RELEVÉ DE MON ETABLISSEMENT
DE LA FOLIE
Pour déterminer quelle est la période de la vie qui fournit le plus grand nombre d’aliénés, il m’a suffi de rapprocher des relevés faits dans des circonstances toutes différentes. L’un de ces relevés a été pris à Bicêtre, où l'on ne reçoit que des hommes pauvres; l’autre a été pris à la Salpêtrière, hospice destiné aux femmes pauvres; le dernier appartient à un établissement consacré aux personnes riches. Du rapprochement de ces trois relevés on peut conclure: i° que l’âge qui fournit le plus grand nombre d’aliénés, est pour les hommes, l’âge de 3o à 4o ans, tandis que, pour les femmes, c’est celui de 5o à 60; que l'âge qui en fournit le moins, est pour les deux sexes, l’enfance, la jeunesse et 3’âge avancé; que chez les femmes, la folie est plus hâtive que chez les hommes, enfin, que de 29 à 3o ans, les gens riches en sont atteints comparativement au nombre total d’aliénés qu’ils fournissent, en plus grande proportion que les gens pauvres. 1
4° Sexe. — Cœiius Aurclianus assure que les femmes sont moins sujettes à la folie que les hommes; ce qui était vrai du temps de Cœiius l’est encore en Italie et en Grèce. Dans le nord de la France, c’est le contraire quia lieu, le nombre des femmes aliénées y est plus considérable que celui des hommes. En Angleterre , le nombre des hommes aliénés se rapproche davantage de celui
1 Pour déterminer quelle est l’influence de l’âge sur la production de la folie, il faut comparer le nombre d’aliénés existant à chaque période de la vie, avec le nombre d’individus exis tarit à ces mêmes périodes. C’est ce qui a été fait dans un mémoire publié postérieurement à celui-ci , et qui est reproduit dans la partie statistique de cet ouvrage.
DE LA. FOLIE. 35
des femmes. On trouve la raison de cette différence dans la comparaison des mœurs. Les vices de l’éducation adoptée pour nos jeunes filles, la préférence accordée aux arts de pur agrément, la lecture des romans qui donne aux jeunes personnes une activité précoce, des désirs prématurés, des idées de perfection imaginaire qu’elles ne trouvent nulle part; la fréquentation des spectacles, des cercles, l’abus de la musique, l’inoccupation , sont autant de motifs suffisons pour rendre la folie plus fréquente chez nos femmes. En Angleterre , les femmes reçoivent une éducation plus forte; elles mènent une vie plus intérieure, elles ne jouent point dans le monde un rôle aussi important; l’existence so ciale des hommes n’y dépend pas de leurs démarches ou de leurs caprices; aussi y compte-t-on moins de femmes aliénées qu’en France.
De 1745 à 1775, Raymond n’a pas trouvé de différence entre les deux sexes , parmi les aliénés de l’hospice de Marseille. 1
En 1 786, Tenon trouva qu’il y avait presque égalité de nombre entre les hommes et les femmes aliénés existant alors dans les maisons publiques et particulières de Paris. 2
En J 791, le duc de Larochefoucault Liancourt, dans les beaux rapports qu’il fit à l’Assemblée constituante sur les secours publics, constata une très grande différence entre les hommes et les femmes qui habitaient à Bicêtre et à la Salpêtrière.
1 Topographie de Marseille dans les Mémoires de la société royale de médecine, années 17771778; Paris, 1780, lom. II , pag. 124.
2 Mémoires sur les hôpitaux de Paris, Paris, 1788, iu-4°, p. 21S.
DE LA. FOLIE
En 1802 , Pinel établissait la différence d’un homme à deux femmes aliénés, en comparant Bicêtre à la Salpêtrière.
En 1804, un état de mouvement sur la maison de Charenton, constate que, dans cette maison, le nombre des hommes l’emportait de moitié sur celui des femmes : les hommes sont constamment plus nombreux dans cet établissement; ce qui tient aux localités et à des circonstances particulières.
En 1807 et j 810, parcourant les hospices des principales villes de France, j’ai trouvé sur près de 6,000 aliénés, la différence de cinq hommes à sept femmes.
En j 8 1 3 , M. le préfet du département de la Seine ordonna le recensement de tous les aliénés alors existant à Paris dans les maisons particulières et publiques; il se trouva un quart de femmes de plus.
Dans mon établissement pendant douze ans, il a été reçu cent quatre-vingt-onze hommes et cent quarantequatre femmes.
De 1744 à 1794? dans l’hospice de Bedlam, sur neuf mille huit cent soixante-quatorze aliénés, il n’y a que cent femmes de plus.
Le directeur de l’hospice de Sainl-Luke, à Londres, interrogé, eu 1807 , par un comité de la Chambre des communes, rapporta qu’on recevait annuellement dans cet hospice à-peu-près un tiers de femmes de plus que d’hommes.
A l’hospice de la retraite, près d’York, 011 a adjnis, pendant dix ans, un quart de femmes de plus.
A l’hospice des insensés de Vienne, il y avait, en 181 1,
DE LA FOLIE
cent dix- sept hommes et quatre-vingt-quatorze femmes.
A l’hospice de Berlin , la proportion des hommes aux femmes est comme un à deux.
A l'hospice de Pen sylva nie, la proportion est inverse, c’est-à-dire d’une femme à deux hommes.