses, ne se sont jamais composées que d’individus liés par des vœux austères, sacrifiant leur volonté et leurs intérêts particuliers à
(1) Je cite ces chiffres d'après MM. Hcnnequin et Taulier. Cependant ils m’inspirent quelques scrupules. La population de la France est fixée à 34 millions; son étendue territoriale à 52 millions d’hectares. Il y aurait donc p'us d'un hectare par habitant. Mais il faut remarquer que sur ces terrains il y en a un grand nombre qui sont occupés par des landes, des route-, des rochers , des cours d’eau, des lacs ou des étangs, c’est-à-dire improductifs. Encore meme le calcul tn« semble-t-il singulièrement exagéré.
(2) Hennequin, Traité de législation et de jurisprudence, t. I, p. 190.
l’intérêt même dé l’association ou de la communauté dont ils font partie; déposant toute passion. Les sociétés politiques ne se composent pas et ne peuvent pas se composer d’hommes semblables , et cela pour une raison qui suffit à exclure toutes les autres. C’est que les associations, religieuses ou politiques, se recrutent uniquement parmi des hommes mûrs, pouvant y entrer ou n’y pas entrer; sachant très-bien ce qu’ils font quand ils y entrent, ayant une Conscience pleine et entière de leur détermination; n’engageant que leur propre volonté. Les sociétés politiques, au contraire, se composent d’éléments hétérogènes. On y trouve des hommes mûrs et expérimentés , mais qui n’ont jamais été consultés sur le choix de leur patrie ou sur la nature du gouvernement qui les régit. Ils l’acceptent, ils le subissent, ils le soutiennent par raison ; ils ne le font pas, ils ne le choisissent pas. Elles se composent de femmes et d’enfants, encore plus étrangers à l'État dans lequel ils vivent. Donc, il n’y a pas d’analogie entre des associations locales , particulières, composées de quelques individus , et ces vastes agglomérations de personnes de tout âge, de toutes conditions, que l’on appelle des sociétés.
En poursuivant, au surplus, l’hypothèse indiquée; en Supposant , ce qui n’est pas , comme nous venons de le voir, qu’il y eût analogie entre les unes et les autres ; les rivalités, la concurrence, l’hostilité, la compétition d’intérêts qui existent entre les individus dans les sociétés politiques actuelles, toutes ces mauvaises passions, n’existent-elles pas entre les associations elles-mêmes? Qu’il s’agisse d’individus ou de collections d’individus, peu importe. Avant la révolution qui a créé l’unité française, une province se considérait, suivant l’ensemble de ses intérêts, comme formant un être, un individu moral ; elle était hostile à la province voisine. Les nations ên sont encore, aujourd’hui,
à cet état d’antagonisme qui ne cessera que parles progrès lents et successifs de la raison publique, des idées de paix et de tolérance. En appliquant ceci aux associations citées pour exemple , on arrive à ce résultat que ces associations sont des êtres moraux; que ce sont des individus, propriétaires pour leur propre compte, hostiles les uns aux autres, ou, pour le moins, rivaux les uns des autres; que, dès lors, aucun des dangers des sociétés actuelles ne serait évité, si, au lieu de se composer d’individus séparés, une société se composait d’associations d’individus.
D'ailleurs , en supposant possible pour un moment cette égalité des possessions , combien de temps celétat de choses pourrait-il durer? Cette égalité ne pourrait exister, tout au plus, que pendant la génération en faveur de laquelle elle auraitété proclamée. Mais dès qu’arriverait la mort d’un père de famille, ses enfants se partageant la portion qui lui aurait été assignée, se trouveraient plus pauvres que leur voisin qui aurait vécu plus longtemps que leur père et qui aurait, par conséquent, conservé la totalité de son lot. Donc , il y aurait déjà des pauvres et des riches. La seule différence avec 1 état actuel , c’est que, pour un moment, les pauvres seraient en minorité. Mais combien de temps cela durerait-il ? Supposons qu’il arrive à mille familles sur cent mille, ce qui est arrivé à l’une d’elles ; supposons, ce qui est le terme moyen , quatre enfants pour chacune de ces familles; voilà, au bout d’un an, d un mois peut-être, quatre mille familles nouvelles réduites, sinon à la misère, du moins à une pauvreté relative.
Allons plus loin. Sur le nombre de ces pères de famille auxquels les terres auraient été partagées , combien y en aurait-il d’économes , combien de dissipateurs? Un des jurisconsultes les plus graves, un des orateurs les plus nerveux et les plus logiques de notre temps, a dit,, en combattant les rêveries de quelques niveleurs ou communistes :
« Déposez des ouvriers, des cultivateurs sur la plage d’une » île déserte, mais fertile; que l'équité la plus rigoureuse s préside à la répartition des moyens de travail et de prob duction. Revoyez la colonie avant une génération » d’hommes, et, si elle a prospéré, vous y rencontrerez » des riches et des pauvres, des débiteurs et des créanciers, b des maîtres et des esclaves. La propriété n’est donc pas, b comme on l’a dit si souvent, le fruit amer d’une antique b usurpation; c’est le résultat nécessaire d’une loi inhéb rente à la nature de l’homme; plus forte que sa volonté; b loi de civilisation , et, par cela même, de progrès et de * liberté (1). b II n’est même pas besoin de recourir à l’hypothèse de l île déserte dont parle M, Ilennequin. Il suffit d'observer ce qui se passe , tous les jours, sous nos yeux. Examinez, en effet, un atelier de cent ouvriers, un samedi soir, un dimanche matin, enfin un jour de payement. Chacun d eux vient de toucher une somme égale pour le travail de la semaine. Revoyez ces ouvriers le lundi soir. Les uns ont doublé leur petite fortune par un surcroît de travail, par un placement avantageux , ou par quelque spéculation, moins honnête , sur la crédulité ou les passions de leurs camarades. Les autres ont tout dissipé en profusions. D’autres mêmes n’ont pas trouvé dans leur salaire de quoi leur suffire et ont engagé l’avenir en contractant des dettes. Pour qu’il en fut autrement, il faudrait niveler les intelligences, détruire les passions bonnes ou mauvaises, annuler les hommes, et les remplacer par des machines inertes, sans mauvais penchants , il est vrai , mais sans le germe de ces idées d’ambition , d’industrie, de spéculation , qui sont un bien immense et la base de toute activité morale, intellectuelle, physique, tant qu’elles se proposent un noble but. Ce ne sont pas les sociétés qui créent les passions; les
(l! I!cnno;iiin , Traité (te législation et de jurisprudence, 1. 1 , p. 193.
passions , bonnes ou mauvaises , sont dans la nature de l’homme ; elles sont une conséquence naturelle et nécessaire de sa liberté qui lui donne à choisir entre le bien et le mal. Sans passion, l’homme ne ferait pas de mal, mais il ne ferait pas de bien ; d’abord parce qu’il y a des passions bonnes comme des passions mauvaises, ensuite parce qu’il n’y a de bien qu’à la condition d’une lutte, et par conséquent d’un choix libre. L’homme serait inerte comme les vils objets qu’il emploie, qu’il met en œuvre et façonne à son gré ; au lieu d’être le roi de la création, il en serait l’esclave. Or , avec les passions de l’homme , l’égalité rêvée par les utopistes est impossible , d’abord parce que l’homme ondoyant et divers ne peut rester dans une immobilité absolue qui serait la négation de son intelligence et de sa liberté; ensuite, parce que toute agglomération, nombreuse ou peu nombreuse , entraîne la rivalité et la lutte de passions contraires, et par conséquent, l’inégalité (1).
Voyez enfin à quoi aboutirait cette égalité que les lois
(I) Les anciens, malgré leurs tendances au stoïcisme, avaient reconnu et proclamé cette utilité des passions. Aulu-Gelle (XIX, 12) rapporte à ce sujet de très-belles paroles d’Hérodc Allicus : Nullus usquam homo, qui serundum naturam sentiret et saperet affeclionibus istis animi quas ràOn appellabat , ægritudinis , cupidilalis , timoris , irœ , voluplalis , carere et vacare totis posset. et omnino non dolere ; atque, si posset etiam obnili , ut totis careret , non ex re id esse melius ; quoniam languerel unimus et lorperet, affectionum quarundam adminiculis , ut neeessario plurimum imperio , privalus. Dicebat enim sentus istos motusque animi, qui cum immoderaliores sunt, vitia fiunt , innexos implicalosque esse vigoribus quibusdam mentium et alacritatibus ; ac propterea, si omnino omnes eos imperilius convellamus, periculum esse, ne eis adhcerenles bonasque et utiles animi indo/es amiltamus. Maderandos esse igitur , et scile considerateque purgandos censebat, ut ea tantum, quœ aliéna sunt , contraque naluram videnlur, et cumpernicie agnata sunt, detrahantur... Ilérode Atticus, pour mieux faire comprendre ccs idées, si justes et si profondément naturelles , racontait ensuite la fable d'un Thrace, qui, étranger à l’agriculture , essaya de débarrasser son champ des rances et des épines , et , dans celte opération , détruisit également les vignes et les oliviers. Ce philosophe, qui voulait faire comprendre que l’homme ne doit pas être une machine inerte, un cadavre insensible, tirait de cet apologue la conclusion suivante : Sic. isti apathiæ sectatores, qui videri se esse tran-
restrictives auraient peine à maintenir : l’oisif et l’homme laborieux ; le savant et l’ignorant; l’artiste et le manœuvre, seraient récompensés et traités de la même façon. Or, personne n’a pu songer à établir d’égalité ou de similitude entre l’emploi des mains et l’exercice de l’intelligence. Les honneurs, les dignités, de riches récompenses matérielles, doivent en\ironner l’artiste qui sait tirer d’un bloc de marbre informe, le Laocoon , l’Apollon, le Taureau Farnèse, l’Hercule en repos, le Moïse, le Milon de Crotone. L’employé de la carrière d’où le marbre a été extrait ; les manœuvres qui ont exécuté la pensée de l’artiste, n’ont reçu qu’une faible récompense et leur nom est inconnu. L’opinion publique établit ainsi une différence profonde entre le travail intellectuel et le travail manuel; entre la matière brute et la matière mise en œuvre. La propriété territoriale n’est pas différente ; l’un féconde sa terre par un sage emploi de capitaux ou par un travail assidu ; un autre laisse improductive ou peu féconde la propriété qu’il possède , soit parce que son intelligence ne lui offre pas les mêmes ressources, soit parce qc’il croupit dans une honteuse et funeste inaction. L activité et l’intelligence étant inégales parmi les hommes, rendent légalité des lo.-lunes impossible. C’est un nouveau motif qui doit être ajouté à ceux que nous avons déjà énumérés.
La discussion qui précède avait pour but de détruire toutes les fausses idées souvent émises , toutes les fausses hypothèses que l’on a pu faire et celles que l’on pourrait faire encore, au sujet des lois agraires. 11 est facile
quillos , et intrépides , et immobiles volunt, dum nihil cupiunt, ni h il dolent, nihil iruscuntur, nihil yuudent , omnibus vehementioris animi officiis ampututis. in corpore ignartt cl quasi enervaUB vitœ ronscnescunt. Cet admirable passage , que je n'ai pu résister au p’aisir de citer, est une nouvelle preuve de la tendance toute morale de la pliilosophie des Romains et de leur profond bon sens.
de la résumer sous forme de syllogisme. Les Romains étaient des hommes de bon sens , des esprits pratiques et positifs; leur philosophie, leurs lois, leur histoire tout entière le prouvent. Or , les plus célèbres , les plus distingués des Romains par les qualités de l’esprit ou par la position politique , ont approuvé le principe des lois agraires, lors même qu’ils en combattaient l’application. Donc, les lois agraires chez les Romains ne pouvaient pas avoir pour but, soit la négation du droit de propriété ; soit une limite imposée à l’exercice de ce droit; soit l’abolition de l’héritage ; soit enfin le partage égal des terres entre tous les citoyens de la république. Nous avons prouvé, en effet, que ces idées étaient également contraires à l’équité et au droit naturel ; que c’étaient de pures spéculations impossibles à réaliser , à mettre en pratique. A tous ces litres, elles durent être inconnues aux Romains, tandis que les lois agraires furent adoptées et appliquées par eux. Ces quatre hypothèses détruites à priori , et c’était le but de la première partie de ce travail, nous abordons la seconde partie, c’est-à-dire la partie positive et historique. Nous allons voir ce que furent, en réalité, les lois agraires, après avoir vu ce qu’elles n’étaient pas.