‹ Des lois agraires chez les RomainsChapitre 9 sur 29 · I) T.-L., XXVII · texte numérisé non relu

I) T.-L., XXVII

de Rome? Tite-Live ne nous donne aucun moyen de répondre à ces questions. Il se contente de nous dire que, pour chaque année de services en Espagne ou en Afrique, les soldats devaient recevoir deux jugères, et que la distribution devait en être faite par des décemvirs (1). Malgré l'insuffisance des détails, ce passage nous révèle deux faits importants. Nous y trouvons , d’abord, une nouvelle preuve de ce que j’ai déjà dit plus haut , c’est que, pour faire les partages, pour exécuter les lois agraires, on créait tantôt des triumvirs, tantôt des décemvirs, et qu’il n’y avait rien de fixe à cet égard. En second lieu , nous y voyons un grave indice des profondes modifications qu’avaient subies les mœurs romaines. Les richesses qui commençaient à s’introduire dans Rome, à la suite de ces guerres, bouleversaient l’état économique de la cité. II ne faut pas voir seulement, dans cette tendance de toutes les classes à rechercher les richesses et à désirer le luxe ou l’aisance, une preuve de corruption ; il faut aussi considérer que le bien-être devenait plus accessible , et augmentait ainsi le prix de tous les objets, même de ceux de première nécessité. Par conséquent, il était difficile que les soldats pussent se suffire avec leur paye; les gratifications de quelques sesterces qu’on leur avait accordéesjusqu’alors, sur le butin, n’étaient plus un soulagement suffisant des misères qu’ils éprouvaient à la suite d’une longue absence. Les concessions de terres devenaient peut-être le seul moyen de récompenser les services militaires. C’est le premier exemple que nous rencontrions de ce genre de récompense, qui devint si fréquent par la suite, et principalement sous l’empire.

J’ajouterai une dernière observation. Depuis la conquête de l’Italie entière, qui avait suivi l’expédition de Pyrrhus,

(l) De agrit militum ejut decretum,ut, quoi quisque eorum annotin Hitpatiia aul in Africa mUitatiel, in tingulot annot bina jugera acciperet; eum agrum decemviri atsignarent (T.-L., XXXI, 49).

les Romains se voyaient entraînés dans une série de guerres lointaines et tellement liées les unes aux autres , qu’une guerre en amenait infailliblement une nouvelle. Les tentatives de Pyrrhus et la conquête de l’Italie méridionale qui en fut la suite, avaiententraîné les Romains en Sicile, et de là ils avaient dû passer en Afrique. Déjà la Sicile, l’Afrique carthaginoise, l’Espagne , avaient reçu le titre de provinces romaines. Puis, pendant la seconde guerre punique, qui se terminait, le roi de Macédoine avait fait alliance avec Annibal et montré contre les Romains une mauvaise volonté, impuissante sans doute, mais qui pouvait se renouveler. Les Étoliens appelaient les Romains, et les hommes d’État prévoyaient qu’il serait impossible aux armées romaines de ne pas intervenir en Grèce et en Macédoine. Or ces contrées avaient des rapports trop anciens et trop intimes avec l’Orient, c’est-à-dire l’Asie, où régnaient les Séleucides, pour que la guerre de Grèce , inévitable, n’entraînât pas une guerre contre les successeurs d’Alexandre en Orient. Et ces hostilités une fois engagées, qui pouvait dire où s’arrêteraient les nécessités des guerres , où se reposeraient les armes romaines? Dans cette prévision, il était prudent d’attacher les soldats à la république par des liens et des intérêts plus intimes, de les rendre propriétaires, et d’assurer ainsi la subsistance de leurs familles pendant ces longues et lointaines expéditions. Ces guerres ne ressemblaient en rien aux premières guerres de la république naissante, qui n’avaient eu pour théâtre que les campagnes voisines de Rome.

Le sénat continue, pendant la période qui nous occupe, à prendre l’initiative des lois agraires. En 172, à la suite des nouvelles guerres contre les Ligures et les Gaulois , nous voyons encore le sénat porter spontanément un décret pour un nouveau partage de terres. Une partie du territoire de la Ligurie et de la Gaule cisalpine , conquis ré-

cemment , se trouvant disponible , un sénatus-consulte en ordonne une distribution individuelle; le préteur de la ville, A. Atilius , est autorisé à créer des décemvirs dont Tite- Live donne les noms ; ceux-ci règlent le partage à dix jugères pour les citoyens romainB et à trois pour les alliés latins (1). Ainsi , le sénat , avec une sagesse qu’il aurait dû montrer plus tôt, rendait inutiles les demandes des tribuns; il reconnaissait la justice et l’utilité des lois agraires contre lesquelles il avait longtemps protesté; il essayait, d’après les vues mêmes de Licinius Stolon, de créer autour de Rome la force la meilleure et la plus solide de son empire , c’est-àdire des propriétaires libres; enfin, il justifiait même les propositions du premier auteur d’une loi agraire, de Spurius Cassius, en admettant au partage les alliés latins, qui avaient tant contribué à opérer ces conquêtes.

C’est la dernière loi agraire dontTite-Live fasse mention. Elle est, nous venons de le voir, de l’année 172; or c’est en cette année que commence la guerre de Persée ; et l’histoire de cette guerre remplit les derniers livres qui nous soient parvenus du grand ouvrage de l’historien latin. Toutefois, avant la proposition de Tibérius Gracchus, nous trouvons, dans Yarron (2) , la mention d’une nouvelle assignation de sept jugères faite par un tribun nommé Licinius , en l’an de Rome 609 , 365 après l’expulsion des rois, 144 avant J.-C.. Mais l’auteur se borne à une courte et sèche indication qui ne nous apprend pas quelles terres furent ainsi assignées. Si nous joignons à ces faits la vente de terres publiques opérée par Appius Claudius en 311 ; la

{]) Eodem anno, quum agri Ligustini et Gallici, quod btllo captum erat, aliquantum vacant, senatus-consultum factum ut is ager viritim divideretur. Décemvir os in eam rem ex senatus-consulto creavit A • Atilius prator urbanus... Diviserunt dena jugera in singutos, soctis nominit latini tema

ct.l.,xui,4).

(J) De R. R., J, î. .

concession de terres publiques faite aux créanciers de l’État en 200 ; la reprise des biens des pontifes et des augures dont parle Orose; faits que j’ai déjà exposés plus haut, nous aurons rappelé toutes les lois agraires , toutes les assignations de terres opérées dans l’intervalle de plus de deux siècles qui s’écoule entre la loi Licinienne et la loi Sempronienne.

Cette période paraît présenter un singulier accord et une rare harmonie entre le sénat et le peuple. Les sénateurs ont pris l’initiative des mesures populaires; des assignations de terres ont eu lieu. 11 semble que les plébéiens n’aient plus rien à demander. Mais il ne faut pas s’y tromper. Au milieu de ce calme apparent , il s’est accompli , dans la société romaine , un changement radical qui va exiger d’héroïques efforts , de la part des vrais amis du peuple , pour ramener la république à l’égalité , à la pureté des mœurs , à l’ordre , à l’équité. Nous devons essayer de faire connaître cette situation nouvelle de la République romaine; sans quelques détails à cet égard , il serait impossible de comprendre combien furent intelligentes, et honorables à la fois , les tentatives des Gracques dont nous avons maintenant à nous occuper.

Les lois proposées par Tibérius Gracchus pendant son tribunat, et celles qu’il méditait pour un second tribunat dans la demande duquel il succomba; le vaste ensemble de lois que son frère fit adopter , neuf ans plus tard, font connaître quels étaient, en 133 et en 124, dates du tribunat de Tibérius et du premier tribunat de Caïus Gracchus , les besoins de la République. Tibérius fit adopter une loi agraire; c’est à peu près la seule question dont il s’occupa pendant la durée de sa magistrature , le temps ne lui ayant pas permis de réaliser ses autres projets dont il transmit la réalisation à son frère. Caïus accorda le droit de cité aux alliés de Rome en Italie ; aux chevaliers , le privilège dont jouissaient les sénateurs , de rendre la justice dans les tri-

bunaux permanents établis quelques années auparavant ; il diminua le temps du service militaire; il fit décréter pour les soldats l’habillement aux frais du trésor public; il fonda de nombreuses colonies ; enfin , par celle de ses lois qui ordonnait de tirer au sort l’ordre dans lequel les centuries ou les tribus seraient admises à voter , il effaça ce qui restait encore de la constitution de ServiusTullius, toute favorable aux riches , et acheva la victoire de la démocratie romaine dont les progrès n’avaient pas été interrompus depuis les lois des douze tables et les propositions de Canuléius. Il résulte de ce rapide exposé des lois des Gracques qu’à l’époque où ils parurent , en 133 , des maux profonds et de nombreux abus désolaient la république. Nous devons exposer cette situation et ces abus pour bien faire comprendre les lois des Gracques.

Un des grands dangers de la République, à cette époque , se trouvait dans les prétentions des Italiens. Les peuples de la Péninsule avaient versé leur sang pour Rome ; ils avaient contribué , plus que les Romains eux-mêmes , à effectuer ces lointaines et rapides conquêtes qui , outre l’Italie entièrement conquise , avaient soumis à la domination de Rome : la Sicile , en 21 2 après la prise de Syracuse ; la Corse et la Sardaigne, si longtemps rebelles à. un joug étranger , mais subjuguées enfin par Tibérius Sempronius Gracchus, père des deux tribuns, en 177, et sans retour, en 163 ; l’Istrie, soumise par Manlius Vulso, en 179; l’Ulyrie, en 219; la Grèce et la Macédoine entièrement réduites en provinces romaines, en 146 ; la Galatie ou la Gallo- Grèce, contrée de l’Asie Mineure, soumise en 189, après les victoires de Manlius Vulso , victoires qui avaient suivi la défaite d’Antiochus le Grand, à Magnésie, en 190; l’Afrique Carthaginoise, réduite en province, à la suite de la troisième guerre punique et de la destruction de Carthage en 146 ; l’Espagne, plusieurs fois soulevée, mais que

Scipion Émilien avait intimidée pour longtemps par la destruction de Numance, en 133, l’année même où nous sommes parvenus. Cette vaste extension de la puissance romaine était due , je le répète , au concours des Italiens. Comment en avaient-ils été récompensés ? Une partie de leur territoire leur avait été enlevée à la suite de ces horribles ravages des légions romaines , dont j’ai retracé déjà , d’après Tite-Live, le sombre tableau. Ce territoire, devenu domaine public , avait été envahi , soit par les patriciens, soit par ces avides compagnies de fermiers qui, pour agrandir sans cesse leurs vastes possessions, devaient beaucoup moins encore respecter les biens des Italiens vaincus et humiliés, qu’ils ne respectaient ceux des plébéiens , aux dépens desquels ils commettaient des usurpationsscandaleuses, mais toujours impunies. Une autre partie du territoire italien avait été immédiatement distribuée aux plébéiens indigents pour y fonder des colonies. Or j’ai déjà dit que les colonies romaines n’étaient , en définitive , que des camps permanents destinés à tenir en respect les contrées au milieu desquelles elles étaient établies. De là , que de vexations l Que d’incursions impunies, de ravages, d’exigences brutales , de la part des colons romains, sur le territoire voisin , à la moindre apparence , à la moindre tentative , réelle ou supposée , d’insurrection I II est vrai que, pour pallier ces maux de la conquête , ou, du moins , pour dissimuler la servitude , les Romains avaient accordé à une partie des peuples de l’Italie le titre d’alliés, à d’autres , les privilèges de municipes. Ces privilèges et ces titres avaient été combinés d’une manière très-habile , dans l’intérêt de-: Romains ; mais cette habileté ne pouvait pas empêcher tpus les peuples de sentir qu'ils dépendaient de la yolontéde Rome , seule maîtresse de leur sort, libre d’accorder ou de retirer des privilèges qui n’étaient pas des droits , mais simplement des faveurs , des concessions révocables,

Ainsi les Latins , soumis les premiers et presque toujours fidèles , jouissaient , sous le nom de Jus Latii , de privilèges considérables. Us avaient une grande partie des droits civils et politiques des citoyens romains eux-mômes ; ils pouvaient, par d’éclatants services rendus , devenir individuellement citoyens romains, et obtenir ainsi la plénitude du Jus Romanum. Sur la même ligne, se trouvaient quelques cités , ou même quelques peuples , qui , quoique étrangers au Latium, avaient été admis, à cause de leurs services ou pour des témoignages d’attachement donnés aux Romains , à participer aux bienfaits du Jus Latii. Mais les autres peuples, soumis seulement au Jus Halicum , n’avaient aucun des droits civils ou politiques des citoyens romains ; aucun des privilèges des alliés latins ; tout au plus, leur avait-on laissé quelques souvenirs de leur ancienne indépendance dans l’administration intérieure. Pour tout le reste , ils étaient considérés comme les sujets de Rome. Et , cependant , c’était pour l’agrandissement de cette ville qu’ils versaient leur sang sur tous les champs de bataille qu’il lui plaisait de choisir , sans les consulter ; c’était pour sa gloire et l’extension de sa puissance , qu’ils opéraient des conquêtes dontils ne profitaient jamais. Encore, même dans cette catégorie , fallait-il faire des distinctions. Ceux qui ne. s’étaient fait remarquer , ni par leur extrême opiniâtreté à combattre les Romains, ni par leur ardeur àles servir, avaient seulement le Jus Italicum. Ceux qui s’étaient signalés par leur zèle à défendre l’indépendance de leur pays , ou qui , après être restés quelque temps soumis à la domination romaine, avaient essayé de recouvrer leur liberté, ne jouissaient même pas de ces faibles privilèges accordés aux autres peuples de l’Italie. Ils avaient été réduits à l’état de Préfectures ; ils étaient traités comme les provinces , soumis aux préteurs, aux proconsuls, que Rome y envoyait. Telle était Capoue; tels étaient le Brutium, la

Lucanie, et plusieurs peuples du Samnium; tels étaient surtout les Gaulois de la Cisalpine , considérés , je l’ai déjà dit, comme n’appartenant pas à l’Italie. Ceux, au contraire, qui s’étaient soumis, sans résistance, à la domination des Romains , et qui même leur avaient rendu des services , avaient reçu le titre de Municipes. Les villes municipales se gouvernaient par elles-mêmes , et formaient autant de républiques qui , suivant les expressions des anciens , étaient Rome en petit. Les municipes sine suffragio , par exemple Céré en Étrurie , n’avaient que des privilèges intérieurs ; leurs habitants ne votaient pas à Rome , et , par conséquent , ne participaient pas à l’exercice de la souveraineté. Mais les municipes cum suffragio avaient, outre leurs droits politiques et civils , le droit important de voter à Rome ; les citoyens de ces villes avaient donc , comme le disait Cicéron, lui-même citoyen du municipe d’Arpinum, deux patries, l’une de fait, l’autre de droit : una natura, altéra jure. Enfin , quelques villes du Midi , c’est-à dire de la Grande-Grèce , avaient reçu le titre d’alliées ou de fédérées. Elles ne semblaient pas soumises à Rome ; leurs secours d’hommes et d’argent paraissaient des dons volontaires. En réalité, elles subissaient la domination romaine, et avaient, à Rome, des défenseurs, des patrons, choisis parmi les plus influents des citoyens romains et chargés de soutenir leurs intérêts.

Tel était ce système. Nous en aurons complété l’ensemble en ajoutant que , dans le même pays , à quelques milles de distance les unes des autres , l’on trouvait des villes ayant le Jus Latii, d’autres seulement le Jus Italicum , des colonies, des préfectures, des municipes cum et sine suffragio. Le but des Romains était évident. Ils divisaient pour gouverner. Ces villes , autrefois parties d’un même tout , liées entre elles par les intérêts et les souvenirs patriotiques , étaient désunies par cette diversité de droits , les jalousies et les

haines qui en résultaient. L’accord , nécessaire pour un soulèvement et une insurrection générale , paraissait impossible entre des villes, dont les unes étaient un objet d’envie , les autres un objet de pitié. D’ailleurs , leur situation était telle, que toutes, même les plus favorisées, avaient quelque chose à espérer en se montrant zélées , et toutes aussi, même les plus maltraitées , quelque chose à. craindre , si elles ne se montraient pas dociles. Je m’associe donc très-volontiers aux louanges que Machiavel et Montesquieu ont données à l’habileté de ce système. Les faits , du reste , le justifient pendant longtemps. Rome dut à ce système , qui ne fut pas établi en un jour , mais qui se développa à mesure que s’effectuaient les conquêtes, et qui reçut, ainsi, des accroissements successifs , la possibilité de poursuivre et d’étendre ses conquêtes elles-mêmes. La république était entraînée d’une guerre à une autre guerre depuis la soumission de Gapoue , et le commencement de la guerre du Samnium , en 343. Lors même que , dès l’origine , les Romains n’auraient pas été convaincus que la conquête du monde leur était réservée , et que de hautes et importantes destinées les attendaient, je ne crois pas qu’il leur eût été possible de s’arrêter sur cette pente fatale. Comment ne pas commencer la guerre contre les tribus samnites, lorsque celles-ci refusaient d’abandonner le siège de Capoue qui venait de se livrer aux Romains? Comment ne pas poursuivre cette guerre après la honte des Fourches-Caudines, au milieu de la défection des Èques, des Sabins, des Étrusques , des Gaulois ? La guerre du Samnium terminée, les Romains n’avaient pu laisser impunis les outrages faits à leurs ambassadeurs par les Tarentins ; et , par conséquent, la guerre contre Pyrrhus avait été aussi légitime et aussi inévitable que les guerres précédentes. Mais à partir de l’année 254 , les guerres commencent à changer de caractère. L’Italie centrale et méridionale sont con-

quises ; les Romains passent en Sicile et y rencontrent les Carthaginois. Cette nouvelle guerre était sans doute difficile à éviter ; il était malaisé de conserver le midi de l’Italie sans posséder la Sicile ; et Pyrrhus l’avait parfaitement compris. Cependant, c’est à dater de cette époque que l’ambition et le désir de propager leurs conquêtes se font sentir chez les Romains. La conquête de l’Italie septentrionale se rapporte davantage aux guerres nécessaires. Il en est de même des guerres contre la Corse, la Sardaigne, l’Istrie, l’Illyrie, contre Philippe et Antiochus; des expéditions d’Espagne; de la guerre contre Persée et contre Andriscus. Mais , à dater de ce moment, il aurait été peut-être sage aux Romains de s’arrêter. LesScipions, au moins, en jugeaient ainsi, lorsque, malgré leur gloire dans le passé et celle qu’ils pouvaient espérer dans l’avenir, ils s’opposaient aux demandes de Caton et refusaient d’entraîner Rome dans la troisième guerre punique. C’est qu’aux guerres de nécessité allaient succéder désormais les guerres d’ambition.

L’histoire est pleine de ces analogies , qu’il faut remarquer pour bien saisir l’esprit et la philosophie de l’histoire. Dans la carrière d’un grand homme , comme M. Guizot l’a dit en parlant de Charlemagne, il y a deux époques , deux moments distincts. Dans la première époque, il combat pour soutenir les idées du peuple qu’il représente et à la tête duquel il se trouve ; il est suivi , soutenu avec ardeur , par les peuples, qui reconnaissent en lui le représentant de leurs droits, de leurs besoins et de leurs vœux. Mais, après cette première période, si glorieuse, le grand homme, entraîné par sa nature, ses passions, l’enivrement de la gloire, combat pour défendre ses intérêts personnels et réaliser ses propres idées. La désaffection commence; l’abandon ne tarde pas à suivre. Ce que l’illustre écrivain dit d’un grand homme peut se dire d’un grand peuple. Tant que les Ro-

-jà

mains avaient représenté les vœux de l’Italie, en combattant contre les Siciliens, les Carthaginois , les pirates illyriens, les Grecs et les Macédoniens, les Gaulois eux-mêmes, qui, tous , à des degrés divers , menaçaient l’indépendance de l’Italie , les différents peuples de la Péninsule les avaient suivis et secondés, même en sacrifiant une partie de leurs libertés nationales. Toute l’histoire prouve que, lorsqu’une nation croit son indépendance menacée par une invasion étrangère, elle abandonne volontiers même ses vieilles libertés , sûre qu’elle est de pouvoir les recouvrer après la victoire. Mais le rêve des Romains commença, lorsqu’ils entreprirent leurs vastes et lointaines conquêtes* et l’Italie, qui d’abord les avait servis et secondés avec ardeur, cessa de les comprendre et de les suivre. D’ailleurs , elle attendait de légitimes récompenses pour ses services. Elle avait versé son sang pour agrandir Rome : pouvaibelle consentir à se retrouver, après la victoire , au même point où elle était pendant le combat? Tous les peuples italiens n’avaient-ils pas bien mérité? Pourquoi donc ces distinctions odieuses? Pourquoi ces peuples, réuniB en un seul peuple , sous les mêmes drapeaux , pendant les mêmes dangers, se retrouveraient-ils désunis et divisés après la bataille?

De là les vœux des Italiens. Tous aspirent à pénétrer dans la cité romaine, à jouir de ces droits de vote et de suffrage auxquels quelques-uns d’entre eux sont admis. Ainsi la lutte va s’agrandir, si les Romains ne savent pas prévoir et conjurer le danger. Pendant les premiers siècles de l’histoire romaine, Rome a été divisée en deux peuples J les patriciens et les plébéiens. Ceux-ci, par des efforts hé'* roïques, ont brisé la barrière qui les séparait des patrh ciens, La liberté des mariages , la possibilité de parvenir à toutes les charges de l’État, la substitution des comices par tribus aux deux autres assemblées, n’ont pas fait de Rome, comme on l’a dit , une démocratie effrénée ; mais tous ces

bienfaits dus aux efforts des tribuns, tous ces progrès arrachés par la force des lois et non des armes, ont constitué , à Rome, un seul peuple et créé la vraie nation romaine. Maintenant plébéiens et patriciens sont confondus , sauf l’inégalité qui résulte des positions sociales et de la richesse. Il y a , à Rome , des riches et des pauvres , des nobles et des prolétaires; il n’y a plus, à bien dire, d’aristocratie, surtout d’aristocratie inabordable. Avec de l’intelligence, de l’habileté , de l’adresse, tout plébéien peut espérer de parvenir aux magistratures curules et, par suite, au sénat, puisque toute magistrature curule , à son expiration, ouvre les portes du sénat à celui qui en a été revêtu. Ce que les plébéiens ont acquis , pourquoi les Italiens ne l’acquerraientils pas à leur tour? Leur cause est identique. Les plébéiens étaient autrefois traités en vaincus par les patriciens ; ils ont été admis à l’égalité. Les peuples de l’Italie sont également traités en peuples conquis; ils sont cependant indispensables à Rome, qui ne peut rien sans eux. N’est-il pas juste, équitable, et même prudent , de les admettre à l’égalité des droits et à, l’exercice commun de la liberté civile et politique , non pas peut être simultanément, mais par une initiation successive? Les Gracques comprirent, les premiers, cet état de choses nouveau, résultat de la conquête et de l’administration romaine en Italie. On leur en a fait souvent un crime ; nous leur en faisons un titre de gloire. Nous ne dirons pas que leurs demandes en faveur des Italiens étaient de toute justice, cela saute aux yeux; mais, pour quelques hommes, la justice est une considération secondaire. Nous disons plus : cette mesure était profondément politique. Les Italiens auraient réclamé par euxmêmes , et peut-être par les armes , si les Gracques n’avaient pas réclamé pour eux. Les Gracques échouèrent ; FulviusFlaccus, Marius, Livius Drusus , échouèrent également; non pas seulement par suite de la résistance des

grands ou des sénateurs , mais par suite de l’esprit exclusif des Romains, nobles et plébéiens, aussi ardents à fermer aux étrangers l’entrée de la cité, que les gentes patriciennes avaient été autrefois ardentes à se fortifier contre l’invasion des plébéiens au milieu d’elles. Qu’arriva-t-il? Tout le monde le sait. A la suite de ces refus successifs, la guerre sociale éclata. Pour terminer cette guerre , qui les privait de leurs alliés, les Romains furent obligés de porter la loi Julia, par laquelle ils accordaient le droit de cité à tous les peuples italiens qui se feraient inscrire dans un intervalle déterminé. Les inscriptions furent nombreuses; mais les Romains donnèrent une nouvelle preuve de leur mauvaise foi. Au lieu de distribuer les citoyens nouveaux dans les trente-cinq tribus, on les mit dans huit tribus nouvelles qui votaient les dernières , c’est-à-dire qui ne votaient pas et n’avaient aucune influence. De là , la seconde guerre sociale, les cruautés de Sylla ; mais, après lui, les lois de César, et enfin d’Auguste , qui finirent par donner à toute la Péninsule les mêmes droits civils et politiques qu’aux Romains eux-mêmes. Pour parvenir à ce résultat si équitable, il fallut un siècle entier de luttes et de déchirements. Les Gracques avaient voulu prévenir tous ces maux. Voilà pourquoi nous ne pouvons qu’applaudir à leurs tentatives, et regretter que les plébéiens, récemment affranchis, aient été, à l’égard des peuples italiens, aussi insolents et exclusifs que les patriciens l’avaient été à leur égard. Il est vrai que les Italiens, à leur tour, suivirent la même politique d’exclusion envers les peuples étrangers à l’Italie, puisque ceuxci ne furent admis que , sous l’empire , au partage des droits civils et politiques. Ce sont là, en effet, les trois phases successives d’affranchissements dont Rome fut l’instrument malgré elle , pour ainsi dire : divisée en deux peuples à l’origine, elle a été réunie en une seule cité par les tribuns. La cité romaine a affranchi l’Italie, et l’Italie a con-

stitué l’unité générale d’où devait sortir le christianisme. Les tribuns ont été les représentants de la première phase ; les Gracques , Marius , César , de la seconde ; l’empire a réalisé le troisième affranchissement (1). C’est ainsi que , dans l’histoire, lorsqu’on en suit les développements, d’un point de vue élevé, il n’y a ni chute , ni décadence, mais transformations; chaque état de choses a sa raison d’être et, par conséquent , sa justification. Les vieilles aristocraties , les partis arriérés , qui résistent à ces transformations, sont encore moins coupables qu’aveugles. Mais ceux qui secondent les progrès , ceux surtout qui essaient de les opérer par les lois et sans secousses violentes , sont de grands citoyens , qui ont droit au respect et à l’admiration. Tels furent les Gracques.

Les lois agraires , comme nous l’avons vu , avaient été portées par les sénateurs eux-mêmes dans l’intervalle qui vient de nous occuper. Maintenant il faut que les Gracques en prennent l’initiative , et leurs efforts vont être combattus parles sénateurs. Cette contradiction est plus apparente que réelle ; elle s’explique , en grande partie , par les considérations qui précèdent. J’ai déjà dit qu’à l’époque où nous sommes parvenus, il n’existait plus deux ordres dans la République. Le sénat était accessible à ceux des plébéiens qui avaient rempli des magistratures curules et qui avaient ,

(I) Les anciens eux-mêmes eurent quelque idée de ces affranchissements successifs, et, pour ainsi dire, de la vaste unité que Rome était destinée à réaliser. Nous lisons dans Tacite : Plebei magistratua poat patricioa; Latini post plebeios ; ceterarum Italiœ gentium post Latinos (Ann., XI, 24). Ce passage, remarquable en lut-même, est important par les circonstances. Il est extrait du discours que Tacite met dans la bouche de Claude pour Justifier ses demandes en faveur des Gaulois. 11 est vrai que le discours réel de Claude, retrouvé et conservé à Lyon sur des tables de bronze , reproduit par Brotier et, d’après lui, par M. Burnouf (trad. de Tacite, II, p. SI 3 et sulv.), n’est pas aussi explicite. Mais il contient les memes idées. D’ailleurs tous les faits prouvent que l’empire opéra le nivellement des peuples, de tous les peuples, et leur égalité sous un seul mai-: tre. Il travaillait, sans le savoir, à préparer l’unité sous un seul Dieu.

en outre, le cens sénatorial, 800, 000 sesterces ou 168,000 fr. Les chevaliers y entraient également ou pouvaient y entrer, d’après le jugement des censeurs, pour remplir les vides, et c’est même ce qui avait fait donner à l’ordre équestre le nom de seminaritim senatus. Pendant quelque temps, ces nouveaux nobles , peu sûrs de la solidité et de la durée de leur victoire, avaient fait alliance avec les plébéiens pour conserver la position à laquelle ils s’étaient vus élevés. De là , les concessions de terres , les distributions fréquentes , que la vieille aristocratie voyait avec peine , mais qu’elle était obligée de subir. Ces concessions étaient l’œuvre de ces plébéiens devenus sénateurs , intéressés à soutenir et à défendre , pour s’en faire des appuis , ceux au milieu desquels ils s’étaient, naguère encore, trouvés confondus. Mais lorsque la victoire fut bien assurée , lorsque des distributions, faites d’une main avare, et de manière toutefois à empêcher de trop vives réclamations, eurent endormi les résistances plébéiennes ; lorsque la vieille aristocratie eut disparu, ou lorsqu’elle sembla disposée à accepter le3 faits accomplis , et même à s’allier avec ces riches parvenus qu’elle avait d’abord méprisés, mais qui lui devenaient indispensables au milieu des changements de la société ; tous ces hommes, sortis de la foule , cessèrent de songer aux intérêts des masses. Ils ne songèrent plus qu’à une chose , à conserver les privilèges, les honneurs et les biens qu’ils venaient d’acquérir , et dans cette lutte contre ceux qui aspiraient à les égaler , ils montrèrent la même ardeur et les mêmes passions que les patriciens avaient montrées dans les premiers siècles. Tite-Live exprime énergiquement cette situation : « Ces nobles plébéiens étaient initiés aux mêmes » mystères , et méprisaient le peuple , depuis qu’ils avaient » cessé d’être méprisés par les patriciens (1). » Ainsi donc,

(1) « Net finem belli habituroi, quant contait m vtre plebeium, id etl Ao-

l’unité , la fusion , que les lois tribunitiennes avaient établies , disparaissaient , et il existait toujours deux peuples dans Rome. Seulement, au lieu de patriciens et de plébéiens, c’étaient des riches et des pauvres. Toute la différence , c’est que la naissance n’était plus un obstacle , une barrière infranchissable pour parvenir aux dignités ; la richesse, la fortune , la position sociale qui en résultait , établissaient seules la distinction entre les uns et les autres.

Maintenant , si l’on examine d’un peu plus près les éléments de ces deux populations distinctes, séparées l’une de l’autre par l'orgueil et les richesses , par la misère et l’abrutissement, voici ce que l’on trouvera. Les nouveaux nobles, les riches, se composaient de quelques-uns des descendants des anciennes genres patriciennes qui avaient su se plier aux modifications, aux transformations de la société. Parmi ceux-ci , les uns avaient paru adopter les idées de réforme ; ils avaient flatté les basses classes pour parvenir aux dignités ; ils avaient profité de leurs proconsulats et de leurs prétures , pour conserver , sinon même , pour accroître leurs fortunes. D’autres, devenus hommes d’affaires, s’étaient livrés, pour s’enrichir, à ces spéculations usuraires qui avaient toujours été dans les mœurs romaines ; puisque Caton étaitusurieret recommandait même l’usure comme un moyen de s’enrichir; ou bien ils avaient fait de vastes spéculations sur les terres , les biens , le commerce et les esclaves , comme l’on vit Crassus plus tard. Cette première catégorie était peut-être la moins nombreuse. Aces nobles qui s’enrichissaient, ou qui augmentaient au moins leur fortune, il faut ajouter les plébéiens sortis de la foule , par les magistratures curules ; insolents , orgueilleux de leurs titres nou-

tninem novum, feciuen t . Nam plebeios nobilet jam iitdem inilialoi eue taerlt, et contem nere plebem, ex quo contemni desierint àpatribut. • (T.-L., XXII, 34).

veaux, s’enrichissant par tous les moyens, d’autant plus pressés d’acquérir et de briller qu’ils avaient autour d’eux, d’abord, une aristocratie ancienne qu’il fallait éclipser, aristocratie puissante encore par les souvenirs, que ses préjugés resserraient et rendaient unie, et qui faisait sentir cruellement aux parvenus la bassesse de leur origine; et, en second lieu, au-dessous d’eux, la foule qui les poursuivait de ses clameurs et de ses exigences , et qu’il fallait ou satisfaire ou comprimer.

Puis venaient ceux que, pendant si longtemps, l’aristocratie avait dédaignés , écartés , relégués dans les derniers rangs, sous le nom d'œrarii; les commerçants, les industriels, les banquiers, les fournisseurs, les traitants de la république, devenus puissants par leur accord, leur union, la communauté des intérêts, l’argent dont ils pouvaient disposer. Ces œrarii , publicains , chevaliers surtout , commençaient même h former un troisième ordre et à faire la loi au sénat et à la république entière (1). Dès le temps des guerres puniques, les sénateurs avaient été obligés de laisser impunis les crimes commis par le publicain Posthumius et les moyens odieux qu’il avait employés pour s’enri-

(l) Le gens légal du mot cerarii a beaucoup tourmenté les commentateurs. Donat et Drakenborcli, surtout, en ont donné des explications tout à fait contradictoires, rappelées par M. Lebas(Comm. au ch. 18 du XXIVe liv. de Tite-Live, coll. Nisard, 1. 1, p. 910). Peut-être le savant académicien n’a-t-il pas assez nettement donne sa conclusion. Rappelons-nous que les quatre tribus de la ville étaient peu estimées, et que les tribus rustiques étaient, au contraire, très-lionorées. C’était une conséquence de l’estime des Romains pour l’agriculture. Les tribus rustiques étaient plus nombreuses et votaient les premières. Elles annulaient, par conséquent, le vote des quatre tribus urbaines, dont le nombre resta immuable , et dans lesquelles on avait refoulé les affranchis, et tous ceux qui vivaient du travail de leurs mains ou de leur Industrie, sans être propriétaires ou agriculteurs. Ceux-ci n’avaient donc que des droits illusoires. Ils payaient les impôts sans avoir réellement les droits politiques; ils n’étaient que contribuables, cerarii. Voilà pourquoi les censeurs infligeaient une grande peiné en mettant un homme inter ttrarios. Iis ne le dispensaient ni de l’impôt ni du service militaire, comme Donat l’avait pensé. Ils lui imposaient des charges sans réciprocité. (Danet, Dict., ad v. Ærarius; Duruv, Hist. des Rom., 1, p. 397 etsuiv.)

chir aux dépens de la république , et cela , parce qu’il était imprudent d’offenser, Tite-Live ne dit plus les publicains seulement, mais l’ordre des publicains (1). Constitués en ordre , ayant entre leurs mains les moyens de soutenir la guerre ou d’entreprendre les travaux publics, ils étaient devenus les maîtres de l’État ; ils pouvaient disposer du sort de la république. Il leur manquait une chose cependant ! l’assurance de l’impunité. Sans doute , les sénateurs craignaient de les offenser; mais les tribuns n’avaient pas les mômes égards pour ces rois de la finance. Ils l’avaient éprouvé plusieurs fois, et ce Posthumius même, traité avec tant de ménagements par lessénateurs, avait été condamné à une amende parles comices plébéiens. Que fallait-il ? Une seule loi.

A mesure que le luxe et l’ardeur pour les richesses, l'entraînement vers la satisfaction de tous les penchants et de toutes les passions, s’étaient répandus davantage dans Rome* les crimes avaient augmenté. Les tribunaux ordinaires n’avaient pas suffi. A côté de la juridiction civile et criminelle* on avait dû bientôt créer une juridiction politique permanente. De là, en 149, les quatre tribunaux organisés parCalpurniusPison, et destinés, sous le nom d equœstiones perpétua , à réprimer les crimes de concussion, c’est-à-dire les exactions aux dépens des particuliers; de péculat, ou détournement des fonds publics ; d 'ambitus, ou de brigue, c’est-à-dire le trafic scandaleux du vote des citoyens; de majesté, c’est-à-dire les atteintes que l’on essayerait de porter au principe même de l’État ou à l’inviolabilité tribunitienne. Cette tentative de répression était louable ; tout le monde le reconnut, et le peuple récompensa Calpurnius Pison de son zèle , en lui décernant le glorieux surnom de

(1) Palni erdinem publieanorut » in taU l empare offtnmm nolebant, (T.-L., XXV, 8.)

Frugi ou homme de bien. Mais elle ne produisit pas tous les effets qu’on en avait espérés. Calpurnius Pison n’avait pu appeler dans ces nouveaux tribunaux , ni les simples plébéiens, disposés à se vendre ou trop peu éclairés ; ni les chevaliers ou les publicains, contre lesquels surtout ils étaient créés. Il les avait composés de sénateurs, espérant trouver, daftsle premier ordre de l’État, l’impartialité, les sentiments de dignité et de justice que les deux autres ordres n’offraient pas. Maison s’aperçut bientôt que les sénateurs n’avaient ni ce respect d’eüx-mêmes, ni cette impartialité, ni même ces simples sentiments de convenance que l’on avait espéré trouver en eux. Les ambitieux ou les fonctionnaires traduits devant les quœstiones perpetuœ, trouvaient pour juges, ou bien des hommes qui s’étaient rendus coupables des mêmes crimes, ou bien des coupables en expectative qui s’assuraient d’avance l’impunité, en acquittant ceux qui , accusés aujourd’hui, pouvaient être juges l’année suivante. Il en résulta une odieuse réciprocité de bons offices. De là, des réclamations que les chevaliers, les publicains excitèrent et animèrent , dans un intérêt facile à comprendre. Si les quœstiones perpetuœ letif appartenaient , ils devenaient les maîtres réels de Rome et des provinces. Ils étaient encore obligés de prendre quelques précautions; les sénateurs les ménageaient d’autant moins qu’ils se ménageaient davantage entre eux. Si les chevaliers obtenaient le droit de siéger dans les tribunaux , quelle belle proie à dévorer, le front levé, sans ménagements, avec assurance de l’impunité !

Non-seulement les hommes d’argent aspiraient , ainsi , à jouer dans la république un rôle nouveau ; non-seulement ils étaient les maîtres de l’État, puisqu’ils pouvaient, à leur gré, dispenser ou retenir l’argent nécessaire pour les guerres et les travaux publics ; mais ils avaient su également s’emparer de presque toutes les terres, par suite, soit de la

terreur qu’ils inspiraient, soit du besoin que l’on avait d’eux. Us étaient devenus les seuls fermiers des domaines publics ; et ils n’avaient pas tardé, comme nous l’avons vu déjà, à cesser de payer les redevances. Qui aurait pu les exiger? Les sénateurs? mais les chevaliers eux-mêmes remplissaient le sénat ou le faisaient trembler. Les magistrats? mais il n’y avait plus d’autres magistrats que les riches. Les tribuns et le peuple? mais n’avaient-ils pas su désarmer, pour ainsi dire, le peuple par ces distributions si fréquentes de deux ou de sept jugères, et par la fondation de nombreuses colonies? C’est là, je n’en doute pas, tout le secret de ces fréquentes distributions dont nous avons parlé. Tous ces partages s’étaient effectués sur les terres d’acquisition récente, aux dépens des contrées nouvellement soumises. L’ancien ager n’avait pas été entamé, et , peu à peu , par des progrès lents mais sûrs , les prescriptions de la loi Licinienne avaient été violées et étaient tombées en désuétude. Deux faits le prouvent : la proposition de Tibérius Gracchus qui n’est que la reproduction, sagement adoucie , de la loi de Licinius Stolon , et les immenses richesses des grands de Rome au moment où nous sommes parvenus. Quelques mots sur ces fortunes sont indispensables pour comprendre les lois des Gracques.

J’emprunte à un ouvrage récent un tableau fort bien fait de cette extension des biens , de cet accroissement des latifundia. « Après avoir pillé le monde comme préteurs » ou consuls durant la guerre, les nobles, pendant la paix,

» pillaient encore les sujets comme gouverneurs (1); et,

(I) On n’en finirait pas si l’on voulait énumérer les maux que les gouverneurs romains causaient aux provinces. Cicéron dit que ces exactions étaient habituelles et que les provinces se gardaient même de réclamer; que, pour que les Siciliens osassent élever la voix contre Verrès , il a fallu de sa part des excès inouis (in Verr., II, 1-3). Aussi Verrès se bornait-il, pour seule apologie, à dire qu’il avait suivi l'exemple commun [ib., 17), ce qui rappelle tout à fait l'apo-

» de retour à Rome, avec d’immenses richesses, ils les » employaient à échanger le modique héritage de leurs » pères en des domaines vastes comme des provinces. Dans » leurs villas, ils voulaient renfermer des bois, des lacs, » des montagnes... Là où, jadis, cent familles vivaient à

* l’aise, un seul se trouvait à l’étroit. Pour augmenter son » parc , il achetait à vil prix le champ d’un vieux soldat » blessé ou d’un paysan endetté qui allaient bientôt perdre » dans les tavernes de Rome le peu d’or qu’ils avaient reçu.

* Plus souvent, il prenait sans rien donner (1). Un ancien » écrivain nous montre un malheureux en procès avec un » homme riche, parce que celui-ci, incommodé par les » abeilles du pauvre , son voisin , les avait détruites. Le » pauvre protestait qu’il avait voulu fuir, établir ailleurs » ses essaims, mais que, nulle part, il n’avait pu trouver » un petit champ où il n’eût encore un homme riche pour » voisin. Les puissants du siècle, dit Columelle, ont des

logie de Brantôme en faveur du maréchal de Gié sous Louis XII. Le plus grand éloge que Cicéron fasse de Pompée (Pro leg. Manil., 13 et 22), c’est qu’il ne pille pas les provinces. « Les grands de Rome, ruinés par le luxe , sollicitaient une » province pour rétablir leur fortune par le pillage. » (M. Villemain, art. Cicéron, dans la Biogr. univ., VIII, p. 356.) — Le meilleur commentaire de ces paroles se trouve dans la belle conduite de Cicéron pendant son proconsulat en Cilicie et dans les détails confidentiels qu’il donne à Atticus sur les exactions et les brigandages de son prédécesseur Appius (ad Att., I. V et VI , coll. Leclerc, XXII).

(1) Parentes aut parvi liberi militum , ut quisque potentiori confinit erat, sedibus pellebantur (Sali., in Jugurtha, 4i). Ce passage de Salluste a rappelé à son traducteur, M. Durozoir, ces vers d’Horace, qui expriment poétiquement le» usurpations des grands, le dépouillement des faibles :

Harisque Baiis obslrepentis urges Summovere litlora,

Parum locuples continente ripa.

Quid? quod usque proximos Revellis agri lerminos, et ultra Limites clientium Salis avarus? Pcllitur paternos In sinu ferens Deos,

El uxor, et Tir, sordidosque natos .

(Od. 11, 18)

» propriétés dont i|s ne peuvent même pas faire le tour à » cheval ; et une inscription , récemment trouvée près de » Yiterbe , montre qu’un aqueduc long de six milles ne tra- » versait les terres que de neuf propriétaires... La petite » propriété disparaissait du sol de l’Italie , et avec elle cette » forte population de laboureurs,,. Spurius Ligustinus, » centurion, après vingt-deux campagnes, à l’âge de plus » de cinquante ans , n’avait pour lui, sa femme et ses huit » enfants , qu’un arpent de terre et une cabane (1 ), » Nous compléterons ce tableau, si vigoureusement tracé, par quelques faits que nous empruntons surtout à un savant mémoire publié, il y a quelques années (2). Pline affirme que , sous Néron , six individus étaient, à eux seuls, propriétaires de la moitié de l’Afrique romaine (3) . Sénèque, qui possédait lui-même une immense fortune , disait aux riches de son temps qu’ils ne se contentaient pas de posséder des terres qui , autrefois , avaient nourri tout un peuple ; de détourner les fleuves de leur cours pour les conduire dans leurs propriétés; qu’ils voulaient même renfermer les mers dans leurs vastes domaines (4). Il faut faire, sans doute, ici, la part du rhéteur. De même, il faut faire la

(1) M. V. Duruy, Hist. des Romains, II, p. 46-47.

(2) Dissertation sur les faits les plus curieux de prodigalité, de luxe, d'agglomération de fortune, chez les Jiomains, par M. Peignot, Mémoires de l’académie de Dijon, 1836.

(3) S ex domini semissem Africa possidebant (Hist. nat., XVIII, 7).

(4) Ager uni domino, qui populum cepil, anyustus est. lllustrium ftuminum per privalum decursus, et amnes magni,magnarumque gentium termini, usque ad ostium a fonte, vestri sunt. Hoc quoque parum est, tu'** latifundiis vestris maria cinxistis (Sen., epist. 89). — Sous l’empire, nous avons des exemples encore de ces vastes domaines. Ausone n’a pas assez de diminutifs pour décrire son petit héritage. : parvum hœrediolum, et ce petit héritage se composait de 700 jugères, dont 200 de terres labourables, 100 de vignes, 50 de prairies et 350 de forets. On se contenterait volontiers de la modeste aisance du rhéteur bordelais :

Agri bis ccnlumcolo jugera; vinea centum

Jugeribus colitur, prataque dimidium.

Sylva supra duplum quam prat a el vinea et arvum.

part du satirique dans ce célèbre passage de Pétrone , oü il nous représente le greffier de Triinalchion , venant lui faire l’exposé de ce qui s’est passé , sur ses terres , le 7 des calendes de juillet. Dans ce seul jour , sur le seul domaine de Cumes , il est né trente garçons et quarante filles ; il a été récolté cinq cent mille boisseaux de froment (qui, à 8 litres le boisseau ou modius, donnent 40,000 hectolitres); il a été attelé 500 bœufs ; un incendie a éclaté dans les jardins de Pompée. « Depuis quand, s’écrie Trimalchion, m’a-l-on » acheté les jardins de Pompée (1) ? — Depuis l’année der- » nière, » répond l’intendant. Ainsi Trimalchion, dans lequel Pétrone a personnifié l’orgueil , la sottise , les turpi-. tudes des riches de son temps , ne savait même pas être propriétaire d’un magnifique domaine. Dans un autre endroit, Pétrone fait dire à Trimalchion que, tout ce qui flatte le goût de ses convives , est récolté dans l’une de ses métairies , qu’il n’a pas encore visitée , et qui est située dans

( I) J'adopte la traduction de M. lléguin de Guerle, en mettant le» jardins < If Pompée. Dans la collection de M. N isard, on a traduitde la même manière les mois horti Pompeiani. M. J. V. Leclerc (des Journaux chei les Romains, p. 211 et 395) a traduit deux fois ce passage, dans le texte et dans les notes, et aux deux endroits, il à mis les jardins de Pompêi. Malgré tout le respect que je dois au savant doyen de la faculté des lettres, je ne puis m’empécher de rejeter cette Interprétation, La scène du festin de Trimalchion est en Campanie. Trimalchion aurait dû savoir, etaurait su certainement, ce qu'on avait acquis, pour lui , à quelques lieues de sa résidence; il pouvait ignorer ce qu’on avait acquis i Rome où étaient les jardins de Pompée. D’ailleurs, qu’est-cc que les jardins de Pompêi? Les jardins de Pompée, à Rome, sont, au contraire, fort célèbres; ils étaient situés dans la quatrième région de Rouie, comme nous l'apprenons par Sextus Rufus , et dans le quartier des Carènes. De lé , lors de l’entrevue de Brindes entre Octave et Antoine d'une part, et Sextus Pompée de l’autre , le jeu de mots de celui-ci. • Où souperons-nous ? • disait Antoine. • Dans mes carènes , • répondit Sextus, fai-' sant allusion à l'usurpation des jardinset de la maison de Pompée par Antoine ( Plut., Ant., 33). — Cicéron parle plusieurs fois de ces jardins de Pompée ( Epist. ad Quint., Il, 6; Lecl., XXV, p. 124), et surtout dans les Philippiques (II, 2(1 et 21), Il est vrai qu’il y aurait quelque chose de piquant à supposer que Trimalchion ne savait pas, vivant en Campanie, ce qu’il possédait en Campanie. Mais il resterait toujours à expliquer ce qqe c’étaient que les jardins de Pompêi. Pompé! contenait, sans doute, bien des jardins.

les environs de Terracine et de Tarente (villes qui sont à plus de cent lieues de distance l’une de l’autre). Ailleurs Trimalchion décrit la corruption et le luxe des Romains , en citant des vers , que Pétrone nous a ainsi conservés et transmis, d’un des poètes les plus célèbres de l’époque de César, Publius Syrus, auteur et acteur de mimes. Enfin, entraîné par son désir immodéré d’augmenter ses richesses et de continuer ses possessions , comme disaient les historiens et les moralistes romains , le héros de Pétrone ne désire qu’une chose avant de mourir , réunir l’Apulie à ses domaines. Toutefois il ne serait pas fâché, non plus, de joindre la Sicile à quelques terres qu’il possède de ce côté, afin de pouvoir, si l’envie lui en prend , passer en Afrique sans sortir de chez lui (1).

Ces textes vont au delà de la vérité ; les faits ont été exagérés sans doute par le satirique et le rhéteur. Je le veux bien , quoiqu’il soit très-probable que , si les détails étaient exagérés, le fond devait être vrai. On n’aurait pas inventé le personnage de Trimalchion, si les Tigellins, les Narcisses, les Pallas , les favoris ou les affranchis de Néron, n’avaient pas écrasé le reste de la population par leur luxe , leurs débauches, leurs scandales, et leur ineptie. Mais, dira-t-on, ces faits ne prouvent rien pour l’époque où nous sommes arrivés; ce qui se passait, en supposant les faits réels, au

(1) Vinum , inquit, si non place t , mutabo : vos illud, oporlet, bonum faciatis. Deorum beneficio non emo, sed n une, quidquid ad salicam facil, in suburbano nascitur eo, quod ego adhuc non novi. Dicilur confine esse Tarracinensibus et Tarentinis. JV une conjungere agcllis Siciliam volo, ut, quum Africain libuerit ire, per meos fines navigem (Satvr. 48). — Vil calendas sextiles inprcedio Cumano, quod est Trimalchionis , nati sont pueri XXX , puellœ XL; sublata in liorreum , ex area, tritici milita modium quingenta t boves domili quingenti... Kodcm die incendium factum est in hortis Pompeianis, ortum ex cedibus JVastœ, villici. — Quid ? inquit Primalchio ; quando mihi Pompeiani horli emli sunt? — Anno priore, inquit actuarius (ibid. , 53). Luxurie vicia Alartis marcent mania (ibid., 55 ). Quod »i contigerit Apuliœ fundos jungere, satis vivus pervenero (ibid., 77).

premier siècle de notre ère , se passait-il au second siècle avant Jésus-Christ? Je vais citer des faits concernant cette époque. 1 1 est important que nous voyions bien , et cette concentration des propriétés , et la disparition de la classe moyenne et des hommes libres , et la dépopulation de l’Italie entière. Ce sont tous ces faits qui justifient les Gracques , en prouvant combien il fut malheureux, pour Rome, que leurs lois n’aient pas été exécutées. Je suis convaincu qu’elles auraient rendu impossibles tous ces excès.

Cicéron n’était pas , il s’en faut de beaucoup , un des plus riches citoyens de Rome. Cependant, il possédait de nombreuses villas , et il nous apprend, lui-même, que l’une de ses maisons lui avait coûté 3,500,000 sesterces (1) (735,000 fr.). C’étaient, en général, des propriétés de luxe. Cornélie , la mère des Gracques, avait, auprès de Misène, une maison de campagne qui lui avait coûté seulement 75,00 0 drachmes, c’est-à-dire 72,000 fr. environ. Lucullus , quelques années après , l’acheta 500,200 drachmes, ou 480,000 fr. à peu près (2). Suivant Cicéron (3), Crassus avait une fortune de cent millions de sesterces, vingt et un millions de nos francs. Cette colossale fortune ne nous étonne pas trop , lorsque nous voyons , sur la via A ppia , près des ruines du cirque de Caracalla , à peu de distance des catacombes de Saint-Sébastien et de la fontaine Egérie, les restes, encore si imposants, du tombeau de Cecilia Metella, fille de Metellus Creticus, et femme du triumvir Crassus , comme le témoigne l’inscription ; vaste forteresse fu-

(1) Pour la fortune de Cicéron, voir l’Introduction de M. Leclerc, 1. 1, 1” partie, p. 118, et p. 313 et suiv. De Crasso domum emi millibus nummum XXXV (Ad famil., V, 6). Cicéron avait des campagnes il Pompéi, à Antium, à Tusculum, à Formies, à Arpinum. Il en parle fréquemment el surtout dans la lettre 9 du IIe livre à Attiras.

(2) Plutarque, Vie de Marius, 35.

(3) De Republ., III, 7. — Cur autem, si pecunice modus statuendus fuit feminis, P. Crassi filiaposset habert, si unicapatri esset,œris milites, salva legs? (Coll, de M. Leclerc, t. XXXII, p. 180.)

nèbre, revêtue de marbres précieux , et qui offrit le premier exemple de ce luxe jusqu’alors inconnu aux Romains; lorsque nous nous rappelons que Crassus avait coutume de dire que personne n’était riche, s’il ne pouvait pas entretenir une armée avec ses revenus, lever six légions, et un grand nombre de troupes auxiliaires en infanterie et en cavalerie (t). Pline confirme ce propos de Crassus, mais en ajoutant que Sylla était encore plus riche (2). Plutarque , enfin , donne quelques autres détails et nous explique l’origine de la colossale fortune de Crassus. Suivant l’historien grec , Crassus , au moment où il entra dans le monde , n’avait qu’une fortune de 300 talents, ce qui est déjà bien raisonnable, puisque, en évaluant, avec M. Saigey , le talent attiqueà5,750fr., cette somme nous donnerait 1,725, 000 fr. Lors de son départ pour la guerre contre les Parthes, dans laquelle il succomba , Crassus fit faire un inventaire de sa fortune, et il trouva qu’elle montait à 7,100 talents , c’està-dire 40,825,000 fr.; c’est presque le double de celle que Cicéron lui attribue. Comment Crassus avait-il pu augmenter si prodigieusement sa fortune ? Suivant Plutarque, il avait d’abord reçu ou acheté à vil prix , lors de la dictature de Sylla , les biens des proscrits. Ensuite , il avait un grand nombre d’esclaves distingués parleurs talents, lecteurs , écrivains , banquiers , hommes d’affaires , médecins, maîtres d’hôtel , qui lui tenaient compte de tous les bénéfices qu’ils réalisaient dans leurs diverses industries (3).

(1) Mulli ex te audierunt, cum dieeres neminem esse divitem, nisi qui exercitum ulere pusset suis fructibus... F.x hoc proposito numquam eris dites antequam tibi ex luis possessiouibus tantum reficiatur, ut ex eo tueri sex legiones et magna equilum ac peditum auxilia possis (Cic., Paradoxa, VI ; Leclerc, XXIX, p. 270 ; Lambin, IV, p. 687, G).

(2) Plin., Hist. nat., XXX11I, 10.

(3) Suivant un voyageur que j’ai déjà cité, il existe encore, à Rome, quelque

chose d’analogue, La plupart des magasins sont tenus par des préte-noms pour le compte de l’aristocratie romaiue, des prélats et des cardinaux (Valéry;— Yovages en Italie). __

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En outre , il avait parmi ses esclaves cinq cents maçons et architectes. Rome était bâtie presque entièrement en bois; les maisons étaient f en outre , très-élevées ; les incendies étaient fréquents et redoutables. Aussitôt qu’un incendie éclatait, Crassus se transportait sur les lieux avec ses cinq cents esclaves. 11 traitait à vil prix avec les propriétaires des maisons qui brûlaient, et de celles qui étaient menacées, puis il employait ses esclaves à éteindre le feu. Par ce moyen , il était parvenu à posséder une très-grande partie de Rome (1), Quelques autres faits, moins saillants, confirment ce que Plutarque nous apprend de Crassus. Athénée dit (2) qu’il n’était pas rare de trouver des citoyens romains possédant jusqu’à vingt mille esclaves. Au commencement des guerres civiles entre César et Pompée, le futur dictateur trouve , en face de lui, dans le Picenum, Domitius Ahenobarbus à la tète de trente cohortes. Domitius, voyant ses soldats indécis , promet à chacun d’eux quatre jugères sur ses possessions, et une part proportionnée aux centurions et aux vétérans. Quelle devait être la fortune d’un homme qui pouvait distribuer, sur ses biens, sans se ruiner assurément, environ cent mille jugères ou 25,000 hectares (3) !

Des derniers faits que noua venons d’exposer , résulte une autre conséquence ou l’indice d’un autre mal, qui se

(1) Plutarque, Vie de Crassus, ch. 1 et 2.

(2) Deipnosoph., VI, 104.

(3) Militibus in concione agroi ex suispossessioniius pollicetur , quaterna «h tinguloe jugera, et pro rata parte centurionibut evoeatieque (César, Guerre civ,, I, 17). Mon évaluation n’a rien d’exagéré. Domitius dit lui-même qu’il avait trente cohortes. Or nous savons que la légion romaine se composait à cette époque de 6,000 hommes, et sc subdivisait en dix cohortes. Donc chaque cohorte renfermait COO hommes, et les trente cohortes de Domitius formaient 18,000 hommes; quatre jugères pour chacun font 72,000 jugères ou 18,000 hectares. Nous pouvons supposer que la part des vétérans et des centurions s’élevait bien à 28,000 jugères ou 7,000 hectares, en donnant à chacun de ceux-ci , suivant l’usage, une part double, et aux cavaliers une part triple de celle que recevaient les fantassins.

propageait de plus en plus , et que Licinius Stolon avait inutilement essayé de combattre : la substitution des esclaves aux hommes libres dans les travaux de la ville et de la campagne , dans les arts manuels et industriels aussi bien que dans les travaux de l’agriculture. Tous les riches suivaient, de près ou de loin, l’exemple de Crassus; ils avaient parmi leurs esclaves des tisserands, des ciseleurs, des brodeurs , des peintres, des architectes, des médecins, des précepteurs. Suétone nous dit qu’ Auguste ne porta jamais que des habillements fabriqués , dans sa maison , par ses esclaves. Atticus louait au public ses esclaves en qualité de copistes; Cicéron avait des ateliers d’ouvriers. Les prêtres des temples, les collèges de pontifes , avaient également des familles d’esclaves. Le gouvernement employait des esclavespour les postes subalternes de l’administration, la police , la garde des monuments , les arsenaux , la fabrication des armes , la construction des navires et des machines de guerre. Ainsi les hommes du peuple ne trouvaient pas d’emploi à la ville, la concurrence étant impossible entre les plébéiens, pères de famille , et les esclaves qui travaillaient en grand , dans dévastés ateliers, pour le compte de leurs maîtres, sans soucis ni inquiétudes, et, dès lors, à bon marché (1). A la campagne , c’était bien pire encore. Tous les faits prouvent qu’on n’employait plus que des esclaves à la culture des terres. Caton ne recommandait- il pas de les vendre quand ils étaient hors de service, comme l’on vendait, ou comme l’on devait vendre, les vieilles ferrailles, les vieilles charrues, les bœufs épuisés par l’âge et par les fatigues (2) ? Yarron ne disait-il pas que ces ma-

(1) Consulter M. Duruy, II, p. SOetsuiv. ; M. Dureau de la Malle, Ec. polit, des Rom., I, ch. 15, p. 143; 1. II, ch. 2, p. 231.

(2) Plut., Caton le Censeur, 6 et 7. — Vtndal oleum... vinum... bovet velu lot... plaustrum velus, ferramenta vetera, servum senem, servum morbo-

(Cat. de R. R.). Plutarque, au milieu de mœurs plus douce*, protestait

chines animées, instrumentum vocale , étaient plus utiles que les machines demi-muettes , instrumentum semi-mutum, telles que le cheval , le bœuf et le chien , et même que les machines muettes, instrumentum mutum , la charrue et les autres instruments de l’agriculture?

Après cela , je ne doute pas avec M. Dureau de la Malle , qu’on n’ait augmenté singulièrement le nombre des esclaves en Italie. Mais enfin , il est certain que la substitution du travail servile au travail libre était déjà un fait ancien , puisque Licinius Stolon avait cru devoir , par des dispositions formelles de sa loi, conjurer le danger. Je crois, de plus, qu’il faut distinguer les époques. Dans les premiers siècles de Rome, les esclaves avaient dû être rares, puisque les guerres des Romains étaient restreintes à l’Italie. Ils durent augmenter de nombre, et baisser de prix , à mesure que les conquêtes des Romains s’étendirent en dehors de la péninsule. Ils étaient encore assez chers du temps de Caton, puisque Plutarque , dans le même passage que je viens d’indiquer, remarque, comme une preuve de l’avarice de l’illustre censeur, qu’il ne paya jamais d’esclaves plus de 1,500 drachmes, c’est-à-dire 1,440 fr. Mais après les grandes conquêtes des Romains en Corse, en Sardaigne, en Espagne, en Grèce, en Orient, les prix baissèrent par suite de la multitude de cette marchandise humaine qui abonda sur le marché. Les esclaves lettrés, venus de l’Orient et de la Grèce, conservèrent leur prix, quoique nous apprenions par Horace que son esclave Dave, qu’il a rendu

contre ces principes : • Je n’aurais jamais le cœur de vendre mon vieux bœuf la- » boureur, encore moins mon vieil esclave. Les animaux eux-mêmes sont

• l'objet delà bienfaisance et de la bonté... Nourrir des chevaux ou des chiens, » lors même qu’ils sont épuisés de travail ou quand ils ont vieilli, c’est le pro-

• pre d’un homme naturellement bon. » — Caton , dit M. Villemain, n’entendait pas ces délicatesses. (Voir les textes et les rapprochements ingénieux de M. Michelet, Hist. Rom., 11, p. 96 et 97, notes.)

si célèbre, ue lui avait coûté que 500 drachmes, 480 fr. (1) ; mais ceux qui n’étaient propres qu’à des travaux manuels, ceux qui venaient de l’Espagne, de la Thrace, de la Sardaigne , ne coûtaient que quelques cents francs. Ajoutons qu’ils coûtaient peu à nourrir, S’il faut même en croire Diodore de Sicile, les grands ou les riches de Rome laissaient les esclaves vivre de leur industrie. Suivant cet historien , les chevaliers employaient, en Sicile, des troupes nombreuses d’esclaves à labourer les champs et à garder les troupeaux. Mais ils leur fournissaient si peu de nourriture qu’il fallait que ces malheureux mourussent de faim ou vécussent de brigandages. Aussi se jetaient-ils sur les grandes routes, armés de lances et de massues, et dévastant les campagnes, si bien que les habitants seuls des villes fortifiées pouvaient se considérer comme ayant quelque chose en propre. Les gouverneurs de l’île n’osaient pas punir ces esclaves, parce qu’ils appartenaient à l’ordre, si puissant, des chevaliers (2). De ces désordres résultèrent, en Sicile, les deux terribles guerres d’esclaves, qui éclatèrent en 132 et eh 103. Je ne pense pas que les choses aient été aussi loin en Italie; mais il est certain que là, comme en Sicile, le travail par les esclaves était préféré pour des raisons d’économie.

D’ailleurs , lors même que l’on aurait continué à employer des hommes libres à la culture , l'amélioration n’aurait pas été très-sensible. Les plébéiens n’auraient pu trouver dans ce travail , tel qu’il était au vie siècle de Rome , à l’époque où nous sommes parvenus , des moyens

(0 ... Quid ? si me stullior ipso ,

Quingentis empto drachmis . deprehenderis?

(Sat. II , 7, v. 42-13.)

(J) Diod. de Sicile , fragm. da liv. XXXIV. — L’historien ajoute : . Les chc- » valiers étaient juges dans les procès Intentés anx gouverneurs des provinces, et • ils en étaient redoutés. » (Ce fragment se trouve dans les extraits de Photius, p. 524 ; 11 fait partie de la récente traduction de Diodore par M. F. Hoefer. IV p. 401 et 402.) ’ ’

suffisants d’existence. La funeste tendance , que les lois Liciniennes avaient combattue, n’avait pas tardé à reparaître plus énergique \ les terres de labour étaient abandonnées pour les terres de pâture, t Les pères de famille , disait » Varron , aiment mieux faire agir leurs mains dans les » cirques et les théâtres que dans les guérets et les vi- » gnobles. Aussi nous payons pour qu’on nous apporte » d’Afrique et de Sardaigne le blé nécessaire à notre nour- » riture ; nous faisons la vendange dans les îles de Cos et » de Chio. Dans cette terre où les pâtres, qui bâtirent » Rome , ont enseigné à leurs fils la culture des champs , » nous voyons les descendants de ces cultivateurs habiles , » par avarice , au mépris des lois , transformer en prairies » les terres labourables , ignorant peut-être que l’agricul- » teur et le pâtre ne sont pas une même chose (1). » Il fallait peu d’hommes pour cultiver ces prairies. Cependant le mal ne s’arrêta pas là. Peu à peu les prairies elles-mêmes furent abandonnées ou du moins mises à un rang inférieur. Les villas se formèrent surtout pour l’agrément. Cette nouvelle cause do ruine pour l’agriculture de l’Italie se fit sentir de bonne heure. Dès l’époque de la seconde guerre punique , la Campanie et surtout les bords du Vulturne , c’est-à-dire les plaines de Sinuessa , au-dessous du Massique et du Falerne, étaient plutôt cultivés pour l’agrément que pour les besoins de la vie ; aussi ce pays n’ offrit-il à l’armce de Fabius que des ressources momentanées (2). La spéculation n’était pas cependant étrangère à cette transformation. Mais quelle singulière exploitation que celle des villas de luxe 1 Yarron nous apprend (3) que

(1) Ibi contra progenies eorum (ngricolarum), propter avaritiam, contra leges, ex tegelibut fecit prata (Yarr., de R. R., Il, Procm., 3, 4).

(2) Ea regio prirsenlis erat copia, non perpétua; arbusta, vineague, et contita omnia magis amants quam necessariit fruclibui (T.-L., XXII, 15).

(3) De R. R., III, 11, 17.— J’ai déjà dit que la Sicile dut désormais nourrir l’ita-

les caprices, la mode, l’avidité et la gourmandise des Romains avaient inventé des piscines, des étangs d’eau dormante, douce ou salée, des volières, où l’on élevait des paons, des pigeons, des grives, des merles, des loirs, des escargots, des cailles, des ortolans, des lièvres, des lapins , des cerfs et des chevreuils , des murènes et d’autres poissons si nombreux, que , dans les seules piscines de Lucullus, Caton d’Utique, tuteur du fils de Lucullus, vendit du poisson pour quatre millions de sesterces , 840,000 fr. (1). Ainsi , comme dit très-bien M. Dureau de la Malle , les abus se propageaient dans une progression effrayante. L’emploi du pouvoir et de la force avait d’abord détruit les petites propriétés ; puis, dans les vastes domaines des grands, l’avarice avait transformé en pâtures les terres de labour ; puis venaient , par suite des passions honteuses et de l’avidité croissante des riches , les villas de luxe. Ainsi la population libre disparaissait ; la culture cessait ; des foyers pestilentiels se formaient sur tous les points de l’Italie par l’augmentation de ces eaux stagnantes, de ces lagunes factices et sans écoulement, créées pour la satisfaction de grossiers plaisirs ou pour l’accroissement de la fortune de quelques grands. Varron a constaté, en effet, que les villas où l’on entretenait ces objets de luxe rapportaient moitié plus qu’une propriété de même étendue , mais cul-

lic. Les Romains semblaient l’avoir prévu de bonne heure. Dès la seconde guerre punique, Lévinus déclare aux Siciliens qu'ils ne doivent plus s’occuper que de l’agriculture, parce que leur île doit être la ressource de Rome et de l’Italie entière (T.-L., XXVI, 40. — Cf. XXVII, 6 et 8) Le premier discours de la seconde action de Cicéron contre Verrès fait comprendre toute l'importance que les Romains attachaient à la Sicile (Coll. Leclerc, t. VII, surtout p. 187). — Cette île a toujours été, dit un historien, la vache nourricière de l’Italie (Michelet, Hist. de Fr., 111, p. 15).

(1) M. Dureau de la Malle donne ce chilfre (II, p. 49); un peu plus loin (p. 178), il dit 40,000,000 de sesterces; par conséquent, plus de 8 millions de francs. Le premier chiffre est déjà presque invraisemblable , que dire du second ?

tivée en céréales (1). Les lois agraires auraient pu seules reconstituer une population d’agriculteurs libres , arrêter les progrès de la corruption , et cette insalubrité croissante de l’Italie , mal terrible contre lequel la péninsule se débat encore aujourd’hui. Le mal était bien profond, sans doute, à l’époque des Gracques. 11 n’en est que plus beau et plus généreux de leur part de s’être sacrifiés pour l’arrêter.

Une seule question nous reste à traiter en quelques mots. Quelle pouvait être , dans cette situation , la population de Rome? Les plébéiens de Rome, en 183, lors de l’apparition des Gracques , n’étaient plus cette masse turbulente , remuante , mais pleine d’activité et d’énergie , que l’on

(I) Je ne puis qu'indiquer toutes ces graves questions. On trouvera des détails fort intéressants sur ces points curieux et instructifs dans M. Dureau de la Malle (H, p. 49, 175, 199, 209). Dans une seule villa on engraissait 5,000 grives; elles se vendaient 3 fr. 3G c. pièce. La villa rapportait plus de 15,000 fr. Dans une autre, les paons rapportaient la même somme ; ils se vendaient 5G fr. pièce ; leurs œufs pouvaient se vendre 5 fr. 60 c. Le couple de pigeons se vendait ordinairement 56 fr., mais les pigeons d’élite allaient jusqu’à 280 fr.,et l’on en vit même refusés à 448 fr. le couple. Les oies , et surtout leur foie, très-estimé des gourmands de Rome, se vendaient aussi fort cher. Les escargots étaient énormes, puisque leur coquille contenait quelquefois plus de 10 litres. Ils se vendaient un prix exorbitant, en raison même de la peine qu’il fallait prendre pour les engraisser. Quant aux piscines, il faut lire tout le chapitre de Varron, traduit par l’auteur. On se fait une idée de leur importance par les ruines des piscines de Néron, près de Baies. — M. Dezobry a recueilli aussi avec patience et mis en œuvre, d’une manière fort ingénieuse, des renseignements nombreux sur les villas et leur exploitation (lettre 88 , t. III, p. 212-205; lettre 92, même volume, p. 309- 316; lettre 93, ibid., p. 317-325). — Le type des villas, celle où sans doute ces profusions ont été portées le plus loin, est la célèbre villa Adriana, près de Tivoli. Nous ne pouvons plus en juger que par ses ruines gigantesques. Mais ces ruines nous donnent une idée de l’étendue immense de ces maisons de campagne, et des sommes qu’elles devaient engloutir, sans rien rapporter. Adrien avait beaucoup voyagé ; il avait réuni, dans sa villa, des copies de tous les monuments, et la reproduction des paysages qui l’avaient le plus frappé, dans les provinces de son vaste empire, et surtout en Grèce. Un théâtre ordinaire, un théâtre nautique, une académie , de vastes constructions de tout genre, la vallée de Tempe, tout cela trouvait place dans cette vaste habitation. En outre, une quantité immense de statues y ont été trouvées ; déjà le Musée du Vatican, et les galeries particulières de Rome, en contiennent un si grand nombre, qu'on a dit avec raison que la villa Adriana était une vraie carrière de marbre ; on en trouve de nouvelles chaque jour.

avait vue pendant les premiers siècles de la république. Ils se composaient d’abord des descendants des anciennes familles plébéiennes, décimées par les guerres et la misère. Les tristes héritiers de ceux pour lesquels Spurius Gassius, Térentillus Arsa, Yoléron, Yirginiüs, Licinius Stolon, Publilius Philon, Hortensius, avaient soutenu tant de luttes et même versé leur sang, étaient maintenant abrutis par la misère, les débauches , l’inconduite. Plus de travail, pour eux, dans les campagnes exploitées, au compte des grands et des riches , par des esclaves ; plus de travail , pour eux, dans la ville; d’abord, parce qu’il existait un préjugé ancien contre les travaux manuels, contre l’industrie, indigne du peuple-roi; ensuite, parce que, déjà, la fatigue était venue à la suite de ces guerres qui leur avaient si peu profité; enfin parce que, même avec une bonne volonté qu’ils n’avaient pas , la concurrence du travail libre leur aurait été impossible avec les esclaves de professions industrielles ou libérales que les riches entretenaient. Une seconde partie de cette population oisive et corrompue se composait des soldats licenciés. « Quand l’ennemi était près de Rome , dit encore un historien que j’aime à citer , parce que personne n’a exposé, plus nettement que lui, toutes ces questions , « les campagnes étaient courtes , et le soldat , re- » devenu bien vite citoyen, retrouvait, après quelques » jours d’absence , sa femme , ses enfants et ses tra- » vaux (1). » Maintenant il n’en est plus ainsi. Les campagnes se font en Espagne, en Numidie, en Grèce, en Asie. Elles durent quinze et vingt ans. Les légionnaires s’habituent si bien à cette vie des camps que, quelques années après, César ne peut faire cesser une sédition parmi ses soldats, qu’en les déclarant indignes du nom de commilitones, et dignes tout au plus du titre de quirites, citoyens,

(i) M. Duruy, II, ».

le plus beau titre de l’ancienne république (1) ! Tant la séparation était profonde déjà entre les citoyens et les soldats ! La guerre était devenue un métier. Dans l’ancienne république , il avait fallu quelquefois obliger les soldats de s’enrôler; et cependant les sentiments patriotiques les poussaient à chasser l’ennemi de leur territoire ; ils pouvaient voir , comprendre , sentir eux-mêmes , les nécessités de la guerre. Maintenant personne, sauf les sénateurs, ne

(I) Nous avons vu la même Chose sous l’empire; des luîtes incessantes entre les bourgeois et les militaires ; le mépris affecté et les vexations de ceux-ci sur les "premiers. La sédition apaisée par César éclata à Rome en 4fi, après les succès du dictateur sur Pompée, les Alexandrins et Pharnace. Suétone (Cés., 70) donne le discours. Dion Cassius (XL11 , 62) dit d’une façon assez bizarre, en tra duisant le son plus que le mot, que César appelait ses soldats ù> K'jïpirai. Appien (de B. C. , Il , 93) fait très-bien comprendre tout ceci, avec son exactitude et son intelligence ordinaires : dpxop.evoi; Xéyetv, vcoXéra; dvrt jrpaTiwTÜv Ttporeiirsv, 6rtp èai'. oupéoXov à'pei(iévti>v tt,; orpavelaç, xi\ Iôiùjteuovtwv. Cette séparation entre les citoyens et les soldats ne fit qu’augmenter. Germanicus apaise une sédition de la même manière et en citant l’exemple de César . Quod nomen huic cœtui dabo ? Milites ne appellem, qui (ilium imperatoris vestri vallo et armis circumsedislis?... Divus Julius seditionem exercitus verbo uno competcutt, quirites vocando qui tacramentum ejus de treeta liant (Tac., Ann., 1,42). il. Bumouf (trad. de Tacite, 1, p. 428, notes) fait très-bien observer que Chénier h’a pas rendu la force de l'expression en disant :

Jules, chez les Gaulais, vit son camp mutiné;

II s’écria ; Romains! et tout fut terminé.

(Tibère, act. Il, sc. 2.)

D’abord parce que la sédition n’éclata pas en Gaule, mais à Rome ; ensuite parce que le mot de Romains n’était une injure pour personne, tandis que quirites était un affront pour les soldats, ce mot les assimilant à ce peuple qui se livrait aux paisibles occupations ou aux loisirs du Forum. — Le mouvement de César et celui de Germanicus sont oratoirement imités d’un discours de Scipion dans Tite-Live, mais quelle différence! Scipion dit à ses soldats révoltés : Quos ne quo Homine quidem appellare debeam , scio. Civet? qui a patria vêtira descistit; an milites? qui imperium auspiciumque abnuitlis.. etc. (Tit.-Liv., XXV1I1, 27). Alors encore le mot eivet était honorable. Il était un affront, à l’époque de César déjà ; il plus forte raison, sous l’empire. Le discours de Germanicus le prouve. Lampride nous apprend (Alex. Sévère, ch. 52 et suiv.) que son héros licencia, de mémo, et dispersa une légion rebelle en disant : Discedile, quirites , et arma deponite. C'était, Il est vrai, l’époque de la toute-puissance des soldats, du despotisme militaire, comme on l’a Justement appelé. Mais cette puissance remontait plus haut, et tous ces faits viennent confirmer ceux que j’ai déjà rappelés dans une note précédente. (Voir plus haut p. 237 et 238, note.)

comprend plus, ne sent plus également, la nécessité de ces guerres lointaines que la république entreprend. Aussi , lorsqu’il s’agit de combattre en lllyrie, en Espagne, en Corse ou en Sardaigne , la république est-elle obligée d’imiter les Carthaginois et de se servir de troupes mercenaires. Le nombre en alla croissant , je l’ai déjà prouvé. Mais lorsqu’il s’agit de combattre dans de riches contrées ; lorsque l’expédition promet du butin , les volontaires se présentent en foule. Ils avaient vu, dit Tite-Live, revenir riches ceux qui avaient combattu dans des guerres semblables (1). Pauvres aujourd’hui, ils pouvaient devenir riches demain , grâce aux excès de la victoire et aux hasards du butin. Mais quelles armées! Des soldats sans discipline, sans patriotisme; ayant un attachement aveugle pour leurs chefs; prêts à combattre leurs concitoyens, comme les ennemis ; étrangers et même hostiles à tout autre genre de vie qu’à la vie des camps ; sans famille , sans affections , perdus de débauches , insolents parce qu’ils tenaient le sort de l’État entre leurs mains , voilà ce qu’étaient devenus les soldats de Rome! Aussi Pompée , César, Brutus , Octave et Antoine , peuvent-ils en avoir ; les soldats étaient à vendre. Sans doute ce fut une triste nécessité d’armer les prolétaires , comme fit Marius dans la guerre de Jugurtha; mais ce mal, si terrible, était inévitable et palliait même peut-être un mal plus grand. Licenciés, après les victoires et les traités , ces hommes ne pouvaient pas rester en repos. Ou bien, ils refusaient les terres qu’on leur distribuait et s’échappaient des colonies pour venir grossir

(l) M. Duruy en cite deux exemples. Lorsqu’on sut, en 190, que Scipion l’Africain accompagnerait son frère Lucius en Asie , il se présenta 5,000 volontaires (T.-L., XXXVII , 4). En 172, au commencement de la guerre de Persée, Il s’en présente un bien plus grand nombre : Quia locupletes videbant qui, priore Maeedonico bello, aut advenu t Antiochum in Asia, itipendia [tarant [Ibid., XL1I, 32).

à Rome la foule des clients des grands personnages , ou bien, ils se montraient disposés à se vendre à tout ambitieux qui voudrait acheter leurs services. Catilina ne trouva-t-il pas ses plus chauds , ses plus fermes , ses plus sûrs appuis , dans les vétérans de Sylla établis en Campanie? Peu leur importait la cause , pourvu qu’on les payât ou qu’on leur promît du butin. Quel rapport entre Sylla , restaurateur de l’aristocratie, et Catilina, qui devait commencer par massacrer les grands et les riches ? Les mêmes soldats combattirent successivement pour l’un et pour l’autre (1).

Une autre partie de la population romaine, à l’époque des Gracques , se composait d’affranchis. Les esclaves pouvaient sortir de servitude par deux moyens : la volonté de leurs maîtres qui se manifestait de plusieurs manières, per vindictam , per censitm , per testamenlum , formes du droit civil; inter mnicos, per epistoiam, per convivium , formes du droit des gens ; en second lieu, de plein droit, lorsqu’ils avaient acquis un pécule suffisant pour recouvrer leur liberté. Des esclaves sobres et laborieux pouvaient, en moins de six ans, dit Cicéron , acquérir la somme nécessaire pour payer leur liberté à leurs maîtres. Mais la plupart n’attendaient même pas aussi longtemps ; c’était par des voies plus promptes qu’ils se procuraient les moyens de sortir de servitude , les brigandages , les vols , la prostitution. De même, ils se rendaient leurs maîtres favorables en devenant les complices et les instruments de leurs débauches et de leurs crimes (2). Enfin, l’affranchissement était presque

(1) Toute l'antiquité avait reconnu que les travaux agricoles formaient les meilleurs soldats. Caton, cité par Pline (Hist. nat., XVIII, e, $ 5), disait : Fortistimi viri et militei etrenuitsimi ex agricolie gignuntur, minimeque male cogitantei. Les lois agraires auraient précisément constitué cet élément, de plus en plus rare, de la puissance romaine.

(2) Je n'ai pas à m'occuper du sort des esclaves. J’ai déjà dit quels travaux on exigeait d’eux dans les campagnes. La sévérité , la cruauté de Caton étaient tout à fait dans les mœurs romaines. J’ai dit aussi combien leur , nombre était

Diqitiz

une nécessité pour tous ceux d’entre eux qui avaient du talent , ou qui possédaient des connaissances spéciales , les médecins, les grammairiens, les artistes. Sans doute, la condition des affranchis n’était pas égale à celle des citoyens libres ; le mariage leur était interdit avec les ingénus et l’on distingua, pendant longtemps, à Rome, les liberti ou affranchis , et les libertini ou fils d’affranchis. Suétone dit qu’on se moqua beaucoup de Claude qui confondait ces deux mots(l). Mais s’ils ne jouissaient que d’une partie des droits des citoyens Romains , leurs enfants , comme ce fait même le prouve, en avaient la plénitude. De même, sous le rapport politique , il s’en faut de beaucoup qu’ils fussent égaux aux autres citoyens. Plusieurs fois , ils avaient été dispersés dans les trente-cinq tribus ; mais le père des Gracques , dans l’intérêt de l’ordre , les avait tous placés dans les quatre tribus urbaines , peu estimées et qui votaient les dernières. Du

grand dans les campagnes, puisque les travaux, de l’agriculture ne se faisaient plus que par eux. Ce mal était déjà ancien : après la bataille de Cannes le sénat leva une armée d’esclaves, que Tib Sempronius Gracchus consentit b commander. Or Tite-Live nous apprend qu’on murmura beaucoup contre cette mesure, parce que les esclaves étant enlevés pour la guerre, on craignait que les terres ne restassent en friche (T.-L„ XXVI, 35). Je ne parle ni des eryastula, (il des traitements barbares des maîtres. Ces faits sont connus. En voici un qui l’est moins : Tite-Live, à propos d’un incendie allumé par de jeunes nobles, nous dit que leurs esclaves furent mis à la torture, et nous apprend qu’en effet les esclaves étaient torturésà la place de leurs maîtres, si ceux-ci étaient citoyens romains (XXVI, 27), La loi des Wisigoths, la seule des lois barbares qui ne s’inspira que du droit romain, sans porter l'empreinte de l'esprit chrétien, emprunta è la vieille législation de Rome cette disposition atroce i Servos torqueri in capite domini (Forum jud., 1. VI, t. 2 , 1. 5, dans le Codex de Canciani). — Cf. Cic., Phil. VIII, 11.

(tj ... Ignarus, temporibus Apjni etddnceps aliquamdiu, libertinos dictos. non ipsos, qui manumitterentur , sed ingenuos ex his procreato» (Suet. iu Claudli vita , 24). — Ce passage est formel , et cependant Ernesti prétend que jamais liberiinut n’a voulu dire fil» tt affranchi. Suivant lui, libertinut s’employait d’une manière vague pour signifier un affranchi. Libertui ne s’employait qu’avec le nom du patron ou de l’ancien maître : Liberti Milonis ; Tira , itbertue Ciceronis ; Phmdrus, liber tus Augusti, eto. M. Leclerc parait adopter cette interprétation (note 57, au ch. 47 du I*' livre de la seconde action contre Verrès, VII, p. 174). Claude aurait-il eu raison contre tous les Romains, et aurait-il été plus savant qua le grammairien Suétone ?

moins avaient-ils conservé le droit d’assister aux assemblées, et de les agiter , de les troubler , de se faire compter pour quelque chose. Tout le monde sait ce qui arriva à Scipion l’Émilien, peu de temps après la mort deTibériusGracchus. Interrompu par des clameurs insolentes , pendant qu’il parlait à la tribune , il se tourna vers ce faux peuple romain composé d’afl’ranchis , en s’écriant : « Silence ! faux fils de » l’Italie! Vous avez beau faire; ceux que j’ai amenés en- » chaînés à Rome , ne me feront jamais peur , tout déliés » qu’ils sont maintenant, a « Le silence dont fut suivi ce a mot terrible , dit M. Michelet , prouve assez qu’il était méa rité. Les affranchis craignirent qu’en descendant delà a tribune, le vainqueur de Carthage et do Numance ne rea connût ses captifs Africains ou Espagnols, et ne découvrît a sous la toge les marques du fouet (I). a La puissance des affranchis alla toujours en augmentant aussi bien que leur nombre, quoique Auguste, par les lois Furia Caninia et Ælia Sentia , et Tibère , par la loi Julia Norbana , eussent essayé de mettre des bornes aux affranchissements. Les affranchis furent , sous Claude et sous Néron , les maîtres de l’empire (2).

(1) Taceant quitus Italia noverca est; non efpcietis ut solutos verear quos alligalos adduxi (Valer.-Max., VI, 2, § 3). — Uostium armatorum toties clanwre non terrilus, qui possum vestro moi 'tri, quorum noverca est Italia? (Vell. Pat., II, U ; M. Michelet , Hist. rom., Il, p. 137). Cicéron reconnaissait aussi plus tard, cette puissance des affranchis et même des esclaves ; An libérants, atque eliam servis serviemus? (Cpist. ad AU., II, 1.)

(2) Cette puissance des affranchis était proportionnée, souvent, à l’importance des personnages auxquels ils avaient appartenu, et auxquels ils continuaient & rendre des services. On flattait ces clients pour arriver à gagner les bonnes grâces de leur patron. Plutarque raconte que Caton d’iitique, voyageant en Asie, arriva à Antioche. A quelque distance de cotte ville, il aperçut un grand nombre de personnes rangées des deux côtés du chemin : des jeunes gens vêtus de robes blanches, des culants et des hommes avec des robes également blanches et des couronnes sur la tête, enfin les prêtres des dieux et les magistrats. Caton ne douta pas que tout cet appareil ne fut pour lui, et avec ses idées stoïciennes, s'emporta contre ceux de ses gens qu’il avait envoyés en avant, et qui n’avaient pas empêché cette réception solennelle. Il descendit de cheval; arrivé, à pied, aux

A tous ces éléments de la populace de Rome , à l’époque des Gracques , nous devons ajouter un nombre immense d’alliés. J’ai déjà dit, comment, privés des droits politiques, et plusieurs même des droits civils, les peuples de l’Italie aspiraient à obtenir l’égalité. Les Romains s’y opposaient ; les alliés tâchaient de parvenir à leur but par la ruse. Pétrone nous montre un des affranchis de Trimalchion se vantant d’être fils de roi et de s’être mis, volontairement, en servitude pour être affranchi et devenir citoyen romain (1 j. Ce n’est pas une plaisanterie du poëte ; plusieurs faits positifs , rapportés par Tite-Live , nous prouvent que les Latins agissaient fréquemmentainsi. Leur position s’était, en effet, empirée. Pendant longtemps, les lois civiles de Rome n’avaient pas obligé les alliés. Mais il en était résulté de nombreux abus. Par exemple , l’usure étant interdite à Rome , les usuriers choisissaient parmi les Latins des prête-noms qui couvraient ainsi leurs exactions. En 193, un sénatus-con suite et un plébiscite rendus , sans consulter les Latins, décidèrent que désormais les alliés seraient soumis aux lois romaines relatives à l’usure (2). C’était dire clairement aux Italiens que leur titre d’alliés était illusoire , et qu’ils étaient bien réellement les sujets de Rome. Aussi , pour participer à

portes de la ville, il eut le mot de l’énigme. Un homme s’avança et lui demanda, sans même le saluer, où il avait laissé Démétrius et s’il allait bientôt arriver. Démétrius était un affranchi de Pompée , tout-puissant sur l’esprit de son maitre ! C’était pour lui que ce luxe était déployé! « O la malheureuse ville » , s’écria Caton , tout confus. (Plut., Cat. d’Ut., 16.)

(1) Quare ergo servivisti ? — Quia ipse me dedi in servitutem, et malui civis eue Romanus, quam tributarius. (Satvr. 57.)

(2) T.-L., XXXV, 7. Instabat enim alia cura, quod civitas fenore laborabat; et quod, cummulti» fenebribut legibus constricta avaritia esset, via fraudi» inita erat, ut in lociot , qui non tenerentur Ht legibus, nomina transcriberent; ita libero fenore obruebant debitores. Cujus coercendi quum ratio quœrerctur, diem finiri placuit Feralia, quee proxime fuissent; ut, qui post eam diem socii civibus Romanis credidissent pecunias , profiterenlur ; et ex ea die pecunia créditai, quibus debitor vellet legibus , jus creditori diceretur.

l’exercice de cette souveraineté législative qu’ils subissaient, les Latins envahissent-ils la cité romaine par mille ruses , mille moyens ingénieux. En l’année 186 av. J.-C., le sénat reçoit une ambassade de plusieurs peuples du Latium. Ceux-ci se plaignent de ce qu’un grand nombre de leurs concitoyens qui sont venus se fixer à Rome aient été compris dans le cens. Une enquête est ordonnée ; douze mille Latins sont renvoyés dans leurs foyers, et Rome est déchargée d’une population qui devenait embarrassante (1). Il paraît, toutefois, que cette enquête , ordonnée par le sénat, et l'expulsion de douze mille Latins qui en avait été la suite, n’opposèrent pas une digue suffisante à cet envahissement de la cité par les alliés. Les privilèges dont jouissaient les citoyens de Rome , et la situation subalterne des alliés , expliquent parfaitement cette tendance des Latins à envahir la cité romaine. Mais il était à craindre que l’Italie ne finît par se dépeupler, à la suite de ces envahissements successifs, et qu’il n’y eût au contraire , surabondance de population à Rome : « Les extrémités du corps , dit un grand historien , deve- » naient froides et vides. Tout se portait au cœur qui se » trouvait oppressé (2). » En 177, pendant le consulat de C. Claudius Pulcher et de Tibérius Sempronius Gracchus, des députations , encore plus nombreuses, viennent porter plainte à Rome , et finissent par obtenir une audience du sénat, après avoir inutilement fatigué les censeurs et les consuls précédents. Toutes se plaignent de ce qu’un très-grand nombre de leurs concitoyens émigrent à Rome ; toutes déclarent que, si l’on tolère cet abus, en peu de temps leurs

(1) Legatis deinde sociorum latini nominis , qui loto undtque ex Ratio frequentes convenerant, senalus datus est. Uis querentibus, magnam multitudinem civium suorum Romam commigrasse et ibi censos esse... Pretori negotium datum est... ut redire eo cogeret , ubi censi essent. Hac conquisitione duodecim mi/lia Latinorum domos redierunt, jam tum multitudine alienigenarum urbem onerante ( XXXIX , 3).

(2) M. Michelet, Hist. rom. , II, p. 153.

Digitiz

cité romaine , devaient se faire réintégrer dans leurs cités respectives avant les calendes de novembre ; à toutes les fois qu’un cas de manumission ou d’affranchissement se présenterait, le dictateur, le consul, l’interroi, le censeur, le préteur , en un mot le magistrat devant lequel on ferait cette demande , devait exiger du maître libérateur le serment que cet affranchissement n’avait pas pour but un changement de cité ; si l’on refusait ce serment , la manumission ne pouvait avoir lieu (1). Cependant, malgré toutes ces précautions , l’invasion des Latins à Rome continua. En 172, les censeurs ordonnèrent que les alliés iraient se faire inscrire dans leurs cités respectives. Ce lustre ne donna que 257,231 citoyens. Le lustre précédent, en 177, avait donné 273,244 citoyens romains. Par conséquent la mesure des censeurs avait eu pour résultat de renvoyer , de Rome, 16,013 Latins qui s’y étaient frauduleusement établis (2).

Ainsi, plébéiens sans moyens d’existence, soldats perdus de débauches , aussi insol ents que misérables , comme le prouvent les milites gloriosi, les soldats fanfarons, des comédies de Plaute ; nombre immense d’esclaves , d’affranchis , d’alliés qui se glissaient , malgré les lois, dans la cité; tels étaient les éléments de la populace de Rome , au milieu du second siècle avant notre ère, A l’époque des Gracques. Que de misères ne devait-il pas y avoir au milieu de cette population! Comment se fait-il donc que cette population aille en s’accroissant (3) ï Comment se fait-il

(1) Ibid. (Ch. IX, 13.)

(2) Le lustre de 177 est au ch. 2 du XLI' livre. — L’épllome du XL11* livre donne pour l'année 172, le chiffre que j'ai adopté; le texte (ch. 10) donne un chiffre plus fort : 269,015 citoyens ; mais ce chiffre est en désaccord avec les réflexions mêmes de l’historien.

(3) Je dis que la population allait en augmentant. Les chiffres que nous venons de donner pour les lustres de 177 et 172 semblent contredire oeci. Mais cette dl-

que tant d’hommes désirent, recherchent, usurpent par le crime ou par la fraude, une position qui ne semble

minution est exceptionnelle. Le nombre des citoyens romains , qu’ils résidassent à Rome même , ou dans d’autres villes , devait augmenter pour deux causes : la république étendait le jus civitatii à un plus gmnd nombre de scs sujets ; beaucoup d’entre eux l’obtenaient par la ruse. Voici quelques chiffres pris dans Titc- Live : — 80,000 citoyens sous Servius Tullius (T.-L. 1 , 44). - 104,2)4 sous le consulat de Q. Fabius vers 475 (111, 9). — 117,319 en 470 (III, 24). — 250,000 pendant la guerre du Samnium (IX, 19). — 272,322 en l’année 292 (X, 47).— 273,222 pendant la guerre de Pyrrhus (Épit. XI et XIII). — 271,224 à la fin de cette guerre (Épit. XIV). — 292,224 au commencement de la première guerre punique (Épit. XVI). — 297,797, au moment où Régulus passe en Afrique (Épit. XVIII).— 251,222 à la fin de la première guerre punique (Épit. XIX). — 270,213 avant la seconde guerre punique (Épit. XX). — 137,108 en l’année 207 (XXVII, 30). — Cette différence de la moitié, sur le cens précédent, confirme ce que je viens de dire. Annibal était en Italie depuis plus de dix ans ; Rome avait éprouvé des pertes ; mais sa population n’avait pu diminuer de moitié. Le cens de 207 ne comprend sans doute que les habitants de Rome; les citoyens habitant l’Italie, ou bien avaient pris parti pour les Carthaginois , ou bien ne pouvaient venir se faire recenser à Rome , les voies de communication étant interrompues. Voilà toute l'explication de cette diminution plus apparente que réelle. — 214,000 en 202 (XXIX, 37). — 143,701 en 192 (XXXV, 9). — 11 est évident qu’il y a ici altération dans le texte. Il faut lire, sans aucun doute, 243,704 (Voir cornm, deLebas — 11, p. 813). — 258,318 en l’année 187 (XXXVIII , 36). — Fundi , Formics, Arpinum , venaient d’obtenir le droit de suffrage. — L’augmentation s’explique par cela meme. — 273,244 en 177 (XL!, 2).— 269,015, d’après le texte, ou 257,231 d’après l’Ëpitome, en 172 (voir la note précédente). — 327,022 en 167 (Épit. XLVI). Cette brusque augmentation , qni se soutient, n’a d’autre explication que celle que j’ai indiquée. —338,314 en 162 (Épit. XLV1I).— 324,000 en 152 (Épit. XLVIII).— 328,442 en 142 (Épit. L1V).— 323,923 en 137 (Épit. LVI). - 317,823 en 132 (Épit. LIX).— 397,736 en 127 (Épit. LX). - 304 ,336 en 1 1 2 (Épit. LXIII). — Pendant longtemps les Kpitoms de Tite-Live n’indiquent plus lerésultatdu cens. Nous le retrouvons, tout à coup, après un long intervalle en 67. Pour cette année, Tite-Live donne 450,000 citoyens (Épit. XCVJII). -Ainsi, dansquarantccinq ans, la population aurait augmenté de près do 60,000 citoyens en état de porter les armes ! Cela serait impossible , si l’on n’admettait pas que le cens comprenait tous ceux qui jouissaient dujfua civitatit, soit qu’ils habitassent ou non Rome.— Dès lors, on ne peut s’appuyer sur ces chiffres pour calculer la population de Rome. En prenant pour base ce principe que les citoyens, en état de porter les armes, représentent le quart de la population totale , on aurait 320,000 habitants sous Servius , et en l’année 67 , 1 ,800,000 habitants I Quand on a vu Rome, on fait bon marché de ces exagérations de l’orgueil de quelques écrivains. Mais deux millions d’Italiens jouissant du jut civitatit, surtout après les guerres sociales , cela n’a rien que de très-vraisemblable. Le point de départ du calcul pour la population de Rome doit donc être cherché ailleurs, c’est-à-dire dans la superficie, les espaces habités, le nombre et la bau-

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