DÉMENCE
fié à ses soins. Pendant mon séjour en Italie, en i834, j'ai constaté qu'il n'existait qu'un petit nombre d'aliénés paralytiques, non-seulement dans les maisons d'Aversa, mais dans tous les établissemens de l'Italie méridionale et du royaume Lombard- Vénitien.
M. le docteur Burrows, tout en avouant que, dans les établissemens anglais, on ne tient point compte ni des complications de la folie, ni des maladies auxquelles succombent les aliénés, croit qu'il y a moins d'aliénés paralytiques en Angleterre qu'en France. Il ajoute que, dans sa pratique particulière, il n'a pas vu un paralytique sur 20 aliénés. Cet estimable auteur attribue la fréquence de la paralysie chez nous, au mauvais régime, au défaut de précautions propres à garantir les aliénés des intempéries atmosphériques, tandis que, dit-il, en Angleterre, ces malades sont très bien soignés. En Allemagne, on accuse nos méthodes de traitement. Quelques médecins français ont imprimé que celte complication était provoquée par quelque vice des localités ou par des erreurs d'hygiène. Je sais toute l'importance que l'on doit attribuer aux causes hygiéniques dans la production des maladies; je sais que les fous sont plus exposés que les individus bien portans, à subir l'influence fâcheuse des localités insalubres; mais je ferai remarquer qu'en traitant de la paralysie des aliénés, je parle de la paralysie qui s'est manifestée avant l'admission des aliénés dans les établissemens consacrés à ces malades ; qu'ainsi les femmes aliénées et paralytiques que j'avais observées à la Salpêtrière , les hommes aliénés paralytiques de Bicêtre, les paralytiques aliénés
hommes et femmes de Charenton ne sont point tombés dans cet élat pendant leur séjour dans ces établissemens, mais ils étaient paralytiques avant d'y entrer. Je suis convaincu que lorsqu'on saura mieux distinguer les symptômes de la paralysie qui complique la folie , ou trouvera en Angleterre, et particulièrement à Londres, autant de fous paralytiques qu'à Paris.
Le docteur Burrows paraît croire que je regarde la paralysie des aliénés comme l'effet et non comme la cause de la folie.i Je n'ai rien dit de semblable; je me suis contenté de signaler la paralysie comme une complication fréquente de la folie, comme aggravant le pronostic; je crois que, sous ce double rapport , cette observation réclame toute l'attention des praticiens et des médecins qui font des recherches d'anafomie pathologique sur les maladies mentales.
M. A. L. Bayle2 a voulu prouver que la paralysie et la monomanie des grandeurs et des richesses sont les signes de la méningite chronique, et que cette inflammation offre trois périodes bien distinctes : i" la période de monomanie ambitieuse avec quelques traces de paralysie incomplète; 2" la période de manie; 3° la période de démence avec paralysie générale.
Quelque considérable que soit le nombre des fous que j'ai observés, la monomanie des grandeurs ne s'est pas présentée à moi avec une marche aussi régulière;
' Commentarics on t/te causes , forms , symptoms and treatment moral and médical ofinsanily. London, i8a8, in-8.
2 Traite' des maladies du cerveau et de ses membranes, Paris, tSaô, in-8»
je l'ai vue précédée par des accès de manie, par la jnonomanie et par la lypémauie. La paralysie complique toutes les folies , quelle que soit la forme du délire; elle complique la manie, la lypémanie, ainsi que la monomanie ambitieuse , mais plus souvent cette dernière ; elle complique presque toujours la démence. Si en observant la manie à son début, on démêle des symptômes de paralysie quelque légers que soient ces symptômes, on peut hardiment pronostiquer que la démence succédera à la manie ; il en sera de même de la monomanie , quel que soit le caractère du délire, et l'on peut ajouter que la mort ne tardera pas à mettre fin à la maladie. Les maniaques et les monomaniaques n'ont, dans ce cas, ni la même énergie d'attention , ni la même force d'association des idées, ni la même puissance de volonté, ni la même ténacité de résolution, ni la même opiniâtreté de résistance; ces malades s'agitent, s'emportent, mais ils obéissent et cèdent, mais ils font des actes qui décèlent déjà l'affaiblissement des fonctions du cerveau. 11 m'est arrivé d'assurer qu'un maniaque très furieux était déjà paralytique et ne pouvait guérir malgré l'opinion de plusieurs médecins dignes de toute estime , et qui , ayant moins l'habitude des aliénés , avaient méconnu les symptômes de la paralysie, à la vérité très peu prononcée. Appelé à donner des soins à un officier qui avait une monomanie d'ambition avec fureur, quoique le malade fût d'ailleurs fort et très robuste, je déclarai qu'il ne guérirait point, et que bientôt on ne pourrait pas
méconnaître l'existence de la paralysie. Mon pronostic était fondé sur les deux phénomènes suivans: i°au milieu d'une phrase le malade articulait avec plus de lenteur certains mots; a" il suffisait^delui faire une promesse pour le calmer et pour le faire renoncer aux projets auxquels il paraissait fortement tenir. Un léger strabisme m'a suffi pour former un jugement semblable sur un monomaniaque qui remplissait encore les fonctions de capitaine dans un régiment.
Si la méningite chronique avait pour signes la monomanie des grandeurs et la paralysie , cette monomanie ne serait jamais sans paralysie. L'observation dit le contraire.
Les femmes aliénées sont rarement paralytiques.' Les hommes et les femmes aliénés, dans les climats chauds , dans le midi de la France, dans l'Italie, sont rarement paralytiques ; cependant la monomanie ambitieuse éclate à Paris , parmi les femmes aliénées; cette monomanie n'est pas rare dans le midi de la France , en Italie , parmi les hommes et les femmes aliénés. La monomanie d'orgueil existe donc sans la paralysie; d'un autre côté la paralysie existe sans déhre : comment admettre que cette monomanie et la paralysie sont les signes pathognomoniques de la méningite chronique. Il est des cas de paralysie avec délire exclusif, avec monomanie d'orgueil et d'ambition , dans lesquels le délire cesse et la paralysie persiste : j'ai observé, à la fin de 1827, à Charenton, un fait de ce genre. Un officier de gendarmerie est pris tout-à-coup d'un accès de monomanie, le ma-
Q'jS DE LA DÉMENCE.
lade se croit un grand personnage et puissamment riche; il se livre à un grand nombre d'extravagances, en même temps il éprouve de la difficulté pour articuler. Après cinq semaines la monomanie cesse, la paralysie persiste et envahit bientôt les muscles des membres; le malade éprouve de fréquentes congestions cérébrales qui provoquent des convulsions épileptiformes, mais il n'existe plus de délire; ce militaire juge parfaitement de l'état dans lequel il a été, de celui dans lequel il esten- CorCy et pour lequel il réclame les secours de la médecine.
Lorsqu'on fait l'ouverture des corps des aliénés paralytiques, même des monomaniaques, on ne rencontre pas toujours sur les cadavres des traces d'inflammation des méninges; tandis que l'on trouve quelquefois des inflammations des méninges, quoiqu'il n'y ait pas eu de délire des grandeurs.
M. le docteur Calmeil % qui a puisé dans les mêmes sources que M. Bayle, c'est-à-dire, dans les observations recueillies à Charenton, s'est montré plus réservé dans la conclusion des faits qu'il a rapportés dans son ouvrage , si remarquable sous tous les rapports.
JNotre savant confrère et mon collaborateur, dans les soins que je suis chargé de donner aux aliénés de Charenton, s'est contenté de constater par des faits nombreux que l'inflammation chronique des méninges produisait la paralysie générale propre aux aliénés; mais il n'a pas dit avoir trouvé la cause immédiate du délire des grandeurs et des richesses.
£>e la paralysie considérée chez les aliénés. Paris, 1826, in-8.
La paralysie des organes de la parole dépend de la lésion des lobules antérieurs du cerveau , dit M. Bouillaud c'est une des vérités les plus incontestables, ajoute cet habile professeur, néanmoins l'observation ne justifie pas toujours cette proposition.
La nature s'obstine à garder son secret malgré les constantes recherches de médecins et de philosophes de tous les âges.
Je ne terminerai pas ce que j'ai à dire sur la paralysie des aliénés sans faire quelques remarques pratiques.
Les aliénés paralytiques mangent avec gloutonnerie, ils amassent les alimens dans l'arrière-bouche , et quelquefois ne peuvent les avaler. Cet accident arrive encore lorsque la paralysie, ayant gagné les muscles de la déglutition, cette dernière fonction devient presque impossible, les alimens solides ne pouvant plus être poussés dans l'estomac, s'arrêtent dans l'œsophage et compriment le larynx. Dans ces divers cas l'asphyxie est imminente, et tel aliéné paralytique qui était agonisant est rendu à la vie dès qu'on a débarrassé l'arrièrebouche et l'œsophage des substances qui n'étaient pas ingérées. J'ai observé un cas fort singulier, qui a été fu^neste au malade qui fait le sujet de l'observation sui*vante.
M..., âgé de 4o ans environ , après un long accès de manie, était tombé dans la démence; le besoin de manger était si énergique, le goût tellement perverti, que le mar
* Traité clinique et physiologique de l'encéphalite ouiiijlammation ducer^ veauj Paris, iSaS, in-8.
lade dévorait les substances les plus abjectes, et mangeait tous les insectes qu'il pouvait attraper pendant ses promenades dans un vaste jardin , tels que araignées , limaces, vers, chenilles, papillons, etc. On servit un jour à ce malade, pour son dîner, de la tête de veau; il la mangea avec avidité, et fut aussitôt renversé sur son siège avec perte de connaissance; la face était violette. Le domestique qui le servait, soupçonnant la cause de cet accident, introduisit un corps étranger jusque dans l'œsophage , et précipita l'aliment dans l'estomac. Quelques semaines après, de la tête de veau fut servie au même malade. Cette fois , craignant sa gloutonnerie, on eut le soin de couper par petits morceaux l'aliment qui lui était présenté. A peine le malade en eut-il introduit une petite quantité dans l'œsophage, que les accidens indiqués plus haut se renouvelèrent. L'usage de ce mets fut sévèrement interdit. Six mois plus tard, soit oubli, soit ignorance, on servit encore de la tête de veau à ce malade. Cette fois , il avait avalé un morceau trop gros , rien ne put en débarrasser l'œsophage, et il succomba aussitôt. A l'ouverture du corps, l'œsophage était fortement distendu par un morceau de tête de veau. Le cerveau était très rouge, les méninges étaient épaissies et injectées , les poumons étaient gorgés de sang.
La constipation est encore un symptôme fréquent chez les aliénés paralytiques. Le rectum étant paralysé, la défécation est presque impossible. Les matières séjournent pendant plusou moins long-temps, quelquefois pendant vingt ou trente jours sans que les malades se
DE LA DÉMENCE. a8l
plaignent. Sils sont mal surveillés jDar les personnes .chargées de les servir, si l'on ne fait cesser cette constipation, les intestins s'enflamment, se gangrènent. Les purgatifs sont sans effets , les frictions sur l'abdomen ne réussissent pas mieux, les malades succombent. Quelquefois les matières sont si amoncelées, si durcies dans le rectum, que l'on est réduit à débarrasser le gros intestin par des moyens mécaniques.
La rétention d'urine réclame aussi une attention particulière. Elle oblige à recourir quelquefois au cathétérisme; mais plus ordinairement les aliénés paralytiques sont sujets à l'incontinence d'urine, ou bien l'urine coule par regorgement; pendant le jour, ces malades salissent leurs vêlemens, pendant la nuit, ils inondent leur lit, si, à cause de leur faiblesse, on les laisse couchés; l'urine ne larde pas à provoquer la formation d'eschares qui détruisent les tégumens jusqu'aux os. Oa doit coucher ces malades sur une literie toute particulière, les changer fréquemment de linge, et les laver avec une infusion fortement aromatique , ou même avec l'alcool étendu d'eau.
Les aliénés paralytiques sont viussi exposés, à cause de leur extrême faiblesse, à un accident grave qui compromet leur existence. Si des précautions ne sont prises, assis devant un foyer, ces malades se laissent brûler sans se plaindre, et assez gravement pour compromettre leur vie; lorsqu'ils sont couchés, s'ils essaient de changer leur position, n'ayant plus assez de force pour maîtriser l'impulsion qu'ils ont imprimée au corps, ou bien n'ayant pas assez d'intelligence pour
mesurer l'espace, ils se laissent tomber ordinairement sur la tête : ils succombent peu de jours après. J'ai vérifié plusieurs fois que des ecchymoses de la dure* mère , se propageant à la portion subjacente de l'arachnoïde , ou bien qu'un épanchement sanguin circonscrit, membraniforme, étendu sur la lame externe de l'arachnoïde, était le premier résultat de la chute de ces malades du haut de leur lit, résultat qui avait hâté leur mort.
Il n'arrive que trop souvent que l'on fixe sur un lit ou sur un fauteuil de force les aliénés furieux et les aliénés paralytiques ; les uns pour les empêcher de se livrer à leurs fureurs , les autres pour prévenir des chutes auxquelles ils sont exposés en marchant. On doit craindre d'abuser d'un pareil moyen, car le défaut de mouvement et d'exercice favorise les progrès de la paralysie; souvent la paralysie est déterminée chez les maniaques furieux par le repos prolongé auquel on les a forcés. C'est la crainte d'un pareil résultat qui avait fait introduire dans les maisons d'aliénés d'Espagne l'usage de retenir les fous par une longue chaîne fixée au lit, attachée à un de leurs pieds. On se mettait ainsi en garde contre la fureur des maniaques, tout en leur laissant la faculté de se mouvoir et d'exercer leurs muscles.
DE l'idiotie.
Il règne une grande confusion dans tous les auteurs fUi ont écrit sur l'aliénation mentale , relativement à 'idiotie (idiotisme). S'en tenant aux apparences, on a ;onfondu les idiots avec les individus en démence et 'éciproqueraent , quelquefois même avec les monomaliaques. Parce que ceux-ci, absorbés par des idées îxes, paraissent plongés dans la stupeur, ou parce jue l'intelligence des autres semble oblitérée ou aboie, on en a conclu qu'ils étaient tous idiots. Sauvages, Sagar, Vogel ont appelé l'idiotie amentia, im- ^iecillitas ingenii , fatuitas ^ Linné la nomme moroiis ; CuUen et Fodéré démence innée; Dufour et Pi- (lel en ont fait un genre de folie qu'ils désignent sous le nom d'idiotisme. Néanmoins notre célèbre professeur ûe distingue l'idiotie de la démence que par le degré d altération de l'intelligence, et définit la démence : l'at»olition de la pensée; et l'idiotie : l'oblitération des facultés intellectuelles et affectives. Souvent il parle de cette dernière comme du degré le plus avancé de la décence, et rapporte des faits dans lesquels il est évident
il n'avait pas de notions bien nettes sur ces deux
284 DE l'idiotie.
infirmités de l'esprit. Enfin il admet l'idiotie acquis et l'idiotie connée. Fodéré a adopté celte distinction
Le mot liîioç, prwatus, solitarius , exprime l'étal, d'un homme qui, privé de raison, est seul isolé er quelque sorte du reste de la nature. Du mot idiota. idiot j on a fait idiotisme, mais comme ce dernier mot f déjà une signification grammaticale, il m'a semblé utih de lui substituer celui d'idiotie, en le consacrant ai langage médical.
L'idiotie n'est pas une maladie, c'est un état dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais mani festées, ou n'ont pu se développer assez pour que l'idioi ait pu acquérir les connaissances relatives à réduca-^ tion que reçoivent les individus de son âge, et placer dans les mêmes conditions que lui. L'idiotie commence avec la vie ou dans cet âge qui précède l'entier dévelop' pement des facultés intellectuelles et affectives; le; idiots sont ce qu'ils doivent être pendant tout le court de leur vie; tout décèle en eux une organisation imparfaite ou arrêtée dans son développement. On ne conçoit pas la possibilité de changer cet état. Rien ne saurait donner aux malheureux idiots, même pour quelques instans, plus de raison, plus d'intelligence. Ils n€ parviennent pas à un âge avancé; il est rare qu'ils vivent au-delà de 3o ans. A l'ouverture du crâne, on trouve presque toujours des vices de conformation.
La démence et l'idiotie diffèrent essentiellement, ou bien les principes de toute classification sont illusoires. La démence, comme la manie et la monomanie ne commence qu'à la puberté; elle a une période d'accrois-
DE l'idiotie. 285
Isement plus ou moins l'apide. La démence chronique, la démence sénile, s'aggravent, d'année en année, par l'usure dos organes et par la perle successive de quelque faculté. Tous les symptômes trahissent la faiblesse physique, tons les traits sont relâchés, les yeux sont 1 ternes, abattus; et si l'homme en démence veut agir, c'est qu'il est mu par une idée fixe qui a survécu à la perte générale de l'intelligence. On peut guérir de la démence, on conçoit la possibilité d'en suspendre les accidens; il y a diminution, privation de la force nécessaire pour l'exercice des facultés, mais ces facultés existent encore. Des secousses morales , des médicamens peuvent réveiller, exciter assez de force pour produire la manifestation de quelques idées, de quel- . ques affections; d'autres moyens peuvent enlever les obstacles qui arrêtent cette manifestation. Si l'homme tombé dans la démence ne succombe point promptement , il peut parcourir une longue carrière , et arriver à un âge très avancé. A l'ouverture du corps, on trouve quelquefois des lésions organiques, mais ces lésions sont accidentelles; car l'épaississement des os du crâne, i'écartemenl de leurs tables, coïncidant avec la démence sénile, ne caractérisent point des vices de conformation. 11 en est de même des altérations et des changemens que subit la substance cérébrale par les progrès de
L'homme en démence est privé des biens dont il jouissait autrefois; c'est un riche devenu pauvre : l'idiot la toujours été dans l'infortune et la misère. L'état de l'homme en démence peut varier; celui de l'idiot est
^^86 DE l'idiotie. j
toujours le même. Celui-ci a beaucoup de traits de l'eiw fance, celui-là conserve beaucoup de sa physionomie dei l'homme fait. Chez l'un et l'autre, les sensations sonû nulles ou presque nulles; mais l'homme en démeucej montre, dans son organisation et même dans son inteU ligence, quelque chose de sa perfection passée, l'idioti est ce qu'il a toujours été, il est tout ce qu'il peut êtrei relativement à son organisation primitive.
De cette comparaison, n'est-on pas en droit de con-i dure qu'une affection dont l'époque de l'invasion esU constante (l'enfance), qui a des symptômes spéciaux, donti le pronostic est toujours fâcheux, qui présente des alté-^ rations organiques qui lui sont propres, offre une masseï de caractères suffisans pour la différencier de toute ma-ï ladie.
Mais il est des individus qui paraissent privés de» sensibilité et d'intelligence, qui sont sans idées, sanst paroles, sans mouvement; qui restent où on les pose,a qu'il faut habiller, nourrir à la cuiller. Ne sont-ce pointi des idiots? Non sans doute. Ce ne sont point les symp-i tomes actuels, ce n'est point une époque seule d'une< maladie qui peuvent en donner l'idée abstraite; il fautau< contraire voir, étudier cette maladie dans toutes ses pé-l riodes, chacune d'elles devant fournir quelques traitstt à son diagnostic. J'ai donné le dessin et l'histoire^ d'une fille qui offrait tous les symptômes qu'on prend( ordinairement pour les signes de l'idiotisme. Cette fiUei était terrifiée , et la peur enchaînait l'exercice de toutesi ses facultés (Voy. page ^08, tome 1). J'ai donné des^ soins^à un jeune homme, âgé de 27 ans, qui, trompé
DE l'idiotie. 287
par une femme , et n'ayant pu obtenir une place qu'il desirait, après un accès de manie, tomba dans un état apparent d'idiotie. Ce malade avait la face colorée, les .yeux fixes ou très incertains, la physionomie sans expression ; il fallait l'habiller, le déshabiller, et le mettre dans son lit; il ne mangeait que lorsqu'on lui portait les alimens à la bouche'; ses bras étaient pendans, ses mains enflées, toujours debout,, il ne marchait que lorsqu'on l'y forçait, il paraissait n'avoir ni sentiment ni pensée. Des sangsues appliquées aux tempes, des bains tièdes, des douches froides sur la tête, et surtout une éruption générale sur la peau le guérirent. Ce jeune homme m'a dit après la guérison, qu'une voix intérieure lui répétait : ne bouge point, ou tu es perdu; la crainte le rendait immobile. La sensibilité, l'intelligence ne sont donc point éteintes, la manifestation de ces facultés est empêchée par divers motifs, dont les malades rendent compte lor-squ'ils sont guéris. Pendant mes leçons cliniques, en 1822, nous avions à la Salpêtrière une demoiselle B... qui paraissait être dans la stupeur la plus profonde et dans l'insensibilité la plus complète ; elle restait immobile auprès de son lit , ne parlait jamais. Plusieurs fois je l'ai pincée, piquée, sans qu'elle •témoignât la moindre douleur. Je fis poser un séton à la nuque, plusieurs vésicatoires furent appliqués sur différentes régions de la peau, et toujours avec même insensibilité, même obstination à garder le silence, même refus de marcher; un jour, cette demoiselle ne paraît point à la visite et rien depuis ne peut la faire rester dans le dortoir à l'heure de la clinique; lorsqu'elle
288 DE l'idiotie.
fut guérie, elle me déclara qu'un élève l'avait pincée; elle avait été blessée de cette impertinence, que ce i qui m'était permis, ne l'était pas aux élèves, et qu'elle i avait pris la résolution de ne plus reparaître. Quelques j monomaniaques, dominés par des idées érotiques ou religieuses, présentent les mêmes symplômes. Certainement dans tous ces cas, les facultés sensitives et intellectuelles s'exercent énergiquement , les appai'ences trompent, il n'y a point d'idiotie.
Depuis l'homme qui jouit des facultés sensitives et intellectuelles, mais qui faiblement organisé est placé dans le dernier rang de la vie intellectuelle et sociale, jusqu'à l'idiot, il y a des degrés innombrables. Qui pourrait signaler et décrire toutes les nuances de dégradation qui sépare l'homme qui pense de l'idiot qui n'a pas même d'instinct ? Néanmoins, en étudiant les faits, on peut classer les idiots en deux séries dans lesquelles ils se groupent tous. Dans la première sont les imbécilles; dans la seconde les idiots proprement dits. Dans la première, l'organisation est plus ou moins parfaite,, les facultés sensitives et intellectuelles sont peu dévelop- • pées, les inibécilles ont des sensations, des idées, de; la mémoire, des affections, des passions et même des i penchans, mais à un faible degré. Ils sentent, ils pensent, ils parlent et sont susceptibles de quelque édu-* cation. Dans la seconde série, l'organisation est incom- • plète, les sens sont à peine ébauchés, la sensibilité,, l'attention , la mémoire sont nulles ou presque nulles. . Les idiots n'ont qu'un très petit nombre d'idées limi- • tées, ainsi que leurs passions aux besoins instinctifs,,
DE l'iDIOTIF. 289
qu'ils cxpriincnl par quelques gestes , par quelques mois, par quelques monosyllabes ou par des cris. La raison ne dirige point leurs actions, qui, peu nombreuses, se répètent par habitude ou par imitation.
Première espèce. Imbécillité. — Les imbécilles sont généralement bien conformés , et leur organisation diffère peu de l'organisation normale; ils jouissent des facultés intellectuelles et affectives, mais à un degré plus faible que l'homme parfait, et ces facultés ne peuvent se développer que jusqu'à un certain point. Quelque éducation qu'ils reçoivent, les imbécilles ne s'élèvent jamais à la hauteur de raison, à l'étendue, à la solidité des connaissances auxquelles leur âge, leur éducation , leurs rapports sociaux doivent leur permettre d'atteindre. Placés dans les mêmes circonstances que les autres hommes, ils ne font pas le même usage de leur intelligence.
M..., âgé de 87 ans, appartient à une famille qui jouit d'une grande fortune. Sa mère étant enceinte éprouva de longues inquiétudes et de vives affections morales. La tête de M. n'offre rien de remarquable; ses cheveux sont abondans, ses yeux sont petits et sans expression ; sa physionomie a quelque chose de vague, d'incertain et de triste. Ses organes se développèrent plus tard que chez les autres enfans : à peine marchait-il à 4 a"s; à 5 ans, il prononçait quelques mots; à 6 ans, il parlait; incapable d'attention, il était d'une pétulence extrême; il n'apprit à lire et à écrire qu'après beaucoup de temps, mais jamais il
n'a pu lire avec suite, ni écrire une lettre, quel- II. .19
290 DE l'idiotie.
que courte qu'elle fût, ni retenir ce qu'il lisait. On a tenté, mais en vain, de lui faire apprendre un art mécanique; il a appris un peu de musique; il chante quelques airs, mais son répertoire est très borné. Excessivement craintif, jusqu'à l'âge de 18 ans, il n'osait aller seul hors de la maison paternelle. Depuis, il court à l'aventure dans les champs, il parle beaucoup, il est même bavard , et toujours à côté du sujet dont on parle. Il emploie fréquemment les mots les uns pour les autres. Toujours content, il rit sans motif: quelquefois il rit seul ; il passe une partie de la journée assis ou couché, ce n'est que par effort qu'il se met en mouvement ; une fois en train , il ne sait plus s'arrêter. Jamais il n'a pu combiner d'autres idées que celles qui sont d'un usage habituel; jamais il n'a pu former de projets, il vit au jour le jour ; il est incapable de conduire ses affaires, de diriger une entreprise; à 3'j ans, l'intelligence de M. est certainement au-dessous de l'intelligence d'un enfant de 10 ans, quelque soin qu'on ait pris pour la développer. A la puberté, il ne se manifesta point de passion propre à cet âge. M. vit solitaire à la campagne, n'imaginant point que sa manière de vivre puisse être différente et plus agréable. On appréciera la portée de son intelligence par le trait suivant: Son médecin lui ordonna de monter à cheval, et tous les jours M. montait, pendant une heure, un cheval dans les écuries de son père, sans soupçonner que c'était une promenade à cheval qu'on lui avait ordonnée; le hasard fît découvrir cette manière d'exécuter les ordonnances de son médecin.
DE l'idiotie. 291
Pendant que je faisais le service des aliénés de Bicôlre, en 182], il mourut un imbécille rachitique de très petite taille, et dont le crâne était peu volumineux, «;troit et la face très développée; sa physionomie était très mobile, même spirituelle. La face portait l'expression du sourire cynique , et ressemblait beaucoup à colle de l'homme le plus célèbre du siècle dernier, par la fécondité et le cynisme de son esprit. Notre imbécille était âgé de 34 ans quand il mourut; il était à Bicètre depuis un grand nombre d'années. Il passait sa vie à faire et à dire des malices et des espiègleries; il se livrait d'une manière horrible à l'onanisme ; la veille, même de sa mort , il fut surpris sur son lit, essayant de satisfaire ce funeste penchant. Jamais il n'avait pu apprendre ni à lire, ni à écrire, ni aucune profession. Il était très bavard et avait quelquefois des réparties qui surprenaient d'autant plus qu'il parlait habituellement sans suite, sans mesure, sans liaison d'idée , déraisonnant toujours. Il marchait beaucoup , mangeait avec voracité, était malpropre, très peu soigneux de ses vêtemens.
Mesure du plâtre coulé sur la tête de cet imbécille après sa mort.
Circonférence o/ii5
De la racine du nez à la tubérosité
occipitale o,3o5
Diamètre a ntéro - postérieur. . . 0,169
Diamètre bi- temporal o,i3i
Total. . . i,o3o
2g2 DK l'idiotie.'
R,.. était âgée de 1 1 ans lorsqu'elle entra à la Salpêtrière; elle en avait 19 lorsque je rédigeai son observation, La tête de R... est d'une régularité remarquable; le front est haut, large; les bosses frontales sont développées; la ligne faciale approche de 90 degrés ; les cheveux sont épais et noirs ; les yeux grands et bleus ; le nez légèrement aplati , les dents sont belles et régulièrement plantées. Les joues sont pleines, la physionomie est douce, peu expressive, la peau est blanche et souple; les membres sont bien développés. Mesure de la tête prise sur le vivant.
Circonférence ^A^l
De la racine du nez à l'occipital . . 0,363
Diamètre antéro-postérieur . . . 0,181
Diamètre bi-temporal o,î/j6
Total. . . 1,187
R. est ordinairement assise, les genoux croisés, les mains sous son tablier, elle exécute presque continuellement un mouvement d'élévation et d'abaissement des épaules. Physiquement bien portante, elle a bon appétit; elle est gourmande, s'inquiète de ce qu'elle doit avoir à ses repas; si elle voit ses compagnes manger, elle pleure en demandant qu'on lui donne quelque chose. Lorsqu'elle était chez ses parens elle s'échappait, courait chez un pâtissier voisin, mordait le premier pâté qu'elle rencontrait ; elle allait aussi chez un épicier, s'emparait des bouteilles de liqueurs , si l'on s'oppo' sait à ce qu'elle bût de la liqueur, elle jetait les boueilles par terre. La clémarehe do cette fille est lente?
DE l'idiotie. ago
l'approche-t-on , elle soulève lourdement la tête détourne ses yeux pour voir qui s'approche. Elle comprend tout ce qu'on lui dit. Elle a un peu de mémoire, et raconte quelques faits qu'elle a observés dans la maison paternelle. Elle répond juste, lentement, en grasseyant d'une voix étouffée. Elle questionne peu, mais elle demande ses repas, des objets de toilette, des poupées , etc. Elle chante quelques airs, elle connaît la valeur de l'argent, le compte et le conserve pour acheter des friandises et des joujoux. Elle est contente lorsque sa mère vient lavoir; elle est reconnaissante pour les filles de service; elle aime les poupées dont elle s'amuse, mais elle ne les conserve point, les laissant partout.
R... est peureuse, s'effraie du moindre bruit; elle est timide et douce; porte-t-elîe des habits plus élégans, elle est enchantée, se montre à tout le- monde. Pleine de vanité, elle est très sensible à la flatterie et sourit avec bonheur lorsqu'on vante sa figure. Elle est rusée .et entêtée; il lui arrive parfois de pisser au lit, elle s'en défend et accuse les filles de service. Elle déteste sa compagne de chambre, qui est muette et mal vêtue. .On l'a surprise plantant des épingles dans la plaie d'un vésicatoire que porte sa malheureuse compagne. Cette .imbécille connaît les lettres et peut lire quelques mots. Voyant écrire devant elle, elle prend des plumes comme si elle voulait s'essayer. Jamais sa mèi'e n'a pu lui j)ien apprendre à coudre, à tricoter, à soigner l'intérieur idu ménage, encore moins à lire de suite et à écrire. Quoiqu'elle s'habille seule, clic demande l'assistfiïtce d'une fill'-
ag^ DE l'idiotie.
de service pour se rajuster. Elle se plaît auprès des hommes, elle sourit à leur vue et court après eux. Quoique âgée de 19 ans, elle n'est point encore menslruée. La mère de cette fille étant enceinte avait été très effrayée. L'enfant naquit faible; néanmoins elle grandit jusqu'à l'âge de 2 ans, mais alors il y eut arrêt dans le développement des organes. Elle ne marcha qu'à 4 ans, son intelligence se développa plus lentement encore, elle ne parla que vers l'âge de 7 ans. Cette imbécille reosenible pour la raison à un enfant de -y à 8 ans. Il est vraisemblable que dans des conditions plus favorables, R... eût acquis ce degré d'instruction qui lui eût permis , avec quelque surveillance , de vivre dans la société. Pl. XVL
P..., âgée de 22 ans, est entrée à la Salpêtrière le 117 août i8ia. Sa mère étant enceinte a éprouvé de vifs chagrins, P... a eu une enfance difficile et maladive , elle a marché très tard ; à cinq ans après une frayeur, elle fit une maladie très grave. Depuis, le développement de son intelligence s'est arrêté quoique ses organes se soient bien développés.
La taille de P..., est au-dessus de la moyenne, sa démarche est facile, lente et un peu fière , les cheveux sont châtains , le front est haut ; les yeux sont bleus, la face est colorée, le menton est mince et pointu , les dénis sont blanches, bien plantées , l'occipital est très développé, la physionomie est douce et gracieuse, la peau est blanche , les membres sont bien conformés. Les mesures de la tête de P... prises sur le vivant sont les suivantes :
DE l'idiotie.
Circonférence i . 0,855
Diam. antcro-postérieur. . . . 0,200
Diam. bi-teniporal 0,1 55
Courbe de la racine du nez, à la
lubérosité occipitale o,363
Total. . . 1,263
Leè menstrues ont paru à i3 ans , et sont devenues abondantes et régulières à i4. Depuis lors le caractère de P. devint plus difficile , elle refusait de travailler ; la vue des liommes lui faisait monter le rouge à la face, elle s'écbappait de chez ses parens pour courir avec les petits garçons et jouer avec eux.
La capacité intellectuelle de cette imbécille est assez considérable. P. est attentive à ce qu'elle voit, à ce qu'elle entend. Elle a un peu de mémoire, juge assez bien des choses les plus ordinaires , elle répond juste, mais en hésitant, aux questions qu'on lui adresse. Vainement a-t-on essayé de lui apprendre à lire et à travailler. Elle connaît quelques lettres, c'est tout. Elle sait arranger des poupées et s'en amuser ; elle s'habille, se peigne, se lave, fait son lit, réclame du linge pour changer, elle va chercher ses alimens , et ne veut les recevoir que dans les vases réservés pour son usage.
Très hautaine, elle dédaigne ses compagnes ; habituellement douce , la contrariété l'irrite, alors elle est mcchanle , dit des injures et frappe lorsqu'elle est eu colère. Si on la frappe elle rend les coups avec usure. Très entêtée, elle ne cède jamais. Elle n'est ni peureuse ni jalouse; elle marche beaucoup et joue avec sescompa-
296 DE l'idiotie,
gnes. Elle aime beaucoup sa mère, la caresse, et si celleci est long-temps sans venir la voir, P. s'attriste; elle accuse son beau-père', qu'elle n'aime point, de mieux traiter ses autres enfans et surtout de leur donner de plus beaux vêtemens. Elle est reconnaissante des soins qu'on lui donne; la vue des hommes fait sur elle une grande impression, elle est à l'affût des ouvriers, lorsqu'on lui permet d'aller dans les cours de l'hospice. Jamais on n'a pu l'habituer à un travail suivi. Sa physionomie exprime sa joie lorsqu'elle a des habits neufs; et elle s'empresse de se montrer à ses compagnes et aux em ployées de la maison. Lorsque je fis dessiner P. , à cause de la régularité des formes de sa tête et de l'harmonie des traits de la face, qui contrastaient avec la faiblesse de son intelligence, elle parut transportée de joie. Néanmoins, j'eus beaucoup de peine à la faire poser, à tout instant elle quittait le siège et il fallut s'y reprendre un grand nombre de fois. Je n'ai jamais pu mouler en plâtre la face de cette fille; aussitôt qu'elle sentait la première coulée de plâtre sur les yeux, elle les ouvrait. Elle a souvent essayé en vain de tenir ses paupières fermées, et elle a pleuré souvent de chagrin de ne pouvoir être moulée.
Les imbécilles sont incapables d'attention, leurs sensations sont faibles et fugaces, leur mémoire est peu active et peu sûi^e; leur volonté sans énergie; ils peuvent combiner, comparer, mais ils ne peuvent s'élever à des notions générales et abstraites. Ils ne sont point privés de la parole , et si quelques-uns sont muets , ils expriment très bien , par le jeu de leur physionomie et par
DE l'iJJIOTIE. 297
des gestes, leurs pensées, leurs désirs, leurs besoins. Ils apprennent à lire et à écrire, la musique, ils exercent des arls mécaniques, mais ils font imparfailemcnt tout ce qu'ils font. Ils vivent dans leur famille comme des étrangers ou comme de grands enfans. S'ils ne sont point dirigés dans ce qu'ils font, dans l'accomplissement des usages et des devoirs sociaux, dans la gestion de leurs affaires, ils sont victimes de leur incapacité, de leur imprévoyance. Ayant peu de sensibilité, quoique irritables, ils perdent sans regret leurs parens , et les personnes qui les soignent; cependant quelques-uns sont très reconnaissans, susceptibles d'amour ou de haine; mais leurs affections ne sont pas durables,- ils recherchent l'union des sexes, souvent avec emportement. Les fonctions de la vie de nutrition s'exécutent bien; à ce premier degré, les imbécilles ont des aptitudes, des inclinations, des penchans qui contrastent avec la faiblesse de leur organisation, de leur sensibilité et de leur intelligence.
Les imbécilles sont nuls par eux-mêmes , ils ne produisent rien , tous leurs mouvemens intellectuels et moraux sont provoqués par des impulsions étrangères. Ils ne pensent et n'agissent que par autrui ; I leur volonté est sans énergie; ils veulent et ne veulent I pas; ils ne peuvent suivre une conversation, encore ! moins une discussion ; ils ne sauraient conduire à ses fins un projet. Ils prennent au sérieux les choses les plus ; plaisantes et rient des choses les plus Iristes.Quelque chose les inléresse-t-il , leurs yeux sont fixes , mais ils ne voient pas; ils écoutent, mais ne comprennent pas, quoiqu'ils
298 DE l'idiotie.
affectent d'avoir vu et d'avoir compris. Ils répondent juste, mais ne leur faites pas beaucoup de questions, n'exigez pas d'eux des réponses qui les forcent à réfléchir, ou qui soient hors de leurs habitudes. Ordinairement contens d'eux, ils en parlent avec un ton de satisfaction très plaisant, ou bien ils cherchent les expressions auxquelles leur physionomie ne répond pas. Leurs gestes, leurs poses sont bizarres et rarement en harmonie avec ce qu'ils pensent ou ce qu'ils disent. Leur • ajustement les trahit aussi bien que leur maintien 1 qui est sans contenance et sans but déterminé; ils sont rusés, malins, menteurs, querelleurs, irascibles, mais; polirons; bouffis de prétentions, faciles à conduire et ài diriger, incapables d'application et de travail , ce sont des êtres parasites, qui vivent sans utilité pour eux et pour leurs semblables; s'ils travaillent, il faut les guider, les exciter sans cesse, car ils sont très paresseux. Dans les hospices, ces imbécilles sont les serviteurs ou les jouets de tout le monde; ce sont les bonnes gens de la maison , et on les appelle plus particulièrement imbécilles. Cette variété est appelée fatuité par les auteui'S. Ces imbécilles ont quelques rapports, moins l'énergie, avecles maniaques sans fureur, par la mobilité, la versa" tilitédes idées, des sentimens, des désirs et des actions.
Il est d'autres imbécilles qui n'ont qu'un petit nom" bre de sensations et d'idées, ils ont peu de mémoire; leur langage est boi'né; ils distinguent les personnes avec les-, quelles ils vivent, ils aiment leurs parens, ils sont r connaissans pour les soins qu'on leur donne; ils soob colères, voleurs, entêtés, acariâtres; la vue des personn.
DE l'idiotie. 209
d'un sexe différent leur fait impression et les excite; ils sont éducables; on peut, à force de soin, développer la portion de sensibilité et d'intelligence dont ils sont pourvus , mais cette éducation se borne aux choses usuelles de la vie; l'habitude, l'imitation ont une grande influence sur leurs idées , sur leurs affections , sur leurs actions et impriment à leur manière de vivre une sorte de régularité qu'on aurait tort de prendre pour l'effet du raisonnement; ils pourvoient à leurs besoins , savent se vêtir, se procurent leur nourriture et peuvent faire les travaux ordinaires de l'intérieur.
Enfin , il est des imbécilles dont quelques facultés sont plus énergiques que les autres, dont l'intelligence est capable de développement partiel. Ces imbécilles n'ont d'aptitude que pour certaines choses pour lesquelles ils ont un goût décidé et un penchant prononcé. Ils ont de l'intelligence pour tout ce qui est relatif à ces penchans, à ces aptitudes et en jugent très bien , mais ils sont incapables pour tout le reste. Ils apprennent un métier; mais ils ne savent que cela; ils apprennent à lire, mais ils ne peuvent écrire, ils savent la musique, jouent d'un instrument et ils ne peuvent ni lire ni écrire. Ne les obligez point à se souvenir, à réfléchir, à prévoir, ils ne produisent rien, ils n'inventent rien, ils ne perfectionnent rien ; tels sont les imbécilles partiels.
T/innocuité, les joviales manières, la gaîté, les piquantes réparties , les saillies plaisantes et quelquefois très judicieuses de quelques imbécilles les ont fait admettre auprès des grands et même auprès des rois pour les distraire de leurs graves ennuis et pour les
3oo DE l'idiotie.
divertir. Il y avait même clans les cours la charge de fou. Tous ceux qui remplissaient cette charge n'étaient point imbécilles, quelques-uns furent d'adroils fripons. Si Triboulet fut un spirituel imbécille , l'Angely et Brusquât étaient d'habiles inlngans, qui firent preuve d'intelligence en amassant une grande forluae.
L'usage d'avoir dos fous pour égayer les grands remonte à des temps bien anciens. L'histoire raconte que Lucius Jiuiius BrUtus simula si bien la folie G^Aruns et Titus fils de Tarquin, ayant été envoyés à Delphes, pour consulter l'oracle, emmenèrent Brutus avec eux, pour leur servir de jouet. Ce ridicule abus s'est propagé presque jusqu'à nos jours; il était si général, dans le moyen-âge, qu'un concile tenu à Paris, en 1212, défendit aux évêques, d'avoir auprès d'eux des fous pour les faire rire. Charles V , dit le Sage , fit écrire au maire et aux échevins de la ville deTroyes, d'avoir, suivant l'usage, à lui fournir ua fou, Thevenin son fou étant mort. Si les grands avaient leurs fous, le peuple se dédommageait en célébrant dans . les différentes villes, ce qu'on appelait la fête des fous- Potemkin eut pour fou Mossé qui , au dire de M. de Ségur, n'épargnait point les vérités à son maître.
Les imbécilles sont généralement timides, craintifs , et obcissans. Les malfaiteurs n'abusent que trop souvent de ces fôclieuses dispositions et se servent de ces malheureux pour mettre le feu ou pour commettre quelque action coupable, en les intimidant, en les séduisant par l'appât d'une récompense qui flatte leurs sens ou leurs appétits.
DE l'idiotie.' 3or
Puisque les imbe'cilles ne sont pas dépourvus de toute intelligence, ils ont des désirs et des passions proportionnés au développement de leurs facultés sensitives et intellectuelles, lis ont des penchans plus ou moins impérieux et quelquefois des penchans pervers : ils volent pour satisfaire leur gloutonnerie, ils volent pour se procurer des objets de toilette ou pour tout autre motif. Nous avons vu à la page 84 des imbécilles incendiaires. A l'époque de la puberté, l'instinct de la reproduction se développe, les imbécilles deviennent amoureux, se livrent à l'onanisme d'une manière d'autant plus effrénée, qu'ils ignorent les maux auxquels les expose cette horrible habitude. Les hommes recherchent les femmes; les filles sont coquettes, et l'on conduit sou- Vent dans les hospices des filles âgées de i4 à 18 ans, qui, devenues pubères, courent après les hommes, sont indociles et méconnaissent la voix de leurs parens. Nous avions, à la Salpêtrière une imbécille qui se livrait aux travaux grossiers de la maison, moyennant un très léger salaire; il lui est arrivé plusieurs fois, qu'après avoir gagné quelques sous, elle allait les porter à un ouvrier , s'abandonnait à sa brutalité , et dès qu'elle était enceinte elle ne retournait plus vers lui. L'observation suivante prouve que tous les imbécilles ne sont pas dépourvus de sensibilité morale et qu'ils peuvent devenir mélancoliques.
Une fille, nommée V. , d'une taille élevée, ayant les cheveux châtains, les yeux bleus, la face colorée, la physionomie fixe, quelquefois le rire stupide, fut admise à la Salpêtrière, le 27 mai 1811; elle avait alors 22
3o2 DE l'idiotie.
ans. Dès sa première enfance, on s'aperçut que son intelligence ne se développait point dans la même proportion que les organes. Elle resta sans pouvoir articuler distinctement, ni rien apprendre. A i4 ans, menstruation; V. grandit beaucoup, elle eut des convulsions particulièrement aux époques menstruelles, quoique les menstrues fussent abondantes. Lors de son admission dans l'hospice , elle avait l'extérieur de la santé parfaite; mais elle ne pouvait répondre aux queslions les plus simples, les plus ordinaires, elle s'efforçait pour cela , faisant signe qu'elle comprenait , elle poussait des cris et souvent continuait à crier pendant un quart d'heui'e. Elle mangeait bien, dormait de même, les déjections étaient souvent involontaires, elle ne sa* vait point s'habiller, mais elle ne déplaçait rien , elle était douce et obéissante; au mouvement qui se faisait autour d'elle, elle jugeait que c'était l'heure de se lever, de se coucher, et d'aller prendre ses repas ; ellç retrouvait très bien son quartier lorsqu'elle rentrait de se promener. En un mot, elle avait l'intelligence des premiers besoins de la vie, mais rien au-delà; jamais colère, elle était susceptible d'ennui. Au mois de juillet Ii5i2, V. fut frappée par une de ses compagnes, elle en conçut un si grand chagrin qu'elle ne voulut plus manger, ni boire que de l'eau; elle poussait de profonds . soupirs ; elle maigrit , il se manifesta des taches scorbutiques, cette fille s'affaiblit, s'alita en septembre, vomit du sang; refusa toute espèce de remèdes et d'alimens, elle fut prise de fièvre lente, et mourut le 3i octobre 1812. . A l'ouverture du corps, faite le 1" novembre, je
DE l'idiotie, 3o3
trouvai le crâne volumineux et épais, le front très saillant; l'angle facial avait plus de 70°, la ligne médiane de la cavité crânienne était déjetée, la dure-mère très adhérente au crâne, la lame externe de l'arachnoïde recouverte d'une fausse membrane, ressemblant à la fibrine du sang, un épanchement séreux dans la cavité de l'arachnoïde légèrement injectée, de la sérosité à la base du crâne ; le cerveau était très dense, la substance grise décolorée, la substance blanche injectée. La membrane, qui revêt les ventricules latéraux , avait contracté plusieurs adhérences, ce qui leur avait fait perdre de leur capacité; il y avait des kystes séreux dans le tissu des plexus choroïdes; les pédoncules du cervelet, tout près de la protubérance annulaire , étaient désorganisés; leur substance dans cette portion était grisâtre, puriforme, dans l'étendue de deux à trois lignes de largeur, et de six à sept de profondeur; ia glande pinéale paraissait cartilagineuse; le cervelet était très dense. Le péritoine, particulièrement dans la cavité pelvienne, était parsemé de petits points noirs; le colon ascendant et le cœcura étaient rougeâtres à l'extérieur , tandis que leur membrane muqueuse était brune; la vésicule biliaire contenait delà bile épaisse, grenue et très brune, l'hymen fermait l'entrée du vagin, les ovaires étaient très injectés.
Les imbécilles ont donc de la sensibilité, quelque intelligence , un peu de mémoire , ils comprennent ce qu'on leur dit, ont l'usage de la parole et s'ils sont muels, ils s'expriment par des signes; ils sont susceptibles d'une certaine éducation ; ils ont des affections
3o4 DE l'idiotie.
morales; mais livrés à eux-mêmes, ils se dégradent facilement : se nourrissent mal , ne se garantissent point des injures du temps , sont malpropres , se livrent à des écarts de régime; leur santé s'altère, le peu d'intelligence dont ils étaient doués s'affaiblit, et il aiTÎve qu'un imbécille, conduit dans un hospice, présente après quelques années, tous les caractères de l'idiotie.
Deuxième espèce. Idiotie. — Nous voilà arrivés aux derniers termes de la dégradation humaine : ici les facultés intellectuelles et morales sont presque nulles, non qu'elles aient été détruites, mais parce qu'elles n'ont jamais pu se développer. Chez les idiots, le défaut d'intelligence et de sensibilité, est souvent eu rapport avec les vices de l'organisation ; il n'y a plus que les rudimens de l'intelligence , et l'instinct domine toutes les facultés; la parole n'existe même pas. Par exception , on trouve quelque faculté développée et uiie aptitude naturelle pour certains taleus.
Quénau est entrée à la Salpêtrière, eu 1781, âgée de 10 ans. Elle était d'une bonne constitution, d'un embonpoint médiocre; elle avait la face plus développée que le crâne. Le sommet de 'la tête était déprimé, l'occipital petit, le front aplati, fuyant en arrière. Les mesures suivantes sont prises pendant sa vie.
Circonférence o,5io
Courbe de la racine du nez à la tubérosité
occipitale 0,288
Diamètre antéro-postérieur o>i76
Diamètre bi-temporal o,t43
Total. . ; 1,117
i)F, l'idiotif. 3o5
La physionomie stiipidc, et exprimant assez bien la disposition qu'elle avait à mendier. Elle est constamment exposée à l'air, quelque temps qu'il fasse; elle tend la main à tout le monde pour obtenir quelques pièces de monnaie, avec lesquelles elle achète des alimens, car elle a un grand appétit. Il faut l'habiller; lorsqu'elle essaie de parler, elle fait entendre un cri rauque ou une sorte de grognement articulé et saccadé qu'elle répète jusqu'à ce qu'on l'ait comprise. Elle discerne au geste ce qu'on veut lui dire, pourvu qu'on ne s'éloigne pas des besoins les plus ordinaires de la vie. Elle est reconnaissante pour la fille de service qui la soigne, et pour les personnes qui lui donnent de l'argent ou de quoi manger, et elle exprime sa reconnaissance en baisant ses doigts et en levant les yeux au ciel. Elle comprend lorsqu'on lui parle lentement et à haute voix. Habituellement douce, elle se met en colère lorsqu'elle ne peut satisfaire sa gloutonnerie , elle déchire ses vêtemens excepté sa chemise qu'elle conserve par pudeur , ayant soin de couvrir sa gorge avec ses mains. Elle n'a jamais pu apprendre aucun métier.
Cette imbécille est néanmoins musicienne. Voit-elle danser, elle saute en mesure, entend-elle chanter, elle répète d'une voix rauque non les paroles, mais les airs; elle en sait un grand nombre. Un élève de la Salpêtrière joue du violon , Quéneau suit l'air et avec une curieuse attention, elle recherche d'où il peut venir, et se rapproche peu-à-peu du musicien. M. Guerry improvise un air, Quéneau le suit, le retient et le répète sur la demande qu'on lui en fait. M. Guerry commence un
3o6 DE LimOTJE.
air, et Queneau le poursuit, jusqu'à la fin. M. Dcsprcs, élève interne de l'hospice, chante un air compliqué, Queneau redouble d'attention, fixe les yeux sur l'élève, coniracte ses traits et parvient à se mettre à l'unisson avec le chanteur. Des fruits qu'elle aime beaucoup sont mis à sa portée, elle manifeste par ses regards et par ses gestes, le désir de les prendre, mais au moment où elle est prête à s'en emparer, M. Desprcs bat la mesure et chante; aussitôt Queneau bat la mesure, abandonne les fruits, qu'elle saisit avec avidité dès que le chant a cessé. Joue- 1- on de la flûle. Quéneau est tout oreille. Attentive, elle répèle les airs joués. Le 2 5 août i833, M. Litz, sur l'invitation de M. Leuret, voulut bien se prêter aux expériences suivantes, qui furent faites , M. le docteur Mitivié présent , dans le cabinet de M. Pariset, médecin de la division des aliénés de la Salpôtrière ^ M. Litz improvise plusieurs airs, Quéneau les saisit, mais éprouvant de la difficulté à les répéter, sa voix ne pouvant s'élever au ton sur lequel a chanté le célèbre musicien, les traits de cette fille expriment l'effort et la contrariété. M. Litz louche du piano; Quéneau est immobile les yeux attentifs sur les doigts du grand artiste, ou biers elle entre dans une sorte de mouvement convulsif, se tord en divers sens, mord ses poings, frappe du pied , ]ève les yeux au ciel, et fait des efforts pour se mettre à l'unisson. Le passage des sons graves aux sons aigus provoque une contraction soudaine de tous les muscles
' M. Levireî a publié la relalion détaillée de cette expéi'ience et l'histoire phrénologiquc cic Queneau, dans la Gazottc médicale , année i836.
DE l'idiotie. 3o7
de Queneau, comme si elle était atteinte par une décharge électrique. Cette dernière expérience renouvelée plus de vingt fois , a eu toujours le même résultat. M. le docteur Leuret entraîne Quéneau hors du cahinet, et lui montre des abricots. Aussitôt M. Litz touche du piano, Quéneau se retourne vivement et tout le temps que l'instrument se fait entendre, son regard est fixé sur le musicien , et elle revient aux abricots dès que la musique a cessé. Malgré cette singulière capacité musicale , le crâne de Quéneau n'offre point le renflement que Gall a signalé comme indicateur de l'organe de la musique. Voyez planche XVII.
Le i5 janvier i 837, Quéneau âgée de 66 ans, a succombé à une pneumonie aiguë. A l'ouverture du corps faite par M. Mitivié, médecin de la division des aliénés de la Salpetrière, ce médecin a constaté que le cuir chevelu de Quéneau était un peu plus épaissi à gauche, que la ligne médiane était déjetée à droite, que la pie-mère était légèrement infiltrée, que le cerveau tin peu mou n'offrait aucune lésion remarquable. Le poumon présentait les altérations caractéristiques de la maladie à laquelle avait succombé cette idiote.
G... est entrée à la Salpetrière en i8i3, âgée de 19 ans; sa taille est petite, son embonpoint médiocre. Sa tête est très volumineuse , irrégulièrement conformée, le front est très haut, très large, très bombé, les bosses frontales sont très saillantes, surtout la bosse frontale gauche; la ligne faciale a plus de go degrés. Les cheveux sont blonds, les yeux petits , châtains, cacbés sous les arcades sourcilières. IjC regard est
3o8 DE T.'fDIOTIR.
Jouchc ; la bouche est grande, les (len[s soiU blanches, le teint est brun et liâlé; la physionomie est convulsive et exprime habituellement la douceur et la joie. Les mesures suivantes ont été prises sur le vivant.
Circonférence 0,024
Courbe de la racine du nez à la tu-
bérosilc occipitale o,3a8
Diamètre antéro-postérieur. . . . 0,1 85
Diamètre bi- temporal 0,1 5o
Total. . . 1,187
G... mange avec gloutonnerie, sans discernement, poussant avec les doigts les alimens qu'elle entasse dans la bouche, elle ne sait point les aller chercher aux heures de distribution. Les déjections sont involontaires, les menstrues abondantes et régulières. G... marche peu, tous ses mouvemeus sont convulsifs, elle traîne le côté gauche du corps et se sert: difficilement du bras gauche; on est obligé de l'habiller lorsqu'elle se lève et de la coucher comme un enfant. Insensible, elle ne se garantit ni du chaud ni du froid, ni de la pluie. Elle reconnaît la fille de service qui la sert, l'embrasse souvent, lui exprime sa joie et sa reconnaissance en baisant sa main, en lui souriant, et en hochant la tête. Son caractère est extrêmement doux et bon. S'il survient quelque rixe, elle va avertir la fille de service. Elle est obéissante et cependant très entêtée. Elle a soin de se couvrir la gorge lorsqu'on l'habille, si l'on paraît vouloir soulever ses vêtemens, elle écarte les mains indiscrètes; cependant elle ne roMgit point alors elle n'a pas le sentiment de la pudeur les marques ^-c décence qu'elle donne tiennent
BE l'idiotie. Sot)
à l'habitiule contractée dès l'enfance. Cette idiote n'articule que les syllabes su'iyanles, pa-pa-ma-rna , qu'elle répète à toute occasion, soit pour exprimer sa colère, soit pour témoigner sa joie. Elle porte constamment dans la main droite des chiffons, roulés en guise de poupée, et pour témoigner sa peine ou son contentement, elle porte vivement et plusieurs fois de suite ces chiffons sur la tempe droite. Elle a retenu une phrase d'un air populaire qu'elle chante plusieurs fois de suite, avec l'expression du contentement.
L'état de cette fille est resté long-temps stationnaire, , mais depuis quatre ans, elle fait quelques légers progrès intellectuels. Elle va chercher elle-même les alimens, les réclame si on l'oublie, elle rejette ceux qui ne lui plaisent point. Les déjections ne sont involontaires que pendant la nuit ; le jour, elle va aux latrines. Elle articule, mais mal, quelques mots dont elle se sert à propos pour exprimer ses désirs : elle s'efforce de répéter ce qu'elle entend sans en pouvoir venir à bout. Elle fait beaucoup de grimaces paraissant y attacher des idées qu'elle ne peut exprimer autrement. La planche XVIII représente G... âgée de 43 ans. Ce dessin est remarquable par les rides de la face, à un âge si peu avancé , tant les idiots vieillissent vite.
M. V. est né d'une mère qui, pendant la grossesse, est restée dans un état de stupeur. Malgré les soins pro-
I digues à son enfance, la santé de M. V. a été très débile, et ce n'est qu'à l'âge de 6 ans qu'un jour, en jouant, il prononça tout-à-coup le mot papa, et une seule fois. A 7 ans il eut une fièvre cérébrale très grave qui n'cm-
3 10 DE l'idiotie.
pécha pas les organes de se développer, mais qui fui suivie d'un grand trouble des facultés intellectuelles et affectives et qui arrêta leur développement déjà si faible et si retardé. Depuis lors, M. V. devient irritable, turbulent; il déchire, brise, frappe, crache sur les personnes qui l'approchent, pousse nuit et jour des cris aigus et plus ou moins plaintifs. Il s'effraie facilement; le bruit, la vue des animaux, etc., l'épouvantent. Quelqu'un l'ayant appelé cochon, il retiènl ce mot et le répète fréquemment encore, l'appliquant à tout propos.
A dix ans, M. V. est placé à l'institution des sourdset-muets de Paris, sans résultats favorables au développement de son intelligence. Plus tard il est mis dans une maison de santé , et enfin confié depuis plusieurs années, à une dame qui vit à la campagne et qui a le plus grand soin de ce malheureux enfant.
M. V. est âgé de 17 ans; sa taille est de o,7o5. La colonne vertébrale est un peu courbée dans la région dorsale. Le sommet de la tête est légèrement déprimé, les cheveux sont châtains foncés , abondans , durs et hérissés (ils empêchent, dans le dessin, de juger de l'aplatissement du vertex); les yeux sont bleus, le regard est doux, la bouche est largement fendue, la lèvre inférieure épaisse ; la physionomie habituellement convulsive ne manque pas d'expression, quelquefois elle est triste et douloureuse. La face est ridée par l'habitude de grimacer. Les mesures de la tête, prises sur le vivant, donnent les dimensions suivantes :
CirconfLTence o,5/|7
Courbe de la racine du nez à la tu-
DE l'idiotie. 3iI
bcrosité occipitale o,33o
Diamètre occipito-frontal . ... o,i8o
Diamètre bi-temporal . . . . o,i55 Total. . . . 1,2 12 Les membres de M. V. sont bien développés , la peau est blanche : il a souvent des furoncles sur différentes régions et des aphtbes dans la bouche dont il paraît souffrir; son appétit est médiocre, il préfère les légumes à la viande, il aime qu'on le serve proprement, quoique peu propre lui-même, car pendant le repas il crache sans cesse autour de lui , même sur son couvert. Si on lui sert un mots nouveau, il porte les doigfs à sa bouche pour indiquer qu'on le lui donne à goûter; il goûte et repousse le mets s'il ne lui convient pas; au contraire , il témoigne une grande impatience d'en avoir s'il est de sou goût. Le sommeil est souvent iiiteri'ompu par des cris et ne dure guère qu'une à (rois heures. Ce jeune homme n'a jamais pu apprendre ni à lire, ni à écrire, ni à parler. Néanmoins quelques - unes de ses facultés inlellectuelles s'exercent avec une certaine étendue. M. V. reconnaît très bien les personnes et les lieux. 11 combine quelques idées, il ne parle point, mais il articule à sa manière certains sous dont il forme des mots auxquels il attache un sens. Ainsi il dit pa pa paa , mamamaa; il applique CCS syllal)(:s à la dame qui lui donne des soins. 1! dit aussi bo ho jour, jné rné en prenant la main des gens qui l'abordent et qu'il connaît. Il est cxcessivcuuMil uiobile, sans cesse en mouv( ment el dans une sorte de trémulation convulsive de tous les membres. Il
3i2 DE l'idiotie.
fait perpétuellement des malices, il crache sur les personnes, les pince, les tape, leur donne des coups de pied, les bouscule, etc. , et rit après. Lorsqu'il veut faire des méchancetés à quelqu'un, il prend un ton doux et affectueux pour qu'on s'approche de lui. Se promènet-il dans la campagne , il se rapproche des pei'sonues qu'il rencontre, crache sur elles, s'échappe, rit et pousse un cri, hi hi hi. En rentrant de la promenade, il précipite le pas pour arriver le premier, se cache pour intriguer les personnes de la maison. Tout objet , toute personne qu'il n'a pas vus encore le préoccupent. Si un étranger entre dans la maison qu'il habite, il crie, se démène jusqu'à ce que cet étranger ait été reconnu par quelqu'un de ses commensaux. Avant de passer d'un lieu dans un autre, il regarde attentivement comme pour se rassurer par cette exploration.
M. V. est sensible au bien qu'on lui fait et s'irrite des mauvais procédés. Il est doux, défiant, craintif : s'il est contrarié, il porte ses plaintes à la dame qui le soigne, en répétant les monosyllabes ma ma ma. Une servante l'ayant un jour frappé sur le bras , il est irrité pendant toute la journée, crie à chaque instant ma ma ma, en indiquant tour-à-tour le bras frappé et la servante, et ne se calme que lorsque celle-ci, étant grondée, a paru affligée. Lorsqu'il entend une voiture, il dit brn\ voulant sans douie imiter le bruit des roues. M. V. a prononcé une fois le nom de son père qu'il n'a pas vu depuis long-temps; jadis il avait peur des animaux, il ne les craint plus, il caresse les chevaux et joue avec le chien du logis. 11 est toujours
DE l'idiotie. 3i3
agité et disposé à se déchirer, quoiqu'il redoute le mal. Depuis un an surtout, il déchire ses lèvres, se frappe la tête contre les murs et les meubles , se donne des coups de poing dans les yeux; il serait disposé à l'onanisme s'il n'était surveillé, et il cherche à faire des altoucheraens aux hommes et aux femmes. La pl. XIX représente cet imbécille maintenu par la camisole. On est souvent obligé de recourir à ce moyen pour prévenir les accidens auxquels l'expose l'impulsion continuelle à se frapper.
M. de G... est un autre idiot âgé de 36 ans, entré à Charenton le 6 août 1 826. Sa mère étant enceinte a éprouvé une vive affection morale. Sa taille est un peu au-dessus de la moyenne, son embonpoint est médiocre, sa tête est d'une belle conformation , ses cheveux sont châtains, ses yeux gris; son front est large, haut et ouvert. Sa physionomie est douce, vague et cependant plus expressive que ne semble l'indiquer le peu d'étendue de son intelligence.
Grande circonférence 0,5^0
Courbe anléro-postérieurc. . . . o,3ô3
Courbe transversale o,34o
Diamètre antéro-postérieur. . . . 0,200
Diamètre tranversal 0,1 65
Total. . . . 1,628
Les membres sont bien conformés, sa tête est habituellement penchée vers la terre. Le tronc est légèrement courbé en avant, les avant-bras sont fléchis, les doigts sont constamment ployés, le pouce de la main gauche seule est tendu , les mains , ainsi fermées, sont eu l'air, dans une sorte de trémulation
3l4 DE l'idiotie.
convulsivc. Lorsque M. G. se promène il se rapproche des murs ou des arbres pour y frotter ses vêtemens. Lorsqu'il descend un escalier ou un terrain incliné, il marche lentement, cherche à s'appuyer, porte le tronc en arrière, et jette ses bras en avant. Le mouvement de ses doigts et de ses bras, le balancement de la lête et du tronc d'avant en arrière, donnent à sa pose quelque chose de tout particulier.
La santé de M. G est bonne, les fonctions de la
vie de nutrition s'exécutent bien, son appétit esl excellent. M. G... se sert de sa cuillère pour manger son po-: tage, mais si le pain et les autres alimens ne sont point coupés à petits morceaux, il s'impatiente, tourne autour de la table, prend les mets avec les doigts, les regarde, les remet sur l'assiette, les repi'end, les porte à la bouche, et après de vains efforts pour les diviser, les jette h terre. Si les alimens sont découpés; il les prend avec la cuillère, ne sachant se servir de fourchette.
On a eu beaucoup de peine pour accoutumer M. G... à porter une casquette, pour conserver des chaussures et des gants. Il y a quelques années qu'en faisant sa toilette il fut blessé au bout du doigt, depuis lors il cache ses mains dès qu'on veut les toucher. C'est une très grande contrariété pour lui que de faire ses ongles et de laver ses pieds. Il faut fixer ses gants à ses poignets, alors il. est triste, regarde ses mains et fait de grands efforts pour les délivrer de ce vêtement. Incapable de faire sa toilette , s'il a un besoin à satisfaire , il se rapproche de son domestique ou de tout autre (jamais des malades) , invoque par signe leur assistance et se rend
DE l'idiotie. 3iÔ
vec eux aux latrines ; s'il ne rencontre point de cîomes- ;.que à sa portée, il va seul aux lieux d'aisance, mais lie pouvant se déboutonner, il se salit, alors il n'ose oint sorlir qu'on ne soit venu le laver et le retirer, •endant la nuil, il quitte son lit, salit le milieu de sa hambre, et se coucbe. M. G.... dort bien, il se couche ; t se lève à des heures fixes : lorsque l'heure du lever ist arrivée, il avertit aussitôt son domestique en faisant laquer ses dents. Si le domestique le fait attendre, il autehors du lit, et se promène en chemise; si on veut c retenir couché, il s'impatiente. Lorsqu'il est couché, 1 prend le traversin entre ses bras, l'étend sur son venre, fait plusieurs éclats de rire et s'endort. '. M. G... n'a jamais pu ni tire, ni écrire, ni articuler :e moindre son, quoiqu'il ne soit pas sourd. Il distingue es choses et les personnes avec lesquelles il est en rapports journaliers. II reconnaît très bien son domestique bt les individus qui lui témoignent de l'intérêt, il les recherche, leur sourit, tandis qu'il fuit les autres et s'at- -:riste lorsqu'ils approchent. Il est très docile aux gestes et à la voix de son domestique, auquel il obéit servilement.
Jusqu'à l'âge de 21 ans , M. G. chantait sans cesse, isans articuler aucun son; il a cessé de chanter a cette époque , après un rhumatisme articulaire aigu. Néannioins, la musique fait sur lui une très vive impresisioa et l'excite fortement. L'excitation est d'autant plus forte, que les instrumens sont plus nombreux et plus bruyans. Ayant essayé de lui faire entendre le son ^une flûte seule, à peinea-t-il paru être sensible, i^ais lorsqu'il entend une musique bruyante, il rit aux
3i6 DE l'jbiotie.
éclats, danse, ou saule presque en mesure. Depuis î puberté, les femmes exercent sur lui un effet rem quable, mais moins énergique que la musique. Un jo étant embrassé par une dame qui lui faisait des aga ries, sa joie et son excitation n'ont point augmeû quoique sa physionomie exprimat le conlenlemcnt.
M. G. est onaiiisle. Il s'abstient pendant le jeu parce qu'il est surveillé; mais lorsqu'il est dans son li si on le laisse seul , il s'abandonne à ces funestes pra ques, cesse aussitôt qu'on l'avertit , ou qu'il s'aperç qu'on le surveille. On a observé qu'en le laissant s son lit sans couvertures , il s'abstient : est-ce la crai ou la honte qui le retient? Ce vice n'est pas son s penchant. Il vole le vin des malades, et il a bien so de se cacher d'eux et des infirmiers. La planche X| représente cet idiot dans sa pose habituelle, la régulari de ses traits est remarquable.
E..., âgée de 23 ans, est courte de taille, im grosse, ramassée, et pourvue de beaucoup de tis cellulaire graisseux. Le front s'élève à angle droit ( aplati. Les régions temporales sont proéminentes. L cheveux châtains sont abondans et durs; les yeux brur sont petits, louches et presque constamment dans i mouvement convulsif qui les dirige en haut. La ph sionomie est douce et peu expressive. Les bras so courts , peu souples et se meuvent d'une manière co vulsive; E... ne peut ouvrir franchement les mains; i doigts sont presque toujours fléchis, comme contra tés , ils ne s'étendent qu'un à un , lentement et avec < fort; le plus ordinairement l'index seul reste étende
m LimoTir. 817
,a tî-tc s'clèvc arrondie vers son sommet, est aplatie tl'aantcii arrière, en sorte que le diamètre fronto-occipital moins d'étendue que le diamètre bi-temporal, ainsi [ue l'indiquent les mesures de téte prises sur le sujet 'ivaut.
Circonférence o,5o8
Courbe de la racine du nez à la tu-
bérosité occipitale o,3oo
Diam. antéro-postérieur. . . . 0,1 55 Diam. bi-temporal 0,161
I Total 1,124
' E. ... se nourrit bien, quoiqu'elle mange peu, ses i léjections sont faciles ; elle est régulièrement mens- 1 .:ruée.
I Elle marche péniblement, en canetant etpar saccades. Sija marche est mal assurée, aussi re-.te-t-clle habituellement assise; Elisabeth n'a que des sensations fugaces, ialle a peu de mémoire, elle reconnaît les personnes I qu'elle voit habituellement, elle sait compter jusqu'à ao l;et au-delà ; si on lui demande un nombre , elle montre I à sa manière autant de doigts qu'il y a d'unités dans le nombre demandé. Elle connaît la valeur de quelque monnaie, distingue les ustensiles qu'on lui demande s'ils sont à sa portée : elle aime les fleurs et les fruits. Elle i ne parle pas ; mais elle entend , et va chercher l'objet ' dont on lui dit le nom. Jamais elle n'a pu apprendre à parler : elle exprime ses pensées et ses affections par deux sons, l'un allongé, A//^//«z/, l'autre, hé hé/iéé qu elle produit en précipitant la respiration, et qu'elle module différemment suivant ce qu'elle veut exprimer.
3i8 DE l'idiotie.
Les qualités affectives dominent chez cette fille. Elt est très affectueuse; elle s'attache aux personnes avtai' lesquelles elle habite et surtout à celles qui la soignem Elle est venue de l'hospice des Orphelins avec une au] tre imbécille, se plaît avec elle et lui fait part de sel alimenset de tout ce qu'on lui donne. Si quelqu'une dj ces compagnes commet un acte qui donne lieu à dd recherches , elle met sur la voie. Elle est craintive , tra pudique, toujours décemment vêtue. Elle témoigne so^ affection à la manière de quelques animaux, en s'ap prochant des personnes, en se frottant contre elles, e haletant et en foisant beaucoup de gestes. La Pl. XX représente cette idiote.
Aba est un idiot de Bicêtre , âgé d'environ 3o ans Sa taille est au-dessous de la moyenne , ses membre sont bien conformés, sa tête est assez grosse mais aplà tie en arrière ; le front est bas, le nez épaté, la boiièli grande, et la physionomie est vague, incertaine elsat expression. Quelquefois, Aba paraît méditer (c'est dan un de ces momens qu'il a été dessiné, planche XXII) parfois sa physionomie exprime un léger sourire, un; apparence de malice, surtout lorsqu'il voit des étrant gers. Sa tête mesurée a les proportions suivantes :
Circonférence o,533
Diamètre ocoipito-fronlal. . . . o,i83
Diamètre bi- temporal o,i55
Courbe de la racine du nez à l'occipital 0,320.
Total Jjig'
DE l'idiotie. 3ig
La santé physique d'Aba est bonne , ses mouveniens ! sont libres, il mange lentement et s'arrête souvent avec I l'attitude d\in homme qui pense, qui craint, qui s'étonne, ( qui est curieux , mais cela passe vite. Il salit son Ut.
La sensibilité et l'intelligence de cet oipit sont restées I pour ainsi dire à l'état rudimentaire. Les sensations ! sont légères et fugaces. L'attention est très faible et I ne peut se porter que sur un petit nombre d'objets, la mémoire est presque nulle. Aba comprend plui sieurs des choses qu'on lui dit, comme se laver, se i coucher; de temps en temps il fait un petit bruit en frottant les dents les unes contre les autres et paraît s'y : complaire. Il connaît l'infirmier qui a soin de lui; il ne parle point ; il prononce à voix basse les syllabes ha ba \ha^ qu'il répète en toute occasion. Il a contracté queliques habitudes, il s'habille; va chercher sa noiirriture, -se retire à l'écart pour satisfaire à ses besoins ; il ramasse itous les plus petits fétus qu'il aperçoit sur ses vêtemens, lou sur les vêtemens des personnes qui l'approchent. Je duiai présenté, dit M. Leuret, médecin de la division des aliénés de Bicêtre, qui m'a communiqué cette obiservation , une pièce de monnaie, il l'a reçue en souiriant, l'a regardée, tournée, retournée, portée à la bou- Iche, puis il me l'a rendue; je lui montre des pommes, il les prend, en témoigne du plaisir ; il en ronge une 'd'abord tout autour et finit par l'avaler jusqu'aux peipins. Je tends la main pour qu'il m'en donne , il me tcomprend ; me présente la pomme qu'il mange'; mais sans la lâcher. Je recommence, il ino présente un morceau et le retire en souriant. Un infirmier lui prend une
de ses pommes et sort de la chambre où nous élioDs; ; Aba suit l'infirmier dos yeux et quand il l'a perdu de : vue il ne paraît plus y penser. L'infirmier rentre après j quelques minutes , Aba lui tend la main pour avoir sa pomme. i
Aba est onanisle et voleur, il vole même avec adresse surtout les alimens qu'il peut saisir , ce vice est porté chez lui à un très haut degré. Il avait volé un jour les alimens d'un de ses camarades qui, pour l'en punir , voulut lui plonger la tête dans un sceau d'eau froide; I en se débattant, Aba fut renversé, se cassa un bras. Pendant les efforts de la réduction, il ne témoigna aucune douleur et même il semblait sourire; souffrait-il? i ' souvent il montrait son bras malade, pendant qu'd portait un appr.reil, il le montrait quelque temps après que l'appareil avait été enlevé.
Matteau, à l'âge de dix ans, est entrée à la Salpê- ' trière le y mai 1 836 et observée en 1 837. Elle est rachi- ; tique et épileptique. Née d'un père bancal et d'une mère 1 qui avant et après la naissance de M. a eu des enfans bien portans. La taille de cette idiote est de 1,296 m. .1 Ses cheveux sont châtains clairs, ses yeux bleus, ses .: sourcils blonds, son regard est fixe et sans expression, , ses paupières, habituellement en mouvement, sont quel- • quefois fermées comme si elle dormait. Le front est court, les bosses sus-orbitaires sont saillantes. Le nez ;: est retroussé et arrondi. La lèvre inférieure grosse et : pendante, la physionomie est ordinairement stupide, ne ;i s'anime que pour exprimer la douleur. Les mesures de ■ la tête donnent les quantités suivantes :
DF. l'iUIOTIE. 32 1
Circonfiircncc o,4S6
Courbe fronto-occipitale . . . o,i'jo
Diamètre anlcro-postériour . . 0,1174
Diamètre bi-lemporal .... 0,119
Total i)049
On observe chez celte idiote une déviation du racliis à gauclio, une ulcération large comme une pièce de trente sous, occupant le milieu du dos, et une vaste cicatrice s'étendant sur une grande partie de la région posîéricure gauche du tronc, sur le col , le membre thoracique et sur la partie postérieure et supérieure de la cuisse du même côté. Cet ulcère et ces cicatrices sont le résultat d'une chute dans le feu, pendant un accès d'épiiepsie auquel M... est sujette depuis l'âge de 7 ans. A lage de t8 mois, cette fdle eut des convulsions qui arrêtèrent son développement physique et intellectuel.
A son arrivée dans l'hospice, M... refusa toute nourriture, et ne rendit ni urine, ni matières fécales pendant trois jours, après lesquels une pétite-vérole confluente se manifesta. La marche et la terminaison de celte dernière affection furent régulières. Depuis lors les accè.s cpileptiques eurent lieu tous les jours, et quelquefois il y en eut cinq et six dans les 24 heures.
M... est habituellement immobile , la tète incHnée à droite ou baissée sur la poitrine, le front posant sur les genoux; un des bras est pendant, la mam fortement fléchie sur l'avant-bras et les doigts repliés sur la main. L'autre main est le plus souvent dans la bouche , les lèvres exécutent un mouvement de n.
322 DE l'idiotie.
succion soit de la main, soit du bras de fauteuil sur lequel elle est fixée. Si on la laisse debout, M... chancelle, et après quelques oscillations elle s'asseoit lourdement par terre. Cependant il lui arrive de quitter son siège et de faire quelques pas.
Dès qu'on la touche , M... pousse des cris aigus en ouvrant largement la bouche et fronce les sourcils. Elle crie souvent pendant la nuit. Etrangère au bruit qui se fait, elle ne s'ément ni par le chant, ni par les cris, ni par le tapage. Elle connaît la personne qui la soigne et lui fait des caresses. Lui montre-t-on la porte, en disant que son frèrie arrive, ses yeux se tournent un peu vers la direction qu'on lui indique. Elle ne prononce que les mots pa pa , ma ma, et quelquefois les syllabes coc coc , regardant alors le soleil. Elle est incapable de se vêtir, de pourvoir à aucun soin de propreté et à aucun de ses besoins. Lorsqu'elle voit faire la distribution des aliniens à ses compagnes, elle ouvre la bouche, tend la main comme pour demander sa parti Au reste, elle mange beaucoup, avec voracité, sans discernement * Les déjections sont involontaires. M... sé livre à l'onanisme. La planche XXIII exprime parfaitement l'état stupide de cette malheureuse.
Avant d'analyser les observations qui précèdent, pour en déduire des notions générales sur l'idiotie, ne fautil point, par de nouveaux faits, arriver à ce degré de l'idiotie qui est le dernier terme de la dégradation humaine, où il n'y a plus même d'instinct, à ce terme où l'homme, prive de tous ses attributs, n'est plus qu'un monstre qui végète?
DE l'idiotie. SaS
Pinel a publié * l'histoire et le dessin du crâne d'une idiote, qui était à la Salpêtrière en i8o5. Cette idiote avait quelque chose de la brebis, et pour ses goûts, et pour sa manière de vivre, et pour la forme de sa tête. Elle avait de la répugnance pour la viande, et mangeait avec avidité des fruits et des légumes; elle ne buvait que de l'eau. Ses démonstrations de sensibilité, de joie ou de peine, se bornaient à répéter les mots mal articulés : bé, ma tate ; elle exerçait des mouvemens alternatifs d'extension et de flexion de la tête, et la frottait contre le ventre de la fille qui la servait; si elle voulait résister ou exprimer son mécontentement, elle cherchait à frapper avec le sommet de la tête inclinée; elle était très colère, plusieurs fois je l'ai vue dans le bain, faisant des efforts pour en sortir, et répétant d'une voix aiguë : bé^ bé, bé. Le dos, les lombes, les épaules étaient couvertrs de poils flexibles et noirâtres, d'un à deux pouces de longueur. On n'a jamais pu la faire asseoir sur une chaise ou sur un banc, même pour prendre ses repas ; dès qu'elle était placée assise, elle glissait à terre, elle dormait sur le sol roulée sur elle-même à la manière des animaux. Pinel ^ revient sur cette observation et donne les dimensions du crâne de celte idiote âgée de ii ans, comparées aux dimensions du crâne d'une fille de 7 ans :
iniOTE DE t I ANS. FILLE DE 7 ANS.
Longueur du crâne, t dccini. 3 cent i décim. 8 cent.
Largeur o diiclm. g ceni i décim. 3 cent.
Hauteur i décim. 3 cent t décim. 6 cent.
' Traité de talicnation mentale, Paris, 1809, ia-8, pag. 17g. ^ Loco , cil. , pag.
Sa/j DE l'idiotie.
Gall a dans sa collection, et montrait clans ses leçons, le plâtre moulé sur la tête d'une idiote, en tout semblable à l'idiote publie'e par Pinel. '
L'état de dégradation de quelques idiots est tel, que ces malheureux sont privés de plusieurs sens, qu'ils n'ont pas même l'instinct de leur conservation, leur existence est toute végétative. Nous avons eu à la Salpêtrière, eu 1812 , une idiote qui fut trouvée couchée à côté du cadavre de sa mère, qu'on jugea morte depuis trois jours. Envoyée à l'hospice, le 20 juin , par ordre de la police, cette idiote âgée de 27 ans, très maigre, très pâle, rachitique, aveugle, muette et sourde, poussait de temps en temps un cri aigre quoique inarticulé, étouffé; elle avait les membres atrophiés, et ne pouvait marcher , ses jambes étant contractées sous les cuisses; il fallait lui porter les alimens liquides dans la bouche, jusque dans l'œsophage; elle ne savait ni mâcher, ni avaler: elle fut nourrie de potage et de vin, et elle mourut au bout de quelques jours. Le cadavre pesait quarante-trois livres; sa tête était très petite, les os du crâne diploïques et très minces, n'ayant que o,oo3 à o,oo4 d'épaisseur; le cerveau atrophié n'avait pas la moitié du poids ordinaire, les circonvolutions étaient étroites, très serrées, peu profondes ; la substance corticale était décolorée , la substance blanche , très dense et jaunâtre; les ventricules latéraux très peu développés étaient sans sérosité; je n'ai pu conserver le squelette, les os s'étant détruits par la macé^-ation.
' Dos fonctions du cerveau.
DE L'ïDIOTfï:. 32 5
Il est mort, en 1817, dans le même hospice, une idiote âgée de i5 ans qui était sourde, muette, aveugle et rachitique , elle ne pouvait être couchée sur le dos à cause de la vicieuse conformation du torse , elle n'avait pas l'instinct de changer de position, l'on avait le soin de la retourner de temps en temps , tantôt sur un côté tantôt sur l'autre. Si on la mettait sur son séant , elle n'avait point la force d'y rester et se laissait retomber. Lorsqu'on portait les alimens à sa bouche, elle faisait un léger mouvement des lèvres et de la tête, comme pour les éloigner du corps qui lui était présenté. En poussant la cuillère dans la bouche, les mâchoires s'écartaient, mais il fallait porter la cuillerée jusqu'à l'œsophage, pour que les alimens se précipitassent dans l'estomac. Toujours blottie dans son lit, elle aimait à être couverte, quoique en été. Si on retirait les couvertures , elle poussait un cri rauque , tâchait avec sa main de ramener les couvertures sur elle ; mais ne les trouvant pas à sa portée, elle cessait ses recherches, et restait pelotonnée sur son lit. Elle prononçait très imparfaitement, très rarement, sans motifs, les syllabes md mâ , surtout lorsqu'on la touchait. Si elle sentait approcher d'elle, elle rendait un cri semblable au cri d'un chien hargneux, elle criait de même une fois, lorsque l'on commençait à lui porter les alimens à la bouche. Elle est morte après quatre mois de séjour dans l'hospice. Voici le résultat de l'ouverture du cadavre. La tête, au premier aperçu, ne paraît pas très irrégulière, mais elle est petite, l'occipital est comprimé, le front peu élevé, déprimé latéralement fuit en arrière immédiatement
3a6 DE l'idiotie.
au-dessus des arcades sourcilières. Les deux bulbes des yeux n'offrent plus de trace d'organisation , le cristallin, très petit, est ti^ès dur, opaque et d'un blanc mat. Les deux dents conoïdes supérieures sont doubles et fixées les unes devant les autres. Les os du crâne sont minces diploïques, très faciles à scier. La dure-mère étant ouverte, les circonvolutions ne sont pas apparentes , et l'on sent de la fluctuation sous les méninges. Celles-ci étant incisées , il s'écoule une grande quantité de sérosité contenue dans les deux ventricules latéraux dilatés aux dépends de la presque totalité de la substance cérébrale des deux hémisphères. La pie-mère est, en quelque sorte , enduite par une couche de substance cérébrale qui n'a que à 3o millimètres d'épaisseur. Les replis de la substance cérébrale qui séparent les deux ventricules, les cornes d'Ammon et les corps striés sont détruits. Le corps calleux est très dense et un peu jaunâtre, les couches optiques sont atrophiées et leur substance grise décolorée a l'aspect cendré, les nerfs optiques sont réduits au névrilème. Les poumons sont refoulés et atrophiés, quoique crépilaus. Le cœur très petit et les muscles décolorés , se déchirent facilement. Son squelette, que je conserve dans ma collection, est très remarquable. Le crâne mesuré a donné les proportions suivantes.
Hauteur totale du squelette. . . . 1,060
Circonférence du crâne 0,480
Courbe de la racine du nez à la tu-
bérosité occipitale. . . . . . 0,265
BE l'iDIQTIE.
Diamètre antéro-postérieur. . . . q,i57 Diamètre bl-temporal 0,1 36
Total , ne comprenant que les quatre derniers nombres. . . io38
Le rachis pre'sente une courbure, dont la concavité est à gauche, elle s'étend de la onzième à la vingt et-unième vertèbre : la seconde courbure dans le sens opposé est formée par les vertèbres lombaires ; les apophyses articulaires de ces dernières vertèbres sont soudées entre elles. Les côtes du côté gauche se portent directement d'arrière en avant à partir de leurs angles; les côtes droites, au lieu d'êlre convexes en dehors, font saillie par leur convexité dans la cavité thoracique. Le sternum porté en avant est presque horizontal, son apophyse abdominale manque. Les os coxaux n'ont plus la forme normale. Les portions iliaques forment une convexité dans la cavité pelvienne, et ne sont séparées en avant que de 0,0^0. Les portions pubiennes, déjetés en avant, sont si rapprochées qu'elles se touchent en quelques points , il résulte de ces dispositions que l'cxvacation du bassin est presque oblitérée. I^es membres abdominaux sont grêles, tous les os présentent des nodosités, des soudures nombreuses, des vices d'ossilication. Le fémur gauche est plus gros, plus court que le droit et un peu tordu vers son extrémité inférieure. Les têtes des fémurs sont atrophiées, celle du fémur droit n'a que 0,010. La cavité colyloïde correspondante n'existe pas. li'iiumérus , le radius et le cubitus offrent plusieurs gonflcmens, plusieurs soudures; la mâchpirc inférieure.
328 DE l'idiotie.
les côtes , les scapulum , les os du métacarpe et quelques os plialangiens du côté gauche, les os du mélatarse offrent un grand nombre de vices de conformation, ressemblant à des fractures consolidées. Le squelette est très léger, les os ont perdu leur poli, ils sont rugueux, gras et jaunâtres; les os du crâne sont diploïques, minces et n'ont que 4^6 millimètres d'épaisseur.
La même année, on porta, dans la division des aliénées delà Salpêtrière, une idiote qui avait été trouvée dans un des bateaux qui descendent de la Bourgogne à Paris ; cette idiote paraissait avoir 20 ans. Elle était sourde et muette. Elle avait l'abdomen très distendu par de la sérosité. Sa tête était petite, portée à droite. Les yeux bleus restaient ouverts et fixes, les pupilles dilatées ne se contractaient pas; les paupières ne se fermaient pointa l'approche d'une lumière. Néanmoins cette idiote paraissait regarder à la manière des enfans qui commencent à voir. Elle ne donnait d'ailleurs aucun signe de sensibilité, soit qu'on la touchât, qu'on la pinçât, soit qu'on kii enlevât les couvertures qui l'enveloppaient. Les déjections étaient séreuses, fréquentes el involontaires. Lorsque avec une cuillère on présentait des alimens liquides à ses lèvres , elle ouvrait largement la bouche et la laissait ainsi ouverte tout le temps que l'on versait le liquide qu'il fallait porter jusqu'à l'arrière-bouche, pour qu'il tombât dans l'estomac. Elle ne refermait les lèvres que deux ou trois minutes après qu'on avait cessé de verser le liquide. Le tronc reposait sur la hanche gauche, en sorte que cette idiote ne pouvait s'étendre sur un lit, elle y restait légèrement inclinée, soutenue par des orcil-
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ilers et conservait cette position, n'ayant ni l'instinct , ni la puissance de la changer. Après un mois, elle mourut isans agonie , et à l'ouverture du corps nous trouvâmes ,1e ventricule gauche du cerveau distendu par de la sérrosilé qui avait envahi la place de la substance du lobe du même côté, qui n'existait plus. Les circonvolutions du lobe droit étaient extrêmement petites, peu profondes et très pressées, le ventricule droit élait pres- ; que oblitéré; la substance cérébrale, très dense, se disten- .dant plutôt que ae se déchirer, était d'un blanc sale; le [cervelet était petit, d'une dureté remarquable, surtout la substance grise , qui était presque friable à la surface ide cet organe. L'arachnoïde était infiltrée, épaissie sans i àdhérences. La substance grise des portions cérébrales [conservées était décolorée. Les poumons atrophiés i étaient refoulés vers la portion supérieure de la poittrine; les plèvres contenaient de la sérosité, ainsi que la cavité péritonéale. Le cœur était petit et très mou. Les muscles décolorés se déchiraient facilement.
Le squelette de cette idiote, qui fait partie de ma t collection, est remarquable par sa légèreté, par l'énorme [courbure de la colonne vertébrale, par la direction i étrange du bassin et par Tétroitesse de la cavité gauche I de la poitrine. La tête est petite, un peu inclinée à 5 droite, plus développée en hauteur qu'en largeur; le t crâne est aplati sur les côtés, un peu déprimé an- ! térieurement ; le front très étroit, très fuyant en arr rière, présente à sa partie moyenne un renflement iné- ! gai, circonscrit par une dépression circulaire. La suture : coronalc n'est point entièrement soudée. L'épaisseur
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des os du crâne dont je donne les mesures n'a que trois à quatre millimètres. Mesures du crâne.
Circonférence o,44o
Courbe de la racine du nez au bord
poste'rieur du trou occipital. . ^ o,255
Diamètre antéro-postérieur. . . . o,i52
Diamètre bi-temporal Ojii'y
Total 0,964
La portion cervicale de la colonne vertébrale est à-peu-près droite, mais tordue, en quelque sorte, sur' elle-même , d'où résulte que le corps des vertèbres supérieures est un peu détourné à droite, ce qui occasionne la déviation de la tête du même côté. La moitié: inférieure du rachis décrit un arc dont la corde a 0,080. La convexité de la courbure fait saillie à gauche et eni bas. Tandis que la concavité est à droite et en haut. Le corps des vertèbres est ainsi tourné presque entièrement à gauche.
Le bassin est renversé de telle sorte que son ouverture supérieure est tourné en bas et à gauche , tandis que son ouverture inférieure est en arrière et à droite. Le bassin a subi une rotation latérale qui le place horizontalement sous la base de la poitrine, touchant presque les côtes , la portion iliaque de l'os coxal droit , la cavité cotyloïde et le bord antérieur de l'iliaque gauche. Le torse, pendant la vie, reposait sur ce bord ; cette disposition avait sans doute déterminé le gonflement et l'érosion de l'épine iliaque antérieure et inférieure gauche. La tête des fémurs est très petite, les
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cavités coJyloïdes peu profondes, irrégulières dans leur circonférence. Le bord gauche du sacrum regarde en ibas, le bord droit en haut, en sorte que la direction de cet os est presque horizontale.
Le thorax , déjeté à droite, est formé presque entièrement par la cavité droite qui a o, i5o de diamètre, tandis que îa cavité gauche n'a que 0,02 5. Les côtes du côté gauche , à partir de leur angle , se portent brusquemeut au-devant de la colonne vertébrale. Le sternum est déjeté à gauche.
iLes idiots sont rachitiques, scrofuleux, épileptiques ou paralysés. Leur tête , trop grosse ou trop petite, est mal conformée, l'occipital aplati et petit relaitivement à la face. Les traits de la face sont irréguliers, le front est court, étroit, presque pointu, très fuyant en lamère, plus saillant à droite qu'à gauche; les yeux sont iconvulsifs, louches, d'inégale grandeur; les lèvres sont (épaisses. La bouche largement fendue, entrouverte laisse •couler lu salive; les gencives sont fongueuses, les dents icariccs. Le défaut de conformation ou de symétrie des •organes des sensations indique assez que l'action des •sens est imparfaite. Les idiots sont sourds, demi-sourds,
ftou entendent mal; ils sont muets, ou ils articulent avec difficulté, quelques monosyllabes. Leur mutisme dépend de la surdité, de la mauvaise conformation des ' organes de la parole et de ce qu'ils sont incapables d'i- I miter hs mouvemens propres à l'articulation des sons ;
Il (iuelf|ues-uns poussent des cris plus ou moins aigus, étouffés ou rauques: privés d'un œil ils voient mal, ou sont aveugles. Le goût, l'odorat, ne s'exercent
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pas mieux, car .ces malheureux ne distinguent pointt les qualités des corps sapides ou odorans; ils se rou-. lent sur les ordures les plus sales et les plus fétides j; ils dévorent les alimens les plus dégoûtans, ils mangent de l'herbe, de la paille , du linge, de la laine, du tabac, des matières fécales; ils boivent l'urine, l'eau des ruisseaux ; j'ai rencontré dans l'estomac d'une idiote des fragmens du linge qui avait fait partie de ses vetemcns; chez une autre le cœcum était rempli, distendu par un tampon de paille qui avait déterminé une inflammation et la gangrène des membranes intestinales; ils dévorent tout ce qui tombe sous leurs mains. Une idiote à qui je donnais des abricots, les portait d'abord à sa bouche, mangeait la pulpe; ne pouvant mordre dans les noyaux, elle les avalait, comme elle avait déjà avalé la pulpe du fruit. Elle mangea ainsi neuf abricots de suite, et eu eût mangé davantage, si je n'avais craint qu'elle n'en fût malade.
Le toucher, loin de rectifier les autres sens ou de les suppléer, n'est pas sûr. Les idiots ont les bras d'inégale longueur, contractés, atrophiés ; les mains sont déformées, tordues , minces; les doigts sont effilés, crochus, estropiés ou privés de mouvement ; la peau est épaisse, rugueuse et insensible. Les idiots tendent les bras et les mains d'une manière vague, convulsive, ils saisissent gauchement les corps, ne peuvent les retenir, et les laissent échapper de leurs mains ; ils marchent lourde-? ment, en cannetant, par saccade, etc., sont facilement renversés à terre ; il en est qui restent où on les place : ceux qui marchent, se meuvent sur eux-mêmes, sans
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])iit, sans qu'on puisse deviner ce qu'ils se proposent.
Ainsi les sens des idiots étant à peine ébauchés , les sensations imparfaitement perçues, leur intelligence ne peut se produire au dehors, puisque ses instrumens sont défectueux. Les sens étrangers au monde extérieur ne peuvent se rectifier les uns par les autres, l'éducation lie saurait suppléer à tant de désavantages , bien différens des aveugles, des sourds et muets chez lesquels les sens qui restent suppléent jusqu'à un certain point aux sens dont ils sont privés. Les idées que l'homme acquiert par les sens dont les aveugles ou les sourdsmuets sont privés, leur manquent sans doute; mais l'intelligence n'étant pas lésée , quoique privée de quelques-uns de ses instrumens , s'exerce tout entière pour aequérir des notions générales et des idées abstraites, aussi les aveugles, les sourds-muets qu'on peut rendre attentifs par divers moyens, si bien indiqués par le docteur Itard et si bien appliqués par ce savant médecin à l'éducation du Sauvage de l'Aveyron ^, sont-ils éducables, tandis que les idiots ne le sont pas. Incapables d'attention, les idiots ne peuvent diriger leurs sens; ils entendent, mais n'écoutent pas; ils voient, mais ne regardent pas, etc., n'ayant point d'idées, ne pensant point, ils n'ont rien à désirer, ils n'ont pas besoin des signes , ils ne parlent point. La parole est inutile cà celui qui ne pense pas, qui ne désire pas; aussi peut-on juger du degré de l'intelligence des idiots par l'étendue de leur vocabulaire. Ils poussent quelques sons mal articu-
' -De Céclucation d'un homme sauvage, Paris, 1807, in-8. — Rapport ■^ur les nouveaux déyeloppcmeos du sauvage de l'Aveyron, Paris, i8o7j iu-8.
lés, des cris, ou des mugissemens prolongés qu'ils inter rompent pour écarter les lèvres comme s'ils voulaieni rire. S'ils articulent quelques mots, ils y attachent ; peine un sens. Quelques-uns n'ont qu'un cri pour 1, douleur et le plaisir. Cependant, il en est qui, à la mai nière des enfans , se font par imitation et par habitud* un langage d'action et même articulé, qui est comprr seulement de ceux qui vivent avec eux et qui les soi gnent : ce langage n'exprime que les premiers besoiiu de la vie, et les appétits instinctifs auxquels les idiots m peuvent satisfaire par eux-mêmes. De quelle utilité serait la parole pour celui qui ne pense pas , qui n'a riei à communiquer à ses semblables ? les idiots sont muets: parce qu'ils n'ont rien à dire; ceux qui ont un langagi d'action n'ont qu'un petit nombre de gestes pour signe de leurs besoins instinctifs. Les idiots agissent-ils, iL font tout de travers ; on les reconnaît au désordre , à li gaucherie, à la lenteur, de leurs actes ; l'intelligence rest ce qu'elle était à leur naissance ou à l'époque à laquell' il y a eu arrêt de développement. Les fonctions di-: gestives des idiots s'accomplissent ordinaii-ement trè bien, ils mangent beaucoup et même avec voracité Chez les femmes la menstruation est régulière et aboni dante. Ces malheureux ne témoignent pas toujours li besoin de manger, ne paraissant avertis de la faim qui lorsqu'ils voient les alimens; quelquefois pour les nour: rir, il faut porter les alimens à leur bouche et mêmq jusqu'à Tarrière-bouche ; leurs sécrétions sont involoni taires et ils se satisfont partout et sans honte.
Quelquefois les idiots n'ont même pas les facultés ini
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stinctives; ils sont au-dessous delà brute, car les animaux ont l'instinct de leur conservation, delà reproduction; et ces idiots n'ont pas cet instinct, ils n'ont pas le sentiment de leur existence; ils n'ont ni douleur, ni plaisir, ni haine, ni amour; ce sont des êtres avortés; ce sont des monstres voués par conséquent à une mort prochaine, si la tendresse des parens, ou la commisération publique ne protégeaient pas leur existence; et cependant qui ne serait frappé de cette facilité qu'ont la plupart des idiots, pour chanter, pour retenir les airs? Outre les exemples que j'en ai rapportés plus haut, je (lois dire ici que presque tous les enfans idiots pour lesquels j'ai été consulté, chantaient plus ou moins Ijien quelque air, ou du moins quelques phrases de musique, quoique privés de la parole.
Quelques idiots ont des tics très singuliers, ils semhlont être des machines montées pour produire tou*jours les mêmes mouvemens; pouf eux, l'habitudte tient lien d'intelligence. Un idiot âgé de vingt-trois ans lorsque je l'observais, ayant le taille ordinaire, l'habitude (lu corps maigre , le front aplati , le teint pâle, les yeux louches, l'articulation des sons à-peu-après impossible, les déjections involontaires, marchait toujours à une même place, quelquefoiis il animait sa marche en ployant et redressant vivement le tronc , en agitant un de ses bras et en riant aux éclats. Si l'on plaçait quelque obstacle entravers de l'espace qu'il affectionnait, il se fâchait, s'irritait jusqu'à ce qu'on eût retiré l'obstacle; jamais il ne l'écartait lui-même. Parmi les idiotes de la Salpêtnere, il en est plusieurs qui sont incapables de se vêtir,
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de se nourrir; leurs déjections sont involontaires; elles < restent en chemise, indifférentes à la pluie, au froid, à l'ardeur du soleil. Il en est une qui, aussitôt qu'elle est levée, va s'asseoir sur le bout du même banc,,' et s'y balance d'avant en arrière en frappant vio lemment ses épaules contre le mur; ce balancement l est continu et régulier, quelquefois il est plus pré--» cipité , plus fort , alors cette idiote pousse un cri étouffé, elle passe ainsi ses jours et sa vie, exposée ài toutes les intempéries de l'atmosphère et étrangère à; toute impression extérieure. J'ai trouvé, il y a vingt ans dans l'hospice de Poitiers, étendus sur la paille, dans: une même cellule, deux petits idiots dont l'un riait toujours, et l'autre pleurait continuellement. Les idiots sont très sujets à la masturbation, et ils se livrent à cette" déplorable pratique avec excès, sans pudeur, sans honte et en présence de tout le monde. J'ai vu un idiot, âgé de i3 ans, qui, dès l'âge de 7 ans, avait tous les signes de la virilité , le pénis très volumineux et le pubis couvert! de poils; il paraissait ne vivre que pour l'onanisme. Le, docteur Haindorf, qui a fait en allemand, il y a vingt-:; cinq ans , un bon traité sur l'aliénation mentale , rap porte l'exemple remarquable de l'obstination d'un idiot: celui dont parle cet écrivain était né dans les mont tagncs de Rawn et était privé de la parole, on le con-« duisit à l'hospice de Saint-Julien , à Wurtzbourg. On Id laissait errer dans le jardin de cet établissement, où oa-i le voyait couvert seulement d'une robe de toile. Il se plaisait à tourner dans un cercle au milieu duquel 1 arrachait l'herbe , amassait des pierres qu'il mettait ea
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tas et qu'il jetait ensuite; il s'occupait ainsi sans but et sans dessein; pendant cet exercice, tous ses muscles se contractaient convulsiveineut. Si on l'empêchait de tourner, d'entasser des pierres, il se mettait à tirailler les diverses parties de son corps , à creuser la terre avec ses pieds nus et couverts de durillons; si on le mettait à la gêne, il entrait en fureur et tâchait de se mettre en liberté. Dès qu'il était libre, il recommençait son mouvement circulaire, et son entassement de pierres. Il mangeait et buvait tout ce qu'on lui présentait; il revenait toujours aux mêmes lieux prendre ses repas, son sommeil. Souvent il rongeait un morceau de bois et en avalait les rognures; dès qu'on lui adressait la parole en le regardant fixement, il fuyait pour se cacher; le plus léger bruit le jetait dans la terreur, il s'en allait, mais bienlôtil revenait pour reprendre son exercice habituel. Il n'y avait en lui aucune apparence d'onanisme. Tous ces actes étaient semblables et se répétaient à des époques fixes de la journée.
Les traits de la face de cet idiot étaient égarés; les lèvres saillantes, les dents d'un blanc mat, l'œil à moitié relevé sous la paupière ne laissait point apercevoir la pupille ; sa bouche se contournait dans la direction des yeux. La physionomie était sans expression. La tête, très petite, offrait un remarquable aplatissement du vertex.
Les idiots sont quelquefois de la plus grande insensibilité physique, quoique jouissant de leurs sens. On a vu ces malheureux se mordre, se déchirer, s'épiler. J'ai vu une idiote, qui avec ses doigts et ses ongles, avait percé sa joue, jouer avec un doigt placé dans l'ouver-