‹ Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Leçons cliniques et considérations généralesChapitre 11 sur 45 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

Des hallucinations.

Sommaire. — Élats physiologiques comparables aux hallucinations: rêve, somnambulisme; autres situations analogues de l’état normal. — Hallucinations avec conservation de la raison : exemples. — Hallucinations accompagnées de croyance à leur réalité, mais encore conciliables avec la raison — Hallucinations évidemment empreintes de délire. 11 n’existe pas d’aliénation constituée uniquement par des hallucinations, mais il y a une aliénation partielle, avec prédominance de ce phénomène : trois degrés divers dans l’intensité de ce symptôme.

Que l’illusion ait lieu par suite d’une maladie des sens ou des organes de transmission, ou quelle se produise malgré l’intégrité des sens, une impression entre comme élément dans ce phénomène; l’hallucination, au contraire, est un symptôme purement psychique. L’illusion se manifeste à la présence des objets extérieurs, l’hallucination suppose leur absence. Quiconque croit voir, entendre,, flairer, goûter, toucher distinctement, tandis que la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, les téguments, ne reçoivent aucune impression; celui-là est halluciné. C’est là sans doute un fait bien extraordinaire, alors même qu’on a une longue habitude de l’observation des aliénés ; et cependant le sommeil met fréquemment l’homme le plus sain d’esprit dans cette étrange situation. Les rêves nous offrent l’image la plus parfaite des hallucinations, et constituent même souvent de véritables hallucinations.

C’est en examinant ce phénomène dans des cir-

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constances différentes que nous pourrons mieux saisir sa nature, et qu’on arrivera un jour à apprécier son importance relative parmi les autres symptômes du délire, et à découvrir les moyens les plus propres à faire triompher de sa ténacité.

Si on connaissait les conditions par suite desquelles les organes et les fonctions animales perdent graduellement de leur énergie pour aboutir au sommeil, si on connaissait les conditions diverses du sommeil complet et de celui qui est entrecoupé par des rêves, on posséderait par cela même des connaissances précieuses sur la cause intime des hallucinations ; mais, pour l’appréciation de ce phénomène psychique, comme pour celle des autres symptômes du même genre, on est privé de beaucoup de lumières que donnerait la connaissance de l’état normal.

Quoi qu’il en soit, il est certain que l’état de rêve, accompagné d’hallucinations, doit avoir des analogies avec celui qui constitue les hallucinations pendant la veille. Cependant, parmi bien d’autres différences, il en est une qui nous paraît principale; la voici : le rêve est un état dans lequel le monde intérieur prévaut sur le monde extérieur ; celui-ci est comme n’existant pas ; l’esprit reste en présence de ses manifestations anciennes, sans éprouver le besoin de les rapporter à la source première dont elles émanent; aussi ne reconnaît-il ni le temps ni les lieux, tant il est absorbé dans la contemplation des images qu’il reproduit. Dans l’hallucination, au contraire, l’esprit, au lieu de se replier sur lui-même, se retourne en quelque sorte vers le monde extérieur, et ce retour est un des éléments les plus essentiels de l’hallucination. Il est une autre différence plus saillante encore, qui distingue

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l’aliéné de l’homme qui rêverait tout éveillé ; c’est que le plus souvent les hallucinations des aliénés se bornent à un sens, à un objet, ou à une série identique d’objets. Dans les rêves, au contraire, la perception fantastique de choses absentes ne saurait être prévue ; elle s’offre au hasard, sans continuité, et dans le domaine de tous les sens. De plus, et c’est ce qui constitue une autre différence, dans les rêves, la représentation des images prédomine de beaucoup dans le sens de la vue, tandis que, dans la folie, les hallucinations sont plus fréquemment relatives à l’ouïe.

Un des rêves qui ont le plus d’analogie avec les hallucinations est celui du célèbre compositeur Tartini, pendant lequel fut composée la sonate connue sous le nom de sonate du diable. Ce célèbre compositeur s’étant endormi, après avoir essayé en vain de terminer une sonate, cette préoccupation le suit dans son sommeil; il rêve. Livré de nouveau à son travail, et desespéré de composer avec si peu de verve et de succès, il voit tout a coup le diable lui apparaître et lui proposer d’achever sa sonate, s’il veut lui abandonner son âme. Entièrement subjugué par cette première hallucination, il continue son rêve, accepte le marché proposé par le diable, et l’entend très-distinctement exécuter sur le violon cette sonate tant désirée, avec un charme inexprimable d’exécution. Il se réveille alors, dans le transport de son plaisir, court à son bureau, et note de mémoire le morceau qu’il avait terminé, en croyant l’entendre. Qui de nous, à l’imitation de Moreau (de la Sarthe), ne reconnaîtrait dans ce rêve une véritable hallucination? En effet, un aliéné confié à nos soins et à ceux de M. F. Voisin, dans l’établissement de Vanves, nous a offert une hallucination complètement analo-

gue. Il assistait à la représentation de scènes de comédie; il voyait et entendait des acteurs les jouer; ce spectacle le faisait rire aux éclats, et c’était lui qui le composait dans le moment même. Que manquait-il à cette hallucination pour être entièrement identifiée avec le fait précédent, sinon d’avoir eu lieu pendant le sommeil et d’être suivie d’un réveil qui eût permis au malade de mettre par écrit ses compositions, comme d’ailleurs il en exprimait le vif regret pendant l’intermittence? Ces regrets sont, du reste, partagés par ceux qui ont pu apprécier la richesse de son imagination et la culture de son intelligence, et il leur est permis de croire que ses compositions auraient pu, dans leur genre, avoir la même supériorité que la Sonate du diable.

L’analogie remarquable qui existe entre les rêves et la folie, avec ou sans hallucinations, trouve une nouvelle preuve dans ce fait incontestable, que les rêves précèdent quelquefois l’éclat de la folie, ou la reproduisent lorsqu’elle est guérie. Odier, de Genève, fut consulté, en 1778, par une dame de Lyon, qui, pendant la nuit qui précéda l’éclat de l’aliénation dont elle fut atteinte, avait cru voir en rêve sa belle-mère s’approcher d’elle avec un poignard, dans l’intention de la tuer. Cette impression vive et profonde, se prolongeant pendant la veille, acquit une intensité et une fixité mélancoliques, et la malade présenta dès lors tous les caractères d’une véritable maladie mentale. Un maniaque, auquel le docteur Gregory avait donné des soins, et qui était parfaitement guéri, eut, une semaine après son rétablissement, des rêves dans lesquels il fut assailli par les mêmes pensées rapides et tumultueuses. et par les mêmes passions violentes, qui l’a-

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vaient agité pendant la folie. Il y a actuellement dans mon service plusieurs faits de ce genre; je vous ai montré, par exemple, mademoiselle ***, chez laquelle des rêves, accompagnés de représentations de la vue et de l’ouïe, ont ramené plusieurs fois des accès d’aliénation mentale, avec hallucinations prédominantes de l’ouïe.

Le somnambulisme, soit naturel, soit accidentel, présente aussi plusieurs analogies avec les hallucinations. Comment en serait-il autrement, puisque le somnambulisme ne semble qu’un degré plus marqué de certains rêves? L’homme, dans cet état , n’entretient plus les mêmes rapports avec le monde extérieur ; il combine des mouvements qui semblent coordonnés par la volonté, puisqu’il évite les chocs et les chutes avec la plus grande habileté ; et cependant il semble ne point voir, ou du moins sa vue paraît tout à fait confuse. L’intelligence, dans le somnambulisme, est évidemment en action, puisque les somnambules écrivent souvent des choses qu’ils n’avaient pu écrire pendant la veille, entretiennent une conversation et font des actions impliquant des pensées régulières ; et cependant, après le somnambulisme, ils ne conservent aucun souvenir de leurs pensées, de leurs sentiments ni de leurs actes , comme si la conscience avait été frappée de nullité pendant toute sa durée.

Les faits prouvent qu’un état particulier, analogue au somnambulisme naturel, peut survenir sous une influence quelconque de l’homme sur l’homme. Cet effet est-il produit par l’imagination ou par l’intermédiaire d’un fluide appelé magnétique? 11 est impossible de s’assurer de l’existence de cette dernière explication : mais l’influence de l’imagination ne saurait être contestée. On

trouve des exemples nombreux de cette influence dans les annales du mysticisme, à tous les âges du monde. Mais que ce soit par l’action de l’imagination, ou par l’intermédiaire d’un fluide particulier, la réalité de certains faits de somnambulisme magnétique ne saurait être révoquée en doute, quelque précaution qu’on prenne pour les dépouiller du merveilleux dont ils sont si souvent entourés.

Il importe, pour l’étude des hallucinations, de rechercher ces faits, avec le désir sincère de découvrir la vérité partout où elle se trouve, quoique toujours avec un véritable esprit de critique. Les phénomènes qui se passent dans le système nerveux sont si extraordinaires et si peu connus, qu’on doit explorer avec soin toutes les circonstances de leur manifestation. Lorsqu’on voit, par exemple, le simple chatouillement des pieds produire quelquefois des accidents des plus affreux et donner lieu généralement à des convulsions de rire, comment ne pas être disposé à admettre qu’un simple contact suffise pour plonger dans le sommeil, et par suite dans un état de rêve? Encore une fois, il ne faut rien négliger pour arriver à une connaissance aussi difficile que celle du système nerveux.

L’état normal offre aussi quelquefois avec l’hallucicination des analogies assez frappantes.. « Sens -tu comme moi, demanda un jour Louis Lambert à M. de Balzac, son condisciple, sens-tu comme moi s’accomplir en toi, malgré toi, de fantasques souffrances? Par exemple, si je pense à l’effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j’y ressens tout à coup une douleur aiguë, comme si je m’étais réellement coupé ; il n’y a de moins que le sang. »

Louis Lambert ajoute L « En lisant le récit de la ba^

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taille d’Austerlitz, j’en ai vu tous les incidents; les volées de canon et les cris des combattants retentissaient à mes oreilles, m’agitaient les entrailles; je sentais la poudre, j’entendais le bruit des chevaux et la voix des hommes, j’admirais la plaine où se heurtaient des Rations armées, comme si j’eusse été sur la hauteur du Santon. » ■

Silvio Pellico, poète dès l’âge de dix ans, et si célèbre par son livre intitulé Mes prisons , éprouva plusieurs fois certains états voisins de F hallucination , avant et pendant sa longue captivité. Durant son séjour à Lyon, le poème cfes Tombeaux , par Foscolo, lui fit une telle impression qu’il éprouva le mal du pays : le souvenir de l’Italie envahit toute son âme; un seul livre absorbe toutes ses pensées ; il croit lire tombeaux sur le titre de tous les livres. Quelques jours après, sous la vive impression de la lecture de ce poème , Silvio Pellico a franchi les Alpes, par la pensée, et il est à Milan, dans la ville même habitée par Foscolo.

A ces faits, qui témoignent de tant d’analogie avec l’hallucination chez les hommes sains d’esprit, ajoutons les considérations suivantes.

On n’a peut-être pas assez remarqué ce fait qui se produit fréquemment dans les conversations un peu animées, savoir : qu’on croit avoir entendu des paroles qui n’ont pas été prononcées, et ces paroles ont souvent donné lieu à de fâcheuses provocations. Cette audition est- elle due à quelques consonnances particulières , à quelque fausse interprétation , ou bien a-t-on cru entendre sortir de la bouche de son interlocuteur des paroles qui n’étaient que l’expression de sa propre pensée? Tout en convenant de la plus grande fréquence des cas du premier ordre, nous ne balançons pas à admettre

ceux du second, et c’est admettre, dans l’état de santé, des phénomènes bien analogues à l’hallucination ; seulement, ils sont passagers, comme la cause qui les a produits, et toutes les circonstances extérieures tendent à détourner l’esprit de ces hallucinations transitoires.

Mais ce ne sont pas là les seuls faits qui, dans l’état normal, se rapprochent des hallucinations. Pour bien comprendre ce phénomène, si remarquable en luimême et dans ses liaisons avec les autres symptômes du délire, il importe de l’étüdier dans ces moments heureux, plus ou moins fréquents selon la diversité des esprits, mais observables chez tous et par tous, où l’homme a une aptitude singulière à se représenter les scènes dont il a été témoin, les paysages qui l’ont charmé, les personnes qui Font vivement ému. Le poëte jouit particulièrement du privilège de substituer des images aux pensées qu’il veut exprimer, et ce n’est que lorsque son expression est en rapport avec son imagination, qu’il parvient à captiver la nôtre.

L’hallucination dégagée du délire, n’est que l’extrême de cette aptitude que possède l’imagination de l’homme. Dans certaines conditions, cette aptitude est très-développée. Qui croirait, de prime abord, que l’enfance soit une condition favorable à son développement? C’est cependant une chose bien digne de remarque que la disposition des enfants à se représenter les choses qui les ont frappés et à prolonger leurs rêveries à plaisir, de telle sorte qu’un tableau en engendre un autre. Cette disposition se manifeste spontanément ou sous l’influence de la volonté, qui évoque ou repousse ces représentations. C’est sans doute à cette disposition qu'il faut rapporter le caractère particulier du délire des enfants, dans les épidémies de folie mystique, délire qui

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