‹ Des maladies mentales [electronic resource]Chapitre 44 sur 49 · MÉMOIRE SUR X>A MONOMANIE HOMICIDE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE SUR X>A MONOMANIE HOMICIDE

Parler d'un fou, c'est pour le vulgaire parler d'un malade dont les facultés intellectuelles et morales sont toutes perverties ou abolies ; c'est parler d'un homme qui juge toujours mal de ses rapports extérieurs, de sa position et de son état; qui se livre sans cesse aux actes les plus désordonnés, les plus bizarres, les plus violens , sans motifs, sans combinaisons, sans prévoyance, etc.

Le public , et même les hommes très instruits , ignorent qu'un grand nombre de fous conservent la conr science de leur état, celle de leurs rapports avec le monde extérieur ; celle de leur délire. Sont-ils guéris , les aliénés se rappellent ce qui s'est passé, les impressions qu'ils ont reçues, les motifs de leurs actions les plus désordonnées.

Plusieurs coordonnent leurs idées , tiennent des discours sensés, défendent leurs opinions avec finesse, et même avec une logique sévère, donnent des explications très raisonnables et justifient leurs actions par des nioiifs très plausibles. Veulent-ils atteindre un but ? ils

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combinent leurs moyens, saisissent les occasions, écartent les obstacles, ont recours à la menace, à la force, à la •ruse, à la dissimulation, aux prières aux promesses, aux larmes et trompent les plus expérimentés ; leur persévérance est invincible.

Convaincus que ce qu'ils sentent est l'effet légitime d'une impression, que ce qu'ils veulent est juste et raisonnable, ils ne peuvent les convaincre d'erreur; leur ^conviction est quelquefois plus forte que leur jugement. «Vous avez raison, me disait un aliéné*, mais vous ne pouvez me convaincre. » Néanmoins, quelques-unes apprécient le désordre de leurs idées, de leurs affections, de leurs actions; ils en gémissent, ils en ont honte et même horreur; mais leur volonté est impuissante, ils ne peuvent la maîtriser.

Ce qu'on obsèrve chez les maniaques, excepté chez un très petit nombre, lors même qu'ils ne sont pas dans les intervalles lucides , est bien plus remarquable dans la monomanie dans laquelle l'aliéné, conservant l'usage de presque toute sa raison, ne délire que sur un objet ou sur un petit nombre d'objets; sentant, raisonnant, agissant d'ailleurs comme il sentait, raisonnait et agissait lui-même avant d'être malade.

La folie partielle n'a pas toujours pour caractère l'altération de l'intelligence; quelquefois les facultés affectives sont seules lésées; quelquefois on n'observe de désordre que dans les actions. C'est ce que les auteurs ont appelé folie raisonnante.

La folie partielle a été observée dans tous les temps, « dans tous les lieux, et décrite par les poètes, les philo-

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sophes , les historiens , les légistes et les médccias. La folie partielle était confondue, tantôt avec la manie, ou la démence furieuse, lorsqu'elle porte à des actes de fureur, tantôt avec la mélancolie, lorsqu'elle est caractérisée par la tristesse, l'ennui , la morosité, la crainte.

Il y a 3o ans que j'ai proposé d'imposer à la folie partielle le nom de wo/2()/«<^/«e, ce mot, exprimant le signe le plus reniarquablo de ce genre de folie, convient à tous les délires partiels, gais ou tristes, calmes ou furieux, et est devenu un terme générique.

Les espèces de monomanies prennent leur nom de l'objet du délire. Ainsi nous disons monoroanie hypocondriaque, lorsque le délire a pour objet la santé du malade ; monomanie religieuse, lorsque le délire roule sur des sujets religieux; monomanie érotique, lorsque les passions amoureuses sont l'objet du délire ; raonomanie-suicide , lorsque le désir de se tuer domine l'in" telligence ; monomanie-homicide, lorsque le monomaniaque est porté au meurtre.

La monomanie-homicide est donc un délire partiel, caractérisé par une impulsion plus ou moins violente au meurtre, tout comme la monomanie-suicide est un délire partiel caractérisé par un entraînement plus ou moms volontaire à la destruction de soi-même.

Cette monomanie présente deux formes bien distinctes. Dans quelques cas le meurtre est provoqué par une conviction intime, mais délirante ; par l'exaltation de l'miagmation ; égarée; par un raisonnement faux, ou par les passions en délire. Le monomaniaque est mu pai- un motif avoué et déraisonnable ; toujours il offrç

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i des signes suffisans du délire partiel de l'intelligence ou I des affections. Quelquefois sa conscienco l'avertit de I l'horreur de l'acte qu'il va commettre, la volonté lé- ! séeest[vaincue par la violence de l'entraînement ; l'homme I est privé de la liberté morale, il est en proie à un déi lire partiel, il est monomaniaque, il est fou.

Dans d'autres cas, le monomaniaque homicide ne : présente aucune altération appréciable de l'intelligence I ou des affections. Il est entraîné par un instinct aveugle j par quelque chose d'indéfinissable qui le pousse à tuer.

Tous les auteurs rapportent des exemples de ineur- ' très commis par des monomaniaques ; poussés par une : impulsion réfléchie et motivée, ces malades sont soi- ; gneux quelquefois de prendre des précautions pouras- ! surer leurs coups, et même pour en dérober les preuves; ' tandis que souvent ils se réjouissent du meurtre qu'ils viennent de commettre , ils s'en accusent aux magistrats, ou restent impassibles auprès de la victime.

Pinel cite l'exemple d'un fanatique qui voulant purifier les hommes par le baptême de sang, commence par ' ëgorger ses enfans, et allait faire subir le même sort . à sa femme, si elle n'avait fui. Seize ans après, la veille de Noël , il égorge deux aliénés renfermés avec lui à Bicêtï'e , après avoir frappé le surveillant; et il eût ajoute Pinel , égorgé tous les habitans de l'hospice, si l'on n'eût arrêté les efforts de sa fureur homicide.

Une femme d'un caractère triste se reprochait quelques larcins faits à son mari ; elle se rend au sermon , son imagination s'exalte, et en rentrant chez elle, elle lue uu enfant qu'elle chérissait, pour en faire un ange.

monomanie homicide:

Les hallucinations entraînent quelques monomaniaques au meurtre. Un paysan prussien croit voir et entendre un ange qui lui ordonne, au nom de Dieu, d'immoler son fils sur un bûcher. Il donne ordre à son fils de l'aider à porter du bois dans un lieu désigné, et d'en faire un bûcher; celui-ci obéit, son père l'élend sur le bûcher et l'immole. C'était son fils unique.

Un jeune homme qui depuis six mois, après un accès de manie aiguë, n'avait dit un mot ni exécuté un mouvement volontaire, saisit une bouteille pleine et la jette à la tête d'un domestique. 11 reste immobile et silencieux; il guérit après quelques mois. Je lui demandai lil alors pourquoi il avait jeté cette bouteille : « Parce que , me répondit-il, j'entendis une voix qui me dit ; Si tu tues quelqu'un, tu seras sauvé. Je n'avais pas tué l'homme que je voulais atteindre, mon sort ne devait pas changer, je restai silencieux et immobile; au reste, la même : voix me répétait sans cesse depuis six mois : Si tu bouges, tu es mort ». Cette menace était la cause de l'immobilité de ce malade, qui, guéri de ce premier accès, est mort dix-neuf ans après, dans un accès de manie t aiguë.

Les aliénés tuent par ressentiment , par vengeance, Madame de Genlis, dans les Sowenirs de Félicief parle ; d'un aliéné de Charenton fort paisible, qui mangeait : à la table du chef de l'établissement; le malade fut légèrement contrarié, déroba un couteau, attendit le supérieur dans un passage étroit, le frappa de plusieurs coups et le tua.

Les fous tuent ceux qui les approchent, trompes sttt

les qualités de ces personnes. Mes jours ont quelquefois été mis en danger à la Salpêtrière, par une jeune fille qui était entrée dans l'hospice maniaque et nymphomane ; après quelques mois la manie cessa ; mais je devins l'objet des emportemens de cette fille. Habituellement calme et ne déraisonnant plus, toutes les fois qu'elle me voyait, elle m'adressait des injures. Si elle ne pouvait se précipiter sur moi, elle me jetait tout ce qui tombait sous sa main, pierres, pots d'étain, sabots, etc.; elle voulait m'ouvrir le ventre pour me punir de mes dédains. Un jour, étant à l'infirmerie pour une maladie accidentelle, elle se laisse aborder avec l'apparence de la douceur; dès que je fus à sa portée, elle me saisit la cravate, et m'aurait étranglé, si elle n'en eût été empêchée. Cette malade, me prenait pour un homme qu'elle avait aimé.

M. G..., avoué au tribunal de d'un tempérament bilieux et lymphatique, d'un caractère rêveur, taciturne et jaloux, demande en mariage une jeune personne âgée de i3 ans, qui devint plus tard sa femme. Les parens acceptent la proposition, mais ils en ajournent l'exécution à l'époque où leur fille aura atteint sa dixseptième année. Dès-lors , M. G... cesse toute visite et évite toute rencontre avec la jeune personne et avec ses parens. Le mariage s'accomplit à l'âge fixé, et tout fait présager un avenir heureux. Mais le caractère jaloux (lu mari se montre d'une manière pénible pour sa femme. A tout instant M. G... exige sa présence dans son cabinet; il lui arrive de renvoyer des cliens sous le prétexte qu'ils venaient chez lui pour voir sa femme.

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D'ailleurs, il prodigue à celle-ci tous les soins de la tendresse la plus ardente : il est père de deux cnfans.

A l'âge de Sa ans, les injustes soupçons sont remplacés par des inquiétudes hypocliondriaqucs; le mal augmente; M. C... accuse de la cardialgie, des flaltuosités , des coliques, des tiraillcmens des membres, des douleurs sus-orbitaires. Il lit des livres de médecine, et eu6u il se persuade qu'il doit succomber à une ancienne affection syphilitique. Il était âgé de 33 ans. Un médecin de ses amis lui donne les conseils les plus éclairés; sa femme luii prodigue les soins les plus tendres. Dans l'espoir que les ' consolations religieuses calmeront ses angoisses, on l'engage à assister aux prédications d'une mission; ce moyen réussit mal; peu de jours après, le malade n'y tenant plus, désira la réunion de plusieurs médecins, laquelle produisit un effet si heureux, que l'on crut l'imaginatiou du malade calmée et sa guérison parfaite; mais la nuit suivante, le sommeil fut interrompu par des inquiétudes plus vives: les plaintes et les gémissemens recommencèrent. Le lendemain, 7 décembre 1818, M. C... se rend au palais; (juelques instans après il rentre chez lui, disant à sa femme que la crainte de divaguer lui a fait abandonner l'audience, que sa mémoire est perdue et que ses idées sont bouleversées. Quelques heures plus tard, il rédige son testament, garde un morne silence ou ne répond que par des monosyllabes. Pendant lal nuit l'agitation est extrême, M. ... veut quitter son lit, fait des efforts pour se précipiter par la fenêtre, et profère des injures contre le médecin qui l'a traité d'une tlcnnorrhagie, il y a dix ans. Après quelques heures,

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le calme se rétablit, mais l'insomnie est complète. A la pointe du jour : nouveau paroxysme, paroles de repentir et de désespoir sur le sort qui attend sa femme Bt ses enfans dont il a fait le malheur.

Le 19, M. C..., âgé de 33 ans, arrive à Paris; il refuse de se mouvoir par la crainte de briser les bijoux de la couronne. Dans la nuit insomnie; le lendemain 20, physionomie immobile, réponses brèves, mais raisonnables; teint jaune, pouls lent et faible, constipation. A midi, refus de parler et de prendre des alimens. Le 22, émé-

i tique en lavage, évacuations abondantes; M. C... cause plus volontiers, se promène; sommeil; la face est moins jaune, désir de manger. 24, nouveau refus de prendre (les alimens par la crainte du poison. Tantôt M. C, accuse sa femme d'infidélité, tantôt il se croit damné. 9 janvier, nouvelles tentatives de suicide, les yeux sont hagards; mécontentement de tout, refus d'alimens pen-

- dant deux jours; constipation. Délire plus général, avec paroxysme de fureur; l'agitation persiste jusqu'à la fin du mois. Pendant les trois mois suivans, silence obstiné, refus fréquent de prendre de la nourriture, appétit pour les substances les plus repoussantes. Bains tièdes prolongés, alternés avec des laxatifs. Dans les premiers jours du mois de mai 18 19, sans crise apparente, M. C... demande tout-à-coup des nouvelles de sa femme et de ses affaires; on le console, on le rassure, on lui promet

Ei que sa femme viendra le chercher prochainement.

ti Peu-à-peu les fonctions se rétablissent, mais la physionomie reste sombre et le regard soupçonneux; M. C... passe dans la division des convalescens, mange avec

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eux, fait plusieurs courses à la campagne et dans Parisa Le 3 juin suivant, l'épouse de M. C, accompagnée de ' sa mère, arrive à Paris. M. C. sortait de table. Je lui * annonce l'arrivée de sa femme. Je fus frappé du changement subit de sa physionomie. Arrivé dans mon cabinet, M. reste stupéfait, ne paraissant reconnaître ni sa femme, ni sa belle-mère. Les larmes, les caresses de ces dames ne peuvent l'émouvoir. Le malade fait sur sa femme toute sorte d'explorations pour s'assurer si c'est bien elle ; de temps en temps , il répète : vous lui ressemblez. Après une demi-heure; Madame,] dis-je , puisque Monsieur ne vous reconnaît point , il est évident qu'il n^est point guéri; û faut repartir sans lui. Aussitôt M. C... se précipite dans les bras de sa^ femme, répand des larmes et s'écrie : ali \ c'est bien elle. Il l'embrasse plusieurs fois avec une grande effusion de tendresse , ainsi que sa belle-mère , et après une heure d'un entretien aussi raisonnable qu'affectueux, il conduit sa femme dans son hôtel , promettant d'être de retour de grand matin. Les deux jours suivans M. fait plusieurs courses dans Paris , témoigne beaucoup d'affection à sa femme, exprime le désir de retourner chez lui, mais tombe souvent dans un état de profonde tristesse. Lorsque sa femme lui en demande le motif, il répond : tout doit être détruit et dispersé chez moi. Lorsque j'y serai de retour j si tout est dans V ordre, comme on me l'annonce j je n'aurai plus de motifs d'inquiétudes^ je serai parfaitement guéri. M. témoigne souvent df la défiance , et de l'ingratitude envers les personneSÉÉ qui lui ont donné des soins. Enfin le 7 juin 18 19, il|

part en diligence; pendant la route, un voyageur assis vis-à-vis sa femme excite sa jalousie, provoque une vive altercation qui est calmée par les soins de sa femme et par la complaisance du voyageur qui consent à changer de place. Arrivé chez lui, M. exprime plutôt son étonnement que sa joie, en voyant sa maison et son cabinet dans le plus grand ordre. Le lendemain de son arrivée, un de ses beaux-frères, âgé dé 12 ans, entre dans son cabinet. M. le prend, comme pour jouer, par les cheveux, et le conduit en jouant vers son bureau. Là, il renvoie cet enfant et laisse -échapper ces mots : // n'en vaut pas la peine. Le troisième jour, sous prétexte de vérifier sa cave, M. y descend accompagné de sa femme. Quelques instans iprès, la belle-sœur du malade, jeune personne de 20 ms, ne voyant pas remonter son beau-frère et sa ^œur, descend dans la cave. Personne ne remonte. Cette longue absence inquiète une servante, qui à peine 1 descendu quelques marches, qu'elle voit ses jeunes maîtresses étendues, baignées dans leur sang. Le malheureux marchait vers cette femme ; elle remonte précipitamment, pousse des cris de terreur et de désespoir. L'on s'émeut dans le quartier; tous les habitans sont terrifiés, on se précipite vers l'entrée de la cave, mais personne n'ose y descendre; un jeune homme se décide et descend. M. était retranché dans un coin de la cave, derrière des tonneaux, le rasoir était à quelques pas de 'ui. 11 se laisse saisir, on le conduit à l'hôpital de la ^ille : un procès est instruit. La folie est constatée; le malade interdit est conduit h Charenton. Là, M. C...

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divague sur les causes de ces deux épouvantables homi- r cides; tantôt, il dit que la cave était éclairée d'une ma- i nière éclatante et que ces deux dames étaient des diables i4 qui venaient s'emparer de lui; tantôt il déclare qu'il 1 n'a su ce qu'il faisait. Après quelque temps de séjour dans cet établissement, M. paraît avoir recouvré la plénitude de sa raison; mais il reste insensible au souvenir de ce malheureux événement. Il fait l'aveu i que vraisemblablement la servante eût été sa victime 'p si elle ne s'était sauvée au plus vite. A force de sol- J licitations , M. G... est placé par son tuteur dans une j maison de santé. Là, il rédige et publie des mémoires pour réclamer la levée de son interdiction; répétant que s'il a été fou, il est guéri et qu'il doit rentrer ; î' dans la libre administration de sa fortune et de celle i de ses enfans. Dans ses mémoires percent des accusa- ^ lions contre les juges qu'il s'efforce dé faire passer pour des agens de ses ennemis. Enfin , après plusieurs années, M. G. fait une demande formelle à M. le préfet m* de police pour obtenir sa liberté. M. Marc est chargé de constater son état mental. Quoique ce médecin re- '( connaisse que M. G. jouit de ses facultés intellectuelles, il déclare qu'il y aurait imprudence à le rendre à la liberté; néanmoins, M. G. obtient sa sortie de la maison de santé. Il s'établit à Paris, avec une femme et an-i nonce partout qu'il a ouvert un bureau d'affaires. Après !i deux ans de liberté, dix ans environ après l'invasionj de la maladie, tout-à-coup, il est pris d'un nouvel accèsh de fureur et sans la vigoureuse résistance de la femmei avec laquelle il vit , il l'eût précipitée par les croisées.»

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I Envoyé par le commissaire de police, dans une maison ido santé, M. C. y est mort après quelques jours dudéi lire le plus épouvantable ; du désespoir le plus horrible; "•se voyant condamné aux plus horribles tourmens par la justice divine, s'accusant du plus horrible forfait et voulant tour-à-tour se tuer et tuer ceux qui l'approchaient.

Une jeune dame d'une constitution nerveuse, d'une imagination très exaltée, devient profondément mélancolique, à cause d'une longue absence de son mari; rien ne peut la distraire; elle pleure souvent, ne veut pas manger, et répèle qu'elle est la plus malheureuse des femmes; elle tombe dans la lypémanie. Sou mari arrive; sa présence, loin de diminuer cet état, l'aggrave; plusieurs fois la malade a la pensée de tuer ses deux petites filles qu'elle adore; en les embrassant, elle est tentée de les étrangler; chaque fois qu'elle les voit, sa physionomie s'altère, elle ne veut plus rester seule avec elles. Un jour, une de ses tilles entre seule dans l'appartement, s'approche de sa mère; celle-ci n'a que le temps de crier, Id'appeler pour qu'on fasse retirer son enfânt. Cette dame est confiée à mes soins; après neuf mois elle est bien, voit son mari, mais ne lui parle pas de ses enfans, quoique très raisonnable , et même gaie : elle va clans le monde et y est à merveille, fait les honneurs de sa maison; mais ne parle presque jamais de ses enfans qui sont en province. Comment vont les petites personnes? demande-t-elle. Après neuf mois, elle parle plus souvent de ses enfans et avec intérêt; le mois suivant, elle exprime le dcsir de les voir, de II. 5i

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les rapprocher. Enfin , après dix-huit mois d'absence, I elle revoit ses enfans, les accable de caresses, verse un | torrent de larmes. Dès cet instant, elle s'occupe à'ewf. i presque exclusivement, et dirige leur éducation avec i une tendresse, une dévoûment et un courage admi- rables. Pendant les dix mois que cette dame a passés avec son mari sans ses enfans, rien ne manquait à sa raison. Cette dame m'a avoué qu'elle avait voulu tuer ses deux petites filles, pour prévenir le désespoir qu'elles pourraient éprouver un jour dans une position sembla- , ' ble à la sienne. '

Une excellente mère de famille, à la suite d'une af^- ' fection morale, et pendant l'allaitement, se croit ruinée; | il lui semble voir ses enfans, qui sont en bas âge, tea- ij dant la main dans la rue pour mendier. Voulant leur i épargner cette humiliation , elle est souvent tentée de les f tuer; si son mari ne se fût trouvé auprès d'elle, elle eût ' précipité son nourrisson par la croisée : elle faisait sem* if blant de l'embrasser, essayant de l'étrangler. Désespé- s rée de son état, qu'elle sentait très bien, elle a fait un f grand nombre de tentatives de suicide. Cette dame confiée à mes soins, a guéri après plusieurs mois, et n'a i cessé depuis d'être la plus parfaite des mères. t

Il est des individus qui , résolus à terminer leur exis- : t tence, commettent un meurtre, espérant parla qu'on [ leur donnera la mort, qu'ils n'osent pas se donner par j divers motifs : les uns, parce que le courage leur manque; 1 les autres, pour avoir le temps de se réconcilier avec Dieu, avant que de subir le châtiment de la justice; enr ^ fin, il en est qui tuent pour se retrouver dans une autre

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vie avec les objets de leurs affections. Une femme, bien -décidée à se noyer, emporte avec elle son enfant, se précipite dans la rivière, le tenant embrassé. Une dame, se croyant poursuivie par la police et les tribunaux, fait d'innombrables tentatives de suicide, afin d'évitér une mort ignominieuse. Plusieurs fois elle essaie de tuer son mari qu'elle adore, elle cache des couteaux pour accomplir ses desseins; une fois elle essaie d'écraser la tête de son mari avec une grosse pierre qu'elle avait furtive- ,ment montée dans son appartement.

Tous ces monomaniaques dont nous venons déparier^ sont entraînés par un délire partiel, par une idée fixe, par l'exaltation de la sensibilité, par l'égarement des passions, par l'erreur du jugement; tous ont un motif connu et avoué; ils obéissent à une impulsion réfléchie, et même avec préméditation; plusieurs ou se sont tués ou ont fait des tentatives de suicide; quelques-uns ont pris des précautions pour accomplir leurs désirs; ils ont donné des signes de folie avant ou après; un très , petit nombre a cherché à fuir ou à se cacher ayant la conscience qu'ils commettaient ou avaient commis une mauvaise action; quelques autres se réjouissent, sont calmes et satisfaits après l'acte le plus atroce, particulièrement ceux qui ont obéi à un égarement religieux. En observant de près ces malades, on eût reconnu quelques désordres physiques; quelquefois les troubles des fonctions de nutrition sont évidens.

Mais, avons-nous dit plus haut, il existe une espèce

' \ Voyez tom. I, pag. 565 et suiv.

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de monomanie-homicide dans laquelle on ne peut observer aucun de'sordre intellectuel ou moral; le meurtrier est entraîné par une puissance irrésistible, par un entraînement qu'il ne peut vaincre, par une impulsion aveugle, par une détermination irréfléchie; sans intérêt, sans motifs, sans égarement, à un acte aussi atroce et aussi contraire aux lois de la nature.

Cet état de l'homme est impossible , a-t-on dit ; votre nionomanie est une supposition ; c'est une ressource moderne et commode, tantôt pour sauver des coupables et les soustraire à la sévérité des lois, tantôt pour priver arbitrairement un citoyen de sa liberté! Tout homme qui a la conscience de son être peut résister à ses penchaus , surtout loi^sque ces penchans sont affreux et révoltent tous les sentimens. Il doit puiser des motifs de résistance dans la religion, dans les devoirs sociaux, dans la crainte du châtiment, etc. S'il ne triomphe pas, il est coupable. I.'homme ne peut perdre son libre arbitre que par l'égarement de sa raison; or, selon vous, ces malades sont raisonnables. Mais, répondrai-je, si l'intelligence peut être pervertie ou abolie; s'il en est de même de la sensibilité morale, pourquoi la volonté, ce complément de l'être intellectuel et moral , ne serait-elle pas pervertie ou anéantie ? Est-ce que la volonté, comme l'entendement et les affections, n'éprouve pas des vicissitudes, suivant mille circonstances de la vie? Est-ce que l'enfant et le vieillard ont la même force de volonté que l'adulte? Est- ce que toute maladie n'affaiblit pas l'énergie de la volonté? Est-ce que les passions n'amollissent ou n'exaltent pas

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la volonté ? Est-ce que l'éducatioii et mille autres influences ne modifient pas l'exercice de la volonté? S'il eu est ainsi, pourquoi la volonté ne serait-elle pas soumise à des troubles, à des perturbations, h des débilités maladives , quelque incomprébensible que cet état soit pour nous ? Comprenons-nous mieux les maladies qui ont pour caractère !a perversion de l'intelligence ou celle de la sensibilité morale ?

Mais quittons les discussions pour rentrer dans l'étude des faits dont l'autorité est incontestabl'î.

Platner et Michel EthmuUer ont rapporté quelques faits de nionomanie homicide qu'ils nomment mélancocolic-homicide; c'est, disent-ils, un trouble de l'esprit sans égarement de la raison.

Pinel s'exprime ainsi : « Je ne fus pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui n'offraient h certaines époques aucune lésion de l'entendement, et qui étaient dominés par un instinct de fureur; comme si les facultés effectives seules avaient été lésées. » Il justifie sa surprise par plusieurs observaiions.

Gall rapporte un grand nombre d'exemples de monomanie-homicidcs'. M. Mayer, chirurgien d'un régimont, lui montra un soldat à qui le chagrin d'avoir perdu sa femme qu'il aimait beaucoup, avait affaibli le corps et occasioné une irritabilité excessive. Il finit par

' Sur les funclioiis du cerveau, cl sur cliacuiie de ses parties , avc<; des ol)servations sur lu possibilité de reconnaître les instincts, les peiichans, les talcns, ou les dispositions morales el inlellecluelles des hommes el des animaux par la contiguration de leur cerveau et de leur tète, l'aris, iSaS, 6 vol. in-8.

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avoir tous les mois des accès de convulsions; il s'apercevait de leur approche , et comme il ressentait par degré un penchant irrésistible à tuer à mesure que l'accès était près d'éclater, il suppliait avec instance qu'on le chargeât de chaînes. Au bout de quelques jours l'accès et le penchant se calmaient et le m.alacle indiquait l'époque où, sans danger, on pouvait le mettre en liberté.

Je connais, dit Gall, une femme de vingt-six ans, à présent bien portante, qui a été atteinte de la folie homicide. Elle éprouvait , surtout à l'époque des règles, des angoisses inexprimables ; la tentation de se détruire, de tuer son mari et ses enfans qui lui étaient infiniment chers ; c'est en frémissant de terreur qu'elle prévoyait le combat qui allait se livrer dans son intérieur entre ses devoirs, ses principes de religion et l'impulsion qui la poussait à l'action la plus atroce. Depuis long-temps elle n'avait pas le courage de baigner le plus jeune de ses enfans; car une voix intérieure lui disait sans relâche: « Laisse- le couler, laisse-le couler ». Souvent elle avait à peine la force et le temps nécessaire pour jeter loin d'elle un couteau qu'elle était tentée de plonger dans son propre sein et dans celui de ses enfans. Entrait-elle dans la chambre de ses enfans et de son mari et les trouvaitelle endormis , l'idée de les tuer venait aussitôt la saisir. Quelquefois elle fermait précipitamment sur elle la porte de cette chambre, elle en jetait au loin la clé afin de n'avoir point la possibilité d'y rentrer.

Outre ces faits, auxquels j'aurais pu en réunir plusieurs autres recueillis particulièrement par les médecins allemands , j'en rapporterai plusieurs qui nous sont per*

sonnels^, ou qui ont été communiqués par des témoins irrécusables, ou que j'ai pris dans quelques dissertations ; sur la monomanie homicide, publiés de nos jours par I des médecins , à l'occasion de meurtres inouïs qui ont I effrayé le public et attiré la sollicitude des magis- I Jtrats.

M. Marc , dans son excellente Consultation médico- I légale pour H. Cornier, après avoir cité plusieurs faits > empruntés à Metzger, rapporte les observations sui- • vantes : ce Dans une maison respectable d'Allemagne, 1 une mère de famille rentre chez elle, une domestique 1 contre laquelle on n'avait jamais eu le moindre sujet I de plainte paraît dans une grande agitation ; elle de- I mande à parler seule à sa maîtresse, se jette à ses ge- 1 noux, et lui demande en grâce de quitter sa maison. 1 Sa maîtresse, étonnée d'une semblable demande, veut I en connaître le motif, et elle apprend que toutes les I fôis que la malheureuse domestique déshabille l'enfant I de cette dame, elle est frappée de la blancheur de ses ( chairs, elle éprouve le désir presque irrésistible de l'é- ' Ventrer; elle craint de succomber et préfère s'éloigner», t Cet événement s'est passé, ajoute M. Marc, dans la fa- 1 mille de M. le baron deHumboldt.

« Une jeune dame qui s'était retirée dans une maison < de santé, éprouvait des désirs homicides dont elle ne I pouvait indiquer les motifs. Elle ne déraisonnait sur aut cun point, et chaque fois qu'elle sentait cette funeste 1 propension se reproduire et s'exalter, elle versait des

' Voyez toin, II, pag, 9 5 et suiv.

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larmes, suppliait qu'on lui mît la camisole de force qu'elle gardait patiemment jusqu'à ce que l'accès, qui durait quelquefois plusieurs jours, fût passé. »

« Uii chimiste distingué, poète aimable, d'un caractère naturellemeiU doux et sociable , vint dans une maison de santé du faubourg Saiiit-yVntoine. Tourmenté du désir de tuer, il se prosternait au pied des autels et implorait la Divinité de le délivrer d'un penchant si atroce et de l'origine duquel il n'a jamais pu rendre compte. Lorsque ce malade sentait que sa volonté allait fléchir sous l'empire de ce penchant, il accourait vers le chef de l'établissement et se faisait lier avec un ruban les pouces l'un contre l'autre. Cette frêle ligature suffisait pour calmer ce malheureux, qui cependant a fini par exercer une tentative d'homicide sur un de ses gardiens, et par périr dans un accès de manie avec fureur. » {Marc, ici.)

« Une femme de la campagne, âgée de 2^ ans ^ , d'un tempérament bilieux-sanguin, ayant des mœurs simples et de bonnes habitudes, mais peu communicative, était accouchée de son premier enfant depuis dix jours, lorsque, subitement, ayant les yeux fixés sur lui, elle se sentit agitée par le désir de l'égorger. Cette idée la fit frémir ; elle porta aussitôt l'enfant tlans son berceau et sortit afin de se soustraire à ce funeste penchaat. Rentrée chez elle auprès de ce petit être qui réclamait son sein, elle éprouva l'impression qui la portait à lui

* Discussion médico-légale sur la monomante homicide ; par J. L. Micliu, Paris, 1826, 11-8,

MONOMANIE HOMICIDE. bog

idonner la mort ; elle s'éloigna de nouveau, elle porta ises regards vers le ciel, se rendit à l'église <^ se mit en iprières.

« La journée n'avait été pour celte malheureuse mère iqu'un combat entre l'idée d'ôter la vie à son enfant et lia crainte de succomber à son penchant. Elle garda jusjqu'au soir le secret de ses agitations. Ce fut son curé, rvieillard respectable , qui le premier en reçut la confi- Idence. Ce digne ecclésiastique l'entretint dans les espé- ■rances que donne la religion, et, en homme aussi pru- Ident qu'instruit, il lui conseilla de prendre les avis d'un imédecin, et la fît surveiller jusqu'au lendemain. Arrivé près de la malade, continue M. Michu, elle me iparut sombre, et son air annonçant la honte de sa po- .sition. Questionnée sur la tendresse qu'elle devait avoir ipour son enfant, elle nous répondit : Je sens bien qu'une mère doit aimer son enfant ; si je ne Vaime pas, 'Cela ne dépend pas de moi. »

« Rien digne d'être noté ne s'offrit à notre examen, ■continue ce médecin, si ce n'est la constipation et la Idiminution de l'appétit... Nous insistâmes pour que l'enîfant fût éloigné de sa mère. Huit jours ne s'étaient pas lécoulés que la malade revint à des dispositions plus •heureuses. Elle vit son enfant; mais on jugea convena- 'ble de le laisser avec sa nourrice. »

« Le 7 octobre 1826, dit Gcorget % la femme d'un •cordonnier nommé N..., vint me demander des coniseils pour un état qui la mettait au désespoir; elle avait

' Discussion médico-lcgale sur la folie, Paris, 1826 . iii-8.

l'apparence de la santé, elle dormait bien, avait bon appétit, ses règles étaient régulières, elle n'éprouvait aucune douleur, la circulation n'offrait rien de particulier; mais la femme N... se plaint d'avoir des idées qui la portent à immoler ses quatre enfans , quoiqu'elle les aime, dit-elle, plus qu'elle-même; elle craint alors de faire un mauvais coup , elle pleure , se désespère, elle a envie de se jeter par la fenêtre ; dans ces momens elle devient rouge, elle ressent une impulsion irrésistibla et non motivée, ce qui lui donne un saisissement et un tremblement général.

« Elle n'a pas de mauvaises idées contre les autres enfans; elle a soin de fuir les siens, de se tenir bors de cbez elle, de rester cbez une voisine, de cacher couteaux et ciseaux; on n'observe aucune autre lésion mentale. Cette femme ne peut plus travailler dans une manufacture où elle était occupée , attendu qu'elle a besoin d'être aidée par deux de ses enfans, et qu'elle ne veut pas les avoir si près d'elle; elle ne reste point oisive; lorsqu'elle n'a rien à faire , elle monte et descend les escaliers un grand nombre de fois pour faire diversion à ses idées. Cet état dure depuis le 8 septembre 1826. Trois mois auparavant la malade avait éprouvé une vive contrariété étant dans ses règles. Celles-ci continuèrent à couler et sont revenues avec régularité ; elle n'a pas eu 1 esprit frappé par le récit de crimes extraordinaires; mais elle avait eu un accès trois ans auparavant. M. Lallemand, chirurgien en chef de la Salpêtrière, a ordonné des bains, la valériane, un vésicatoire entre les épaules. )>

' Maclame C. G. , âgée de trente-quatre ans , d'un temipérament bilioso-nerveux , d'une constitution sèche, îd'un caractère doux, d'une grande susceptibilité d'une [imagination facile à se préoccuper des choses les phis ; simples, les plus indifférentes, élevée dans un couvent, jouissant d'une bonne santé, se marie à dix-neuf ans. Sa fortune est aisée; les soins du ménage l'occupent d'abord, irmais bientôt ils la fatiguént, et tout-à-coup, sans motif, elle est frappée de l'idée quelle a des mains , et quelle pourrait s'en servir pour tuer. Elle qui répugne à tuer une mouche, qui tomberait en syncope si elle voyait égorger un poulet! Cette idée la préoccupe, et ne tarde pas à l'assiéger nuit et jour; elle devient une idée fixe contre laquelle madame G. s'indigne, se révolte; et plus elle fait d'efforts pour In repousser, plus elle en est importunée.

Mad. G. éprouve des maux de tête, un embarras, un sentiment de brûlure dans la partie inférieure de la poitrine; des étouffemens , du dégoût pour les alimens , des rapports acides, des vomissemens, des digestions pénibles, une constipation opiniâtre ; à peine elle peut goûter le sommeil ; elle invoque la mort comme le seul remède qui puisse la débarrasser des idées, des angoisses horribles qui l'accabblent. A table, elle dit aux personnes qui sont avec elle : Foilà des couteaux ! je jyourrais bien les prendre et vous tuer. Sa belle-sœur l'ji dit un jour en riant : Venez me tuer, je ne crains rien. Ce propos fait le plus grand mal à la malade et lui inspir-e de la haine pour sa sœur; elle a été longi tomps avant de se décider à la revoir. La même idée

8l2 MONOMANIE HOMICIDE.

tourmente madame G. pendant sept ans, et disparaît presque tout-à-coup.

Après quelque temps de calme , de santé parfaite , madame G. éprouve de nouveaux tourmens ; elle ne peut jamais être satisfaite du service de ses domestiques; elle sent qu'ils ne peuvent mieux faire, que son mécontentement est ridicule, elle ne peut se délivrer de cette nouvelle importunité ; les mêmes symptômes physiques qui avaient accompagné la première idée fixe se déve- ■ loppent. Après deux à trois ans madame G. abandonne ses préventions involontaires et mal fondées; mais d'autres préoccupations, tout aussi futiles, plus bizarres les unes que les autres, viennent assaillir son imagination. Néanmoins, elle conserve la plénitude de sa raison. Des distractions de toute espèce, des voyages, des remèdes, rien ne fait cesser ces préoccupations, qui constituent une véritable monomanie.

A trente-deux ans, après treize ans de mariage, madame G... devient enceinte pour la première fois; elle s'en réjouit, persuadée, comme on le lui avait fait espérer, que la grossesse, que l'accouchement, que le soin de son enfant la délivi'erout entièrement de ses tourmens: vaine espérance! les mêmes obsessions continuent; pourtant elles diminuent un peu pendant l'accouchement, après lequel mad. G... va à la campagne. Une paysanne lui dit qu'elle devrait habiller une sainte Vierge; mad. G... ne croit pas à l'efficacité de ce moyen; cependant son esprit se préoccupe de ce conseil, et elle est tourmentée jusqu'à ce qu'elle ait fait habiller richement une statue de la Vierge qui est en pierre, grossièrement

MONOMANIE HOMICIDE. 8l3

faite, mutilée par le temps, et gisant clans une cour. Cela fait, son imagination n'en est pas plus calme. Une autre personne lui conseille de faire un pèlerinage : elle n'a plus de repos que ce pèlerinage ne soit accompli. Madame G... n'est rien moins, que dévote, néanmoins elle • se reproche de n'avoir pas fait ce pèlerinage comme elle le devait; elle en fait un second, un troisième; les idées les plus puériles ne tourmentent pas moins son imagination. Elle reçoit sa couturière, fille pieuse qui lui demande si elle a fait dire une messe de telle manière , elle > se récrie et ne veut plus rien faire de ce genre. Gepen- Idant l'idée de faire dire une messe se représente à son [ esprit, et bientôt M. G... éprouve une impulsion ir- I résislible à faire dire cette messe. Une messe n'est pas, I plus tôt dite qu'il en faut une seconde, une troisième, il dix, vingt, trente; en peu de temps madame G... a dé- !i pensé une somme assez considérable; plus elle fait il dire de messes, plus elle se sent entraînée à en faire jldire ; il faut qu'elles soient dites d'une manière toute particulière; les prêtres auxquels mad. G... s'adresse refusent de dire les messes ainsi qu'elle le désire; le besoin de faire dire ces messes, et de celte manière particu- I lière, n'en devient que plus impérieux; il trouble la santé ;p physique de madame, lui occasionne de l'insomnie; elle h a des étouffemens, des chaleurs, des douleurs abdomi- I nales, un tel état d'angoisse enfin, qu'elle veut se don- 1 ner la mort, mettre un terme à ses maux. Madame G... il conserve sa raison, se rit de ces pratiques et de sa pué- 'i rilité ; cependant, au printemps de iSuy, elle s'isole de sa famille, réclame mes soins; je prescris des bains

8l4 MONOMANIE HOMICIDE.

généraux, des bains de fauteuil, des boissons rafraîchissantes , des laxatifs, alternés avec des fortifians, et je défends de faire dire des messes. L'imagination se calme un peu, la santé physique s'améliore, le sommeil se rétablit, mais un rien préoccupe mad. G..., et réveille en elle le désir de faire dire des messes. Cette observation est remarquable, parce qu'elle prouve que l'impulsion à l'homicide est une idée fixe et exclusive , qui peut être remplacée par toute autre occupation maladive de l'esprit, comme on l'observe chez quelques monomaniaques.

A l'âge de j4 ans, mad. B... jouissait d'une très bonne santé, au moins en apparence; elle avait de l'embonpoint quoiqu'elle ne fût point encore réglée. Tous les signes de la puberté étaient très prononcés; à chaque époque menstruelle , ou mieux tous les mois , elle se plaignait de céphalalgie; ses yeux étaient rouges ; elle était inquiète, irascible, sombre; bientôt la face s'injectait fortement ainsi que les yeux ; tout était pour elle une < contrariété; un motif d'irritation ; elle cherchait dispute i particulièrement à sa mère; enfin elle s'abandonnait à. la colère la plus violente; dans cet état, sa mère était toujours l'objet de ses emportemens, de ses injures, de^ ses menaces, de ses malédictions. Quelquefois elle a fait des tentatives de suicide , elle a saisi deux ou trois fois un couteau, un jour je l'ai retenue, ainsi armée, se précipitant sur sa mère. Lorsque l'accès était arrivé à ce haut degré, le sang s'échappait par la bouche, par le nez, quelquefois par les yeux; alors survenaient des pleurs, un tremblement général, du froid aux extrémités, des douleurs convulsives dans tous les membres,

MONOMANIK HOMICIDE. 8l5

I des regrets suivis d'un long affaissement. Cet état d'an^ I goisse persistait pendant plusieurs heures.

Dans la dernière période de l'accès, la malade se I roulait pnr terre , frappait sa tête contre les murs , I contre les meubles; elle se donnait des coups de poing, I ^'égratignait la figure. Sa physionomie, habituellement I très douce, devenait hideuse; la coloration de la face, ides oreilles, du cou, était d'un rouge violet, la têtç I était brûlante , les extrémités étaient très froides.

Dès le début de l'accès, qui durait un ou deux jours, ■ on voyait les accidens s'aggraver progressivement jus- I qu'à sa plus haute période. D'abord le regard était sombre, le teint animé, le caractère difficile, exigeant, 1 querelleur; un geste, un regard, un refus, étaient la i cause d'un grand mécontentement; bientôt le moindre incident était l'occasion d'une vive irritation, d'une violente contrariété; enfin la colère éclatait. Quelquefois les accidens se calmaient par des soins, des préve^" . aances , par l'arrivée d'un étranger, par la présence d'un ' oncle chéri. Souvent aussi l'accès s'exhalait en plaintes pénibles, injustes, contre toutes les personnes de la maison. La malade s'emportait particulièrement contre sa mère ou contre une sœur plus jeune; il lui arrivait de provoquer les occasions de querelles, afin de précipiter la marche de l'accès et d'arriver à la période de colère. Dans cette dernière période, elle n'éprouvait plus de douleur , tandis qu'auparavant elle ressentait des douleurs atroces dans le corps , surtout à la tête.

" L'accès fini, elle était bonne pour sa mère, lui

8,6 MONOMANIE IIOMICIDK.

demandait pardon , lui prodiguait des marques de tendresse. Plusieurs fois je lui ai donné des avis , je l'ai engagée à se vaincre dès les premiers signes de l'accès, lui représentant combien sa conduite était condamnable, dangereuse; alors elle i^eurah. Pourquoi rria-t-on faite comme cela : je voudrais être morte: que je suis malheureuse; je ne puis me retenir lorsque je suis anwée dans mes colères, disait-elle avec amertume , je ne vois plus rien ,je ne sais ce que je fais ni ce que je dis. Elle n'avait pas le souvenir de toutes les circonstances de ses accès, et niait avec surprise et regret les particularités qu'on lui racontait. A l'âge de 16 ans les accès de colère furent souvent remplacés par des convulsions hystériques; la maladie diminua progressivement et ne cessa qu'à 17 ans, époque où les règles parurent, quoiqu'en très petite quantité : le mariage a fait disparaître tout accident nerveux, quoique cette dame fût irrégulièrement et très peu abondamment menstruée. Dans aucun temps on n'a observé la plus légère trace de lésion intellectuelle.

Cette dame est excellente mère, très bonne fille; mais elle a conservé un caractère parfois difficile, et une disposition à la mélancolie.

M. N.,âgé de ving-et-un ans, d'une taille élevée; maigre, d'une constitution nerveuse, a toujours eu le caractère sombre, bourru. Ses qualités morales sont peu développées. Privé de son père dès l'âge de quartorze ans , il était sans tendresse , sans épanchement pour sa mère.

A dix-huit ans, sa tristesse augmente, il fuit les

MONOMANIE I10MICIDJ-. 817

jeunes gens de son Age, vit isole, mais travaille avec assiduité dans un magasin; ni ses discours ni ses actions n'indiquent la folie; mais il déclare qu'il se sent une sorte d'impulsion qui le porte au meurtre , qu'il est des instans où il aurait plaisirà répandre lesang de sa sœur, à poignarder sa mère. On lui fait sentir toute l'horreur de ses désirs, elles peines qui attendent ceux qui les satisfont, il répond froidement : Alors je ne sais plus le maître de ma volonté. Plus d'une fois, quelques minutes après avoir embrassé sa mère, il devient rouge, son œil est brillant, et il s'écrie: Ma mère sauvez-vous, je vais vous égorger. Bientôt après il se calme, verse quelques larmes et s'éloigne. Un jour il rencontre , dans les rues un militaire suisse, saute sur son sabre, veut l'arracher de vive force pour égorger ce militaire qu'il ne connaît pas. Un autre jour, il attire sa mère dans la cave, et veut la tuer avec une bouteille.

Depuis six mois que ce jeune homme est dominé par cette horrible impulsion , il dort peu , souffre de la tête; ne veut voir personne, est insensible au chagrin de sa famille , mais il n'offre nulle apparence de délire dans ses discours.

Conduit à la maison de Charenton, M. N. raconte avec le plus grand sang-froid qu'il a été cinq ou six fois sur le point de tuer sa mère et sa sœur ; ([u'il n'en aurait pas de regret, puisqu'elles le font enfermer; qu'il n'obéira à personne; qu'au reste, il n a aucun motif pour en vouloir à sa mère et à sa sœur, quil na point d'idée fixe. Bains tièdes, applications réitérées de sangsues à l'anus pendant les deux premiers mois. M. rend compte n. 5»

8i8 MOIfOMAWIE HOMICIDE.

de tout ce qu'il a éprouvé, sent sa position nouvelle, ré-i clame sa liberté, lit, calcule, se promène seul, ne se lie avec personne, ne dit et ne fait rien de déplacé, n'a plus le désir de verser le sang. Cependant sa figure a quelque chose de convulsif ; sa physionomie exprime la tristesse et le mécontentement. Dans les premiers jours du troisième mois sa face se colore, ses yeux sont brillans, N. parle avec véhémence et en termes peu polis; on veut h perdre; il a vu des spectres sinistres; il a entendu des paroles dont le sens nest que trop clair : il ne dort pasj cet état persiste pendant huit jours.

Pendant les trois mois qui suivent , les mêmes accidens se renouvellent, mais ils ont moins de durée. Bains, lotions froides sur la tête ^ purgatif, sangsues.

Le corps prend de l'accroissement , les membres se développent; le malade est plus docile, plus communicatif;il recherche la distraction, se rend dans la salle de réunion, voit sa mère et sa sœur, réclame sa sortie, assurant qu'il se sent bien , et qu'il n'a plus d'idées si-' mistres. Au mois de février 1826, je lui fais entrevoir sa sortie comme prochaine ; il devient plus gai , il consent à toutes les précautions qu'on se propose de prendre lorsqu'il sera sorti de l'étabHssement. Enfin , après dix-huit mois d'isolement, M. N. est rendu à sa famille le 10 avril de la même année. Il témoigne depuis sa sortie un grand attachement pour sa mère et pour sa sœur, les traite avec égard et amitié ; il travaille dans le commerce avec activité et intelligence; et rien , depuis" onze ans n'a troublé la raison ni les affections de ce jeune homme, quoi qu'il soit très susceptible.

Le 27 juin i8a6, je reçus de Clairac la lettre suU < vante, signée Jaquier, pasteur du culte protestant. ! M. Serres, membre de l'institut, qui était à cette époque dans sa famille, ajouta par post-scriptum : Ce fait ; a lieu dans ma ville natale, où je me trouve actuelle- I ment.

« Appelé par les devoirs de ma vocation auprès d'une malheureuse femme qui, me dit=on, se trouvait dans la situation la plus déplorable, et poursuivie par l'idée d'égorger sou enfant, je me rendis auprès d'elle, et là, seul avec la personne avec laquelle elle avait entamé la ( confidence, j'écoutai son récit, et lui adressai diverses questions touchant son état. Je dois dire d'abord que i la personne dont il s'agit, âgée de aS à 26 ans, est i d'une complexion extraordinairement forte et très colo- I rée; elle est mère de deux enfans, dont le plus âgé a 4 ou 5 ans. Quand je la vis la première fois, elle était dans un état difficile à décrire. On aurait dit un cri- ! minel qu'on allait conduire au supplice. Ses yeux étaient : rouges et enflammés, par suite des larmes qu'elle avait versées. Je la rassurai du mieux qu'il me fut possible , lui témoignant le plus vif intérêt. Lorsqu'elle fut un peu remise, elle me raconta qu'élant un jour à laver du linge à la rivière , des femmes avaient fait une histoire (c'était précisément celle de la fille Cornier). Elle se retira sans aucune impression fâcheuse; mais le lendemain, voyant son fils aîné près d'elle, elle devint inquiète, agitée; elle entendit quelque chose (ce sont ses propres expressions) qui lui avait dit : prends-le, tue-le.

Dès-lors, c'est-à-dire depuis un mois, clic fut tourmentée

mono^ianit: iiomicidi;. I

de ce même désir d'égorger sou enfant; elle lutta vai- •! nement pour l'éteindre, il existait encore. Peu de jours ; après le récit de l'iiistoire précitée, elle se trouva seule •! avec l'enfant; il y avait dans la cuisine un grand cou- i teau destiné à couper la viande (désigné, dans le pays, sous le nom de marassin ) ; alors l'idée de tuer s'était ; présentée h elle avec plus de force, et, pour ne pas la i metfi'e à exécution, elle avait pris le marassin dans son \ tablier, et était allée le jeter à la rivière. Poursuivie par la même idée, qui l'empêchait de dormir et qui i ne la quittait ni jour ni nuit, elle avait tenté, à plusieurs reprises, de s'empoisonner, comme étant le meilleur , moyen de résister à la fotalité qui semblait la pousser.

«La belle-mère, demandant le marassin, et s'occupaut de le chercher, la jeune femme dit que c'était inutile, et Gl connaître son secret. Lorsque je la vis, je lui demandai si elle avait quelque sujet de mécontent émeut dans sa maison? Elle répondit qu'elle n'avait à se plaindre de personne : si elle avait quelque préférence pour l'un de ses enfans? Elle m'assura que si elle en avait, c'était précisément pour celui qu'elle était portée à égorger, et qu'elle ne pouvait voir depuis un mois sans être frappée de cette idée : // faut que tu le tues, tue-le donc j etc. Je demandai ce qu'elle pensait de cela, désirant savoir si elle n'était point dominée par quelque idée de superstition ou de fanatisme ; elle me répondit là-dessus d'une manière si précise, que j'en fus moimême étonné. J'insistai en parlant d'Abraham, de Jésus- Christ (c'était la veille du Vendredi saint), et je demandai si par hasard elle n'attacherait pas à son projet

^rO-\O.ALVINUii IIOMICÏDK. 8.1 1

quoique idée de sacrifice; elle ine répondit forlcnient que non; qu'elle savait bien que Dieu ne commandait pas un tel sacrifice, et que c'était bien là ce qui l'avait retenue. Je la rassurai du mieux, qu'il me fut possible,

ïCt, comme elle me dit qu'elle ne faisait que pleurer et prier, je lui recommandai de ne faire que de courtes prières, et de ne lire que peu et souvent de très bonnes

; choses.

« Un jour la malheureuse, résolue toujours de se détruire, sortit de chez elle pour aller chercher de l'eauforte, et ne fut arrêtée que parce qu'elle se dit à elle-

' même chemin faisant : Pourlant, que dira-t-oii de moi?

i Cette idée la fît rétrograder, et elle rentra chez elle, oii

r elie s'abandonna à toute la violence de son désespoir. »

Le docteur Marc m'adressa, au mois de juillet 1826, une malade que j'invitai à entrer dans la maison royale

ide Charenton , où elle resta pendant trois mois.

Madame N..., âgée de 3o ans, mère de quatre onfans,

? est issue d'un père qui est d'une susceptibilité remarquable. Elle-même, d'une taille petite, a les yeux vifs, le teint coloré, est très nerveuse; la plus légère surprise, la plus légère frayeur supprime ses règles. Depuis sa dernière couche, il y a quatorze mois, elle est plus susceptible et plus mobile; elle a eu plusieurs accès hystériques sans convulsions, mais avec tremblement général. Cette dernière couche, quoique heureuse, avait été suivie de céphalalgie, d'étourdisse-

■ mens, de vertiges, de douleurs abdominales, de maux d'estomac violens et presque continuels. Ces symptômes se dissipèrent , excepté l'épigastralgie qui désor-

822 MONOMAÏÏIE HOMICIDE.

mais fut intermittente. Depuis lors, sans cesser d'être maîtresse de ses idées, madame N... est d'une versatilité irrésistible dans ses affections; elle est alternativement gaie, triste, confiante, ombrageuse, capable de tout entreprendre; l'instant d'après, faible et pusillanime, elle a des craintes qu'elle reconnaît être imaginaires.

C'est dans cet état que madame N... entend parler du meurtre de la fille H. Cornier; aussitôt elle est saisie de l'idée de tuer son enfant. Cette idée, qui se réveille souvent depuis, l'excite au suicide. « Un jour, dit la malade, je taillais une plume, mon enfant entre, aussitôt je sens le plus violent désir de l'assassiner. Je repousse cette pensée; je me demande, de sang-froid, pourquoi ai-je des intentions aussi affreuses? Quoi donc peut me les inspirer?... Je ne trouve eu -moi aucune réponse. Le même désir se renouvelle, je résiste faiblement, je suis vaincue, je vais consommer le crime. Un nouvel effort m'arrête, je porte rapidement le canif à ma gorge, en me disant : « Il vaut mieux, méchante femme, que ce soit toi qui périsses. »

Madame N... entre volontairement, et d'après mes conseils, à la maison de Charenton; à son arrivée, ses discours, ses actions sont d'une raison parfaite. La malade est douce, affable, laborieuse; elle raconte, sans émotion, l'histoire de sa maladie, me témoigne beaucoup de confiance, et demande, avec une empressement, quels médicamens on lui administrera. C'est quelque chose qui me pousse derrière les épaules , m'a-t-ellc répondu, lorsque je lui demandé la cause de ses sinistres pensées.

MONOMAmE HOMICIDE. 828

Elle n'est pas contente d'elle-même; elle se plaint de son indifférence pour sa maison, pour son mari, pour ses enfans, enfin pour sa nouvelle position qui ne lui cause ni chagrin ni ennui.

Le 10 août 1826, quinze jours après son entrée, et quatre avant l'époque menstruelle, malaise général, céphalalgie, douleurs sourdes à l'épigastre , enduit muqueux de la langue; bouche amère, teint jaune, pomettes colorées, physionomie triste, traits de la face grippés; loquacité, besoin de changer de place; idées sinistres, ordinairement au réveil; elle cherche toutes sortes de distractions , elle travaille, marche, cause beaucoup et plaisante ses compagnes. Sommeil très lé- .ger; au plus léger bruit, réveil en sursaut. Bains, boissons mucilagineuses, pédiluves avec l'acide nitro-muriatiqne matin et soir.

Le août, menstrues peu abondantes , selles liquides et copieuses, légères coliques. Décoction blanche.

Le 17 août, toute excitation cesse et fait place à la tristesse. Madame N... s'éloigne de ses compagnes, parle peu , est triste , rêveuse, verse des larmes : épigatralgic , quelquefois sentiment de la faim. Odeur de soufre qui la suffoque; oppression, toux rare, sèche, surtout pendant la nuit. Constipation; idées de meurtre plus fréquentes et plus opiniâtres. Eau de rhubarbe , opium. Rien ne fait cesser la gastralgie.

Après huit jours de cet état, madame N... est assez bien. L'état physique est satisfaisant; aucune pensée fâcheuse ne trouble ses affections, ce qui lui donne l'es-

8^4 MOWOMANlt: HOMICIDE.

poil' d'une guérisoii prochaine. 12 septembre, iiicnstrualion suivie d'un état parfait.

Le 24, madame N... voit son mari et sa fille avec la plus grande joie; elle prodigue à son enfant les caresses les plus tendres. Toul-à-coup elle s'enfuit en poussant un cri : la vue d'un couteau avait excité en elle désir de s'en emparer et de commettre deux meurtres «i-lafois : elle avait surmonté celle horrible pensée en prenant la fuile. Au reste, la vue d'un couteau, de ciseaux, même d'une aiguille, réveille ce funeste désir.

Le 1*"^ octobre, céphalalgie, maux d'estomac; quelquefois régurgitation des alimens ; constipation ; les idées sinistres ont perdu de leur force, mais elles sont plus fréquentes, surtout le soir, alors que madame N. . se livre aux distractions les plus capables de fixer son attention, telles que le jeu d'échecs.

Alternativement , bains généraux , petit lait de Weiss, pédiluves synapisés avant l'époque des règles.'.

Le 9 octobre, on apprend à madame N... que son enfant est malade; elle s'inquiète: des nouvelles plus alarmantes lui parviennent; elle conçoit un chagrin extrême; elle répand des larmes, demande sans cesse des nouvelles de son enfant : elle est au désespoir, et cependant elle éprouve par momens un violent désir de la poignarder, de V étouffer dans ses bras... Ce sont les expressions de celte malheureuse mère.

Le a6 octobre, huile de ricin, lavemens avec la teinture de digitale. Le malade paraît mieux: cardialgic moins intense, plus de calme, moins d'anxiété.

On annonce à M. N... que son enfeuit est bien porr

MONOMAMIE IIOMICIDK. 8^5

ttant, que sou départ est prochain; très sensible à ces I nouvelles, elle ne parle que du bonheur de rentrer ( dans sa famille après une absence de trois mois.

Le 28 octobre, l'avertissement que sa sortie est re- I lardée l'affecte peu et elle s'étonne elle-même du peu I de chagrin que lui cause celte contrariété.

Le 3 novembre, elle voit son mari; le soir, elle (est d'une gaîté excessive. Quoi] dit-elle, ai^ec tant de i raisons de chagrin^ je suis d'une gaàé ridiculel Dans la I nuit, touL-à-coup , inquiétude sur son état, sur la pro- 1 longalion de son séjour; elle verse des larmes , mais n'a ] point d'idées de meurtre.

Le 10 novembre, retour au calme, à la gaîté habi- Ituelle; M. N... attend avec patience l'époque de sa 1 rentrée dans sa famille; la santé physique est bonne, les 1 menstrues s'établissent, il n'y a pas d'idées sinistres de- I puis quinze jours , néanmoins crainte de n'être pas : guérie.

Le 24 novembre, M. N... sort de !a maison, apî prend en même temps la mort de l'enfant qu'elle voui lait tuer : cette perte causa une vive et profonde dou- I leur, sans altérer sa santé.

Le docteur Barbier, d'Amiens, a rapporté à l'Acadé- 1 mie royale de Médecine un fait analogue à celui qu'on vient de lire; ce célèbre professeur a bien voulu me le I communiquer, en me permettant de le publier.

« La nommée Marguerite Molliens, âgée de a^'ms, avait depuis plus de trois ans des douleurs dans l'épigastre avec un sentiment de flatuosités, et une douleur avec gonflement dans le côté droit de l'abdomen. Elle

était aussi sujette à des céphalalgies, qui occupaient principalement le sommet de la tête, et qui donnaient lieu à des vertiges , à des bruissemens d'oreille , à des frémissemens dans l'intérieur du crâne, parfois à un trouble de la vision. Elle se plaignait fréquemment de douleurs dans la région diaphragmatique de la colonne épinière, avec palpitations de cœur, serrement de la gorge, trembleraens par accès des membres et de tout le corps, des secousses des bras, des jambes, même des doigts.

« Cette femme eut un premier enfant qui n'a vécu que trois mois. Elle l'aimait bien et l'a beaucoup regretté. Elle accoucha, il y neuf mois, d'un second enfant : l'accouchement fut très heureux. Le cinquième jour, elle put se lever et préparer elle-même le petit repas qui devait suivre le baptême de son enfant. Plusieurs personnes étaient invitées à cette cérémonie ; on parla de l'événement rapporté par les journaux, de l'assassinat d'un enfant par la fille Gornier. Marguerite Molliens fut frappée fortement de cette horrible action : elle y pensa long-temps, et dit avoir craint dès ce moment qu'une pareille idée ne la poursuivît. Quelques efforts qu'elle fît les jours suivans pour chasser de son esprit le souvenir de ce malheur, il se reproduisait toujours; il devenait une idée dominante. »

« Elle parut peu-à-peu se familiainser avec la pensée de tuer un enfant, de tuer même le sien ; le tenant nu sur ses genoux , le caressant avec une vive tendresse , cette pensée existait toujours malgré elle, en dépit de ses efforts pour la repousser. Un jour qu'elle se trouvait seule

dans sa chambre, et qu'elle r'habillait son enfant, la pensée de le tuer s'empara d'elle, et devint bientôt comme un désir violent. Elle se retourne , aperçoit près d'elle sur une table un couteau de, cuisine : son bras, dit-elle, se porta involontairement vers ce couteau ; elle vit qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même; elle se mit à crier au secours , à appeler ses voisines. On arrive , on se presse près d'elle ; elle se calme dès qu'elle voit qu'on ne la laissera plus libre de faire ce que sa volonté condamnait, ce qu'une passion plus forte que cette dernière semblait commander. »

« Depuis cette époque , elle a souvent eu le même penchant; ce n'est qu'en Jileurant son malheur qu'elle avoue le dessein qu'elle a parfois de tuer son enfant. On l'a séparée de ce dernier, et le 21 juillet i8a6 elle est entrée à l'Hôtel-Dieu d'Amiens. »

- « Elle est saignée deux fois du pied : on lui applique quinze sangsues aux tempes, Comme elle aje ventre resserré , on lui administre par cuillerées un mélange d'huile de palma-christi et de sirop de capillaire; pour boisson une infusion sucrée de fleurs de tilleul. Elle a heaucoup d'appétit; on ne lui donne que la soupe et la tartine matin et soir. »

« On apporte à la malade son enfant tous les jours; elle lui témoigne une vive tendresse, qui paraît bien sincère. Elle nous le montre au moment de la visite, et nous fait admirer sa beauté, son embonpoint, sa bell e santé. »

'< 24 juille.t. Elle . eut hier une forte céphalalgie avec chaleur dans toute la lete, desfrémissemensdansla par-

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