‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 3)Chapitre 13 sur 37 · RELEVÉ DE MON ETABLISSEMENT · texte numérisé non relu

RELEVÉ DE MON ETABLISSEMENT

Travaillant aux champs. . .

Cultivateurs

Domestiques

Militaires

Marins

Ouvrières en linge

Sa

Négocia ns

Cuisinières

îG

Etudions

Marchands sédentaires. . . .

Administrateurs et employés

Marchands forains

Ingénieurs

Cordonniers

Avocats, notaires, gensd’af-

Yeruisseuses

fa ires

Chimistes, verriers

Médecins

Artistes

TOTAL

TOTAL

Vivant dans son ménage. . .

Filles publiques

Inconduite

Misautropic

Education mal dirigée

TOTAL

TOTAL

En jetant les yeux sur ce tableau , nous voyons que la vie sédentaire telle que la mènent les riches au sein de leur famille, ou telle que la mènent les pauvres au sein de leur ménage et dans l’exercice de leurs professions, est la condition la plus ordinaire des individus qui sont atteints de folie. Quelques voyageurs assurent que l’oisiveté est la cause de la plupart des aliénations en Turquie. Le changement brusque d’état, le passage d’une vie active à une vie inoccupée, conduisent à la folie : c’est ce qui arrive aux négocians qui , après

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avoir acquis une fortune honorable, se retirent des affaires : c’est ce qu’on a pu observer chez les militaires français, qui, après une vie errante, vagabonde et passée entre les privations de tout genre et l’abondance de toute chose, obtenaient la permission de se reposer. C’est, ce que j’ai vu chez plusieurs officiers après 1 8 1 5.

Le besoin de se déplacer, la manie des voyages, le mal-être qu’éprouvent quelques individus lorsqu’ils sont sans occupations, le défaut d’habitudes, en laissant le coeur et l’esprit dans un vague au milieu duquel l’homme roule sans pouvoir se satisfaire , prédisposent à l’aliénation mentale; tandis que l’abandon des anciennes habitudes, la nécessité d’en contracter de nouvelles, causent la folie, et souvent annoncent sa prochaine explosion.

Les professions qui exposent l’homme à l’ardeur du soleil, aux vapeurs du charbon, favorisent le développement de la folie ; celles qui l’obligent de vivre aux milieu des oxides métalliques : les cuisiniers, les boulangers, les mineurs sont dans ce cas. La vapeur du plomb produit en Ecosse une espèce de manie dans laquelle les maniaques se déchirent à belles dents, et que les paysans écossais appellent mill-reeck. Les mineurs du Pérou , du Mexique sont sujets à une folie toute particulière. On prétend que les teinturiers qui emploient l’indigo , sont tristes et moroses.

L’habitude de l’ivrognerie, d’une galanterie illimitée et sans choix, d’une conduite désordonnée ou d’une insouciance apathique, peuvent, dit Pinel, dé-

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grader la raison et aboutir à une aliénation déclarée.

La masturbation, ce fléau de l’espèce humaine., est plus souvent qu’on ne pense cause de folie, surtout chez les riches. Il semble que ce vice soit plus funeste aux hommes qu’aux femmes. On le croit plus rare chez elles; c’est une erreur qui a dû s’accréditer d’autant plus facilement que les femmes sont plus réservées que les hommes , dans leurs aveux. Si la continence dans quelques cas très rares , a causé l’aliénation mentale, le libertinage est une cause plus fréquente, surtout chez les femmes du peuple. Un vingtième des aliénées admises à la Salpêtrière ont été fdles publiques1. Ces misérables, isolées dans la société, sont dans le plus grand abandon, elles 11e savent sur quoi appuyer leur faiblesse; après s’être livrées à toutes sortes d’excès, elles tombent généralement dans la misère la plus profonde, et par suite dans la démence, et dans la démence paralytique. Nous verrons ailleurs que l’abus des liqueurs alcooliques et que les excès amoureux de quelques individus, 11e sont pas toujours la cause, mais sont quelquefois les premiers symptômes de la folie qui se déclare.

L’abus du vin, des liqueurs, des infusions opiacées aromatiques, produit un grand nombre d’aliénations. Cette cause doit être comptée pour moitié en Angleterre. En Pensylvanie, elle est aussi très fréquente d’après Rush ; eu France elle 11’est pas rare , comme

1 Voyez Parent-Ducliàtelel : De la Prostitution dans la ville de Paris, etc., Paris, 18 36, t.I, p. 202.

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on peut s’en convaincre en observant les aliénés de Eicêtre et de Charenton; dans mon établissement, sur trois cent trente malades, je n’en ai vu que trois qui se soient livrés à l’excès du vin et des liqueurs, et je crois que l’un d’eux ne s’y livrait que parce qu’il était déjà aliéné. L’abus du vin, de l’eau-de-vie conduit au suicide ou à la démence. Ne serait-ce pas cette cause qui produit tant de suicides chez les Anglais?

La considération sur les professions et la manière de vivre nous ramène à l’étude des mœurs, relativement à l’aliénation mentale, qui , de touies les maladies, est celle dont la dépendance des mœurs publiques et privées, est la plus manifeste.

M. de Humboldt dit àvoir vu très peu d’aliénés parmi les sauvages de l’Amérique. M. Carr, dans son Eté du Nord , assure qu’on en rencontre rarement en Russie, si ce n’est dans les grandes villes. En France, il y a moins de fous dans les campagnes que dans les villes. Les campagnards Sont plus propres à contracter la folie religieuse ou érotique. Chez eux, la folie est causée par les passions simples, par l’amour, la colère, les chagrins domestiques, tandis que, dans les villes, elle est produite par l’amour-propre lésé, l’ambition trompée, les revers de fortune, etc. Les mœurs moins dépravées des Anglo-Américains sont une des causes pour lesquelles il y a moins d’aliénés chez eux qu’ailleurs , d’après le rapport des voyageurs et aussi d’après le peu d’aliénés admis dans leurs hospices.

1 L’ivrognerie est quelquefois un symptôme de folie : j’en parlerai à l’occasion delà Médecine légale des Aliénés , t. II.

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En Angleterre où se trouvent réunis tous les travers, tous les excès de la civilisation , la folie est plus fréquente que partout ailleurs. Les mariages mal assortis ou conti-actés entre parens, surtout clans les familles où il y a des dispositions héréditaires à la folie; les hasards des spéculations lointaines, l’oisiveté des riches, l’habitude des boissons alcooliques , sont les causes qui multiplient la folie en Angleterre. « Tout dégénère entre les mains de l’homme, » a dit J.-J. Rousseau. Sans doute la civilisation occasionne des maladies, augmente le nombre des malades, parce que, multipliant les moyens de sentir, elle fait vivre quelques individus trop et trop vite. Mais plus la civilisation est perfectionnée, plus la vie commune est douce, plus sa durée moyenne est longue : aussi n’est-ce pas la civilisation qu’il faut accuser, mais les écarts , mais les excès de toute sorte, qu’elle rend plus faciles.

Les mœurs des Italiens rendent la mélancolie religieuse et l’érotomanie très fréquentes en Italie. L’ignorance du moyen âge multiplia alors la démonomanie, le vampirisme, qui maintenant sont relégués dans l’extrême nord de l’Europe ou dans quelques contrées que la civilisation n’a pas encore éclairées de ses lumières, ni enrichies de ses bienfaits.

Depuis trente ans, les changemens qui se sont opérés dans nos mœurs en France, ont produit plus de folies que nos tourmentes politiques. Nous avons changé nos antiques usages, nos vieilles opinions, contre des idées spéculatives et des innovations dangereuses. La religion n’intervient que comme un usage dans les actes les plus

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solennels de la vie; elle n’apporte plus ses consolations et ses espérances aux malheureux; la morale religieuse ne guide plus la raison dans le sentier étroit et difficile delà vie; le froid égoïsme a desséché toutes les sources du sentiment; il n’y a plus d’affections domestiques, ni de respect, ni d’amour, ni d’autorité, ni de dépendances réciproques ; chacun vit pour soi; personne ne forme de ces sages combinaisons qui liaient à la génération future les générations présentes. Les liens du mariage ne sont plus que des hochets dont se pare le riche par spéculation ou par amour-propre, et que néglige le bas peuple par dédain pour les ministres des autels, par indifférence et par libertinage. Ces déplorables vérités m’ont empêché de tenir compte de l’état de mariage, de célibat ou de veuvage parmi les femmes qui entrent dans notre hospice, et, par conséquent, de pouvoir apprécier chez elles l’influence du mariage sur la production de l’aliénation mentale. Près d’un quart des personnes admises dans mon établissement étaient célibataires : vingt-six seulement étaient veufs. Ayant eu à faire à beaucoup de militaires, à plusieurs étudians, on ne sera pas étouné de celte proportion de célibataires dans la classe élevée.

L’altération de nos mœurs se fera sentir d’autant plus long-temps que notre éducation est plus vicieuse. Nous prenons beaucoup de soin pour former l’esprit, et nous semblons ignorer que le cœur a, comme l’esprit, besoin d’éducation. La tendresse ridicule et funeste, des pareils., soumet aux caprices de l’enfance la raison de l’âge mûr. Chacun donne à son fils une édu-

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cation supérieure ;i celle qui convient à sa position sociale, à sa fortune; en sorle que les enfans, méprisant le savoir de leurs parens, dédaignent la censure de leur expérience. Accoutumé à suivre tous ses penchans, n’étant point façonné par la discipline à la contrariété, l’enfant, devenu homme, ne peut résister aux vicissitudes, aux revers dont la vie est agitée. A la moindre adversité, la folie éclate, notre faible raison étant privée de ses appuis, tandis que les passions sont sans frein , sans retenue. Que l’on rapproche de ces causes la manière de vivre des femmes en France, le goût effréné qu’elles ont pour les romans et pour la toilette, pour les frivolités, etc. la misère, les privations des classes inférieures; on ne s’étonnera plus du désordre des mœurs publiques et pri vées, on n’aura plus le droit de se plaindre si les maladies nerveuses, et particulièrement la folie, se multiplient en France : tant il est vrai que ce qui tient au bien moral de l’homme, a toujours de grands rapports avec le bien-être physique et la conservation de la santé.

Nous croyons aussi, avec Pinel, qu’une sévérité outrée , que des reproches pour les plus légères fautes, que des duretés exercées avec emportement , que les menaces, les coups exaspèrent les enfans, irritent la jeunesse, détruisent l’influence dés parens, produisent des penchans pervers et même la folie, surtout si cette dureté est Kel'fét des caprices et de l’immoralité des pères. Ce système de sévérité est moins à craindre aujourd’hui que celui dont nous avons parlé plus haut, principalement dans la classe aisée et riche.

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La dépravation des esprits et des mœurs, qui se perpétue par les vices de notre éducation, par le dédain pour les croyances religieuses et par le defaut de morale publique, exerce son influence sur toutes les classes de la société. Mais comment se fait-il qu’on n’ait cessé de déclamer contre la classe élevée, et d’exalter les vertus du peuple ? Ces philosophes déclamateurs vivaient avec les grands qu’ils calomniaient , et ne connaissaient pas le peuple. S’ils eussent étudié les mœurs de leur pays, ils se seraient convaincus que la corruption est plus générale, plus grande, plus hideuse dans la classe la plus inférieure ; quelle enfante presque tous les maux de la société; qu’elle donne naissance à beaucoup de folies, en même temps quelle produit beaucoup plus de crimes que dans les classes supérieures. Les vices de l’éducation des classes élevées, le défaut d’éducation des classes inférieures, expliquent ces différences : l’éducation supplée aux mœurs chez les premières ; aucun motif ne suspend le bras du bas peuple.

Si la forme du gouvernement influe sur les passions et les mœurs des nations, il ne faut pas être surpris qu’elle exerce quelque influence sur la production et le caractère de la folie. Scott , compagnon de lord Macarthney, n’a vu que très peu de fous en Chine : tous les voyageurs assurent qu’il y en a moins qu’ailleurs en Turquie, en Espagne, au Mexique ; c’est, disent les Anglais, parce que ces pays gémissent sous le despotisme qui étouffe les lumières et comprime les passions. D’un autre côté, le gouvernement républicain ou représentatif, en mettant plus en jeu toutes les passions, doit,

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toutes choses égales d’ailleurs, être le plus favorable à la production de la folie.

Les lois qui confisquaient les biens des condamnés sous les empereurs romains, multiplièrent les suicides. Il en fut de même en France pendant la terreur. Un notaire de Paris demande à l’un de ses amis, si un père de famille, en se tuant, sauverait sa fortune pour sa femme et ses enfans. Sur la réponse affirmative qu’il reçut , il se noya. Le gouvernement militaire qui inspire le mépris de la vie, multiplie les suicides, alors qu’on attache plus un grand prix à un bien qu’on est prêt à sacrifier tous les jours à l’ambition. La loi sur la conscription multiplia les fous en France, et, à chaque époque de départ, on observait un plus grand nombre de fous , soit que la folie atteignît les conscrits eux-mêmes, soit qu’elle frappât leurs parens ou leurs amis.

Les commotions politiques, en imprimant plus d’activité à toutes les facultés intellectuelles, en exaltant les passions tristes et haineuses, en fomentant l’ambition, les vengeances, en bouleversant la fortune publique et celle des particuliers, en déplaçant tous les hommes, enfantent un grand nombre de folies. C’est ce qui a eu lieu au Pérou, après la conquête des Européens; c’est ce qui a eu lieu en Angleterre, il y a plus d’un siècle; c’est ce qui a eu lieu en Amérique après la guerre de l’indépendance; c’est ce qui a eu lieu en France pendant nos révolutions, avec cette différence entre nous et les Anglais, qu’en Angleterre, selon Mead, ce furent les nouveaux riches qui perdirent la tête , tandis qu’en France presque tous ceux qui avaient échappé à la faulx

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révolutionnaire ont etc frappés par l’aliénation mentale. L’influence de nos malheurs politiques a été si constante, que je pourrais donner l’histoire de notre révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu’à la dernière apparition de Bonaparte , par celle de quelques aliénés dont la folie se rattache aux évènemens qui ont signalé cette longue période de notre histoire,1

Ici se présente cette question rappelée si souvent depuis quarante ans : y a-t-il plus de fous depuis la révolution? Je vais hasarder mon opinion à cet égard.

Les commotions politiques sont, comme les idées dominantes, non des causes prédisposantes, mais des causes excitantes : elles mettent en jeu telle ou telle cause, elles impriment tel’ ou tel caractère à la folie; mais cette influence, quoique générale, est momentanée. A la destruction de l’antique monarchie, plusieurs individus devinrent aliénés par la frayeur et la perte de leur fortune. Lorsque le pape vint eu France, les folies religieuses furent puis nombreuses : lorsque Bonaparte fit des rois, il y eut beaucoup de reines et de rois dans les maisons d’aliénés. A l’époque des invasions de la France , la terreur produisit beaucoup de folies, surtout dans les campagnes. Les Allemands avaient fait la même observation , lors de nos irruptions en Allemagne. Tel individu , devenu fou par la perte de sa fortune, de son rang, le fût devenu, cinquante ans avant, après avoir perdu sa fortune confiée à la mer , ou après une dis-

1 Je pourrais continuer cette histoire comparée jusqu’à nos jours. Un magistrat se croyait accusé de l’attentat de Fieschi , et deux jeunes hommes se crurent les] complices d’Alibaud.

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grâce de cour: tel individu,, que les frayeurs révolutionnaires rendirent aliéné, le fût devenu, il y a deux siècles, par la crainte des sorciers et du diable.

Mais pourquoi voit-on tant de fous aujourd’hui? Pourquoi leur nombre est-il doublé à Paris, depuis trente ans? Pourquoi, en 1786, n’y avait-il à Paris que mille neuf aliénés , tandis, qu’en 181 3, il y en avait deux mille 1? Il s’en faut bien qu’il faille conclure de cette augmentation progressive des aliénés «à Paris, que le nombre des aliénés soit doublé. Il a doublé, triplé, à Paris, parce que, depuis l’impulsion donnée par Pinel, on a multiplié les secours dans la capitale; les asiles ouverts aux aliénés s’y sont agrandis, améliorés ; les médecins s’en occupent d’une manière plus spéciale; on soigne mieux ces malades ; on en guérit un plus grand nombre; 011 parle d’eux avec plus d’intérêt et d’espérance; ils sont plus en évidence, leur vie est plus longue. D’après un relevé fait pendanLdix ans à la Salpêtrière, il résulte qu’un tiers des femmes, admises parmi les aliénées de cet hospice, sont très âgées, paralytiques, en démence sénile. Il en est de même à Charenton et à Bicêtre. Ces infirmes eussent resté autrefois dans leurs familles; mais l’espoir de la guérison les fait conduire aujourd’hui dans les élablissemens où ils sont traités. Le peuple profite d’un moyen facile pour se délivrer du fardeau de leur entretien. Ce fait donne la raison de l’accroissement effrayant de la population dans les hospices de France où l’on reçoit comme aliénés, tous les indi-

1 Et qu’il y en a près de quatre mille en i836.

vidus qui se présentent, sans condition autre que celle d’être dans le délire. Dans les villes où l’on a agrandi et amélioré les portions d’hospices consacrées aux aliénés, comme à Limoges, Orléans, Toulouse, etc., dans les villes où l’on a créé des établissemens, spéciaux, comme à Bordeaux, Rouen, Caen, Nantes, Lyon, le Mans, etc., le nombre des fous s’est singulièrement accru. Il est remarquable que cet accroissement n’a eu lieu partout, que du moment où les améliorations où les constructions ont commencé. Autrefois les aliénés étaient admis dans quelques couvens, dans quelques maisons religieuses où ils étaient soustraits aux regards de la police, i

De toutes ces considérations, on peut conclure que si le nombre des aliénés est augmenté depuis la révolution , cette augmentation est plus apparente que réelle; qu’elle est bien moins considérable qu’on ne cesse de le répéter; que cette augmentation est moins due aux orages de la révolution dont l’influence est passagère, qu’à l’altération profonde de nos mœurs dont l’influence est plus durable. Ne cherchons point en les exagérant, à grossir les maux cjui, depuis tant d’années, pèsent sur notre malheureuse patrie.

y0 Passions. • — Dans le dernier siècle , on donna une grande importance à l’étude de l’homme intellectuel et moral. Cabanis embellit ses recherches de la dic-

1 J’ai traité cette questioa dans lin mémoire ayant pour titre: Y a-t-il plus de fous aujourd'hui qu autrefois? mémoire qui se trouve reproduit plus bas.

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tion la plus séduisante, et réduisit presque à des démonstrations, l’influence réciproque du moral sur le physique. Crichlon a fait une application plus directe de l’étude des passions aux causes de l’aliénation mentale. Pinel, dans la seconde édition du Traité de la manie , a adopté la division des passions proposée par Moreau de la Sarthe : cette division repose sur des vues pathologiques. Ainsi Moreau et Pinel envisagent les passions comme des agens spasmodiques, débilitans ou expansifs qui produisent la folie. Cette division , qui doit plaire surtout aux médecins, est-elle d’une application générale à l’étude de l’aliénation mentale ? Dans ma Dissertation sur les passions considérées comme causes , symptômes et moyens curatifs de l'aliénation mentale , j’ai principalement considéré les passions comme les symptômes les plus essentiels , et comme les plus puissans agens thérapeutiques de la folie.

Les premiers besoins de l’homme se bornant à ceux de sa conservation et de sa reproduction, provoquent les déterminations de l’instinct; une impulsion interne nous porte à les satisfaire; les besoins secondaires se rattachent aux premiers; et les désirs qu’ils excitent acquièrent d’autant plus d’énergie, que nous avons plus de moyens pour les satisfaire ; ils produisent les passions primitives; enfin, il est des besoins qui n’ont nul rapport avec notre conservation; ils sont le fruit de notre intelligence développée et de la civilisation; ils engendrent les passions factices; ce sont ces passions qui font le plus de mal à l’homme, surtout dans la classe élevée de la société.

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L’enfance, exempte de passions, est presque étrangère à la folie, mais, à l’époque de la puberté, dessentimens connus jusque-là fout naître des besoins nouveaux; la folie vient troubler les premiers momeus de l’existence morale de l’homme. Dans l’âge viril , les rapports s’étendant , les besoins sociaux se multiplient, les passions prennent un nouveau caractère : à mesure que les passions amoureuses s’affaiblissent, les passions factices se fortifient ; l’intérêt personnel, l’ambition , l’amour des distinctions» l’avarice remplacent les charmes de l’amour et les délices de la paternité ; aussi , à cette période de la vie , toutes les aliénations se déchaînent; la folie est plus opiniâtre, plus concentrée; elle passe plus facilement à l’état chronique; elle est plu;* dépendante des lésions abdominales ; le sentiment de son impuissance rend le vieillard plus calme; méditant sur les écarts auxquels entraînent les passions, il s’isole, devient égoïste. La folie, par cause morale, est rare chez lui, et quand il perd la raison, c’est que ses organes sont fatigués, épuisés; alors ce n’est ni la manie, ni la monomanie qui se développe, mais la démence sénile.

De toutes les causes morales, celles qui produisent le plus fréquemment la folie, sont l’orgueil, la crainte, la frayeur, l’ambition, les revers de fortune, les chagrins domestiques. Cette dernière cause aurait du être placée, relativement à sa grande influence, en tête des causes morales, si cette dénomination renfermait une idée simple; mais,' par chagrins domestiques, j’exprime toutes les peines, toutes les douleurs, toutes les contrariétés, toutes les infortunes, toutes les dissensions de famille.

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On ne se persuade point combien cette cause agit sur le peuple, principalement sur les femmes; l’oubli de tout principe , l’habitude de l’immoralité la plus vile et souvent la plus criminelle, rendent fréquemment les femmes du peuple victimes de la plus féroce brutalité.

Les passions gaies sont rarement la cause de cette maladie; il est singulier que l’excès de la joie qui tue, n’ôte point la raison , tandis que la peine et le chagrin en provoquent si souvent la perte. Quelques auteurs cependant pensent que les passions gaies ont causé la folie. Mead assure que les nouveaux enrichis devinrent fous en Angleterre. Mais ne tombèrent-ils point dans cette maladie, parce qu’ils quittèrent leurs anciennes habitudes, parce qu’ils vécurent dans l’oisiveté, parce qu’ils se livrèrent à tous les écarts de régime, parce que les nouvelles richesses éiant le fruit des spoliations et des intrigues, inspiraient de l’inquiétude à ceux qui n’avaient pas l’habitude d’en jouir? En recherchant avec soin les causes de quelques folies cju’on attribuait à la joie, je me suis assuré qu’on s’était trompé. Un ministre apprend à son parent sa nomination à une place importante; celui-ci, frappé comme d’un coup de massue à l’épigastre , tombe tout-à-coup dans une lypémanie hypocondriaque. La joie n’était pour rien dans cette maladie, comme tout le monde le croyait, mais bien le désespoir de quitter une maîtresse. Un jeune homme gagne à la loterie; quelques jours après il est frappé de folie, on répand que la joie lui a tourné la tète; ce n’était pas la joie , mais la crainte d’être volé et de perdre son trésor.

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Une des causes morales signale'es par Pinel, et qui se rencontre fréquemment dans la pratique, c’est le combat qui s’élève entre les principes de religion, de morale, d’éducation et les passions. Cette lutte intérieure se continue plus ou moins long-temps, et finit par produire la folie, et même par caractériser quelques lypémanies.

Le fanatisme religieux qui a causé tant de folies autrefois , a perdu toute son influence aujourd’hui, et produit bien rarement la folie. Sur plus de six cents aliénés, huit, seulement, le sont devenus par suite de terreurs religieuses. Je n’ai observé qu’une fois sur 33 7 individus admis dans mon établissement , la folie produite par l’exagération aséétique.

L’amour qui si souvent cause l’érotomanie et même la nymphomanie dans les pays chauds, a perdu son empire en France; l’indifférence des esprits a gagné les cœurs, et les passions amoureuses n’ont ni l’exaltation, ni la pureté qui engendraient la folie érotique.

Les causes morales agissent quelquefois une à une, quelquefois plusieurs se trouvent réunies pour accabler le même individu. Un jeune homme est frappé de manie, la conscription vient de lui enlever une place et sa liberté. Un jeune homme fait la cour à une jeune personne, ses parens se refusent à leur union; il est triste, morose : quelques mois après, instruit que celle qu’il adore est mariée , il se rend au lieu où doit être célébré le repas de noce, et s’y brûle la cervelle. Une demoiselle se marie, par obéissance pour ses parens, elle paraît heureuse quoique souvent triste. Un an après, son

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mari est ruiné, elle supporte ce nouveau chagrin, mais sa tète s’égare en apprenant que son mari lui est infidèle.

Les causes morales se combinent ordinairement avec les causes physiques , particulièrement chez les femmes. Une jeune personne est dans ses règles, un coup de tonnerre l’effraie, les règles se suppriment, la tête se dérange, la raison ne se rétablit qu’après le retour des règles. Une jeune femme accouche heureusement ; au septième jour , son père lui fait des reproches violens et inattendus ; les lochies , le lait se suppriment ; madame devient maniaque et tombe dans la démence après un mois de fureur, et ne se guérit qu’au bout de six mois. Cette combinaison des causes physiques et des causes morales est beaucoup plus fréquente , pour la production de la folie, que l’action isolée de chacune d'elles.

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