‹ Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Leçons cliniques et considérations généralesChapitre 12 sur 45 · F.4I.HET · texte numérisé non relu

F.4I.HET

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était principalement constitué par des hallucinations.

Au nombre des circonstances favorables à l’essor de F imagination, nous placerons l’ennui qu’éprouve quelquefois l’homme, et qui i’entraîne à quitter le terrain des tristes réalités pour se lancer dans le monde idéal ; et qui n’a fait ses châteaux en Espagne? On s'abandonne quelquefois avec délices aux rêves de son imagination, et F exaltation dans laquelle on se trouve alors produit mille images, souvent associées de la manière la plus bizarre, qui se croisent et se heurtent pour se séparer et se mêler de nouveau. Quelquefois ces images surgissent et disparaissent aussitôt, sans laisser aucune trace; d’autres fois elles sont réfléchies avec une vivacité persévérante. Ainsi donc, à Fâgeetcbez les personnes où l’imagination jouit d’une grande activité, cette faculté enfante mille images qui se succèdent avec plus ou moins de rapidité ou de charme, et captivent l’esprit humain jusqu’à ce que le souffle de la raison vienne les dissiper. Il semble vraiment qu’il soit dans la condition intellectuelle de notre nature que les idées folles voltigent en quelque sorte £ dans notre esprit, et n’attendent, pour y prendre domicile, que l’incurie de la raison ; on les voit prédominer non-seulement dans les rêves de l’homme endormi, mais encore dans ceux de l’homme éveillé. Dans cette situation, l’esprit humain se représente tous les objets qui Font impressionné et toutes les combinaisons d’images qui s’y sont associées, avec les couleurs des divers pays où elles ont eu lieu. Ces reproductions d’images sont vaporeuses, indéterminées, incomplètes, irrégulières et grotesques, ou bien elles ont des formes arrêtées, circonscrites et parfaitement harmoniques.

Il est certain que, dans toute méditation profonde.

la représentation vive d’une image peut en être le point culminant. Dans ce cas, plus commun qu’on ne pense chez les compositeurs de tout ordre, surtout parmi les poètes, rien d’insolite, rien d’anormal ne défigure les belles créations de l’intelligence. C’est évidemment un état d’excitation cérébrale, mais ce ne peut être là un témoignage de folie. Ce qui enlève d’ailleurs tout doute à cet égard, c’est que ces représentations, quelque actives qu’elles soient, n’exercent aucune influence sur les déterminations.

Comme conditions propres à favoriser cet état de l’âme, nous citerons tous les sentiments de la nature humaine excités à un certain degré, la puissance de certains sites, des souvenirs amers ou agréables. Toutes ces circonstances , extérieures ou inhérentes à l’homme, peuvent faire naître une image, et en faire affirmer la réalité matérielle, au moins pour un instant; mais la réflexion et les impressions du dehors reprennent bientôt leur empire, et, si l’apparition ne cesse pas, la raison la juge et l’apprécie. L’aliéné, au contraire, chez lequel se manifeste cette faculté de reproduction d’images, ne jouit pas de la possibilité de redresser son jugement, et il confond nécessairement le souvenir avec la réalité.

Après avoir signalé les ressemblances qui existent entre l’état de rêve et le phénomène de l’hallucination ; après avoir dépeint quelques états psychologiques conciliables même avec une forte raison et une imagination parfaitement réglée, et qui néanmoins offrent de frappantes analogies avec l’hallucination, examinons maintenant les cas où l’hallucination est plus manifeste encore, sans qu’ou soit cependant en droit de la qualifier de délire. Nous voulons parler de ces perceptions internes, indépendantes des sens, qui ont tout le coloris

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des sensations, mais que l’esprit juge ce qu’elles sont, un produit de l’imagination.

Sans doute, dans aucun cas, les hallucinations ne sauraient être considérées comme un phénomène normal ; elles dénotent, à coup sûr, une indisposition transitoire ou une maladie imminente, sinon déjà existante, du cerveau. Il est contraire, en effet, aux lois de la nature humaine d’éprouver les fascinations d’un songe sans sommeil ; et lorsqu’on procède avec soin à l’exact examen des conditions qui ont concouru au développement de ce phénomène, on découvre généralement une disposition à l’aliénation mentale, soit dans l’hérédité, soit dans les croyances, les passions, l’éducation et les habitudes des individus. Quelquefois cependant ces hallucinations sont tout à fait accidentelles, liées à une circonstance particulière, et elles disparaissent avec sa cessation, sans donner lieu à aucune conséquence fâcheuse, sans réclamer aucun soin particulier, si ce n’est de soustraire le malade à l’action des causes sous l’influence desquelles l’hallucination s’est manifestée.

Parmi les nombreux exemples que nous pourrions citer, nous choisissons les suivants : M. Andral rapporte avoir éprouvé, au début de ses études anatomiques, dans sa chambre, un matin en se levant, la perception nette et distincte du cadavre d’un enfant, à demi rongé par les vers, qui la veille, dans une salle de dissection, l’avait vivement impressionné ; il sentait son odeur infecte; il le voyait de la manière la plus précise, et quoique la réflexion lui démontrât l’impossibilité du fait, cette double hallucination se prolongea pendant un quart d’heure. Une hallucination, chez M. Ghevreul, fut portée plus loin encore ; ce savant crut voir paraître

dans son cabinet une personne de sa connaissance, et son erreur fut poussée au point d’adresser la parole à cette image fantastique, qui disparut aussitôt. Par une coïncidence des plus singulières, cette personne venait de mourir; de sorte que, pour un esprit moins éclairé et nourri de croyances superstitieuses, c’eût été l’apparition d’un revenant.

Dans son Essai analytique des fonctions de T âme, Charles Bonnet rapporte un exemple du même genre bien remarquable.' « Je connais, dit-il, un homme respectable, plein de santé, de candeur, de jugement et de mémoire, qui, en pleine veille, et indépendamment de toute impression du dehors, aperçoit de temps en temps, devant lui, des figures d’hommes, de femmes, d’oiseaux, etc. Il voit ces figures se donner différents mouvements, s’approcher, s’éloigner, fuir, diminuer et augmenter de grandeur, paraître, disparaître et reparaître. Il voit des bâtiments s’élever sous ses yeux et dérouler devant lui toutes les parties qui entrent dans leur construction extérieure. Les tapisseries de ses appartements lui paraissent changées tout à coup en tapisseries d’un autre goût et plus riches; d’autres fois, il les voit se couvrir de tableaux qui représentent différents paysages. Un autre jour, au lieu de tapisseries et d’ameublement, ce ne sont que des murs nus, et qui ne lui représentent qu’un assemblage de matériaux bruts. Toutes ces peintures lui semblent d’une netteté parfaite, et l’affectent avec autant de vivacité que si les objets eux-mêmes étaient présents. Mais ce ne sont que des peintures ; car les hommes et les femmes ne parlent pas, et aucun bruit n’affecte son oreille. La personne dont je parle, ajoute Charles Bonnet, a subi, en différents temps, et dans un âge très-avancé, l’opération

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de la cataracte, aux deux yeux. Le grand succès qui avait suivi cette opération ne se serait point sans doute démenti, si un goût trop vif pour la lecture avait permis au vieillard de ménager l’organe, comme il demandait à l’être. Actuellement l’œil gauche, qui était le meilleur^ est presque sans fonctions ; l’œil droit lui permet encore de distinguer les objets qui sont à sa portée. Mais, ce qu’il est très-important de remarquer, c’est que ce vieillard ne prend. pas, comme les visionnaires, ses visions pour des réalités. Il sait juger sainement toutes ces apparitions , et redresser toujours ses premiers jugements. Ces visions ne sont pour lui que ce qu’elles sont en effet, et sa raison s’en amuse. Il ignore, d’un moment à l’autre, quelle vision s’offrira à lui. Son cerveau est un théâtre dont les machines exécutent des scènes qui surprennent d’autant plus le spectateur, qu’il ne les a pas prévues. »

A ces faits, qui témoignent si bien de la réalité du phénomène de T hallucination sans délire, nous joindrons celui du père d’un malade, qui nous a été confié dans un état de manie.

Ce monsieur, âgé de cinquante- quatre ans, ayant toujours joui d’une bonne santé, et dont aucun des ascendants n’avait été atteint d’aliénation mentale, éprouva à Rome, au mois de mars 1839, vers trois heures du matin, et pendant la veille, de nombreuses hallucinations de la vue, avec la juste appréciation de leurna-r tare. D’abord, il vit le ciel dans toute sa splendeur, l’Éternel, les anges, et toute la cour céleste ; bientôt après, une atmosphère en feu, et successivement l’enfer et le diable, tels qu’on les décrit habituellement. Ces tableaux furent remplacés par le spectacle d’animaux féroces, par des images sans nom et tout à fait grotesques,

par des chimères, des sphinx, des monstres, assemblages informes de nature diverse. M.***, dont la tête restait libre, malgré la sensation de vacuité du cerveau et un malaise général, appréciait très-bien la fausseté de ses visions : il prenait plaisir à fermer et à ouvrir alternativement les yeux (car il est remarquable qu’il n’avait ses hallucinations que les yeux fermés) pour faire paraître et disparaître à son gré ces scènes de fantasmagorie ; il se disait à lui-même : Voilà bien les visions telles que les éprouvaient les anachorètes. Son état avait encore un autre point de ressemblance avec celui de ces pieux habitants du désert. Ces visions tenaient à une diète rigoureuse qu’il s’était imposée pendant quelques jours. Fatigué et étonné d’une situation mentale si extraordinaire, et d’après le conseil d’un ami, M.*** renonça à l’abstinence, et ses hallucinations cédèrent comme par enchantement à l’ingestion de quelques aliments dans l’estomac, après une durée de deux heures et demie.

Depuis le mois de mars 1834 jusqu’au mois de juillet 1841 , M.*** a joui d’une santé complète, et surtout n’a rien éprouvé d’analogue. Mais, à cette époque, pendant trois mois consécutifs, il a eu des hallucinations du même genre. Il a vu un grand nombre de fois des personnages inconnus qui passaient rapidement Sous ses yeux, ou qui s’arrêtaient devant lui ; tantôt il voyait des animaux fantastiques, tantôt des animaux réels, tels que des lions, des serpents. Pendant ses visions, M.*** avait bien la conscience qu’il était éveillé et que tout ce qu’il voyait était imaginaire. Ces visions d’ailleurs duraient tout le temps que M .-■***■ avait les yeux fermés. Ces images, quoique bien appréciées, devinrent tellement fatigantes, que M.**? préférait résister

au besoin extrême de dormir, en tenant les jeux ouverts, que de les fermer, de crainte de voir reparaître les mêmes visions. Remarquons que les hallucinations furent plus tenaces que la première fois, puisqu’elles se reproduisirent, à plusieurs reprises et pendant trois mois, malgré de puissantes distractions, au sein delà famille de M.***, et au milieu de sites imposants et variés. Mais aussi quelle différence dans la nature, l'intensité et la persistance de la cause de ces dernières hallucinations, et dans les symptômes physiques qui les accompagnaient ! Dans le premier cas, elles s’étaient manifestées sous l’influence de la diète, et n’avaient été accompagnées que d’iin malaise général et d’une sensation particulière de vacuité du cerveau . Dans le second cas, au contraire, elles ont apparu sous l’influence de chagrins profonds et prolongés, produits par l’état d’aliénation de son fils unique, et elles ont été accompagnées d’insomnies opiniâtres, de souffrance générale, avec chaleur et battements dans la tête, bruissements dans les oreilles, gêne dans la respiration, constriction à l’ épigastre, borborygmes fréquents, et perte d’appétit plus ou moins complète.

Les faits que nous venons de citer, et plusieurs autres que nous pourrions y joindre, démontrent l’existence de l’hallucination, compatible avec l’état de raison, pendant la manifestation même de ce phénomène. Dans ces cas, il y a production spontanée d’images, sans croyance à leur réalité ; par conséquent, il n’y a pas délire. Mais l’adhésion donnée par l’esprit à ce produit de l’imagination suffît-elle, dans tous les cas. pour poser la limite entre le délire et la raison?

Pour répondre à cette question épineuse, rappelons, comme principe général du diagnostic de la folie.

qu’il faut tenir compte des conditions particulières ; que les phénomènes intellectuels ont une valeur moins absolue que relative ; que tous les hommes ne doivent pas être soumis à la même mesure, etqu’il faut faire la part des individualités, des croyances et de l’éducation. Ainsi, par exemple, les deux savants que nous avons cités, MM. Andral et Ghevreul, n’eurent pas de peine à se convaincre qu’ils venaient d’être dupes d’une hallucination. Pense-t-on qu’il en serait de même chez des esprits incultes et superstitieux, ayant foi dans les revenants, les sorciers, les anges, les démons, s’ils avaient des apparitions relatives à ces croyances ? Non, sans doute. Ils croiraient bien sincèrement avoir vu ces êtres, invisibles de leur nature, et le raisonnement ne pourrait rien pour les convaincre, pour rectifier leur erreur, parce que l’hallucination serait en rapport avec une croyance. Aussi sommes-nous persuadé que les hallucinations ont pu exister sans délire, aux époques de superstition et de mysticisme, quand régnait une foi fervente aux revenants, aux malins esprits, aux sorciers, aux magiciens, à la communication apparente et directe des êtres célestes, et des puissances infernales avec l’homme. Dans ces cas, les hallucinations peuvent exister sans délire, quoiqu’elles soient acceptées pour des réalités, parce qu’elles s’adaptent à des croyances de toute la vie, et qu’il n’est pas au pouvoir de la réflexion de rectifier des perceptions imaginaires que la raison ne repousse pas. Sous de telles influences, dans un semblable milieu, le sentiment du merveilleux est le sentiment dominant. Les limites entre le monde visible et le monde invisible n’existent plus ; les choses surnaturelles deviennent physiques, et la vue d’un fantôme dans un cimetière, l’apparition d’un saint, de

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Dieu même, dans la retraite, sont un spectacle qui n a rien d’étonnant.

C’est à l’aide de ce critérium des croyances générales, mystiques ou autres, qu’on peut apprécier équitablement les personnages historiques qui ont présenté le phénomène de l'hallucination, ou bien une idée fixe qui axait les apparences du délire. Dans ces cas, l’adhésion donnée à l’hallucination était la conséquence des opinions générales, et ces hommes illustres n’ont-ils pas prouxé qu’elle était compatible avec une forte raison? Qui oserait le nier? S’il en est ainsi, si leurs hallucinations peuvent être interprétées comme des faits psychologiques liés à la raison, on doit, par esprit de justice et par respect pour la dignité de notre nature, proclamer cette interprétation .

Comment se résoudre, en effet, à regarder comme des fous les hommes les plus éminents, les guides de l’humanité, à travers les siècles? Ils parlaient, ils se trompaient comme les masses. Ils étaient hallucinés, mais la raison ne les abandonnait pas, et ce mélange d’erreur et de raison ajoutait précisément à l’empire qu’ils exerçaient sur les esprits, parce qu’avant d’être les envoyés de Dieu , ils étaient les représentants des peuples. D’ailleurs,, une conséquence qu’on ne peut éviter en adoptant une interprétation opposée à la nôtre, c’est que si ces grands hommes sont considérés comme fous, il faut envisager également comme entachées de folie toutes les générations dont ils sont les représentants. Mais alors où s’arrêter, et n’esl-ce pas appeler du nom de maladie une erreur de l’esprit humain ?

Nous n’admettons donc pas la distinction qui a été faite dans ces cas entre les visionnaires croyants et non

croyants : la croyance aux hallucinations était un fait de l’éducation, qui avait sa source dans les croyances générales. Le croyant ne différait sous ce rapport, ni de luimême dans l’état de santé, ni de ses contemporains; il ne saurait en conséquence être considéré comme fou. Il était le jouet d’une croyance erronée : mais que d’opinions erronées sur toutes choses, sur la physique, la chimie, l’astronomie, compatibles avec une raison supérieure ! Toutefois, tout en protestant de toutes nos forces contre l’accusation générale d’hallucinés fous, adressée à grand nombre d’hommes d’élite, nous reconnaissons que certains personnages historiques avaient réellement des hallucinations , avec perte de la raison. Mais nous avouons notre antipathie pour l’examen de ces faits. Nous ne voyons aucune utilité dans de semblables investigations. Nous ne croyons pas qu’elles puissent servir à l’avancement de la science. Les faits cliniques seuls réunissent toutes les conditions qui peuvent nous prémunir contre l’erreur, et nous faire arriver à une juste appréciation du phénomène de l’hallucination, considéré soit en lui-même, soit dans ses rapports avec l’ensemble des autres caractères des maladies mentales.

Nous venons de passer en revue tous les états psychologiques qui se rapprochent de l’hallucination et qui sont cependant compatibles avec la raison. Nous avons cherché a apprécier l’état de rêve dans ses rapports avec l’hallucination. Nous avons précisé certaines conditions qui favorisent la vivacité de l’imagination, et jettent l’homme dans une situation mentale voisine de l’hallucination. Nous avons constaté les cas ou, sans l’intervention d’aucune de ces conditions, a lieu la représentation spontanée des images, et nous avons fait voir

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que pour constituer de véritables hallucinations, il n’v manquait que l’adhésion de l’esprit. Enfin, nous avons montré qu’il pouvait y avoir production spontanée d’images et croyance à leur réalité, sans qu’on fut en droit d’en induire la folie, par cela seul que l’assentiment qui leur était donné était imposé par dés convictions antérieures.

Nous arrivons maintenant aux hallucinations évidemment empreintes de délire, et, d’abord, répondons aune question qui a été agitée et résolue affirmativement par des médecins spéciaux très-distingués, à savoir : l’hallucination, bornée à un sens et regardée par l’esprit comme une réalité, peut-elle exister seule, et constituer ainsi une aliénation mentale?

Notre réponse à cet égard ne saurait être douteuse ; car c’est la question de l’existence de la monomanie, et nous avons déjà dit plusieurs fois que nous n’admettions pas de folie limitée à une série unique d’idées. D’ailleurs, les faits relatifs a l’hallucination d’un seul sens, sans autre symptôme de délire, sont très-peu nombreux dans les annales de la science, et quoique nous honorions beaucoup les auteurs qui les ont publiés, nous sommes profondément convaincu qu’ils n’ont tenu compte, dans leurs observations, que du fait psychologique culminant. Nous nous bornons ici à cette remarque générale, devant traiter plus tard ce sujet avec tous les détails qu’il mérite.

Mais si l’hallucination n’est jamais, selon nous, un symptôme isolé, si elle ne peut à elle seule constituer une aliénation mentale, on doit néanmoins reconnaître que certains délires, caractérisés surtout parles hallucinations, peuvent exister longtemps avec les apparences d’une raison même forte, et par conséquent avec une

conduite régulière et bien ordonnée. Cela tient surtout à ce que, le délire n’ayant pour objet que des choses secondaires dans la pratique, l’esprit conserve son indépendance pour régler tout ce qui est relatif à la conduite, comme pour s’occuper des choses les plus élevées, qui ne se trouvent pas dans la sphère particulière du délire. Ceux qui s’en étonneraient n’ont qu’à consulter les annales du mysticisme, ainsi que les faits qui se produisent tous les jours sous nos yeux, et ils se convaincront qu’il est des choses sur lesquelles on peut délirer, sans que ce délire entraîne F impuissance de gérer ses affaires et d’entretenir des rapports sociaux; On sait bien, il est vrai, que tout délire, si partiel qu’il soit, exerce une influence sur tout le système des idées, sur tous les faits volontaires ; mais ici il ne peut être question des limites philosophiques posées par la raison humaine, car alors le nombre des fous serait infini. Il ne s’agit que de l’exercice journalier de la vie humaine, avec toutes ses inconséquences, ses erreurs, et ses redressements successifs.

La faculté qu’ont' certains aliénés hallucinés de raisonner juste sur beaucoup de choses en a souvent imposé au vulgaire, et même à des hommes éclairés et graves, qui n’étaient pas exempts de superstition et qui n'avaient aucune expérience des affections mentales. Les hallucinations d’un cultivateur des environs de Chartres firent grand bruit en 1816; il avait vu et entendu, au milieu des champs, un fantôme qui lui avait fait des prédictions touchant les dangers imminents pour la dynastie des Bourbons, les malheurs préparés à la France, et qui lui avait enfin ordonné d’aller enpersonne apporter ces révélations à Louis XVII I . Appuyé de puissants personnages, l’halluciné Martin fut

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en effet présenté au roi, et, bientôt après, reconnu digne de trouver un asile à Charenton. Son délire, caractérisé surtout par des hallucinations, avait mis en défaut le discernement de la multitude et le jugement de personnes graves, à moins qu’on ne suppose qu’elles entrevoyaient un intérêt à dissimuler la source des visions insensées de Martin. Pendant longtemps aussi les hallucinations furent le caractère dominant du délire du Tasse * et lorsque apparaissait son génie, qu’il contemplait et qu’il écoutait avec le sentiment de la foi et de l’enthousiasme, son intelligence, déjà si belle, semblait briller d’un plus vif éclat. On sait que le grand Pascal, après avoir été renversé de voiture sur le pont de Neuilly, eut dès lors la vue d’un précipice sans cesse entrouvert à ses côtés, et que, cette vision s’alliant d’ailleurs à des craintes religieuses, ce précipice devint l’enfer toujours prêt à l’engloutir. Cet état de délire continua plusieurs années, et néanmoins la haute raison de Pascal restait admirable sur un grand nombre de sujets. Van Helmont, dont l’imagination fougueuse fut si souvent égarée par les tendances métaphysiques, le mysticisme et la superstition, nous a laissé l’histoire des hallucinations nombreuses et variées qu’il a éprouvées. On peut en dire autant du fameux Luther, qui prétendait discuter avec le diable, et trouver en lui un merveilleux logicien, un rude adversaire, qu’il voyait se promener dans sa chambre, se pendre à son cou, et coucher avec lui.

Les hallucinations de ces, hommes illustres ont été trop fréquentes, trop complètes, trop acceptées par eux comme des réalités, pour ne pas nous convaincre que l’exaltation de leurs brillantes facultés devait être sou vent portéejusqu’au délire. Seulement ce délire, très-

borné d’ailleurs, pouvait être de courte durée, se suspendre, reparaître et échapper complètement à l’observation des personnes étrangères à la connaissance des hallucinations. Aussi, quelque raison qui se manifeste d’ailleurs, jamais un médecin d’aliénés ne recevra comme une communication sans importance la confidence d’hallucinations que le bon sens ne réduit pas à l’inconsistance d’une chimère.

Sans admettre la monomanie sensoriale, nous reconnaissons donc une aliénation, restreinte à un petit nombre d’objets, avec hallucinations prédominantes. Comme l’aliénation partielle ordinaire, elle est gaie ou triste, expansive ou concentrée. Dans ces cas, divers pour la forme, l’hallucination est le fait principal, promoteur ou centre de la plupart des perversions de l’intelligence et des sentiments.

Les hallucinations, dans l’aliénation partielle, présentent souvent, chez le même malade, trois degrés divers d’intensité. Dans le premier degré, les fausses sensations sont attribuées, comme elles doivent l’être, à une disposition particulière de l’esprit, et non aux sens, les individus qui les éprouvent sachant bien que les sens n’ont pas été impressionnés. Dans le deuxième degré, l’hallucination n’est pas rapportée à sa véritable cause. Les hallucinés ne comprennent pas leur état, sans l’intervention des organes des sens. Ils l’attribuent en effet à des impressions venues du dehors; mais, chose remarquable, ils ne subordonnent pas leurs actes à ces convictions erronées. Tout en regardant comme vrai tout ce qu’ils éprouvent, ils sont dans une sorte de doute sur les causes, et regardent les sensations hallucinatoires comme étant d’une nature particulière, différente de celle des sensations ordinaires. C’est quelque

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chose d’imprécis, de vague, sujet à l’interprétation, et qui par conséquent ne saurait avoir la force impulsive de l’impression réelle. Dans le troisième degré enfin, F halluciné croit à l’activité des sens , à la réalité actuelle des objets que l’imagination lui représente, et obéit aveuglément aux impressions qu’il croit recevoir.

Ainsi, les hallucinations présentent, comme les autres symptômes du délire, divers degrés d’intensité, sous le rapport d e le u r netteté et de la vivacité de la conviction . Les hallucinés n’acceptent pas de prime abord comme vrai un phénomène aussi étrange. Plusieurs d’entre eux se livrent à des investigations, pour apprécier la justesse, dé ce qu’ils croient sentir. Un grand nombre de malades, alors même qu’ils sont convaincus de l’actualité des sensations, sans l’intervention des objets propres à les provoquer, ont recours à mille explications pour les légitimer aux yeux de tous et à leurs propres yeux. Ils disent que leurs ennemis emploient pour les tourmenter des porte-voix et des instruments Me physique perfectionnés, qu’on les magnétise à de grandes distances ; ils s’imaginent être entourés de ventriloques, et croient quelquefois que ces ventriloques sont logés dans leur ventre, dans leur poitrine ou dans leur tête. Plus fréquemment encore, ils supposent que les murs, que les plafonds sont creux, et recèlent leurs ennemis acharnés contre eux.

Les hallucinations sont loin d’ailleurs d’être toujours également nettes et claires pour les personnes qui les éprouvent. Ce ne sont d’abord que des bourdonnements d’oreilles, que des sons confus, que des bruits de cloche ou d’horloge. Il faut que l’exaltation soit portée au plus haut degré pour que ces mêmes malades entendent des harmonies célestes, le chant des oiseaux, ou attri-

buent leurs pensées parlées à un interlocuteur, et lui répondent par de véritables paroles. Souvent cette gradation d’intensité marque les diverses phases de l’aliénation mentale. C’est ainsi qu’au commencement de la folie, le malade s’aperçoit de ses fausses perceptions et les juges telles. Ensuite, sous l’influence prolongée de la cause qui y a donné lieu et de la répétition d’un même acte, elles subjuguent l’esprit, comme des réalités. Cette conviction reste entière et profonde jusqu’au déclin de l’aliénation, qui est souvent marquée par la même gradation, observée dès son principe. L’hallucination survit alors quelquefois aux autres symptômes du délire, mais le malade n’y croit pas plus que le médecin lui-même. Faisons remarquer néanmoins que, lorsque ce phénomène persiste, après la disparition de la plupart des autres signes de la folie, il mérite une grande attention ; c’est l’étincelle qui peut tout à coup produire un grand incendie.

Falret.

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