‹ Des maladies mentales [electronic resource]Chapitre 9 sur 49 · DÉMENCE · texte numérisé non relu

DÉMENCE

Les altérations nombreuses du conduit alimentaire observées dans la démence sont presque toujours symptomatiques ou secondaires, aussi sont-elles essentiellement chroniques.

Ces résultats généraux des ouvertures cadavériques, faites sur des sujets morts en état de démence, offrent un plus grand nombre de lésions cérébrales qu'on n'en trouve dans les autres espèces de folie. On comprend que la démence qui est la terminaison de tous les désordres intellectuels et moraux, qui est le résultat des progrès de l'âge, qui est si souvent compliquée de paralysie et de convulsions, on comprend, dis-je, que le crâne, les méninges et le cerveau, aient subi un grand nombre d'altérations qui donnent la raison de l'affaiblissement de l'intelligence et de la sensibilité.

A ces résultats généraux j'ajouterai quelques faits qui se sont offerts à ma pratique. Quoique ces faits ne répandent point une plus grande clarté sur le siège immédiat de la démence, et sur son traitement, ils auront au moins de l'intérêt par la nature des lésions organiques.

R,.., avait joui pendant sa jeunesse d'une bonne santé. Elle tombe dans la misère vers l'âge de 87 ans et devient mélancolique. Elle se marie à 38 ans , et n'a point d'enfans. Elle a beaucoup de chagrins et de contrariétés domestiques, son mari étant ivrogne. Elle cesse d'être menstruée à ^1 ans. Depuis, sa santé s'altère : à 62 ans, elle éprouve des étourdissemens, la mort de son mari la laisse dans la plus profonde misère. Elle a des douleurs lancinantes dans le

bras gauche, ses idées sont confuses, sa mémoire est affaiblie, ses propos n'ont pas de suile. Elle va et vient sans motif et ne sait plus ce qu'elle fait ; enfin elle

tombe dans la démence la plus prononcée. R est

conduite à la Salpêtrière, le i5 avril 1812, venant de

l'Hotel-Dieu. A son arrivée à l'hospice, R est très

maigre, paraplégique, remuant avec peine les membres supérieurs. Elle dit et redit les mêmes mots qu'elle prononce avec difficulté. Elle répète les mots et les phrases qu'elle entend, elle paraît n'avoir aucun sentiment, ni de son état, ni du lieu où on l'a transportée. Nuit et jour elle pousse des cris perçans, sans pouvoir dire ni même indiquer quelle peut être la cause de ces cris. Elle succombe douze jours après son admission, le l'j avril 1812 , âgée de 56 ans.

Ouverture du cadavre. — Les méninges et le cerveau paraissent sains ; après avoir enlevé le cerveau , j'ai trouvé une tumeur sphéroïde de la grosseur d'une noix, enveloppée d'une tunique propre, obstruant presque en totalité le trou occipital et fixée par un pédoncule de quelques lignes à la membrane qui tapisse le canal vertébral. Cette tumeur était dense, fibreuse et comprimait inférieurement le cervelet, particulièrement le lobe gauche. Le prolongement rachidien atrophié était aplati, n'ayant que quatre lignes de largeur, deux lignes d'épaisseur , contournant le pédoncule de la tumeur pour pénétrer dans le canal vertébral, reprenait sa forme normale quelques lignes au-dessous du trou occipital, quoique plus mince que dans l'état ordinaire. Le lobe gauche du cervelet plus comprimé que

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le droit, logeait une grande portion de la tumeur. Le cerveau m'a paru sain. Les plèvres offraient des traces d'inflammation récente et d'anciennes adhérences. '

Mad. F., âgée de 5o ans, est conduite à la Salpêtrière sans renseignemens antérieur : la face est pâle, le regard étonné, les yeux à moitié ouverts, les idées incohérentes : indifférence la plus complète sur sa nouvelle position. Nulle réponse aux questions qu'on adresse à la malade , elle exprime de temps en temps la crainte de tomber dans l'eau. Elle tousse, crache beaucoup. Cet état de démence persiste pendant onze mois. A cette époque le dévoiement s'établit ; F... s'affaiblit, ne quitte plus son lit ; il se forme une eschare énorme au sacrum , elle meurt.

A ï ouverture du cadavre^ je trouvai le crâne mince, particulièrement les bosses frontales qui n'avaient plus que l'épaisseur d'une ligne. Les poumons étaient tuberculeux. La membrane muqueuse du colon transverse était ulcérée en quelques points. L'ovaire gauche très développé renfermait un kyste avec sa membrane propre , qui contenait une substance molle, gluante, jaunâtre, au milieu de laquelle se trouvaient enlacés des cheveux blonds Ces cheveux semblaient implantés à un corps la couleur et de la consistance du suif, au centre duquel je trouvai un point osseux d'une à deux lignes, de

' Celle observation a été publiée par M. Scipion Pinel , à qui je l'avais communiquée pour sa thèse inaugurale.

^ Plusieurs cas de kystes ovariques pileux ont été figurés et décrits par M. Cruveilbier dans son bel ouvrage : Anatomic patliologique du corps humain, in-fol., Cg. coloriées.

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forme irrégulière, et plusieurs autres fragmens osseux beaucoup plus petits.

Une femme âgée de ans, d'une taille élevée, quelque temps après la cessation de la menstruation , s'aperçut qu'elle avait une petite tumeur au-dessus de l'oreille gauche. Cette tumeur provoquait un prurit incommode et la malade la déchirait souvent en se grattant ; bientôt la tumeur se développa et fit une saillie considérable, occupant la région temporale. A mesure que la tumeur grossissait, les facultés de cette femme diminuaient, sa mémoire faiblissait, ses idées avaient moins d'énergie. La malade devint moins impressionnable, elle perdit le sommeil; plus tard, , elle eut de la difficulté à articuler les sons; elle répondait juste aux questions ordinaires; mais ces questions ne paraissaient ni l'émouvoir, ni provoquer chez elle des idées nouvelles. Elle parlait peu, marchait lentement, n'accusait aucune douleur, elle se plaignait seulement de gêne dans les mouvemens de la tête. Après trois mois, elle fut conduite à la Salpêtrière. La malade était peu amaigrie, son teint était pâle; la tumeur située au-dessus de l'oreille externe gauche s'étendait sur le temporal, et derrière l'oreille. Cette tumeur avait deux pouces d'avant en arrière, un pouce et demi de hauteur, et huit lignes de saillie; on y sentait des pulsations, mais très obscures, elle était adhérente dans tout son pourtour, n'avait pas de point culminant, était bosselée et la peau ne paraissait point altérée. Cette tumeur se développa encore pendant le séjour de la malade dans l'hospice; l'intelligence s'affaibht davau"

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tage, la malade ne comprenait rien, ne parlait plus, elle paraissait sourde; néanmoins, elle marchait trois jours avant sa mort. Elle passa deux jours couchée et dans un état comateux, dont on la retirait en pinçant fortement la peau des membres.

A tomerture du cada(^?'e,']e trouvai une tumeur aussi saillante au dehors qu'à l'intérieur du crâne, occupant la région temporale. Cette tumeur offrait dans son intérieur, tous les caractères des tumeurs érecliles et était gorgée de sang. Elle avait sa tunique propre, et après avoir détruit une portion du temporal, de l'occipital, du pariétal, et un peu de l'aile gauche du sphénoïde, elle refoulait la dure-mère et par conséquent comprimait latéralement le cerveau. L'ouverture formée par la destruction des os était à-peu-près circulaire, de deux pouces et demi de diamètre.. La dure- mère d'ailleurs était saine , le cerveau très dense, particulièrement l'hémisphère gauche, dont les circonvolutions latérales comprimées par la tumeur étaient aplaties et atrophiées. Les ventricules contenaient une petite quantité de sérosité; les autres organes étaient sains. '

Monsieur P., âgé de 5a ans, né à Londres, d'une taille très élevée, d'un tempérament sanguin, d'une constitution forte , avait l'ouïe un peu dure; il était chef de bataillon au service de France. Il fut admis dans la maison de Charenton, le 3 mars 1 83o. Lors de son admission, ce malade parlait peu, réclamait sa liberté, se

' Celle oliscrvatiou doit être rapprochée de celle que j'ai rapportée page 85, tome i,

plaignait d'injustices exercées envers lui, paraissait distrait et indifférent aux objets nouveaux qui l'entouraient. Quelquefois il survenait de l'excitation , alors le malade accostait tout le monde, racontant qu'il venait de faire une succession de plus de cent mille francs ; ses idées avaient assez de liaison , ses propos étaient assez suivis, pour donner à son récit l'apparence de la vérité. Le capitaine P. était d'ailleurs bon et affectueux , sa tenue était soignée et propre ; on pouvait le laisser jouir de la liberté et des distractions qu'on accorde aux malades les plus raisonnables; mais ses actions avaient quelque chose de décousu, sa mémoire était peu sûre , et le malade répétait souvent les mêmes choses ; sa facilité à se laisser diriger était remarquable. On reconnaissait de légers signes de paralysie à son hésitation pour prononcer certains mots.

M. P. mangeait beaucoup et avec avidité, il eut plusieurs congestions très fortes, qui étaient accompagnées de convulsions violentes dans l'un, ou dans les deux côtés du corps. A la suite des congestions, il restait de la faiblesse tantôt à droite, tantôt à gauche,alors le malade était penché d'im côté. Quatre ans plus tard (i834), l'intelligence s'affaiblit, l'incohérence des idées est plus prononcée , le malade est plus silencieux , fait des niaiseries et pleure à propos de rien. La prononciation est telle, qu'on peut à peine comprendre ce que dit M. P.; • sa marche est faible et chancelante. Sa toilette est de- ' venue sale et négligée; il n'est plus possible d'admettre ' le malade à la table commune, à cause de sa malproî prêté et de sa gloutonnerie. Il survient de temps en

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temps de l'excitatien ; le capitaine P. pousse des cris , va et vient sans motifs et sans but , marche tout penché sur un côté, se plaint des personnes avec lesquelles il vit , et paraît ne plus comprendre ce qu'il fait.

En novembre i834, M. P. refuse à plusieurs reprises de manger, ou ne prend que des potages après avoir long-temps refusé ; il éprouve alors des illusions biea singulières, il lui semble que tout est mouillé, le pain qu'on lui présente , les vêtemens qu'il porte, le lit dans lequel il se couche; aussi jette-t-il le pain, qui tte-t-il sans cesse ses vêtemens, ne peut-on le faire rester dans son lit. La faiblesse augmente , la santé physique s'altère; il survient de la rétention d'urine, qui force pendant plusieursjours d'avoir recours au cathétérisme. Le malade neparaîtpkis lier aucune idée, ne répond plus aux questions qu'on lui adresse, enfin, le lo décembre, il se déclare une fièvre avec agitation , loquacité incohérente. On applique des sangsues derrière les oreilles, des sinapismes, on administre des lavemens purgatifs. Le jour suivant , il survient des symptômes adynamiques , une hémoptysie très abondante ; M. P. succombe le 9 décembre 1 834.

Ouverture du cadwre, — Les os du crâne sont épais , la dure-mère est adhérente au crâne dans une assez grande étendue; le feuillet cérébral de l'arachnoïde est épaissi, d'un blanc mat, particulièrement sur la convexité des hémisphères. La pie-mère , un peu infiltrée , adhère à la substance corticale qui se déchire lorsqu'on enlève cette membrane. Elle présente çà et là des déchirures circonscrites dont le fond est inégal, rugueux

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et légèrement rosé. Les circonvolutions sont petites. La substance blanche est peu rosée. A la région anté-^ rieure du corps strié, on aperçoit une dépression : ea incisant sur ce point, on découvre au-dessous, les traces de l'hémorrhagie dont la matière n'étant point encore résorbée, présente l'aspect rouillé. Les ventricules contiennent un peu de sérosité. Le cervelet et la protubérance annulaire sont plus colorés que le cerveau. La moelle allongée est atrophiée, a perdu un quart de son volume normal, quoique saine d'ailleurs. Les deux poumons sont hépathisés et laissent couler du sang fluide ; la plèvre droite présente quelques fausses membranes; le cœur est petit proportionnellement à la taille du sujet. La vessie est petite, à parois épaisses, sa membrane muqueuse est rouge.

M. C..., âgé de '6^ ans, d'une taille moyenne , d'un tempérament sanguin, ayant la tête grosse, le crâne bien conformé, le système musculaire très développé, après avoir été garçon marchand de vin, avait acquis par sa bonne conduite et son activité une belle fortune et faisait le commerce des vins. Il éprouva quelques pertes faciles à réparer, des contrariétés et des chagrins domestiques. Ou s'aperçut qu'il s'adonnait à I la boisson et qu'il était devenu très irascible. Enfin, au printemps 1 832 , il fut pris de délire maniaque avec fureur. Après quelques saignées qui ne calmèrent point le malade, il fut conduit à Paris dans un état de délire général avec prédominance d'idées de fortune exagérée et un très léger embarras de la prononciation. Ce malade, toujours en mouvement, déchi-

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rait ses vêtemens , marchait sans cesse , frappant au plus léger obstacle, à la plus légère contrariété, criant, chantant, distribuant de l'argent et voulant faire la fortune de tout le monde. L'insomnie était opiniâtre, les déjections faciles, l'appétit soutenu; mais indifférence complète sur sa nouvelle situation, sur ses intérêts et sur les objets de ses affections. Les ventouses à la nuque, les bains, les douches, les affusions d'eau froide, les drastiques administrés successivement pendant plus de quinze mois , n'ont modifié en rien , ni la susceptibilité du malade, ni l'incohérence et la violence de son délire, ni sa fureur, ni son insomnie. Pendant l'été de 1 832 , il se manifesta sur le cuir chevelu une vive irritation qui portait le malade à s'arracher les cheveux quoique très courts, et à se gratter jusqu'à produire des plaies plus ou moins profondes. Il s'écorchait aussi les tégumens de la face, au point que la partie inférieure ne formait plus qu'une plaie, et qu'il fallut recourir à la camisole pour obtenir la cicatrisation. Conduit à Charenton le 2 octobre 1802, le malade conserve de l'embonpoint , beaucoup de force musculaire, et, quoiqu'il marche avec vivacité, on observe quelque indice de paralysie des membres abdominaux. L'embarras de la langue est très prononcé. Pendant l'hiver les symptômes de la démence augmentent; M. C... ne parle point, ne fait aucune demande; quand on l'interroge ordinairement il ne répond point, si on insiste et s'il répond, il se contente de dire : «Laissez-moi tranquille] » Il est négligé sur sa personne. Quelque temps qu'il fasse, il est sans habit et

sans cravate. Au printemps i834, M. C... eut plusieurs oougestions qui paralysèrent, pour quelques heures seulement, l'un des bras. Il eut pendant plusieurs mois lin mouvement spasmodique et presque habituel des mâchoires qui, frottant l'une contre l'autre, rendaient un bruit semblable au grincement de dents.

Les congestions qui se renouvelaient souvent offraient les symptômes suivans : M. C... se soutenait difficilement debout, ne pouvait plus se servir de l'un des l)ras , ne parlait plus ; les traits de la face étaient altérés. Quelquefois il survenait des secousses convulsives dans le côté opposé à la paralysie. La saignée a quelquefois fait cesser les symptômes en quelques heures ; le plus souvent, M. C... restait jusqu'au lendemain matin dans un état comateux. Alors le bras était dans un état de sidération. £n novembre i834 , à la suite d'une congestion , le bras droit s'est paralysé et n'a plus repris le mouvement. Le malade s'affaiblit, refusa de manger et devint d'une indocilité absolue. Le l décembre, il survint des voraissemens, de la fièvre, des frissons, le malade s'alila; on le mit à la diète : les jours suivans, la déglutition devint difficile, les frissons plus prononcés, la sensibilité persista des deux côtés du corps. Le 22, il y eut un peu de contracture, puis de légères convulsions du bras droit. Dans la journée, frissons et vomissemens; les paupières sont baissées et les pupilles immobiles. On applique des ventouses scarifiées à la nuque après une saignée générale. Le 28, même état, pareille saignée; le 24, étal comateux, alternant avec des convulsions générales et plus prononcées dans les muscles de l'abdomen. Les

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pupilles sont très dilatées, le pouls très concentré, pe-!. tit, fréquent; mort dans l'après-midi. ,

Autopsie cadavérique. — Le crâne est épais ets dense; en le sciant, les méninges du côté gauche onti! étéjincisées et il s'est écoulé ciuq à six onces d'un li- ■ quide trouble et sanguin. Dans la cavité de l'arachnoïde,: il existait, comme dans l'observation suivante, un kyste. ~ La paroi interne de l'arachnoïde était tapissée d'un«« membrane qui s'étendait depuis un demi-pouce envirom I du replis falciforme sur le plancher de l'orbite , sur la. fosse temporale, jusqu'au rocher et jusqu'aux fosses' ethmoïdales. L'intérieur de cette membrane contenaiti le sang épanché et offrait une teinte rouge et des cail-^ lots membraniformes qui lui étaient adhérons. La dure-» mère du côté droit avait un aspect brunâtre cominei| celle du coté gauche, et la cavité de l'arachnoïde dut côté droit contenait un kyste plein d'un fluide trouble et sauieux. La membrane du kyste tapissait l'arachnoïdC' dans la même étendue que celle du côté opposé, maisi elle était plus épaisse, plus inégale que la fausse mem-i hrane du côté droit. L'arachnoïde elle-même n'a parui ni plus épaisse ni plus colorée qu'à l'état ordinaire. 1a,\ pie-mère était saine. Les deux lobes du cerveau étaient! si comprimés, qu'ils formaient une pointe à leur extrév mité frontale. La substance corticale était rosc-a eni quelques points, la substance blanche n'offrait aucune! altération. Les tubercules quadrijumeaux étaient injec-.i tés. La membrane des venti'icules latéraux adhérait avec» elle-même en quelques points.

M..., âgée de ans, entrée à la Salpêlrière le 9«

août 1817, était couturière et habitait la campagne; son mari est mort dans un état de démence sénile ; étant fille, elle était très colère. Cette femme avait la taille élevée, les cheveux noirs, les yeux châtains, la peau blanche et de l'embonpoint.

7 ans, M... eut la petite-vérole; à ii ans, gale; à i3 ans, menstrues spontanées, qui depuis furent régulières, abondantes; à ans, fièvre à la suite d'un coup de pied de cheval ; 24 ^"S, mariée : sans enfans ; depuis son mariage, M... élait devenue très laborieuse.

39 ans (avril 1816), après beaucoup de chagrins domestiques M... tomba dans la misère, elle abusa du vin et de l'eau-de-vie; ne pouvant payer son loyer, elle fut très affectée des reproches et des menaces de son propriétaire; les menstrues qui coulaient en ce moment, devinrent très abondantes, la ménorrhagie dura pendant trois semaines, et lorsqu'elle cessa, M.... eut une légère attaque d'apoplexie. On appHqua des sangsues; on fit vomir; on purgea deux fois; la langue resta embarrassée, la mémoire très affaiblie, les idées confuses, la locomotion difficile.

Vers la fin du mois de mai. M.... put reprendre les occupations de son ménage; mais ses idées étaient très exaltées ; elle voulait toujours sortir de chez elle , prétendant avoir quelque affaire importante; elle maigrit beaucoup ; elle s'obstinail à rester nu-tête au soleiL Le a juin , elle abandonna ses occupations ordinaires, parlait sans cesse de son mari; et se montra très entêtée.

Le 4 juin, elle entra à l'hospice. Sa démarche était

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vacillante, la mémoire faible, cris, tous les deux jours il y avait une rémission très prononcée (vésicatoire à la nuque, quelques jours après, quinquina, plus tard, purgatif).

Son état parut meilleur, ses idées étaient mieux suivies; M... marchait plus facilement; mais il lui restait quelque difficulté pour articuler des sons, elle quitta l'hospice le 19 juillet.

Rendue chez elle , M. revint à son régime habituel; la paralysie fit des progrès jusqu'à l'année sui-vante.

Le 9 août 181 7, la paralysie était générale, la malade ne pouvait marcher; il a fallu la porter à l'infirmerie; elle ne pouvait presque plus articuler de sons; elle criait beaucoup et se plaignait de souffrir particulièrement dans le dos.

Perte de mémoire, démence, déjections involontaires; appétit vorace.

En décembre; faiblesse extrême, eschare au sacrum.

En janvier; aphonie, adynamie; le 24 du même mois, refus des alimens, état comateux. — Mort à trois heures après-midi, le 27 janvier 1818.

Autopsie le lendemain à neuf heures du matin.

Extérieur. — Embonpoint , eschare superficielle au sacrum.

Tête. — Os du crâne épais, dure-mère d'une couleur brunâtre dans toute la portion correspondante à l'hémisphère gauche; dans la cavité de l'arachnoïde se trouvait un épanchement considérable d'un liquide brunâtre, sanieux, floconneux, exhalant une odeur fé-

tide; ce fluide avait affaissé, comprimé les circonvolutions de l'hémisphère gauche du cerveau , de manière à faire croire que les circonvolutions subjacenles étaient effacées.

• La face interne de l'arachnoïde était revêtue d'une membrane brunâtre qui formait un kyste dans lequel était contenu le fluide épanché; la membrane qui formait le kyste était floconneuse à sa face interne, s'étendait depuis la voûte sus-orbitaire gauche, le repUs falciforme, jusqu'au sinus latéral du même côté, à tout le pariétal gauche , jusqu'à l'occipital et la tente du cervelet. Les circonvolutions étaient très aplaties.

L'hémisphère droit du cerveau était exempt d'altération, il y avait de la sérosité épanchée dans l'arachnoïde de ce côté.

Le canal vertébral contenait aussi de la sérosité; dans quelques points qui étaient évidemment épaissis, l'arachnoïde vertébrale adhérait à la pie-mère : ces deux membranes étaient injectées dans leur moitié inférieure.

La moelle épinière paraissait un peu ramollie.

L'utérus, volumineux, mou, offrait près du col quelques petites vésicules développées dans son tissu, et contenant un fluide incolore et filant.

Que conclure de ces faits et de tant d'autres, lorsque l'on ne perd pas de vue : que les altérations observées dans le cerveau et ses membranes se retrouvent sur des sujets qui n'ont donné aucun signe de délire; que les lésions organiques de l'encéphale appartiennent à la paralysie ou aux convulsions plutôt qu'à la démence ;

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<jue le caractère et l'intensité du délire ne sont pas en rapport avec l'étendue de la lésion organique. Que conclure? que les ouvertures de corps qui ont si souvent éclairé la médecine sur le siège des maladies, n'offrent aucun résultat satisfaisant pour la connaissance du siège et de la cause immédiate du délire des individus qui sont dans la démence. Tout indique dans cette maladie la compression, l'affaissement, le collapsus de l'encéphale; cet état est-il causé par l'engorgement du système vasculaire , ou par le ralentissement de la circulation cérébrale ? les artères ayant perdu de leur élasticité, ou étant ossifiées, n'activent-elles plus aussi énergiqueinent la circulation qui languit dans les veines d'ailleurs trop dilatées? L'inflammation des méninges, en épaississant ses membranes , ou en provoquant une exhalation séreuse trop abondante, ne détermine-t-elle pas la compression ? Le rétrécissement de la cavité crânienne, par l'écartement de la table interne, particulièrement du coronal, ne contribue-t-il pas à comprimer le cerveau? etc. L'ouverture des corps nous apprend bien peu de chose à cet égard, toutes les altérations organiques du cerveau ou de ses dépendances appartenant moins au délire qu'à ses complications. Je possède un grand nombre d'observations d'anatomie pathologique, qui, comparées avec l'histoire de la maladie , prouvent que la démence préexistait à toute lésion organique de l'encéphale; que lorsque la lésion organique a eu lieu, elle s'est révélée par des convulsions ou par la paralysie.

Ce que nous avons exposé relativement aux symptômes, aux causes et aux complications de la démence,

justifie les distinctions de cet état, en trois variéte's, telles que nous les avons établies plus haut, autant par leurs terminaisons, que par leur traitement.

Première variété, démence aiguë. •— Cette variété vientàla suite d'écarts passagers de régime, d'une fièvre, d'une hémorrhagie, d'une métastase, de la suppression d'une évacuation habituelle, du traitement débilitant de la manie.

Son invasion est plus brusque, elle est exempte de lésiou de mouvement , guérit facilement à l'aide du régime, des toniques : les frictions , l'exercice du cheval , les bains de rivière, le quinquina, le musc, la valériane, etc., sont généralement utiles.

On la guérit en rétablissant les évacuations supprimées, en rappelant à son premier siège l'affection primitive déplacée. Quelquefois elle se termine heureusement par une explosion de manie aiguë, qui est alors critique, comme le prouve le fait suivant.

M..., âgée de 20 ans, d'une taille moyenne, ayant les cheveux châtains, les yeux bleus, le teint pâle, la physionomie mobile, était issue d'un père dartreux; elle était ouvrière en linge. A 8 mois, elle eut des convulsions qui cessèrent par l'éruption des premières dents. A 10 ans. M... eut la petite-vérole. Depuis, son caractère fut triste, très susceptible et très irritable. A I "7 ans, la menstruation s'établit difficilement, et avait été précédée de céphalalgie. Depuis, la menstruation a été régulière, mais peu abondante et toujours précédée de céphalalgie. M... avait une grande propension au sommeil , dès qu'elle ne faisait pas d'exercice ,

elle dormait. Quoique dévote , elle lisait des romans.

A l'âge de 20 ans, au mois de juillet 1819, M.,, souffrant depuis trois mois de violens maux de tête, eut une très vive contrariété avec une de ses compagnes. Elle a de l'insomnie pendant quelques jours, et plus tard du délire, veut mourir, elle se dit morte, et pendant ce temps la face devient très rouge. Par intervalle, cris, pleurs, agitations, convulsions de la face , la malade assure qu'elle souffre horriblement.

Quatre jours après (aa juillet 1819), M... est conduite à la Salpètrière, dans un état de manie qui persista jusqu'au mois de septembre. A cette époque, la malade tomba dans un état de démence complète; elle paraissait insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, ne bougeait point déplace, ne parlait point, ne répondait pas même aux questions qui lui étaient adressées. Cet état persista jusqu'au mois de décembre, j'appliquai le cautère actuel à la nuque. Cette application provoqua une agitation générale et un délire maniaque qui persistèrent pendant plusieurs jours. Au mois de janvier, les menstrues se rétablirent. La malade entra en convalescence, et progressivement ses goûts, ses idées habituelles, sa manière d'être redevinrent ce qu'ils étaient avant sa maladie. Pinel cite, dans son Traité delà manie ^ la guérison spontanée d'une démence par l'explosion du délire maniaque. Ce que la nature avait fait pour la malade dont parle ce célèbre maître, l'art l'a-t-il produit dans l'observation que je viens de rapporter?

Deuxième variété, démence chronique. — La dé-

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mence est causée par l'onanisme, les écarts tle régime, l'ivrognerie, l'abus des plaisirs, les excès d'étude; elle est consécutive à l'hypochondrie , à la lypémanie, à la manie, à l'épilepsie, à l'apoplexie. Cette espèce guérit très rarement. Lorsque la démence est le résultat des excès, des écarts de i^égime, elle s'établit lentement. Termine-t-elle la monomanie ou la manie , il se manifeste, pendant la durée de ces dernières affections et même dès leur début, quelques symptômes qui font pressentir cette funeste terminaison. C'est ce que l'on observe plus fréquemment dans la monomanie d'orgueil, ordinairement compliquée de paralysie. La démence, qui succède à la monomanie ou à la manie, conserve quelques traces du délire primitif; ainsi, quelques individus, pendant la démence, ont de temps en temps de i' excitation qui réveille les facultés. Chez d'autres, au travers l'incohérence des idées, on démêle l'idée qui était dominante pendant la monomanie. La démence qui succède à l'apoplexie est ordinairement irrémédiable. La démence qui est produite par l'ivresse a un caractère tout particulier , savoir : le tremblement des membres, ce qui lui a fait donner le nom de deli^ rium Iremens ; sa durée est courte , car après quelques jours elle guérit spontanément.

On a conseillé, pour combattre la démence chronique, les vésicatoires , le séton , le moxa, le feu, les frictions irritantes, les bains de mer, l'électricité, etc. Tous ces moyens n'ont malheureusement eu pour résultat que des succès bien rares et souvent éphémères.

Troisième variété, démence sénile. — La démence

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sénile est la suite des progrès de l'âge. L'homme insensiblement poussé vers la vieillesse, perd sa sensibilité avec le libre exercice des facultés de l'entendement, avant d'arriver au dernier degré de décrépitude. La démence sénile s'établit lentement. Elle commence par l'affaiblissement de la mémoii'e, particulièrement de la mémoire des impressions récentes. Les sensations sont faibles; l'attention , d'abord fatigante , devient impossible*, la volonté ineerlaime, est sans impulsion, lesmouvemens sont lents et impossibles. Cependant , la démence sénile débute assez souvent par une excitation générale qui persiste pendant plus ou moins long-temps et qui se révèle par l'exaltation tantôt d'une fonction, tantôt d'une autre. Cette fonction s'exerce avec une énergie nouvelle et insolite qui trompe le vieillard et en impose à ceux qui l'entourent. Ainsi , il est des sujets qui, avant de tomber dans la démence, deviennent d'une grande susceptibilité , s'irritent pour la moindre chose; ils sont très actifs, veulent tout entreprendre et. tout faire. D'autres éprouvent des désirs vénériens qiii étaient éteints depuis long-temps et qui les poussent à des démarches et à des actions contraires à leurs habitudes de continence. Quelques autres , très sobres, ont un appétit désordonné pour les alimens épicés et de haut goût, pour le vin, pour les liqueurs. A cette sur-excitation, ne larde point à succéder la démence. Ces symptômes d'excitation générale sont les premiers signes de la démence sénile. Ce passage de l'excitation à la démence est brusque, surtout lorsque les vieillards sont canlrariés dans leurs désirs déraisonnables ou placés

dans l'impossibilité de les satisfaire. On ne confondra pas cette excitation avec la manie qui éclate dans un âge très avancé, chez des vieillards forts, robustes et bien conservés. Il est des manies même avec fureur, qui éclatent après l'âge de 80 ans, et que l'on guérit quelquefois. L'étude des commémoratifs doit suffire pour la sûreté du diagnostic.

L'air de la campagne , l'exercice modéré , un régime tonique peuvent enrayer la marche de la démence sénile, et suspendre en quelque sorte sa terminaison.

Variétés compliquées. — La démence compliquée doit servir d'annexé aux trois espèces précédentes. Elle coexiste avec la lypémanie, la manie, l'épilepsie, les convulsions , le scorbut et surtout la paralysie.

La démence compliquée est incurable. Hippocrate a: donné comme signe mortel dans les maladies aiguës, la complication du délire avec toute espèce de convulsions. Ce que le père de la médecine a dit pour les maladies aiguës est applicable à la folie et particulièrement à la démence j la complication des maladies mentales, avec les lésions du mouvement, résiste à tous les moyens curatifs, et ne laisse pas l'espoir d'une longue existence.

Les faits que je viens de raconter, ceux qu'on peut lire dans les ouvrages de MM. Calmeil 1, Bayle Guislain*, etc., ne confirnaent que ti^op cette triste vé-

^ Delà paralysie considérée chez les aliénés, Paris, i8a6, iii-3.

2 Traité des maladies du cerveau et de ses membranes , Paris, 1826, in-3,

3 Traité des phrénopathies , ou doctrine nouvelle des maladies mentales f Bruxelles, i833, in-8.

rite. Le premier, en i8o5, j'ai appelé l'attention sur ce phénomène, et j'ai constaté i'incurabilité de la folie compliquée de paralysie \ Celte paralysie est souvent le signe d'une inflammation chronique des méninges , et ne doit pas être confondue avec la paralysie consécutive aux hémorrhagies cérébrales, aux cancers, aux tubercules, aux ramollissemens du cerveau. Elle éclate tantôt avec les premiers symptômes du délire , pendant la période d'acuité si remarquable au début de presque toutes les folies, tantôt elle précède le délire, tantôt elle vient en quelque sorte se joindre à lui. Quelle que soit, au reste, l'époque à laquelle se montre la paralysie, son invasion a quelquefois lieu sans phénomène grave; quelquefois elle est la suite de congestions, de fièvres cérébrales, de convulsions épileptiformes, etc. Elle est d'abord partielle, puis elle envahit un plus grand nombre de muscles, et devient générale. Elle a une marche incessante; elle va toujours en augmentant, tandis que l'intelligence s'affaiblit. Quel que soit le caractère du délire, elle indique le passage prompt de la folie à la démence chronique; il est :çare que les aliénés paralj» tiques vivent au-delà d'un à trois ans; et parmi eux, les plus forts, les plus robustes succombent plus rapidement. Presque toujours les derniers instans de la vie de ces malades sont marqués par des convulsions, par des congestions cérébrales, par des phlegmasies viscérales, par la gangrène, qui s'empare de toutes les régions sur lesquelles repose le corps

* Les passions considérées comme causes, symptômes et moyens curaùfs de T aliénation mentale^ Paris, i8o5, ia-4.

DE LA DI^MENCE. a65

privé cîe mouvement. Qu'on me permette de raconter quelques faits qui feront mieux apprendre la marche de cette funeste complication.

Quel déplorable spectacle, que celui de ce jeune monomaniaque fort, robuste, plein de vie, destiné à un brillant avenir, qui, à l'âge de 3o ans, à la suite de légères discussions d'intérêt, se persuade être posses^seur d'une fortune immense, qu'il prodigue inconsidérément, et qu'il croit être un objet d'envie pour tout le monde. M,., achète, sans besoin et sans raison, tout ce qui se présente; meubles, chevaux, voitures, tableaux, etc., etc., et se livre en même temps à tous les i> écarts de la vie la plus élégante. Les conseils de ses li amis et de ses parens ne peuvent le faire rentrer dans la ' voie de modération clans les pensées, dans les désirs, ( dans la conduite qu'on admirait naguère en lui. De- I' venu d'une susceptibilité extrême. M... s'irrite et s'em- I] porte à la plus simple observation. Il refuse tout médip cament, assurant qu'il n'a jamais été aussi bien portant Il ni aussi heureux. M... est conduit à Paris par le doc- \'. teur K..., médecin aussi habile qu'estimé. « Je viens i confier à vos soins, me dit mon confrère, un malade très intéressant qui n'éprouve qu'une légère excitation, que j'ai voulu soustraire aux circonstances propres à augmenter cette excitation et que vous guérirez promptement. » Je cause avec le malade qui me parle de sa fortune , de ses projets de bonheur pour lui , pour les siens , et des nombreuses acquisitions qu'il vient faire à Paris, etc., etc. Après une demi-heure d'entretien «que pensez-vous? » me dit mon savant con-

a66 DE LA. DÉMENCE.

frère, — « Je pense que votre malade est incurable ; qu'il ne guérira pas et qu'il n'a pas un an à vivre. Restez quinze jours à Paris, et vous verrez comme la maladie va marcher vite. » En causant avec le malade , j'avais remarqué quelque hésitation dans la prononciation de certains mots et la trop grande facilité avec laquelle il ! avait consenti à son séjour dans une maison de santé. Une observation plus long-temps continuée me laissa entrevoir quelque légère lacune de mémoire et l'oubli des projets de la veille; je fus frappé de l'indifférence et de l'air de contentement du malade privé de sa liberté, et dans l'impossibilité de satisfaire ses caprices : il remettait chaque jour au lendemain l'accomplissement des projets que d'abord il voulait exécuter à l'instant I même.

Après quinze jours , l'embarras de la langue a fait des progrès, les absences de mémoire sont plus fréquentes ; avant un mois la démarche est moins facile , le malade maigrit quoiqu'il mange beaucoup. Plusieurs applications de sangsues sont faites : un séton est établi à la nuque , la valériane est prescrite ainsi que des laxatifs, pour prévenir la constipation; rien ne peut enrayer la marche de l'inflammation des . méninges, par conséquent celle de la paralysie. Après trois mois, M... n'a presque plus d'idées, il ne se' souvient plus de rien, il ne dit plus que des mots sansliaison et sans suite, répétant souvent, million^ chevaux, château, voiture, etc., etc. Il se laisse conduire comme un enfant; il chancelle sur ses jambes, quelque-' fois l'urine coule involontairement. Peu à peu, M... s'af-

DE LA DÉMEITCE. 267

faiblit, ne parle plus qu'à voix basse, ne quitte plus son ■ fauteuil que lorsqu'il est excité à marcher et soutenu par deux bras. L'appélLt est toujours vorace. Au cia- [ fjuièrue mois, le malade n'articule presque plus, on ne peut plus deviner ce qu'il dit; les déjections sont involontaires, quoique les matières soient solides, l'urine coule involontairement la nuit comme le jour; enfin, au commencement du sixième mois, M.., s'aîile; il a pendant deux jours des convulsions épileptiforraes, et après sept mois, il succombe à une maladie qui, à son début, s'était montrée si légère, qu'elle avait trompé l'expérience d'un médecin très distingué.

M. C..., avocat, âgé de 35 ans, a un oncle paternel aliéné; sa taille est élevée, ses cheveux sont châtains, sa jeunesse a été très orageuse. Marié à 23 ans, M... a su allier les plaisirs à l'étude et aux. travaux du cabinet. Il était très estimé dans sa compagnie. Au mois d'avril i836, en pleine audience, il tint des propos qui provoquèrent contre lui un jugement. M. C... flit condamné à quinze jours de prison et à l'inlerdiction de ■ses fonctions. Pendant qu'on jugeait son procès. M... eut une congestion cérébrale et fut saigné. Après le ju- ;gement, il manifesta une gaîté d'enfant et plaisantait sur cet événement et sur ses suites. Dès-lors, il se manifesta quelques idées de grandeur; au mois d'août, pendant une plaidoirie, M... s'arrêta tout court et s'excusa sur ce qu'il ne pouvait plus parler. Dès ce jour, il > bégaya;' ses idées furent incohérentes, il fut saigné et conduit dans une maison de santé de laquelle, après deux mois, il fut transféré à Charenton, le 17 octobre

i836. A son arrivée. M... était maigre, son teint était pâle, l'embarras de la prononciation très prononcé, la mémoire très affaiblie , les paroles étaient incohérentes. Le malade parle de ses talons que tout le monde admire, de sa fortune qui est immense, de son avancement pour lequel il doit être présenté au roi ; ses voitures l'attendent. Il veut quitter la maison pour aller plaider, étant chargé de Ja défense de tous ses concitoyens; il est heureux, et se vante de son bonheur. Il marche sans cesse, et va devant lui comme un homme qui cherche quelque chose , il parle continuel lement,ses paroles sont dédaigneuses, mais sans menaces; s'il insiste pour sortir de la maison, c'est qu'il est chargé de beaucoup d'affaires, c'est qu'on l'attend. Si on lui fait un refus direct, il se fâche, mais se calme presque aussitôt; il n'a point assez de force morale pour insister; il pleure, jamais il ne témoigne d'attachement, de regrets, ni pour sa famille ni pour ses amis.

A chaque visite, ce sont les mêmes propos incohérens, les mêmes demandes, la même faiblesse de volonté. Réclame-t-il quelque chose, il suffit pour le satisfaire de lui promettre qu'avant la fin du jour où le lendemain , on lui procurera ce qu'il désire , qu'il pourra sortir à son gré. Très occupé de sa nourriture, on le contente en lui promettant qu'on lui servira ce qu'il demande. Peu-à-peu, mais avec une rapidité effrayante, le malade cesse de parler de sa profession, la démence et la paralysie font des progrès. La prononciation est plus difficile, la démarche plus chancelante, au mois de février iSSy, tous les symptômes s'aggra-

vent: la toilette qui était si recherche'e est négligée, les vêtemens sont déchirés et salis, l'urine coule involontairement.

Vers la fin de l'hiver , le malade ne paraît avoir que des idées fugaces. Il est privé du sentiment moral , il n'a plus de souvenir, il ne fait plus de projets pour l'at venir, il ne vit que de la vie physique. Quelques mois ont suffi pour faire arriver M. C... à ce dernier degré de l'existence intellectuelle et morale. Toute la constitution se dégrade, tous les organes dépérissent, et cet liomme si jeune, si brillant dans le monde , si distingué par son intelligence, n'est plus qu'un automate.

M. L. D., âgé de 38 ans, avait fait les dernières campagnes de l'empire, et fut élevé au grade de colonel depuis la restauration; il réunissait toutes les qualités physiques et intellectuelles à tous les avantages d'une haule position dans le monde et d'une grande fortune; il crut avoir éprouvé une injustice de la part du gouvernement. Son amour-propre fut profondément blessé et , après quelques jours d'insomnie, il se donna plusieurs coups de canif dans la région du cœur; il fut secouru à temps et ne discontinua que très momentanément son service. Depuis lors, M. D. exprimait avec amertume son mécontentement; mais n'en était pas 1 moins très exact à remplir ses devoirs de chef de corps. Deux ans plus tard, M. D... a une congestion cérébrale pour laquelle on pratique une large saignée. Deux jours après, nouvelle congestion plus forte que la première. M. D. reste excité, parle beaucoup , s'agite, s'irrite, est exigeant, ne dort point; après une troisième congestion,

Hm LA DÉMENCE. !

se déclare un véritable état de manie. Le délire est gé- • néral, avec agitation et prédominance d'idées de gran- deur et de fortune; M. D. fait mille extravagances,: il reste presque nu, parle sans cesse, crie, commande ; mille choses à-la-fois, s'impatiente, déchire, et commet b des actes bizarres, imprudens, qui peuvent compromettre ï sa vie, sans qu'il ait des idées de suicide. Plusieurs mé- ■ decinssont réunis en consultation-, l'état maniaque ne ' peut être méconnu. L'âge du malade, le peu d'ancien- • neté de la maladie, présentent aux consultans des espé- •< rances de guérison. Je déclare que le malade ne gué--: rira point : i" parce que trois fortes congestions avaient t précédé l'état maniaque, et qu'il y a quelque lésion ce- -! rébrale : a' parce que malgré la loquacité incessante , j quelques mois sont incomplètement prononcés, et parce *j que la marche quoique vive et brusque, est mal assn-« rée. J'ajoutai qu'une médication active précipiterait la i marche de la maladie, que la campagne, l'exercice, un li régime sévère, et l'application réitérée de quelques sang-* sues, afin de prévenir de nouvelles congestions, me pa-n raissaient seuls convenables. Un des consultans ne par- ■ tagea point la sévérité de mon pronostic et proposa i quelques moyens à tenter. Après un mois d'essais infruo- -j tueux, il fallut renoncer à tout espoir de guérison. La paralysie avait fait des progrès et la démence était coniîrmée; ; le malade conservait des idées incohérentes de grandeur. . qui persistèrent pendant plus dedeuxans.M.D. se croyait t possesseur de plusieurs provinces, de plusieurs royau- ■ mes : il distribuait des places et donnait des millions, il 1 commandait une armée de géans ; la cavalerie était t

DE LA JDÉMtITCE. &n l

montée sur des chevaux gigantesques , il possédait des palais de diamant, sa taille était de 20, 3o, [\o coudées de hauteur; il parlait nuit et jour; tantôt à voix basse, tantôt à voix très haute ; il poussait de grands cris ; obsédé par des hallucinations de l'ouïe , il entendait des personnages imaginaires, leur répondait, vantant sa personne, disputant avec eux, les injuriant même. M. D. reconnaissait les membres de sa famille, les abordait avec amabilité et politesse ; mais après^quelques mots il rentrait dans l'habitude de ses entretiens continuels. Il fut envoyé à la campagne. Quoiqu'il soit dans la démence complète, qu'il éprouve fréquemment des vertiges et des convulsions épiîeptiformes; quoiqu'il marche avec difficulté et quelquefois tout penché d'un côté; quoiqu'il n'articule presque aucun mot , il vit depuis ii2 ans, et on retrouve encore en lui quelques traces de son ancienne politesse, de ses manières aimables et affectueuses qui le distinguaient avant sa maladie.

Ce malade doit la conservation de son existence au régime sévère auquel il est soumis, au grand exercice qu'il fait tous les jours, à l'application réitérée des sangsues à l'auus et à l'administration fréquente de légers laxatifs.

La paralysie est plus fréquente chez les hommes aliénés que chez les femmes. Il y a dix-huit ans, lorsque je fus chargé du service de la division des aliénés de Bicêtre, pendant l'absence de M. Pariset, qui avait été envoyé à Cadix pour étudier la fièvre jaune, je fus frappé de celte différence en comparant le nombre des

hommes aliénés et paralytiques de l'hospice de Bicêtre, avec le nombre des femmes paralytiques de la Salpêtrière. La même observation peut être faite dans toutes les maisons où l'on reçoit des aliénés des deux sexes. Elle n'a point échappé à M. le docteur Foville, médecin en chef de Saint- Yon , à Rouen. Cette co mplication est d'un onzième dans cette maison , d'après ce médecin : sur aliénés observés par lui, 3i étaient paralytiques, savoir : 11 hommes et g femmes. '

A Charenton, la proportion des paralytiques est bien autrement considérable : elle est d'un sixième sur la totalité des admissions; en effet, 619 aliénés ont été admis pendant les trois années 1826, 1827 et 1828; Ï09 étaient paralytiques. Mais la proportion des hommes est énorme comparée à celle des femmes; sur 366 hommes aliénés admis dans la maison, gS étaient paralytiques; et sur i53 femmes, t4 seulement étaient atteintes de paralysie. Cette complication s'observe plus souvent chez les aliénés livrés à des excès vénériens, adonnés aux boissons alcooliques, ou qui ont abusé du mercure, et chez les sujets qui, exerçant trop le cerveau par des contentions d'esprit, s'abandonnaient à des écarts de régime. Ces circonstances n'expliquent -elles pas suffisamment pourquoi il y a plus d'hommes aliénés et paralysés que de femmes ? elles donnent la raison poiir laquelle, comparativement aux hommes aliénés de Bicêtre , il y a plus d'hommes paralytiques, parmi les aliénés de Charenton. Les aliénés reçus à Bicêtre sont

1 Dictionnaire de médecine et de cliirurgie pratiques, art. AliéQation mentale, t. pag. 5o4.

pauvres; leur vie est très laborieuse, ils réagissent plus éiiergiqucment contre les causes que nous venons d'indiquer comme pouvant occasioner la paralysie. Ces causes ont d'autant moins d'influence que l'ouvrier, livré à des travaux manuels, exerçant peu son intelligence, fatigue moins son cerveau. Les aliénés admis dans la maison de Charenton jouissent d'une honorable aisance, ont plus de moyens pour satisfaire leurs passions, exercent des professions qui excitent leur cerveau; leur vie matérielle est moins active, par conséquent les mêmes causes doivent produire sur eux des effets cérébraux plus graves et plus fréquens. Cela est si vrai qu'il y a plus d'aliénés paralytiques dans les classes riches et élevées que dans les autres classes. La paralysie dont il est ici question est plus rare dans le midi de la France que dans le nord; elle est plus rare encore en Italie et dans les climats chauds. M. le docteur Délaye ne l'a rencontrée dans l'hôpital de Toulouse que cinq fois sur i r i aliénés , 3 hommes et 2 femmes. M. le docteur Rech assure qu'il n'a point observ.é de paralytiques parmi les iSa aliénés existans ou admis de 182a à iSaS dans le quartier des aliénés de l'hôpital général de Montpellier *. Le professeur Vulpes , médecin en chef des maisons d'Aversa, dans le royaume de Naples, m'a répété plusieurs fois, pendant son séjour à Paris, en 1827, qu'à peine l'on comptait deux ou trois paralytiques parmi les 5oo aliénés des deux sexes renfermés et traités dans les trois maisons dont se compose l'établissement d'Aversa, coii-

' Ephéméridet médicales de JUontpelUev , 1827.

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